- Speaker #0
La Voix du Géo, soyez les bienvenus. Une série de podcasts associés aux activités et à l'actualité du Grand Orient de France. Je suis Fabrice Milon et j'ai le plaisir de vous accueillir dans ce second podcast. Laurence Egalini, bonjour.
- Speaker #1
Bonjour.
- Speaker #0
Laurent Segalini, nous allons avec vous parler du musée de la franc-maçonnerie, un musée situé dans l'hôtel du Grand Orient de France, au siège du Grand Orient de France, 16 rue Cadet, à Paris. Vous avez, Laurent, intégré l'équipe du musée de la franc-maçonnerie en 2021 comme chargé des collections. En juillet 2025, vous devenez conservateur du musée et donc, de fait, responsable musée, archive, bibliothèque, précisément au départ de Pierre Mollier, jusqu'alors conservateur emblématique du musée de la franc-maçonnerie. Laurence Egalini, votre rôle de conservateur vous place à la croisée de l'histoire, de la transmission et parfois même du secret. En quoi consiste concrètement votre mission au quotidien ?
- Speaker #1
Comme tout conservateur, ma mission au quotidien consiste avant tout à conserver, c'est-à-dire la conservation, mais également l'acquisition, l'étude et la valorisation d'œuvres muséales. Donc valorisation à la fois dans des expositions, Des productions écrites, qu'il s'agisse de catalogues, d'ouvrages, d'articles, ou bien encore des conférences, ou même des interventions à la radio, comme ici.
- Speaker #0
Laurent, quelles sont donc les particularités de votre métier, lorsqu'il s'exerce dans un musée consacré précisément à la franc-maçonnerie ?
- Speaker #1
Alors, tout le problème réside dans l'objet, évidemment, ce qui n'est pas un problème en soi. Donc, la maçonnerie est un objet complexe, délicat. Donc, le but premier, c'est d'abord de développer une pédagogie vis-à-vis d'un public qui le découvre... pour la première fois dans sa réalité concrète, cet objet, et donc de l'accompagner dans cette découverte.
- Speaker #0
Alors sur la question du public justement, quand vous parlez du public, quel type de public ? S'agit-il de francs-maçons, de fées, de profanes ?
- Speaker #1
Alors énormément de profanes bien sûr, attirés par l'intérêt, la curiosité pour cet objet qui se présente dans un musée, ce qui les surprend aussi quelquefois, avec une espèce de représentation sur la fermeture de la maçonnerie. Donc nous sommes un... un musée ouvert, donc énormément de profanes viennent glisser un œil, comme derrière le trou d'une serrure, mais également évidemment beaucoup de maçons, beaucoup de maçons français ou étrangers d'ailleurs, qui viennent à peu près de tous les coins de la planète.
- Speaker #0
Et qui viennent de toutes les obédiences j'imagine, parce que ce musée de la franc-maçonnerie, effectivement non pas le musée du grand-tournement de France, comme vous aimez le dire, mais le musée de la franc-maçonnerie, qui concerne j'imagine l'ensemble des obédiences maçonniques françaises.
- Speaker #1
Absolument, il prend en charge toute l'histoire de la maçonnerie française. C'est vrai qu'il, pendant 150 ans à peu près, se confond avec l'histoire du Grand Orient de France, mais on montre aussi toute la diversification du paysage à partir du XIXe siècle.
- Speaker #0
Si nous entrons dans le détail, en parcourant les collections, on découvre ce qu'est la franc-maçonnerie au fil des siècles. À partir de votre regard d'expert, Laurent, quelles évolutions de la franc-maçonnerie, elles-mêmes, peut-on découvrir à travers les œuvres présentées au musée ?
- Speaker #1
Alors à mon sens, trois évolutions majeures... Au fil de ces trois siècles, en gros, c'est la chronologie admise. Donc tout d'abord, la place de plus en plus importante prise par les femmes est la question corrélée de la mixité. C'est-à-dire qu'au début, la maçonnerie, c'est avant tout une institution d'hommes. Et aux femmes curieuses et un petit peu frustrées, on confie une maçonnerie qu'on considère à l'époque comme un petit peu de seconde zone. C'est quelque chose qu'on pourrait nuancer. Mais les femmes, à compter de la fin du XIXe siècle et du début XXe, prennent vraiment toute leur place et pratiquent les mêmes rituels que ceux des hommes. Donc vraiment, les femmes et la mixité, premier point. Deuxième point, au fil de trois siècles, est-ce qu'on observe une grande diversification des pratiques rituelles, avec le développement notamment de nombreux systèmes de haut grade, de plus en plus structurés. Et puis enfin, troisième point qui intéresse... Alors l'ensemble de la maçonnerie dite libérale, mais qui intéresse particulièrement le Grand Orient de France, puisque c'est lui qui a accompli cette rupture-là, c'est la liberté de conscience, c'est-à-dire la non-obligation de croire en Dieu et en l'immortalité de l'âme comme condition pour être maçon, et donc une obligation qui a été abolie en 1877, et qui après a été reprise majoritairement dans la franc-maçonnerie latine, en Europe, mais également en Amérique latine. Et voilà, donc ça c'est vraiment, à mon sens, le troisième point fondamental des évolutions majeures.
- Speaker #0
Je reviens sur le deuxième point que vous évoquiez, les rituels. C'est-à-dire qu'un maçon désireux de découvrir davantage les rituels, de décortiquer les rituels, pourrait tout à fait se rendre musée ?
- Speaker #1
Bien sûr, mais on l'y encourage même. Donc il y découvrira la manière dont se sont construits les trois grades symboliques, un petit peu leur contenu qui a évolué, lui, avec le temps. La maçonnerie est une réalité vivante. Mais également tout ce foisonnement de hauts grades qui émergent à partir des années 1740-1750, qui ont donné lieu à des emblématiques, des représentations très fortes, très belles, et qui sont tout à fait... magnifiquement illustrés dans un certain nombre de tabliers, mais également de bijoux exposés dans nos vitrines.
- Speaker #0
Autour de la franc-maçonnerie, et cela depuis des siècles, il y a effectivement de nombreux mythes. Alors ça va de simples suppositions aux délires les plus fous, les plus ridicules. Peut-on imaginer que le musée, en fait, est pour mission aussi de déconstruire, en quelque sorte, ces idées reçues ?
- Speaker #1
Alors je dirais que c'est presque sa mission première. C'est presque sa mission première, comme je le disais, c'est une mission de pédagogie. Donc de restitution de la réalité. Et notamment, je pense que sortant de là, quelqu'un aura compris, enfin un visiteur profane dirons-nous, aura compris que la maçonnerie n'est pas comme on le croit, on continue à le croire, et peut-être de plus en plus aujourd'hui malheureusement, un lieu où l'élite se rassemble et se reproduit et d'où elle tire les ficelles du monde.
- Speaker #0
D'accord. Quels sont les mythes les plus tenaces aujourd'hui selon vous ?
- Speaker #1
Mon sens est celui-là. C'est vraiment cette idée d'une élite close sur elle-même, qui contrôle le monde depuis ses lieux obscurs. Alors évidemment, on pourrait retracer la généalogie. Ce qu'il faut constater en tout cas, c'est que c'est une idée qui a pris une nouvelle vigueur depuis une trentaine d'années, avec le déploiement d'Internet et donc le décloisonnement d'un certain nombre d'une pensée... de certains groupuscules, notamment catholiques, traditionnalistes, etc., qui s'est répandue sur Internet, donnant lieu à hybridations diverses, amplifications, etc.
- Speaker #0
Laurent, pardonnez-moi cette question. Vous avez aujourd'hui des visiteurs profanes qui directement, très directement, peut-être même vous posent cette question. Est-ce qu'il y a aujourd'hui, en fait, des gens qui dirigent le monde parmi vous ? Est-ce que vous avez aujourd'hui des rituels sanglants, des rituels qui font appel, en fait, à je ne sais quel, en fait ? outils ou instruments sataniques ? Est-ce que ça existe aujourd'hui ? Évidemment et heureusement.
- Speaker #1
Bien sûr que non. Alors là, bon, ça mériterait peut-être une autre émission. Mais la maçonnerie, elle est d'origine proprement chrétienne. C'est un ésotérisme chrétien de métier qui s'est laïcisé avec le temps, dirons-nous. Donc, le fameux delta lumineux avec l'œil au centre, c'est surtout pas nécessaire. C'est juste un vieux symbole trinitaire chrétien qu'on trouve dans toutes les églises baroques. Il suffit de regarder à Paris.
- Speaker #0
Justement, si vous deviez inviter un visiteur profane à porter un regard renouvelé sur la franc-maçonnerie après sa visite, quel message vous souhaiteriez qu'il retienne ?
- Speaker #1
Alors, qu'il retienne deux points. D'abord que la maçonnerie est infiniment diverse et les maçons d'autant plus. Les maçons sont loin d'être d'accord sur tout et qu'on ne se dit pas une espèce de front uni. Alors, ils ont néanmoins évidemment quelques principes sur lesquels ils sont d'accord fondamentalement. Donc notamment l'humanisme, c'est-à-dire placer l'homme... au centre de la réflexion, l'universalisme, l'homme au-delà de ses différences et partout le même et donc peu échangé.
- Speaker #0
Au centre même d'ailleurs de la franc-maçonnerie, en tout cas celle du Grand Orient de France.
- Speaker #1
Absolument. Et troisième point, corrélé évidemment, qui en est une espèce de conséquence, l'idéal de concorde universel qui est le but suprême, comme on le dit dans nos rituels, de la franc-maçonnerie universelle.
- Speaker #0
Peut-on considérer que c'est un conseil judicieux que l'on pourrait donner à un profane d'aller visiter le musée de la franc-maçonnerie ? avant de faire une démarche pour devenir franc-maçon ? Ou est-ce totalement inutile, selon vous ?
- Speaker #1
Non, je pense que c'est absolument indispensable pour qu'il clarifie à minima ses idées, qu'il sache un petit peu le terreau historique sur lequel il va poser le pied. Donc ça, ça me semble très important. L'histoire dans laquelle il va s'inscrire.
- Speaker #0
Laurent Segrini, vous serez certainement d'accord avec moi. Il serait inconvenant de terminer cette émission sans évoquer le musée lui-même, c'est-à-dire les expéditions dites permanentes, mais aussi les expéditions temporaires. Car, il faut le préciser à nos éditeurs, Comme bon nombre de musées, nous avons la possibilité effectivement de découvrir le musée et toutes ces expos temporaires qui existent en fait par-delà les saisons. Notamment, je crois, Paris Masonique, qui est une expo temporaire qui débute bientôt.
- Speaker #1
Absolument, elle débutera le 28 avril.
- Speaker #0
De quoi s'agit-il ?
- Speaker #1
Alors, il s'agit avant tout de... Alors, c'est une expo qui a été attendue par beaucoup. Notre but, c'est vraiment de sortir de l'attendue et des sentiers battus. C'est-à-dire qu'on ne va pas faire l'inventaire... des symboles maçonniques dispersés et presque comme dissimulés dans l'architecture de la capitale. Parce qu'en réalité, et ça on le montre et on le montrera d'emblée, la plupart ne relèvent pas de la maçonnerie, ils relèvent de toute autre chose, que ce soit du compagnonnage, des fraternités de métier, etc. Et donc... Pas cette espèce d'inventaire à la Dan Brown, pas non plus le rappel des grands hommes et des statues du commandeur en bronze ou en marbre du XVIIIe ou de la Troisième République, mais montrer que la maçonnerie parisienne, par exemple, ça a avant tout été une maçonnerie d'artisans des faubourgs. Montrer également que si la question politique est importante, l'impact culturel de la maçonnerie sur le monde parisien était fondamental. On montrera par exemple, et ça c'est quelque chose qui est très peu su, que c'est au sein des loges, et notamment de la loge des Neuf Sœurs, mais pas uniquement, qu'a été pensée l'idée du musée tel qu'on le conçoit aujourd'hui, comme espace de présentation au public de pièces qui racontent une histoire. Voilà, donc ça c'est vraiment un autre aspect. Et puis, alors je ne vais pas déflorer complètement mon sujet, mais voilà, par exemple, la place des francs-maçons dans la... dans l'institution du Conservatoire National de Musique, dans l'élaboration d'un certain nombre de jardins de la capitale, revenir aussi sur quelques personnages dont l'affiliation maçonnique était peu ou mal connue, comme David, Mucha, Juan Gris, etc.
- Speaker #0
En préparant cette émission, nous évoquions aussi les cimetières, notamment le Père Lachaise, qui est riche de symboles maçonniques.
- Speaker #1
Le Père Lachaise, mais également le cimetière de Montmartre ou du Mont Parnasse, qui comporte également un grand nombre de tombes maçonniques, qui ne s'affichent pas d'ailleurs nécessairement comme telles.
- Speaker #0
Laurent Segalini, merci infiniment. Merci d'avoir été des nôtres aujourd'hui. Chers auditrices, chers auditeurs, avant de nous quitter, je souhaite vous faire part de la parution, justement, Laurent, de votre ouvrage Gargantua. Vous nous proposez une approche inattendue de Gargantua, laissant entendre que ce personnage haut en couleur existait avant l'imagination même de Rabelais. A découvrir donc aux éditions d'Hervy, c'est un ouvrage paru récemment puisqu'il est paru en février 2026. Encore merci Laurence Gallini. Chères auditrices, chers auditeurs, il me reste à vous dire à bientôt lors de notre prochain épisode. Au revoir.