- Speaker #0
Bienvenue dans Le Juste Rythme, le podcast qui explore le cœur, le corps et la tête. Je suis Marion Béchade, une femme, une mère, une entrepreneuse passionnée mais souvent débordée, en quête chaque jour d'un peu plus de sérénité. Un podcast pour se déculpabiliser et peut-être se donner une nouvelle impulsion. Cet épisode du podcast Le Juste Rythme est soutenu par l'Auberge Basque, un hôtel-restaurant, relais et châteaux, un lieu unique au cœur du Pays Basque qui invite à ralentir, à se reconnecter à ses cinq sens et à prendre un temps pour soi, l'endroit parfait pour retrouver son juste rythme. Dans mon épisode avec Ariane Bois, nous avons parlé de ses onze romans, de la créativité nourrie par son histoire personnelle, et de ce drame fondateur, la perte de son frère, qui l'a conduite à écrire son premier livre. Elle évoque aussi l'histoire bouleversante de sa mère, enfant juif caché pendant la Deuxième Guerre mondiale, et la manière dont la mémoire, les silences et la transmission traversent son œuvre. Nous avons parlé de sa vie de mère de cinq enfants, des injonctions, de la liberté, de la féminité et de la psychologie, et de ce que ces expériences déplacent profondément en nous. Ariane revient également sur ses années de journalisme aux États-Unis, puis sur le contraste ressenti à son retour en France au sein du groupe Marie-Claire. sur l'évolution des métiers, des regards et des générations. Enfin, nous avons parlé du temps qui passe et de cette idée essentielle. L'écriture ne l'a pas réparée, mais l'a aidée à comprendre qui elle était et d'où elle venait. Un échange dense, profond et éclairant. Je vous laisse découvrir le juste rythme d'Ariane. Bonjour Ariane.
- Speaker #1
Bonjour.
- Speaker #0
Bienvenue. Avant qu'on commence notre échange, est-ce que tu peux me partager dans quelle énergie tu es ?
- Speaker #1
Joyeuse et lumineuse parce qu'il y a de la lumière à Paris et c'est suffisamment rare cet hiver pour être noté.
- Speaker #0
Un peu de vitamine D. Est-ce que tu pourrais me décrire ton rythme actuel en trois mots ?
- Speaker #1
Surbouqué. Ce qui ne fait pas forcément trois mots. Très occupé, heureusement. Là, ça en fait trois.
- Speaker #0
Tu as été grand reporter, puis romancière. Quel est le fil rouge qui te suit tout au long de ta carrière ?
- Speaker #1
Je crois que c'est l'écriture, forcément. Moi, j'ai commencé à écrire à partir de 4 ans et demi. Je me rappelle que je commençais déjà à former des lettres. Mes parents écrivaient tous les deux. Ma mère était grand reporter à une époque où elle avait très peu. Mon père a bifurqué, mais a beaucoup écrit dans sa vie. Et je me rappelle être cachée sous la table et déjà essayer de confectionner un objet livre avec une couverture, avec un titre, etc. Avec des fausses pages. Donc oui, le fil de ma vie, c'est l'écriture. Et puis peut-être, on en parlera dans les romans, une attention toute particulière portée sur les enfants.
- Speaker #0
Et donc justement, tu es romancière 11 livres, mais surtout tu forces toute mon admiration parce que tu as cinq enfants. Comment est-ce que l'écriture a cohabité avec les maternités ?
- Speaker #1
Alors, j'ai été journaliste toute ma vie, je le suis encore. Donc, j'ai commencé à écrire pour des rédactions très tôt. J'ai habité aux États-Unis et j'écrivais là-bas et je travaillais pour la presse française. Quand j'ai voulu avoir un enfant, puis deux, puis trois, et puis encore davantage, je crois que... Finalement, l'un se nourrit de l'autre. Et les congés, d'ailleurs, m'ont permis de commencer des projets d'écriture à plus long terme. Puisque le journalisme, c'est d'écrire dans l'instant, dans la semaine, dans le mois. Et j'avais envie de m'inscrire dans un plus long terme, mais je n'avais pas vraiment le temps. Il a fallu attendre longtemps pour que je me lance dans un livre. Je me souviens très bien, d'ailleurs, c'était un samedi. J'avais quatre enfants. trois enfants qui tournaient autour de moi, comme c'est possible, le samedi. Et puis je me suis dit, voilà, c'est le moment. Si j'ai quelque chose à dire, je veux le dire maintenant. Et je vais écrire un premier chapitre, et puis on verra bien où ça me mène. Et finalement, les personnages du premier chapitre m'ont tirée, et j'ai continué à écrire un premier roman que j'ai écrit très vite, mais que j'ai réécrit beaucoup, et qui est sorti, et voilà, qui... qui a reçu des prix littéraires, et je me suis dit que peut-être je pouvais être légitime sur un format beaucoup plus long qui est celui du livre.
- Speaker #0
Alors, c'est marrant parce que ma prochaine question, c'est justement, le journalisme, c'est l'urgence. C'est écrire rapidement, comme tu l'as dit. Écrire des romans, ça demande du temps plus long. Comment est-ce que tu as apprivoisé, toi, ce nouveau rythme ?
- Speaker #1
Alors, j'ai travaillé le soir, forcément. J'ai travaillé les week-ends, les vacances. J'étais en poste en rédaction dans la presse féminine. J'ai travaillé à la radio, à la télévision aussi. Donc c'était vraiment un hobby et forcément un pas de côté dans mon emploi du temps, déjà bien chargé. Donc j'ai mis du temps, mais je crois que les livres sortent à un moment donné où ils ont besoin de sortir. Et donc finalement, quand j'ai commencé ce premier chapitre, le reste est venu assez naturellement. J'ai commencé comme beaucoup d'auteurs par de l'autobiographie. J'ai écrit un roman qui s'appelle « Le jour pour eux sera comme la nuit » . qui raconte un épisode tragique de ma jeunesse. Et j'ai eu envie d'aller plus loin et de continuer. Pas forcément facile de tout mener de front, mais je crois qu'il y a une urgence aussi dans l'écriture. J'ai attendu longtemps avant de raconter cet épisode très intime de ma vie. Et c'était le moment. Et donc, quand c'est le moment, on trouve le temps.
- Speaker #0
Et comment est-ce que tu as senti, même dans ton corps, que c'était le moment ?
- Speaker #1
Je crois que ça s'impose à soi et qu'on est forcé. Je pense que personne, enfin je ne connais aucun en tout cas auteur qui se mette à sa table un jour et qui dise « Tiens, je vais raconter une histoire d'amour. » Non, je crois que le livre, il est longtemps dans soi, il infuse tranquillement, doucement, et puis à un moment donné, on est prêt. C'est très mystérieux, mais on se sent prêt.
- Speaker #0
Est-ce que tu as des flots d'écriture qui te viennent comme ça ?
- Speaker #1
Oui, alors je connais comme tout le monde des moments où c'est beaucoup plus difficile, mais dès que j'arrive à faire le vide en moi, le calme en moi, la voix elle est là. Il faut l'entendre, il faut l'écouter. Alors certains jours avec plus d'acuité que d'autres, mais quand le sujet vous emporte, à un moment donné, et c'est très mystérieux, les voix des personnages vous arrivent. Et donc, finalement, on est comme un vecteur et on fait entendre leur voix. Et puis, parfois, on est même étonné parce qu'ils vont beaucoup plus vite que vous. J'ai écrit un roman qui s'appelle « L'amour au temps des éléphants » . Et je me souviens que le matin, je me levais tôt, tôt, et je n'arrivais pas à les suivre. Et j'avais l'impression qu'ils cavalaient devant moi et que moi, j'étais un peu à la traîne à essayer de les rattraper. C'était très drôle.
- Speaker #0
Et est-ce que la... Tes différentes maternités, ça a nourri ton regard sur la transmission et les liens.
- Speaker #1
Je crois que je les avais déjà, parce que c'est quelque chose auquel je suis très sensible. Dans ce premier roman dont on a parlé, Le jour pour eux sera comme la nuit, je raconte l'histoire de la mort de mon frère, qui est une mort volontaire. Je l'ai écrit surtout pour mes enfants, surtout pour leur expliquer ce qui s'est passé, pour leur dire le chagrin d'une soeur, d'une fille. Et c'était des choses que je ne pouvais pas leur dire. Donc finalement, j'ai écrit pour qu'ils comprennent. J'ai mis du temps à leur mettre le livre, évidemment, dans les mains. Et j'ai été troublée de découvrir que finalement, ce livre qui avait été écrit au début pour un cercle d'intimes avait trouvé un retentissement chez les parfaits étrangers. Et donc, j'ai commencé à aller dans les collèges et dans les lycées pour parler avec les jeunes. J'ai une maison... à la campagne qui est en Seine-et-Marne. Et la Seine-et-Marne est le département le plus touché de France sur les suicides des jeunes. Donc, j'ai beaucoup travaillé avec des éducateurs. Et donc, c'est une expérience qui a été très formatrice et très réparatrice aussi pour moi.
- Speaker #0
Tu as aussi été journaliste aux Etats-Unis, puis en France. Qu'est-ce que tu as appris de journalisme sur l'humain ?
- Speaker #1
Alors sur les États-Unis, j'ai appris une formidable méthode parce que c'était l'époque de Christine O'Krent, c'était l'époque où la presse américaine avait vraiment un rôle énorme qui a peut-être un peu diminué aujourd'hui. Je me suis beaucoup amusée surtout, j'étais à New York, donc j'ai interviewé des célébrités, j'ai fait des portraits et donc parmi eux, un certain M. Trump. qui était à l'époque uniquement un magnat dans l'immobilier, qui réussissait très bien, et avec qui j'ai eu très peu d'atomes crochus dans la conversation. Et voilà, Madonna, par exemple, ou Eric Clapton. Enfin, vraiment, je me suis beaucoup amusée à cette période-là, mais j'ai aussi beaucoup appris, parce que la presse américaine, elle fait très attention aux détails. on vérifie énormément les sources, on a vraiment une attention portée au style, aux mots que l'on utilise. Et donc, j'ai sillonné la ville de New York. J'allais dans le métro, dans les tunnels, avec la police, dans les morgues. Et c'était une formidable école de journalisme. Vraiment.
- Speaker #0
Et la différence majeure avec la France, tu dirais que c'est...
- Speaker #1
Après, je suis rentrée dans les rédactions moins engagée qui était dans la presse féminine. Donc le tempo est vraiment différent. Il n'y avait pas cette rigueur, j'ai trouvé. Je n'avais pas fait d'école française, donc j'ai été un peu peut-être pas ostracisée. Mais en tout cas, ce n'était pas une époque où les journalistes allaient se former aux États-Unis. On avait l'impression que les Américains avaient une technique pour recueillir l'information qu'on n'avait pas en France. J'ai trouvé que dans l'ensemble, c'était plutôt... copains et une autre ambiance aux États-Unis quand on arrive au New York Times, une institution. Et vraiment, j'ai interviewé Tom Wolfe par exemple, qui est vraiment un des pères du nouveau journalisme américain. J'étais très impressionnée, mais il avait cette façon de tout de suite s'intéresser à vous. Et j'avais quand même un peu l'impression qu'en France, sans faire de généralité idiote, les journalistes parlaient souvent d'eux et peu de leur heure. des personnes en face d'eux. Et ça, c'était vraiment différent. Mais j'ai plongé avec bonheur dans la presse française parce que ma mère y travaillait et que j'avais connu ça toute ma vie, finalement.
- Speaker #0
Et ton regard, là, actuellement, sur la presse américaine et la presse française ?
- Speaker #1
Je crois que les presses sont en mauvais état dans le monde entier. Internet a détruit beaucoup de choses. Je me rends compte que quand j'ouvre Le Monde ou Libération dans le métro, parfois les jeunes me regardent comme si j'étais une carte postale du 19e siècle. Je crois que la presse a encore un rôle à jouer, mais que même en France, qui est un pays de magazines, où on consomme encore beaucoup de magazines, l'habitude a été de lire les nouvelles, les news sur son téléphone. Mais je ne suis pas trop pessimiste. parce que je pense que c'est d'autres moyens, d'autres canaux, d'autres médias, mais que le besoin de s'informer, heureusement, il restera toujours là.
- Speaker #0
Qu'est-ce qu'un roman permet de dire que le journalisme ne permet pas ?
- Speaker #1
C'est une très bonne question. Je crois que dans le roman, on est dans la psychologie des personnages. On est vraiment intéressé par leurs émotions, par leurs sentiments. Le roman, il vous tient par la main. Et il vous emmène dans une histoire. Le journalisme, on a peu de place, forcément. On va à l'essentiel, il faut être compris du plus grand nombre. Donc, on a un niveau de langue qui est plus facile. Je crois que le roman, c'est l'imagination, c'est la liberté totale pour nous. Et c'est surtout la capacité de toucher au cœur. J'ai écrit mon dernier roman, « S'appeler après elle » , qui raconte une histoire de féminicide. J'aurais très bien pu en faire finalement un essai, mais j'ai eu envie de raconter ce qui se passe après. Donc, dans une famille touchée, qu'est-ce qui se passe pour les enfants et pour les proches ? Et donc, j'ai rencontré 25 familles avec des enfants, devenus grands ou pas, et j'ai vraiment pu poser toutes les questions. Mais en prenant la forme du roman, en prenant un côté romanesque, J'ai vraiment pu aller plus loin dans l'émotion, sans pour autant tomber dans le pathos, mais vraiment être au plus près de la vérité. Essayer de guider les lecteurs et les lectrices vers ce qui semble être le vrai. Et on me pose souvent la question, mais c'est une histoire vraie ? Vous l'avez inventée ? Et non, c'est inventé, mais il faut que tout semble vrai. Et le roman rend cela possible.
- Speaker #0
Dans tes romans, il y a souvent... Des silences et des non-dits également. Pourquoi est-ce que ça a une telle place dans tes romans ?
- Speaker #1
Parce qu'il y a eu des silences et des non-dits dans ma famille, comme dans beaucoup de familles. J'ai écrit une trilogie sur les enfants et la Shoah, parce que ma famille et la famille de mon mari ont été touchés. Ma mère a été une enfant juive cachée pendant la guerre. Elle n'a jamais pu en parler. Et je l'ai perdue tôt, puisque j'avais 30 ans quand elle est partie. Et je n'ai jamais pu lui poser de questions, finalement. Donc, les non-dits, ils sont là. Quand on perd quelqu'un par suicide, il y a beaucoup aussi de silence parce qu'il y a une culpabilité qui s'installe et qui peut être énorme sur les survivants. Donc, oui, je suis à l'aise dans les silences. Je suis à l'aise dans les non-dits. J'aime avoir une écriture simple, sèche, acérée. Je n'aime pas les grandes déclarations. J'essaye, comme on disait, d'être au plus près de la... la vérité, mais avec une espèce de pudeur et peut-être de sensibilité.
- Speaker #0
Est-ce que tous tes livres t'ont permis d'exploiter des sujets pour toi-même ?
- Speaker #1
Alors, j'ai écrit sur ma mère, en effet, dans un roman qui s'appelle « Sans oublier » . J'ai commencé par mon frère et puis j'ai consacré un récit sur mon père qui s'appelle « Éteindre le soleil » et qui raconte... L'histoire d'une emprise, une femme qui est rentrée dans la vie de mon père et qui finalement a essayé de nous empêcher de le voir et d'en profiter. Donc je pense avoir déjà dit beaucoup de choses. Je pense que le sujet n'est jamais clos et on peut tout à fait y revenir. Mais j'ai eu envie aussi de véritables fictions. Et c'est pour ça que j'ai écrit Dakota Song, par exemple, qui est un roman sur un immeuble de New York, le Dakota, qui est un immeuble absolument mythique. à côté duquel je cheminais quand j'habitais là-bas. Et je me suis toujours dit, un jour j'écrirai un livre là-dessus.
- Speaker #0
Et est-ce que tu penses que ce qui n'est pas dit se transmet quand même ?
- Speaker #1
Bien sûr, bien sûr. L'exemple type est celui de ma mère, qui n'a jamais rien pu confier de son expérience de petite fille envoyée dans un couvent en 1942, quand les choses ont commencé à être vraiment difficiles. Pour la population juive de France, elle a été renvoyée du couvent. Les bonnes sœurs ont pris peur. Et donc, voilà, les toiles jaunes en plein Paris, les rafles, et l'incapacité de dire et de transmettre. Je pense que le silence, de toute façon, s'enquiste, que les enfants sentent, et que le traumatisme intergénérationnel passe très vite. J'ai écrit un livre qui s'appelle « L'île aux enfants » , qui raconte les enfants de la Réunion. qu'on est allé chercher dans les années 70 pour repeupler des campagnes de métropole. C'était une drôle d'idée. 2000 enfants ont été dans ce cas. Et j'ai justement pris l'exemple d'une mère à qui c'est arrivé quand elle était enfant, et de sa fille bien plus tard. Et sa fille va mener une enquête, et elle sait des choses sans savoir qu'elle sait. Elle sait que dans le passé de sa mère, il y a des ombres, des tâches, et elle a besoin de... de comprendre ce qui s'est passé pour elle-même être libre. Donc finalement, que ce soit dans la Shoah ou dans cette histoire de scandale des enfants de la Réunion, on s'aperçoit que toutes les gens de la fratrie, de la famille, savent, sans savoir, mais en souffrent. Et donc finalement, peut-être que la libération, ça passe par l'exposition de la parole.
- Speaker #0
Est-ce que du coup, aussi, ton choix de travail universitaire sur... La résistance juive pendant la Deuxième Guerre mondiale, ça vient du coup de l'histoire de ta maman ?
- Speaker #1
Ça vient de l'histoire de mes grands-parents, ça vient aussi d'un scandale. Je trouvais ça scandaleux qu'on puisse dire que les Juifs français ou étrangers aient été menés à l'abattoir sans résister, sans combattre, et c'est totalement faux. J'ai fait ce travail de thèse il y a longtemps maintenant, et donc... Tous les survivants étaient bien vivants, et donc j'ai pu interroger énormément d'enfants qui ont été cachés. Donc c'est une forme de résistance de cacher les enfants, mais aussi des hommes et des femmes qui ont pris les armes et qui sont allés dans des maquis. Et là, c'est une autre partie de ma famille, puisque j'ai une partie protestante de ma famille. J'ai un pasteur qui était mon grand-oncle, qui a travaillé en résistance, a aidé des jeunes filles, scout, et qui a donc... été récompensé du prix de la médaille de Yad Vashem qui est une médaille du juste. Et donc en fait, c'est les deux liens de ma famille, puisqu'une partie persécutée pendant la guerre et une autre partie qui a cherché à aider. Je crois que on écrit sur ce qui est... important pour soi, sur ce qui fait sens. Je voulais comprendre, je voulais réunir peut-être les deux branches de ma famille. Et donc cette trilogie sur la Shoah est née de ça. On a toujours l'impression qu'on sait tout sur la Seconde Guerre mondiale et en fait, il suffit de dévoiler un petit bout et on s'aperçoit que beaucoup de choses sont encore inexplorées et c'est formidablement romanesque en plus.
- Speaker #0
Du coup, est-ce que tu as quand même l'impression de choisir tes sujets ? Ou est-ce que c'est... Les sujets qui te choisissent ?
- Speaker #1
C'est aussi une très bonne question parce que c'est un peu les deux. Je me souviens que j'écrivais sur le Dakota et donc j'avais un personnage qui venait du Tennessee. Et moi, j'ai une imagination très visuelle. J'ai besoin de voir les photos, de prendre des photos, de regarder. J'ai besoin vraiment de camper le décor. Et tout d'un coup, dans mes recherches, une photo arrive sur mon écran et c'est une photo d'un éléphant pendu. Et 5000 personnes, en 1916, dans le Tennessee, ont assisté à ce qui est une torture épouvantable. Vous imaginez, pendre un éléphant, il tombe, il se casse la hanche, il faut retrouver une grue, enfin bon, c'est toute une histoire. Et pourquoi 5000 personnes seraient intéressées par ce spectacle absolument épouvantable ? Et donc, je le mets de côté, et cette image m'obsède et revient. Je me dis, bon, j'arrête le Dakota, et je vais essayer de comprendre qu'est-ce qui se passe. J'ai tout de suite imaginé un trio d'Américains qui étaient là et qui étaient contre cette mise à mort et qui vont finalement prendre le parti des éléphants, être des premiers écologistes. Ce qui est une manière aussi de parler en 1916 de la Première Guerre mondiale, de l'implication des États-Unis, du jazz, de Montparnasse après la guerre. Et donc c'est ainsi que j'ai écrit un livre qui s'appelle « L'amour au temps des éléphants » . Donc finalement, une image, une simple image, peut déclencher l'envie. Un lieu, je suis très sensible au lieu, à la poésie des lieux, le Dakota par exemple, le Chambon-sur-Lignon, pour le monde d'Anna, peut déclencher une envie. Et puis sinon, oui, les livres vous arrivent, on ne sait pas pourquoi, mais finalement, à un moment donné, dans l'écriture, on comprend pourquoi.
- Speaker #0
Et dans ta créativité ? Je me doute un peu de la réponse, mais je pose quand même ma question. Dans ta créativité, lequel de tes cinq sens tu utilises le plus ?
- Speaker #1
Alors, je suis très visuelle, je regarde beaucoup les photos, j'écoute énormément. Je crois qu'un écrivain, finalement, c'est un voleur. Il attrape des dialogues, comme ça, quand je suis dans un café, un restaurant, j'écoute toujours les conversations, je me dis qu'il y a toujours des choses à glaner. Voilà, sinon, je... J'ai l'impression que je favorise évidemment l'intériorité et j'essaye de me replonger dans un moi un peu profond. Finalement, tous les sens sont exploités quand on écrit.
- Speaker #0
Est-ce que tu as le sentiment que l'écriture t'aide à comprendre d'où tu viens ?
- Speaker #1
Oui, forcément, l'écriture m'a permis, en faisant des enquêtes, de comprendre qui était ma mère, qui finalement était un peu une inconnue, en tout cas dans la vie. avant moi, avait été peut-être un silence, un long silence. Comprendre d'où je viens, comprendre où je vais, et aussi comprendre ce que je veux transmettre à mes enfants. Donc, je ne pense pas que l'écriture console, je ne pense pas du tout que ce soit son but, elle n'est pas thérapeutique, mais en tout cas, elle permet de comprendre quelles sont ses obsessions, et c'est déjà pas mal.
- Speaker #0
Est-ce que tu es quelqu'un qui observe beaucoup les autres ?
- Speaker #1
Oui. Oui, je suis très observatrice. Vraiment, j'adore. Je me mets souvent au café, justement, pour regarder. Je n'oublie jamais un visage. J'aime beaucoup regarder les visages. J'oublie les noms, mais pas les visages. Et j'aime observer. Je crois qu'on ne peut pas écrire si on n'est pas observateur. J'ai un écrivain qui habite dans mon quartier et j'ai retrouvé dans ses livres des détails que je n'avais pas vus. et je me dis, ah oui, donc il est encore plus observateur que moi et le commun des mortels, entre guillemets, ne regarde pas du tout ces rues, cet environnement de la même façon. Donc je crois qu'être observateur, être observatrice, ça permet de placer l'action dans une vérité, ça permet de créer un monde tout autour de ces personnages et c'est vraiment important.
- Speaker #0
Quand tu écris à partir de l'histoire avec un grand H, qu'est-ce qui te touche le plus ? Est-ce que c'est l'effet ou est-ce que c'est des résonances intimes ?
- Speaker #1
C'est pas facile comme question. Les faits peuvent être très impressionnants. Moi, par exemple, j'étais une folle d'équitation quand j'étais enfant et mes parents, qui n'étaient pas du tout dans l'armée, ont réussi à me faire monter à l'école militaire, dans le 7e arrondissement de Paris. Et donc, je suis montée pendant longtemps. Et à un moment donné, j'écrivais un livre qui s'appelle « Le gardien de nos frères » . Et j'ai découvert que dans cette école militaire... on avait parqué pendant trois jours des juifs français, des avocats, des journalistes, des médecins, des notaires, sans eau, sans nourriture, avant de les envoyer dans un camp qui est à Compiègne. Et donc, il y avait une plaque. Je n'avais jamais, en tant qu'enfant, vraiment regardé ce qui était écrit sur la plaque. Et j'ai été bouleversée de voir que, finalement, sans le savoir, j'étais dans cet endroit, je profitais des chevaux, j'étais... la plus heureuse que je pouvais être, alors que c'était dans ce même manège que ces hommes avaient tous été parqués comme des bêtes. Et c'est la rafle des notables. Et donc finalement, des coïncidences comme ça, des coïncidences intimes ou plus générales. Et je crois qu'il n'y a pas de coïncidence ou de hasard finalement. On est là où on doit être et l'histoire parfois nous fait des petits...
- Speaker #0
Qu'est-ce que tu aimerais transmettre à tes enfants en tant que femme ?
- Speaker #1
Alors moi j'ai quatre garçons et une fille. Déjà en tant que femme, j'aimerais leur transmettre, et j'espère que je l'ai fait, le respect des autres femmes, le besoin de les comprendre, la douceur évidemment, la non-violence toujours, le respect de leur personne et de leur personnalité. J'espère y être arrivée. sinon l'histoire de leur famille paternelle ou maternelle évidemment j'aimerais les aider à comprendre cette société qui est quand même très difficile les aider à y trouver leur place et à être heureux maintenant ils ont des bébés eux-mêmes donc j'essaye de transmettre sans peser sur Au revoir. tous les thèmes de parentalité. Et voilà, les générations évoluent, les choses ne sont pas les mêmes. Je crois que l'essentiel reste. Et l'essentiel, finalement, c'est l'amour et l'écoute. Il n'y a pas tellement d'autres choses.
- Speaker #0
Est-ce que être mère ou devenir mère, ça a changé ton regard justement sur ce qui se transmet consciemment ou non ?
- Speaker #1
Oui, certainement. Mais j'étais déjà très au fait de cette situation. Mon père a été pédiatre. Il a bifurqué ensuite vers la génétique, il est devenu généticien, donc il y avait déjà un regard très bienveillant sur la petite enfance. Moi j'ai eu mes enfants très tôt, j'étais la première de ma bande d'amis à avoir un bébé, donc j'étais un peu perdue, et j'étais tellement bête par exemple que je ne savais même pas qu'il y avait du lait en poudre. Vraiment, j'étais très jeune et donc j'ai beaucoup allaité mon premier, Donc je pense que... qu'il y avait déjà cette envie, en tout cas, de s'approcher de l'enfance. Mais finalement, c'est l'expérience qui joue. Et j'ai eu envie d'écrire, justement, dans mes livres, sur cette enfance, sur les enfants à qui la vie ne fait pas de cadeau. Que ce soit à La Réunion, que ce soit dans des drames comme la Shoah, que ce soit le féminicide, l'enfance est toujours le maillon faible, finalement, de la société. On voit que, par exemple, dans les vols d'enfants, les transferts d'enfants, c'est très fréquent depuis le XIXe siècle, mais ça continue. Par exemple, en Ukraine, les enfants sont pris à leur famille, sont transférés, sont déportés, sont russifiés, ils n'ont plus le droit de parler leur langue. C'est véritablement des crimes de guerre absolument épouvantables. et ces traumatismes-là, on s'en occupe, mais je suis totalement opposée à l'idée... En France, on dit que l'enfant est... On est dans un règne d'enfant roi. Et un enfant, tous les trois jours, meurt sous les coups de ses parents. Donc, c'est complètement faux. Il y a encore beaucoup de choses à faire pour aider les enfants, que ce soit à l'aide sociale à l'enfance ou sur la situation internationale. Donc, à mon petit niveau, à mon échelle, j'essaye en tout cas de pointer le doigt sur des choses dont on n'avait peut-être pas conscience, comme dans les féminicides, par exemple.
- Speaker #0
Et justement, avec le recul de ton parcours, là tu es mère, grand-mère, quel regard t'aimerais offrir aux femmes sur le temps qui passe ?
- Speaker #1
Alors j'ai une fille de 21 ans, donc je suis tout à fait dans ces problématiques-là. Je suis très étonnée parce qu'on n'a pas du tout, avec cette génération-là, la même vision de beaucoup de choses. que ce soit sur le féminisme, par exemple. J'ai été élevée par une mère féministe, par un père qui allait aux manifestations. J'ai commencé les manifs sur ses épaules. Les filles de 20 ans, aujourd'hui, elles n'ont pas du tout le même regard qu'avaient nos mères ou que nous avions sur le féminisme. Donc, c'est très enrichissant parce qu'on peut discuter et savoir vraiment dans quelle génération on a été. Le plus à même de comprendre les relations homme-femme, la même chose pour l'écologie, en fait, pour toute la pensée woke, où tout n'est pas à jeter, mais quand même beaucoup, je trouve. Donc, le temps qui passe, j'essaye d'apporter un peu peut-être de sérénité. Ce n'est pas forcément facile, tous les jours, une fille de 20 ans qui a une peau absolument extraordinaire et qui est belle comme le jour. certains matins, on se sent comme une vieille pomme un peu fripée. J'ai eu la chance d'avoir deux grands-mères qui sont mortes toutes les deux à 95 ans et qui étaient des femmes assez extraordinaires dans des styles très différents. Et j'en ai une qui, jusqu'à 92 ans, partait en moto avec son fils à la campagne, écrivait. Donc, peut-être que j'essayerai. quand l'âge viendra, de montrer ça. De montrer que si la société fait que les femmes se sentent périmées à 50 ou 55 ans, il n'en est rien et qu'en fait la vie est longue et qu'on peut vivre après 55, 60, je ne sais pas plus, mais en tout cas je vois autour de moi des modèles de 70 ans et 80 ans qui sont extraordinaires. Et là j'ai perdu une amie. qui est morte la semaine dernière, qui avait atteint l'âge de 101 ans, ce qui est absolument incroyable et fou, et qui, jusqu'à dix jours avant sa mort, commandait des livres en disant « Ariane, j'ai entendu à la radio, ça a l'air formidable, je le commande » , etc., qui faisait des Skype avec sa petite-fille qui était au Japon. Donc, j'ai plutôt bon espoir. Je trouve que les femmes, on le sait, sont résilientes, mais qu'elles ont aussi la notion du temps long. du temps qui passe, mais qui ne doit pas détruire. L'important, finalement, c'est de garder l'envie. Et c'est ça ce que j'essaye de montrer. Parce que quand on choisit, par exemple, un métier qu'on aime, on n'a jamais l'impression de travailler. Et donc, il faut trouver ce qui nous anime, il faut trouver sa passion, et il faut trouver ce qui donne envie de se lever tous les matins, à n'importe quel âge.
- Speaker #0
Très inspirant. Est-ce que toi, tu dirais que ta féminité s'est transformée avec le temps ?
- Speaker #1
Je me suis toujours sentie très féminine. J'avais une mère qui l'était, qui m'a emmenée à 14 ans dans un institut de beauté pour savoir comment utiliser les produits, qui sortait en robe du soir. J'ai les souvenirs d'elle avec des robes du soir magnifiques qu'on lui prêtait. D'ailleurs, à l'époque, les grandes maisons habillaient les journalistes. Ça a bien changé. Donc, ma féminité, elle a évolué, mais elle a toujours été plutôt apaisée. Je n'ai pas besoin d'être dans la contestation, la provocation. J'aime avoir des jolies tenues, j'aime me maquiller. J'essaye de transmettre ça à ma fille. Alors, parfois, on a des oppositions. Elle aime bien les jogging et les choses extra larges. de la génération de 20 ans, mais elle apprécie aussi les jolies choses. La féminité, finalement, c'est de l'attention à l'autre, du respect de soi, et puis une envie de préserver ce qui est son domaine. J'ai toujours vu une mère qui était apprêtée comme, finalement, un signe qu'on adressait aux autres.
- Speaker #0
Est-ce qu'aujourd'hui, tu dirais qu'il y a plus de liberté ou plus d'injonction ?
- Speaker #1
Les deux. Il y a plus de liberté, sans doute. On peut sur Internet tout trouver, tout et son contraire. plus beaucoup de règles à respecter en société, notamment sur le mariage, etc. Mais les injonctions sont terribles. Moi, j'ai eu la chance d'être élevée sans réseaux sociaux, et je vois, je mesure ma chance. Quand je vois des filles qui sombrent dans l'anorexie, quand je vois les comparaisons qui sont toxiques, quand je vois les influenceuses qui poussent tel ou tel produit, le harcèlement aussi. Nous, tout s'arrêtait à 4h30 et finalement, on refaisait le monde au café et donc on avait cette liberté de ne pas correspondre forcément aux critères de la société. Je trouve ça très dur aujourd'hui pour les jeunes filles. Je suis complètement catastrophée par certains postes sur les réseaux sociaux, notamment tout ce qui concerne la pro-anorexie. J'ai connu ça quand j'étais plus jeune, à un certain moment de ma vie. Et je sais comme il est difficile de s'en sortir et de remonter la pente. Et c'est juste criminel, en fait, ce que certaines influenceuses font dans l'esprit des jeunes. Donc oui, c'est très préoccupant. Le harcèlement aussi me préoccupe énormément.
- Speaker #0
Est-ce que toi, tu as dû sacrifier des choses ou est-ce qu'au contraire, tu as refusé de sacrifier des choses dans ta carrière ?
- Speaker #1
Je ne suis pas sûre qu'une femme peut tout avoir en même temps. Donc, je pense que j'ai dû sacrifier des reportages. Vous devez partir et votre enfant déclenche une belle rougeole. Et donc, à ce moment-là, on choisit quelqu'un d'autre. J'étais dans des rédactions féminines, mais qui n'étaient pas forcément des rédactions dans la sororité, je dirais. Et donc... Le télétravail n'existait pas et quand on partait à 18h pour récupérer un enfant, crèche, école, etc., on nous demandait souvent si on faisait une demi-journée. Donc le milieu professionnel féminin n'était pas forcément tendre pour les femmes à l'époque. Donc oui, forcément, j'ai dû sacrifier des moments, des reportages, du travail. sûrement des postes aussi, parce que je n'ai pas voulu des postes d'encadrement. J'avais envie d'être sur le terrain. Je crois que c'est difficile de tout concilier. On vend peut-être aussi du rêve en disant qu'on peut tout concilier et tout réussir à faire en même temps. Je pense que la vie est longue et qu'on arrive à faire certaines choses à un certain moment de sa vie et qu'à d'autres, on en fait d'autres, on en réalise d'autres. Mais les années de petite enfance sont bien sûr des années où il faut être là. Moi, j'ai eu de la chance parce que j'ai été aidée par une femme extraordinaire qui est restée chez moi plus de 30 ans et qui l'est toujours, et qui a joué un peu le rôle d'ancrage. J'étais orpheline de mère et donc l'aide était plus difficile à obtenir. Voilà, je crois que beaucoup de bâtons sont mis dans les roues des femmes. et que la vie au travail, si elle s'est améliorée, elle reste encore quand même très compliquée pour les jeunes mères.
- Speaker #0
Et tout à l'heure, tu as parlé de sororité. Pour toi, est-ce qu'elle existe quand même ?
- Speaker #1
C'est une question aussi compliquée. J'aimerais le croire. J'ai vu tellement de cas de compétition et de méchanceté et de toxicité. que j'ai du mal à l'appréhender. Mais en tout cas, c'est vers là qu'il faut tendre. J'espère que les générations futures et les générations de ma fille à 20 ans sauront travailler dans ce sens. Mais je crois que c'est aussi un réflexe lié au patriarcat. Les femmes se démolissent entre elles parce que le regard masculin souvent non seulement les y autorise, mais les pousse à ça. Et donc il y a toute une vision féministe à avoir sur le regard que l'on porte sur les autres filles, le regard que l'on porte aussi sur sa mère. J'ai appris un terme nouveau qui est la matrophobie, la peur de ressembler à sa mère. Et j'ai trouvé le sujet vraiment passionnant parce qu'on a tous, toutes presque, eu peur de ressembler à sa mère à un moment donné. Et donc il faut s'interroger sur le pourquoi et à quoi finalement cette peur correspond.
- Speaker #0
Est-ce que dans ta carrière ou dans ta vie, c'était facile de dire non ?
- Speaker #1
C'est jamais facile de dire non, je trouve. Plus on avance en âge, plus on est capable d'articuler un non. Mais non, pas du tout. Moi, j'étais la bonne élève, j'étais la perfectionniste. J'ai toujours envie de plaire et j'ai beaucoup de mal à dire non. Mais ça s'apprend. Et donc, la psychologie où je travaille... Il y a beaucoup de réflexions là-dessus, beaucoup de dossiers. Et j'ai appris, j'ai appris des méthodes. Par exemple, la méthode sandwich, c'est très rigolo. Donc, un compliment d'abord, un non après et un compliment après. Ça passe très bien finalement. Mais il faut vraiment s'entraîner. On peut commencer par des petits noms et puis ensuite arriver à des plus grands noms. Et c'est très important de prendre sa voix, de s'affirmer. dans des milieux professionnels, je pense qu'un non, s'il est bien articulé et s'il est clair et net, il est beaucoup mieux reçu qu'un oui-mais. Mais c'est un combat de tous les jours pour certaines.
- Speaker #0
Qu'est-ce qui est devenu pour toi non négociable pour préserver ton équilibre ?
- Speaker #1
Le temps, le temps long, la méditation. J'étais quelqu'un d'extrêmement anxieux et stressé,
- Speaker #0
je le suis toujours.
- Speaker #1
mais depuis... Sept ans maintenant, je travaille en méditation, toute seule, dans mon coin, et ça m'a vraiment aidée. Donc ce qui est non négociable, c'est de continuer tous les jours, parce que c'est un chemin, et que tous les jours, y revenir est important. Le temps passé avec mes enfants, qui sont encore à la maison, la lecture évidemment, puisque je suis... Critique de livres, donc je lis à peu près 2-3 heures par jour, et ça c'est non négociable. L'exercice, l'activité physique, je suis cérébrale mais j'ai vraiment besoin de bouger, donc je me donne à fond dans tous les Zumba, Barosol, Pilates, etc. J'adore. Et je n'ai plus tellement le temps de m'encombrer avec des personnalités toxiques, Je fais... Je me fie à mon intuition et généralement elle me sert bien. Donc je gagne du temps en refusant de rentrer dans des relations qui peuvent paraître agréables au début et qui sont en fait des pièges. Donc j'avance et j'arrive finalement à préserver l'essentiel qui est pour moi le temps de la réflexion. éventuellement de ne rien faire, mais c'est à ce moment-là que les idées arrivent.
- Speaker #0
Tu penses que tous ces rituels que tu as mis en place, est-ce qu'ils stimulent ta créativité aussi ?
- Speaker #1
C'est certain. Je pense que la créativité, c'est comme un muscle, qu'on a besoin de l'entraîner. Tous les matins, j'allume ma petite bougie dans mon petit bureau, et je sais que c'est le moment où je vais travailler, je vais penser à un nouveau roman. En ce moment, j'ai... Je travaille avec une psy sur un essai, donc c'est une nouveauté pour moi. Et donc c'est un moment toujours le matin, toujours de la même façon. Je crois que ces rituels nous aident et je crois que la créativité, elle a besoin d'être encadrée. Bien sûr qu'on peut penser ailleurs et se promener, marcher. Moi je marche beaucoup dans Paris, mais on a besoin de rendez-vous, de rendez-vous avec soi-même. Et puis finalement, peut-être que c'est ça le vrai luxe. C'est d'avoir un peu de temps et de ne plus être dans l'urgence, dans la précipitation. Avec cinq petits à la maison et un travail prenant, c'est vrai que j'avais l'impression que ma vie était un marathon. Et aujourd'hui, je savoure le temps qui est un peu retrouvé.
- Speaker #0
Est-ce que tu as arrêté d'exiger des choses de toi-même ?
- Speaker #1
Je suis très exigeante. J'essaye de travailler là-dessus, mais vraiment, j'ai du mal à me contenter. J'ai toujours besoin d'aller plus loin. Je pense toujours que je pourrais mieux faire. J'ai un syndrome d'imposteuse. J'ai toujours l'impression de... Oui, que ça serait mieux, que je pourrais encore améliorer. J'ai beaucoup de mal à rendre mes livres. Par exemple, je les corrige et les corrige. On parlait du premier, mais le premier, je crois que je l'ai corrigé 93 fois. Ce qui est un travail de dingue, absolument fou. Alors, j'ai appris avec le deadline à lâcher, mais c'est très difficile pour moi. Oui, lâcher le contrôle, essayer de ralentir,
- Speaker #0
c'est un challenge pour certaines femmes. Si on a eu cinq enfants, on est habitués à fond. Est-ce que tu te fiches la paix avec des choses quand même ? J'essaye, j'essaye de ne pas culpabiliser.
- Speaker #1
Si je loupe une heure de danse parce que je suis fatiguée, si je ne vais pas voir le film la semaine où il sort, See ya ! Je n'ai pas forcément envie de partir comme je partais auparavant, toutes les semaines, en train ou en avion, en reportage. J'essaye de me ficher la paix, comme disait Fabrice Midal. Mais oui, quand on est un peu perfectionniste, c'est difficile. On comprend petit à petit que l'essentiel, c'est d'être dans le moment présent. la méditation, le... est très importante pour ça. Mais lâcher prise, j'ai jamais très bien compris ce que ça voulait dire en fait. Et donc, on fait au mieux, on fait comme on peut. Et je crois que l'important finalement, c'est de s'accepter comme on est. Quand on est hyperactif, on ne va pas se transformer en quelqu'un qui va tout d'un coup rester des après-midi sur son canapé. C'est illusoire de le penser. Mais on apprend à négocier avec les parties de soi qu'on aime un peu moins.
- Speaker #0
Le podcast s'appelle Le Juste Rythme. Est-ce que des fois, tu as des moments où tu sens que tu es à ton juste rythme ?
- Speaker #1
Je pense que je suis à mon juste rythme quand j'écris. Quand j'écris, quand je suis en période d'écriture, je sais pourquoi je suis là. J'ai une histoire, j'ai une idée, j'ai des personnages, ils ont besoin de moi, j'ai besoin d'eux. On est finalement dans une espèce de symbiose. Quand je n'écris pas, quand je suis dans la vie quotidienne, je suis comme tout le monde et je me dis est-ce que je suis vraiment bien là, parisienne, alors que j'aimerais être à l'air pur ? Est-ce que j'ai envie de cette vie-là ? Et puis finalement, on compose. Je crois qu'être à sa place, c'est s'écouter, c'est avoir le sentiment qu'on ne serait pas mieux ailleurs et que finalement, ça s'acquiert. C'est un combat, parfois, mais c'est vraiment une question de hobby et de passion. Être à sa juste place, finalement, c'est peut-être être pour moi, sûrement en tout cas, être devant une page blanche. et j'attends que... que l'histoire m'emmène quelque part et me fasse découvrir d'autres mondes que le mien. Parce que finalement, la littérature, c'est ça, le pouvoir de la littérature, c'est de nous emporter, c'est de nous emmener dans d'autres têtes, c'est de nous faire voyager. Et j'ai compris ça très jeune, j'avais vraiment 5-6 ans. Quand on lit et quand on écrit, on ne peut jamais être vraiment malheureux, et jamais seul. Et donc finalement, le bonheur... Il est vraiment à portée de main.
- Speaker #0
Selon toi, ça veut dire quoi la fameuse expression « réussir sa vie » ?
- Speaker #1
C'est une expression que je déteste. Encore pire, réussir dans la vie. Alors là, vraiment, je ne sais pas ce que ça veut dire réussir dans la vie. Et ça ne m'intéresse pas tellement. Réussir sa vie, c'est rester droit dans ses bottes, rester proche de ses valeurs. C'est pour moi une certaine fidélité aux parents. à ce qu'ils nous ont appris, à ce qu'ils nous ont transmis. Les parents ne sont plus là, mais j'ai l'impression qu'ils sont toujours en train de me protéger et de me regarder. Si je réussis ma vie, c'est parce que j'ai l'impression que leur regard sur moi est toujours bienveillant et admirateur. Dans ma famille, on ne faisait pas beaucoup de compliments. Mes parents n'ont pas eu le temps de voir mes livres publiés. Donc leur avis compte beaucoup pour moi. Et chaque fois que j'écris un nouveau livre, je leur montre sur leur tombe, ici à Montparnasse, tout près. Et donc les valeurs de transmission... Je ne pourrais pas mener une vie qui ne soit pas conforme à leurs valeurs, je crois. Réussir sa vie, c'est rendre les autres heureux aussi, autour de soi. Je crois qu'une mère, quand un enfant ne va pas bien, ne peut pas se dire qu'elle a réussi sa vie. Donc, c'est qu'il soit bien, en bonne santé, heureux, que son mari ou son amoureux soient bien avec vous. je crois que c'est essayer d'avoir une certaine sérénité. On n'a pas l'impression tous les jours qu'on réussit sa vie, mais en tout cas, l'impression d'avancer et d'être sur un chemin, elle est vraiment capitale. Si mes proches, les gens que j'aime sont bien, je me dis que ma vie sera réussie.
- Speaker #0
Enfin, c'est la question signature du podcast. Si ton rythme naturel n'avait pas à s'adapter à celui des autres ? Que laisserais-tu en chemin ?
- Speaker #1
J'abandonnerais les réunions. Je ne suis pas du tout une fan des réunions. Quand j'étais en poste dans des rédactions, ça pouvait poser problème. Je ne suis pas non plus tellement en faveur des déjeuners à répétition. Je trouve qu'on perd quand même beaucoup de temps. Aux États-Unis, on peut le déplorer, mais c'est vrai que le déjeuner est plus rapide. Maintenant, il commence à être beaucoup plus rapide. En France aussi. Quand je suis arrivée et que j'ai vu ces déjeuners d'affaires qui duraient une heure et demie, où on buvait du vin, etc., c'est pas du tout mon rythme. Moi, j'aime bien travailler tôt le matin. Donc, si je n'avais pas à m'adapter au rythme de la société, je commencerais à envoyer des mails très tôt. Et je finirais aussi très tôt parce qu'à partir de 18h, je considère que ma journée est passée et que j'ai envie d'aller danser, j'ai envie d'aller marcher. J'ai envie d'aller prendre un verre et donc peut-être un rythme qui est beaucoup plus celui de la côte est par exemple, où on dîne plus tôt, où on se reçoit plus tôt, où les théâtres commencent plus tôt et où le matin la vie s'éveille aussi plus tôt. Un poète disait « toutes les merveilles du monde résident dans les matins » et je suis tout à fait d'accord avec ça.
- Speaker #0
Et en quoi la femme que tu es devenue aujourd'hui est-elle différente de celle que tu pensais devenir ?
- Speaker #1
Je n'ai jamais pensé que j'aurais une famille nombreuse, déjà. Nous, on était deux et j'ai pensé recommencer le schéma de mes parents. Et puis voilà, la vie a fait que j'en ai eu trois, puis quatre, puis cinq. Je me suis rendu compte qu'à chaque grossesse, j'avais envie d'un bébé de plus. On dit souvent en psychanalyse que dans chaque... cœur de mère, il y a un bébé qui manque, que l'on en ait un, deux, ou dix, ou pas du tout. Et j'ai eu vraiment ce sentiment. Je pensais pas que j'écrirais autant de livres, ou en tout cas aussi vite, puisque j'en ai écrit onze en quatorze ans, donc c'est un rythme assez rapide. Je pensais pas que je prendrais un plaisir tel à la maternité. Comme je disais, je n'avais pas vu beaucoup de bébés. Et donc, j'ai découvert avec émerveillement et ravissement le monde des bébés et des enfants. Et puis, je ne pensais pas forcément que j'avais autant d'histoires à raconter. Donc, finalement, je suis pleine de gratitude pour ce qui a été donné. Et je n'oublie pas que... Tout ce qui a été donné peut être repris. Et voilà, ça c'est quelque chose aussi d'important pour moi, c'est que j'ai tout à fait conscience que finalement, nous ne sommes sur Terre que pour un délai très court et qu'il faut que chaque jour compte, d'une certaine manière.
- Speaker #0
Qu'est-ce qu'il y a sur ta table de nuit ?
- Speaker #1
Sur ma table de nuit, il y a de l'eau, je bois beaucoup la nuit, il y a une multitude de livres, une pile absolument étonnante et qui risque de me tomber dessus à tout moment. Il y a une brume pour m'endormir en pensant à la lavande de Provence et j'ai des images, des photos de mes enfants en petit. Une photo du mariage de mes parents que j'aime bien, qui m'accompagne. Certains objets, toujours des cahiers pour noter des mots, des phrases qui me viennent. Un verre que j'aime et de la poésie parce que j'aime m'endormir le soir quand on a vu les horreurs du monde, les actualités. J'aime beaucoup m'endormir avec un poème. des Luar ou de Ronsard ou de Baudelaire, parce que je trouve que ça oriente mes rêves dans le bon sens.
- Speaker #0
Quelles sont les odeurs de ton enfance ?
- Speaker #1
Alors la crème de marron, ma grand-mère était d'Ardèche, et donc quand j'arrivais chez elle, il y avait de la crème de marron, du miel. Mes parents adoraient le miel, et on avait une maison dans les Cévennes et on sentait le miel. Le cidre, mon père fabriquait du cidre avec les pommes du jardin, ce qui sentait très fort. Les chiens, j'ai toujours eu des chiens, donc j'ai une odeur de chien qui me suit partout et que finalement j'aime. Le pain perdu, j'aimais beaucoup le pain perdu de mon autre grand-mère. J'ai beaucoup de mémoires olfactives comme ça. je peux continuer encore longtemps est-ce que tu portes un parfum ? oui, toujours le même alors chance de Chanel j'ai porté Chalimar pendant un temps je suis très fidèle en général,
- Speaker #0
en amitié en amour et en parfum une femme qui t'inspirait quand tu étais enfant ?
- Speaker #1
Simone de Beauvoir et Simone Veil que j'ai eu la chance de rencontrer plusieurs fois, dans un registre complètement différent, Mireille Dark, que je la trouvais très belle et très libellule, Marguerite Yosonar, et quand je n'étais pas enfant, mais quand j'étais toute jeune étudiante à New York, Joyce Carol Holtz, qui pour moi est la plus grande écrivain américaine et qui mérite un prix Nobel. rapidement, parce que c'est une dame qui a un certain âge maintenant.
- Speaker #0
Un livre que tu aurais aimé écrire ?
- Speaker #1
Martin, cet été, de M. Chambaz, qui est un livre sur la mort de son fils, sur une route, des vacances. Et c'est ce livre qui a été un déclic pour moi et qui m'a permis de penser que finalement, un chagrin intime... pouvait avoir une résonance universelle. C'est le livre que j'aurais aimé écrire et c'est un livre qui m'a inspirée à écrire ma propre histoire. Sinon, évidemment, tous les livres de Romain Garry et j'aime énormément Belle du Seigneur, dont l'héroïne s'appelle Ariane, comme moi, et qui raconte un monde disparu et un amour-passion.
- Speaker #0
Un objet ou un bijou qui te reconnecte à ta féminité ?
- Speaker #1
Mon alliance. J'ai deux alliances parce que je me suis mariée deux fois avec la même personne. De manière civile d'abord, très jeune, à 20 ans, et de manière religieuse à 50. Donc j'ai deux alliances et oui, quand je les regarde, je sais le lien et l'engagement.
- Speaker #0
Quel objet ou rituel te reconnecte immédiatement à ton juste rite ?
- Speaker #1
Mon agenda papier, je suis un dinosaure et je note tout sur le papier parce que j'adore garder mes agendas du passé. Et donc, ma semaine s'ouvre comme ça devant moi et je sais très bien quand je mets trop de rendez-vous, quand je prends trop d'obligations. Et rien ne me fait plus plaisir que quand un rendez-vous s'annule et que je vois que j'ai tout d'un coup une plage de liberté. et je me dis, ça y est, peut-être c'est le début d'une nouvelle histoire.
- Speaker #0
Du coup, j'ai une question qui me vient qui n'a rien à voir, mais tu écris tes livres plutôt sur un ordinateur ou avec un crayon ?
- Speaker #1
Pas du tout, j'écris à la main.
- Speaker #0
T'écris-toi à la main.
- Speaker #1
Oui, je suis là aussi vraiment quelqu'un du Moyen-Âge. J'aime écrire à la main parce que j'ai l'impression que sur le papier, je peux tout changer, rien n'est important, tandis que l'usage de l'ordinateur me fait déjà penser à un texte des... et peut-être m'impressionne un peu davantage. Alors évidemment, à un moment donné, je passe comme tout le monde à l'ordinateur, mais j'aime bien l'idée du cahier, du grand cahier, et des post-it, des pages ajoutées, scotchées, ça en fait un véritable objet. Et donc, je les garde précieusement. Je ne sais pas si mes enfants seront très intéressés, mais en tout cas, moi, j'aime beaucoup les manuscrits d'auteurs avec les ratures, avec... les modifications. Je trouve que ça a beaucoup de charme. On a l'impression de voyager dans l'esprit de l'auteur. Et donc, l'ordinateur, c'est la seconde étape seulement.
- Speaker #0
Merci beaucoup Ariane. Merci beaucoup. Pour ce moment passé ensemble. Merci d'avoir partagé ce moment avec nous dans le juste rythme. J'espère que cet épisode vous a offert un souffle, un sourire ou une idée à glisser dans votre quotidien. pour avancer un peu plus à votre rythme. Si cet échange vous a plu, parlez-en autour de vous et abonnez-vous à votre plateforme préférée. Laissez un commentaire, c'est ce qui permet au podcast de rayonner. Pour découvrir d'autres épisodes ou me contacter, rendez-vous sur le juste rythme. Et si une femme inspirante vous vient à l'esprit, écrivez-moi, elle pourrait être ma prochaine invitée. A très bientôt, et d'ici là, prenez soin de votre cœur, de votre corps, de votre tête.