- Speaker #0
Bonjour, vous écoutez le Micro-social, un podcast de Lefebvre Dalloz sur le travail et le droit du travail. Je suis Bernard Domergue, journaliste, rédacteur en chef d'actuelcse.fr.
- Speaker #1
Il y a vraiment une pression quand on a un PSE et qu'on sait qu'on a nos salariés qui vont perdre un emploi. C'est quand même assez compliqué de porter ça sur ses épaules. Le délégué syndical me disait « Anne, je suis épuisée là, psychologiquement, je ne peux plus, je ne peux plus » .
- Speaker #2
Alors nous, on a pris l'option à la CFDT d'ouvrir un chantier sur la qualité de vie militante pour lutter contre la fatigue militante d'une part et favoriser l'engagement militant.
- Speaker #3
Il a toujours été compliqué en France, historiquement, de s'engager dans les entreprises pour représenter des collègues, pour faire remonter des problématiques du travail, du terrain vers les directions. Il y a eu beaucoup de conséquences à ces engagements. On a beaucoup parlé de discrimination syndicale, par exemple. Ce qu'on a constaté avec Cécile et d'autres collègues, c'est que depuis quelques années, ces questions-là s'expriment sous les termes de souffrance syndicale, d'épuisement militant, de fatigue, de l'engagement, et c'est ça qui nous a beaucoup interpellés.
- Speaker #0
La fatigue militante, c'est un sujet qui monte chez les salariés qui sont élus du personnel ou qui ont une responsabilité syndicale. Sentiment d'être épuisé, burn-out, découragement, le sujet... est bien connu, mais il devient de plus en plus un enjeu syndical. La CFDT en a parlé lors de son 51e congrès, qui se tenait à Bordeaux du 22 au 26 juin. La Confédération de Marie-Lise Léon veut en effet soutenir davantage ses élus et mandatés. Il s'agit de mieux les accompagner, mieux les former, essayer d'éviter cette fatigue et essayer de faire en sorte que cela ne dissuade pas l'engagement syndical. Lors de ce congrès, nous avons interviewé 4 personnes concernées de près par ce sujet. Anne Galois-Syré, elle est secrétaire générale du syndicat Construction et Bois de Picardie. Elle est confrontée au stress et au burn-out de ses délégués syndicaux. Elle est de plus préventrice de métiers. Isabelle Mercier, la secrétaire nationale de la CFDT en charge du dossier de la fatigue syndicale, elle prépare une charte de la qualité de vie militante. Et enfin, les chercheurs Cécile Guillaume et Frédéric Rey, ils ont entamé tous deux un travail de recherche afin d'étudier la fatigue militante et d'esquisser des solutions possibles. Écoutons-les.
- Speaker #1
Bonjour, Anne Galois-Ciré, secrétaire générale construction et bois Picardie, et je suis également chargée de mission santé au travail au sein de la Fédération Nationale Construction Bois.
- Speaker #0
Alors vous avez pris la parole pendant ce congrès pour parler de la fatigue des militants. Qu'est-ce que c'est la fatigue d'un élu CSE, d'un délégué syndical, d'un militant ?
- Speaker #1
Comme je l'ai dit un peu dans mon discours, les élus sont appelés par les salariés le soir, le week-end. Ils comptent pas leurs heures, voilà, quand il y a des gros soucis dans l'entreprise, ils sont vraiment sollicités, je le vois même moi en tant que secrétaire générale, je suis sollicitée vraiment à n'importe quelle heure, ils ont besoin de parler, voilà, ils ont besoin de parler et ils font pas attention ni à l'heure, ni au jour, ni quoi que ce soit.
- Speaker #0
Et ça a quelles conséquences ?
- Speaker #1
Comment ça se caractérise ? Bah oui, par vraiment un burn-out, le matin on peut plus se lever, c'est pas possible. Frédéric, le délégué syndical, en fait il s'est pas rendu compte, du tout, il s'est absolument pas rendu compte, et moi lors d'une réunion, il était complètement ailleurs. Et donc je lui ai dit Fred, là ça va pas, ça va pas. Il y a vraiment une pression quand on a un PSE et qu'on sait qu'on a nos salariés qui vont perdre un emploi. C'est quand même assez compliqué de porter ça sur ses épaules. J'ai accompagné également une grosse société de 350 salariés sur le Lanois. Le délégué syndical me disait Anne je suis épuisée, là psychologiquement je peux plus, je peux plus.
- Speaker #0
Et à votre avis qu'est-ce que peut faire un syndicat comme la CFDT dans ces différentes structures ? Pour essayer d'éviter que les syndiqués en arrivent là où les délégués syndicaux craquent, comment les appuyer ?
- Speaker #1
Alors ça passe déjà par la formation et puis vraiment un accompagnement. Alors moi j'ai préconisé dans mon discours justement une visite médicale par un professionnel de santé. Tous les ans je pense que c'est vraiment nécessaire pour les élus.
- Speaker #0
Une autre proposition que vous avez faite, ça concerne les risques psychosociaux ?
- Speaker #1
Tout à fait, c'est inscrire dans le document unique d'évaluation des risques, les risques psychosociaux des élus. Parce qu'on parle des risques psychosociaux dans l'entreprise. Mais moi je voudrais qu'il y ait un accent vraiment sur les élus. Qu'est-ce qu'on fait pour les accompagner ?
- Speaker #0
Parce qu'actuellement ce n'est pas pris en compte par les employeurs ?
- Speaker #1
Absolument pas, pas du tout, pas du tout. C'est très compliqué pour les délégués syndicaux effectivement d'accompagner et non, ce n'est pas pris en compte par les entreprises, du tout.
- Speaker #0
Et vous, personnellement, confronté à des délégués syndicaux qui se mettent en danger on va dire ou qui sont en détresse, comment vous arrivez à réagir ? Comment vous-même vous vous protégez ?
- Speaker #1
Moi, au sein du syndicat, je ne vais pas dire que je suis seule, mais toute la misère du monde, elle me porte sur les épaules. C'est moi qu'on appelle. Après, je résiste assez facilement, donc ça va. Mais voilà, on n'est pas à l'abri qu'un jour ou l'autre, je craque. Après, je pense que c'est les sensibilités aussi des uns et des autres. Je suis préventeur de métier, donc voilà, je suis pré... Je suis venteur en santé au travail, j'ai 26 ans de médecine du travail. La prévention avec les entreprises, avec les salariés, je connais. Donc voilà, je pense que j'ai appris à me mettre une carapace et bon, voilà.
- Speaker #0
D'accord, je comprends mieux vos propositions et votre intérêt pour le sujet. Merci, merci beaucoup.
- Speaker #1
Merci à vous.
- Speaker #2
Bonjour, donc je suis Isabelle Mercier, secrétaire nationale de la CFDT, en charge des questions du travail, des fonctions publiques et de la formation syndicale et des parcours militants et du coup de la qualité de vie militante.
- Speaker #0
Donc dans ce congrès de la CDT, il y a une question qui revient très souvent dans les interventions des délégués, c'est la fatigue militante et le sentiment d'être impuissant face aux directions qui refusent de négocier et à toutes les missions qui reposent sur les élus. C'est un thème que vous allez aborder ?
- Speaker #2
Alors oui, c'est un thème qui revient effectivement beaucoup dans les débats aujourd'hui, lors des débats sur le rapport d'activité par les syndicats. Depuis 4 ans, à la CFDT, on a rencontré beaucoup de militants, beaucoup de syndicats qui ont un peu la même expression, effectivement, de dire « forte fatigue » pour plusieurs raisons. D'abord, des instances représentatives du personnel qui sont plus lourdes, plus éloignées du terrain, plus concentrées, plus chargées, et donc moins de moyens syndicaux. Ensuite, du coup, un travail collectif qui est plus compliqué à mener parce que... Les instances ayant réduit leur nombre d'élus, il n'y a plus de délégués du personnel, il n'y a plus les élus CHSCT. Et du coup, ça fait reposer sur moins de monde la charge de travail. Et puis un enjeu aussi d'utilité du syndicalisme avec des employeurs avec lesquels c'est quand même très compliqué de négocier et d'obtenir des avancées.
- Speaker #0
Il n'y a pas de remède à ça ? Qu'est-ce que peut faire un syndicat comme la CFDT pour aider ces allérents, ces militants, ces délégués ?
- Speaker #2
Alors nous, on a pris l'option à la CFDT d'ouvrir un chantier sur la qualité de vie militante. pour lutter contre la fatigue militante d'une part et favoriser l'engagement militant qui s'articule autour de trois axes en fait. Il y a d'abord un soutien individuel qui a été beaucoup évoqué dans le congrès d'aujourd'hui et dans les rapports d'activité. Les militants CFDT sont confrontés à beaucoup de salariés, d'agents qui sont en difficulté dans leur travail et donc un soutien individuel sur comment j'accompagne ces salariés mais comment aussi je peux déposer les émotions que je reçois face à des... collègues de travail qui sont en burn-out ou alors qui sont pas bien dans leur travail. Le deuxième axe, c'est comment on forme les militants, comment on forme les collectifs pour outiller sur à la fois des pratiques syndicales pour renouer ou aller davantage vers les collègues de travail valoriser notre action syndicale mais aussi être plus à l'aise dans le fonctionnement de la CFDT. Dans cet axe-là, on a aussi tout ce qu'on a mis en place autour de Merci. l'accompagnement des militants et des militantes tout au long de leur action syndicale. Et le troisième axe, c'est une charte qu'on veut mettre en place, une charte de la qualité de vie militante qui nous engage à la fois à accompagner mieux les militants, mais aussi à travailler sur la reconnaissance des parcours militants et valoriser les parcours militants auprès des employeurs et plus largement, parce que quand on fait de l'action syndicale dans les entreprises, les administrations, on développe des compétences qui doivent être reconnues par les employeurs.
- Speaker #0
L'accompagnement des militants, c'est une sorte de tutorat par des gens plus expérimentés ? Comment ça va marcher ?
- Speaker #2
Alors on a un dispositif qu'on appelle l'ARC, accompagnement ressources conseil, et on a des accompagnants qui sont effectivement formés à l'accompagnement, à travailler avec les militants et les militantes sur c'est quoi le besoin des collectifs de section, des sections syndicales, de déterminer avec eux le début de l'accompagnement, la fin de l'accompagnement, et puis qui vont être à leur côté pour... Soit les soutenir sur le développement de la section, soit les soutenir sur l'action revendicative, le déploiement d'enquêtes auprès des salariés, la formalisation de revendications auprès de l'employeur, les pratiques de proximité. Donc ça, ça va être pour les sections dans les entreprises. Et pour les syndicats, on met en place ce qu'on a appelé les contrats développement, organisation, formation, accompagnement avec les fédérations et les territoires. pour accompagner les syndicats, notamment dans leur structuration collective, pour que tout ne soit pas porté finalement que par le secrétaire général du syndicat.
- Speaker #0
Et pour finir, qu'est-ce que vous répondez à certains délégués qui demandaient grosso modo à l'organisation, enfin à la Confédération de la Sécurité, de muscler un peu le discours face au gouvernement ou au patronat ?
- Speaker #2
On a un vrai enjeu, une vraie responsabilité en tout cas du gouvernement dans sa capacité à reconnaître l'acteur syndical. Comme étant un acteur qui peut peser et sur qui il faut compter, et on a un vrai sujet également auprès des employeurs, d'abord pour ouvrir des négociations, arriver à négocier et à obtenir des droits nouveaux, ce qui est quand même dans la période compliquée avec le patronat, et surtout à ce que ces droits nouveaux, je pense au partage de la valeur, mais pas que, je pense aussi à tout ce qu'on met en place sur la prévention des accidents du travail. que ça soit vraiment visible dans le quotidien des salariés, qu'il y ait des véritables transformations du travail et des négociations qui marchent sur les questions de rémunération, sur la question de la qualité de vie au travail et qui soient vraiment utiles pour les travailleurs. Et là, on a une vraie responsabilité dans les branches, dans les entreprises et nationalement, la considération des travailleurs comme étant une véritable valeur, comme étant Une reconnaissance de l'activité et de la valeur des travailleurs, c'est essentiel aujourd'hui que ça traverse le discours public.
- Speaker #0
Merci Isabelle, merci.
- Speaker #4
Merci à vous. Cécile Guillaume, je suis sociologue du travail et des relations professionnelles et je travaille en Grande-Bretagne.
- Speaker #3
Moi je suis Frédéric Rey, je suis professeur de sociologie au Conservatoire National des Arts et Métiers en France.
- Speaker #0
Je crois que vous travaillez tous les deux sur un projet qui est lié... à ce que la CFDT appelle la fatigue militante. Alors j'aimerais bien que vous nous en parliez un petit peu. Est-ce que c'est une préoccupation nouvelle, quelque chose de nouveau cette fatigue militante ?
- Speaker #4
Non, ce n'est pas nouveau, mais le fait de le reconnaître et de mettre des mots dessus, ça on va dire que c'est peut-être davantage nouveau dans le sens où les organisations syndicales, en particulier la CFDT, ont ouvert aussi un espace d'expression pour les élus. pour parler de l'intensification du travail syndical, de la surcharge auxquelles ils font face. Et c'est certainement en lien, très certainement en France en tout cas, par rapport à la Grande-Bretagne, à la mise en œuvre des lois Macron et la mise en œuvre des CSE.
- Speaker #3
Je dirais non aussi. Ça a toujours été compliqué en France historiquement, c'est notre histoire sociale, de s'engager dans les entreprises pour représenter des collègues. faire remonter des problématiques du travail du terrain vers les directions. Il y a eu beaucoup de conséquences à ces engagements. On a beaucoup parlé de discrimination syndicale par exemple. Ce qu'on a constaté avec Cécile et d'autres collègues, c'est que depuis quelques années, ces questions-là s'expriment sous les termes de souffrance syndicale, d'épuisement militant, de fatigue, de l'engagement. Et c'est ça qui nous a beaucoup interpellés.
- Speaker #0
Qu'est-ce que vous allez regarder précisément dans votre travail ?
- Speaker #4
Déjà, ce qu'on regarde le plus, c'est moins les effets sur la santé physique, même si ça peut avoir un lien, c'est surtout les effets sur la santé mentale. Donc c'est plutôt toutes les expressions autour du stress, de l'épuisement, aussi parfois du fait d'être un peu déprimé ou pas tellement satisfait des résultats obtenus. Parce que ça a à voir beaucoup avec ça, on l'a encore beaucoup entendu ce matin, la difficulté des relations sociales dans un certain nombre d'entreprises fait que la pratique de la négociation qui est très chère à la CFDT n'aboutit pas toujours sur les résultats attendus. Et donc notre analyse elle va porter à la fois sur les facteurs qui à la fois autorisent un peu plus l'expression de ces difficultés mais aussi les fabriques. Peut-être qu'il y aura aussi dans notre projet... Une idée, une hypothèse, c'est qu'il y a des effets de secteur aussi. Et qu'on compare le secteur de la santé avec le secteur des transports. Parce qu'on fait l'hypothèse que ce n'est pas le même type de relations sociales, ce n'est pas le même type d'activité syndicale non plus, ce n'est pas non plus les mêmes difficultés au travail. Et comme les représentants syndicaux sont aussi des salariés, en tout cas une bonne partie d'entre eux, parfois ils vivent une double souffrance au travail, j'allais dire, à la fois dans leur activité professionnelle et dans la représentation de ces difficultés en tant que représentant syndical.
- Speaker #0
Et est-ce que ce travail a vocation à nourrir des propositions syndicales, des propositions de correction d'action ou pas ?
- Speaker #3
Alors nous c'est vraiment notre ambition. On est convaincus que la démocratie sociale est une nécessité, qu'elle peut être à défendre, qu'elle peut être mise en difficulté. Mais qu'elle a aussi beaucoup de potentiel et qu'il y a aussi, heureusement encore, énormément de plaisir, de satisfaction à s'engager syndicalement, à représenter ses collègues. Dans le cadre d'une carrière professionnelle, ça peut être aussi une façon de retrouver du sens au travail. Donc on s'inquiète en quelque sorte des dégradations des conditions d'exercice des mandats, du travail syndical. Et on espère surtout ne pas décourager des nouvelles vocations, mais au contraire. de permettre aux organisations, aux syndicats de mieux comprendre les phénomènes pour mieux s'équiper et mieux les prévenir. On est content de voir notamment la CFDT, mais d'autres organisations s'emparer de plus en plus de ces questions-là, que ce soit en termes de formation, de solidarité collective, de vigilance par rapport à des signaux faibles ou moyens sur des manifestations d'épuisement. Et puis aussi de faire attention en interne, entre soi, pour faire preuve de bienveillance et veiller à faire des organisations syndicales, des safe spaces, des espaces protégés qui ne reproduisent pas des formes de violences qui s'expriment à l'extérieur en interne. Donc on est très très intéressé à pouvoir participer à l'élaboration de solutions et quelques-unes ont été évoquées d'ailleurs ce matin. Des rendez-vous annuels avec la médecine du travail, des sentinelles particulièrement vigilantes à ces signaux justement. On voit que les organisations s'emparent du sujet et ça nous rend confiants pour l'avenir.
- Speaker #0
Merci beaucoup. Voilà, c'est fini pour ce 46e épisode du Micro-Social, le podcast de Lefebvre Dalloz sur le travail et le droit du travail. D'avantage d'informations sur ce sujet dans actuelcse.fr. Merci pour votre écoute. A très bientôt pour un nouvel épisode.