Speaker #0C'est une violence qui vise, comme on ajuste un tir. L'enfant n'est pas touché par accident, il est choisi. Choisi précisément parce qu'il est ce que la mère a de plus précieux au monde. Le mot vicariante vient du latin, vicarius, celui qui remplace, celui qui se substitue. Une violence vicariante est donc une violence par substitution. La cible réelle n'est pas celle qui reçoit les coups. La cible réelle, c'est celle qui les regarde tomber sur son enfant. Ce concept a été forgé en 2012 par Sonia Vaccaro, une psychologue clinicienne d'origine argentine installée en Espagne. Après avoir expertisé des centaines de dossiers de violences conjugales, elle a mis des mots sur ce que la clinique voyait sans le nommer. Certains pères ne s'en prennent pas aux enfants malgré la mère, ils s'en prennent aux enfants à cause d'elle. pour la punir d'être partie, pour la punir d'exister en dehors de leur contrôle. La définition tient en une phrase. La violence vicariante consiste à faire du mal à l'enfant, physiquement, psychiquement ou par négligence délibérée, dans le but de faire souffrir l'autre parent. Dans l'immense majorité des situations, l'auteur est le père et la cible est la mère. L'inverse existe, bien sûr, et il mérite la même attention. Mais dans ma pratique, comme dans les données disponibles, la configuration dominante est celle-là. La psychanalyse connaît cette logique de longue date. Paul-Claude Racamier, qui a nommé la perversion narcissique, décrivait un fonctionnement où l'autre est réduit à l'état d'objet, d'ustensile. On s'en sert, on le déplace, on s'en débarrasse. La violence vicariante en est l'expression la plus glaçante. L'ustensile, ici, c'est un enfant. Et l'usage qu'on en fait, c'est de blesser sa mère. Alors comment cela fonctionne-t-il ? Pour comprendre, il faut partir d'un fait clinique simple. Le pervers narcissique ne supporte pas de perdre. Pas l'amour, le contrôle. Ce qu'il déteste par-dessus tout, c'est qu'on lui échappe. Tant que la relation dure, l'emprise s'exerce en direct. Dévalorisation, isolement, contrôle du quotidien. Mais quand la compagne part, ce canal se ferme. Et le pervers narcissique vit ce départ comme un arrachement intolérable. Il ne fait pas le deuil de la relation, parce qu'à ses yeux, il n'y a jamais eu de relation. Il y avait une possession. Et une possession qui s'enfuit, cela ne se pleure pas, cela se reprend, ou cela se détruit. Il lui faut donc un autre canal. Et ce canal, c'est l'enfant. L'enfant est le seul lien que la loi maintient. que le calendrier organise, que personne ne peut couper. Un week-end sur deux, la moitié des vacances scolaires. L'accès est garanti. La séparation qui devait libérer la mer devient l'architecture même de la poursuite. C'est pourquoi la violence vicariante explose après la rupture. Beaucoup de femmes découvrent avec stupeur que leur départ n'a pas éteint la violence. Il l'a déplacée. Et il faut être précis, parce que c'est le cœur du mécanisme. Le père qui exerce une violence vicariante n'est pas un père maladroit ou débordé. C'est un père pour qui l'enfant n'existe pas comme sujet. L'enfant est un prolongement, un territoire, un levier. Sa douleur n'est pas ignorée, elle est calculée, parce qu'elle se transmet. Chaque larme de l'enfant est un message adressé à la mère. L'enfant n'est pas un dommage collatéral, il est la munition. Concrètement, Comment cette violence se manifeste-t-elle ? Elle se déploie sur un spectre, à une extrémité des gestes quotidiens presque invisibles, à l'autre l'irréparable. Mais c'est le même mouvement. Souvent, cela commence avant la séparation, de façon feutrée. Le père dénigre la mère devant l'enfant, il mine son autorité, il punit l'enfant avec une sévérité disproportionnée et l'on remarque, quand on y prête attention, que ces punitions tombent les jours où la mère s'est affirmée. Puis vient la menace que presque toutes les victimes rapportent. « Si tu pars, tu ne reverras jamais les enfants. » Cette phrase n'est pas une colère. C'est un programme. L'enfant est déjà, dans la bouche du père, une monnaie d'échange et une arme. Et tout cela se joue à huis clos. En public, le même homme est un père exemplaire, souriant au portail de l'école. Attentionnez devant témoin. Cette image rendra plus tard la parole de la mère inaudible. Après la séparation, le dispositif se déploie pleinement. L'enfant devient messager. Dis à ta maman que... Et il porte, d'une maison à l'autre, des charges qu'aucun enfant ne devrait porter. L'enfant devient espion malgré lui, interrogé au retour de chaque week-end sur la vie de sa mère. L'enfant devient otage logistique. Le doudou oublié. Le carnet de santé introuvable, les retards systématiques, les non-présentations du vendredi soir qui laissent la mère dans l'angoisse. Il y a plus grave encore. Le sabotage des soins, le traitement non donné pendant le week-end, le rendez-vous médical annulé sans prévenir, le suivi psychologique de l'enfant torpillé, et puis l'usure institutionnelle, la disqualification méthodique de la mère auprès de l'école et des médecins. Le harcèlement judiciaire, ces procédures en rafale engagées, non pour obtenir quelque chose, mais pour épuiser. Cette violence avance le plus souvent masquée en négligence, des oublis, des lenteurs, des malentendus. C'est précisément ce qui la rend si difficile à prouver. Chaque fait isolé paraît anodin. C'est l'accumulation qui dessine l'intention. Je pense à une patiente, que j'appellerais Claire. Elle me disait Merci. « Docteur, il ne m'a jamais frappé, mais depuis la séparation, c'est mon fils qui revient cassé. » Chaque dimanche soir, l'enfant rentrait, sans avoir pris son traitement contre l'asthme, épuisé, porteur de phrases apprises. « Papa dit que c'est toi qui as cassé la famille. » Le père, lui, restait parfait sur le papier, ponctuel aux audiences, courtois avec les institutions. Et Claire ajoutait cette phrase qui dit tout. Ce n'est pas notre fils qu'il vise, docteur, c'est moi. Il a seulement changé d'adresse. Il faut aussi nommer, avec sobriété, l'extrémité du spectre, les menaces de mort visant les enfants, les enlèvements. Et tout au bout, l'infanticide commis pour condamner la mère à une douleur perpétuelle. L'Espagne, où le concept est né, comptabilise depuis 2013 les enfants tués dans ce contexte au titre des violences conjugales. Ces passages à l'acte sont rares. La logique qui y conduit ne l'est pas. C'est la même que celle du doudou confisqué, porté à son point d'incandescence. Et la violence vicariante ne se limite pas aux enfants. L'animal de compagnie maltraité ou disparu, les objets chargés d'histoire détruits, relèvent du même mécanisme de substitution. Une question revient souvent. Comment distinguer la violence vicariante d'un simple conflit de séparation ? Voici le critère. Un conflit oppose deux parents qui, même maladroitement, cherchent chacun à protéger l'enfant. La violence vicariante n'oppose pas, elle utilise. Un seul parent instrumentalise l'enfant, l'autre tente de l'en protéger. La bonne question n'est donc pas qui crie le plus fort. La bonne question est qui se sert de l'enfant. Parlons de l'enfant, justement. On a longtemps décrit ces enfants comme des témoins des violences. Le mot est faux. Un enfant exposé n'assiste pas à la violence, il la reçoit. Le premier ravage, c'est le conflit de loyauté. Aimer son père devient trahir sa mère. Aimer sa mère devient risquer la colère du père. Certains enfants se parentifient. À 8 ans, ils surveillent le visage de leur mère, ils la consolent. ils la protègent ils deviennent le parent de leurs parents et surtout ces enfants portent une culpabilité massive c'est à cause de moi se disent-ils parce qu'un enfant incapable de concevoir que son père l'utilise préfère se croire coupable qu'instrumentalisé c'est moins terrifiant Et la mère, pour elle, la violence vicariante est une torture d'une espèce particulière. Elle ne peut pas couper le lien, parce que l'enfant... et le lien. Chaque remise d'enfant est une exposition. Le calendrier de garde devient un échéancier de la menace. Et puis, il y a la culpabilité. C'est parce que je suis parti qu'il souffre. Je veux le dire clairement. Cette phrase est exactement celle que l'auteur veut installer dans votre tête. C'est l'objectif de la manœuvre. Et elle est fausse. Rester n'aurait pas protégé l'enfant. Grandir dans l'emprise détruit aussi. autrement, plus silencieusement. La souffrance de l'enfant n'est pas le prix de votre départ. Elle est l'œuvre du Père et de lui seul. Un mot sur le droit. En France, à ce jour, la violence vicariante n'est pas une infraction autonome. Mais les choses bougent. La présence de l'enfant lors de violences conjugales constitue une circonstance aggravante. La loi du 18 mars 2024 a consacré le statut d'enfant co-victime des violences intrafamiliales, avec notamment la suspension de l'autorité parentale du parent, poursuivie pour crime commis sur l'autre parent. Et la notion de contrôle coercitif, qui décrit la violence conjugale comme un système de domination continue, fait son chemin dans la loi française. L'Assemblée nationale a voté un texte en janvier 2025, le Sénat l'a retravaillé en avril 2025 et le parcours législatif se poursuit. Dans ce cadre, la violence vicariante devient enfin lisible pour ce qu'elle est, du contrôle coercitif exercé à travers l'enfant. L'Espagne, elle, a une longueur d'avance et s'oriente vers un délit à part entière. Alors, que faire concrètement ? Trois mouvements. Premier mouvement, nommer puis documenter. Nommer, c'est refuser les mots qui minimisent. Pas un conflit, pas une séparation difficile, une violence qui passe par l'enfant. Documenter, c'est tenir un journal factuel et daté. Les retards ? Les non-présentations, les traitements non donnés, les propos rapportés par l'enfant, sans interprétation. Conserver tous les écrits, faire constater par des tiers, le médecin, l'école. La violence vicariante mise tout sur l'invisibilité. La trace est son ennemi. Deuxième mouvement, fermer les canaux. Réduisez la communication au strict nécessaire. Écrite, factuelle, limitée à la santé. La scolarité, la logistique, pas d'émotion, pas de réponse aux provocations. Chaque débordement sera collecté et retourné contre vous. Et surtout, jamais de communication à travers l'enfant. Ne lui confiez aucun message, ne l'interrogez pas sur ses week-ends. Vous ne pouvez pas empêcher l'autre parent d'instrumentaliser l'enfant. Mais vous pouvez faire en sorte qu'au moins une des deux maisons soit un lieu où il n'est le messager de personne. Troisième mouvement, se faire accompagner. Un avocat au fait des violences post-séparation sera demandé au juge aux affaires familiales les mesures adaptées. Remise de l'enfant par un tiers, espace de rencontre médiatisé. Retenez aussi ces numéros. Le 3919 pour les femmes victimes de violences, le 119 pour l'enfant sans danger, et en cas de danger immédiat, le 17. Ces numéros ne sont pas réservés au coup. La violence par l'enfant en relève pleinement. Enfin, l'accompagnement psychologique, pour vous et pour l'enfant, n'est pas un luxe. C'est une pièce du dispositif de protection. Je veux terminer par ceci. La violence vicariante est la forme la plus cruelle de la perversion narcissique parce qu'elle retourne l'amour en armes. C'est précisément parce que vous aimez votre enfant qu'il est visé. Mais la nommer change tout. Comprendre que l'enfant est devenu un canal d'emprise permet d'agir juste. Fermer le canal sans fermer le lien. Protéger sans surprotéger. Documenter au lieu de plaider. Et déposer enfin la culpabilité là où elle n'a jamais dû se trouver. Sur les épaules de celui qui instrumentalise, pas de celle qui protège. Ce n'est pas un conflit qui s'éternise. C'est une emprise qui a changé de canal, et un canal, cela se ferme. S'en sortir est possible, pour vous comme pour votre enfant. La reconstruction commence le jour où l'enfant cesse d'être un territoire et redevient un enfant. Vous retrouverez l'article complet sur pervertire-narcissique.com, ainsi que mes livres pour approfondir. Et si vous vous êtes reconnu dans cet épisode, sachez qu'un accompagnement est possible. Prenez soin de vous. A très bientôt. Depuis plus de 30 ans, mon équipe de psychologues spécialisés et moi-même avons accompagné des milliers de victimes de pervers narcissiques partout dans le monde grâce à la vidéoconsultation. Continuez à nous suivre sur cette chaîne et sur www.pdv.org.