Speaker #0Cette semaine, Emmanuel Macron a fait adopter une loi pour interdire les réseaux sociaux aux mineurs de moins de 15 ans, dès septembre 2026. Cette question fait l'objet de discussions dans de nombreux pays, et la France est désormais le premier pays européen à faire voter cette mesure. Mais interdire, est-ce la bonne solution ? Pourrait-on penser une technologie et des réseaux sociaux qui ne soient pas néfastes, mais éthiques ? On en parle avec le philosophe. Georges Simondon. Je suis Alice de Rochechouart et vous écoutez le Fil d'Actu, le podcast engagé qui met la philosophie au cœur de l'actualité. Ce podcast est totalement indépendant et il ne survit que grâce à vos dons. Alors, si vous voulez soutenir mon travail, vous pouvez faire un don en cliquant sur la page indiquée en description. Et bien sûr, vous pouvez aussi acheter mon livre privilège aux éditions Gisté Lapesse. Merci pour votre soutien. Tout le monde est à peu près d'accord sur le diagnostic. Les réseaux sociaux actuels sont nocifs pour la santé mentale des jeunes, et surtout des très jeunes. TikTok, Snapchat, Instagram, autant de réseaux qui augmentent les troubles dépressifs, l'anxiété et les pensées suicidaires, en particulier chez les jeunes adolescents dont l'identité est encore en construction. À un âge où l'on recherche particulièrement la reconnaissance et la validation de ses pairs, où l'on a tendance à se comparer aux autres et à vouloir se conformer aux normes sociales et aux injonctions esthétiques, les réseaux sociaux semblent en effet particulièrement dangereux. En cause, les algorithmes de ces plateformes, spécialement conçus pour exploiter les failles de ces utilisateurs et utilisatrices. On parle ainsi de « dark patterns » , de « design prédateur » . Les applications décèlent les inquiétudes des usagers et des usagères, ... et leur présente des contenus liés à ces angoisses, les enfermant dans une spirale destructrice. Par exemple, l'algorithme identifie qu'une adolescente est complexée par son apparence physique et lui montre en priorité des vidéos de personnes au corps parfait ou des vidéos expliquant comment atteindre ce corps parfait. De quoi rendre cette adolescente prisonnière d'images qui vont encore davantage abîmer son estime d'elle-même. Et puis, il y a le harcèlement. Un phénomène qui ne fait que s'intensifier et qui est amplifié par les réseaux sociaux. En 2025, un tiers des élèves de tous les âges déclaraient avoir subi du harcèlement, notamment en ligne. Les drames ne cessent de se succéder et les tentatives de suicide chez les jeunes de moins de 15 ans ont augmenté de 300% au cours des dix dernières années. Près de la moitié des jeunes estiment ainsi que les réseaux nuisent à leur santé mentale. Alors, on se dit que l'interdiction des réseaux sociaux pour les jeunes est une bonne chose. Mais est-ce vraiment la bonne solution ? Plusieurs voix s'élèvent pour dénoncer les problèmes d'une telle décision. Déjà, rappelons que les réseaux sociaux étaient déjà interdits aux enfants de moins de 13 ans. Et pourtant, les deux tiers des élèves de primaire les utilisent. Pour mettre en pratique une telle interdiction, il faudrait donc des mesures de contrôle efficaces. Pour l'instant, on parle de vérifier l'âge au moyen d'une carte d'identité déposée sur une plateforme tierce. Mais les fuites de données et les hackings sont aujourd'hui tellement fréquents, quasi inévitables, qu'il y a de quoi s'inquiéter. Désirons-nous vraiment donner nos papiers d'identité à une plateforme inconnue ? Ne craignons-nous pas de tomber encore davantage dans une société de surveillance ? Une autre option, ce serait que la plateforme analyse la photo des utilisateurs et utilisatrices. pour vérifier leur âge. Mais à l'heure de l'IA, cela paraît aisément contournable. En Australie, où une loi similaire a été adoptée en décembre dernier, les adolescents ont déjà trouvé des parades pour contourner l'interdiction, même si de nombreux comptes ont bel et bien été désactivés. La mesure pourrait donc s'avérer peu efficace, et elle pourrait même être contre-productive. En effet, plusieurs études de psychologie sociale ont montré que les réseaux sociaux ont des effets positifs sur de nombreux jeunes, qui se sentent plus proches de leurs amis et se sentent plus épaulés, en confiance. Par exemple, auprès des adolescents ayant les mêmes passions qu'eux. Interdire les réseaux sociaux pourrait donc isoler certains jeunes dont les seuls contacts se font en ligne. Et puis, est-ce vraiment envisageable de revenir à ce point en arrière ? La génération alpha, celle qui est née entre 2010 et 2025, a intégralement grandi avec les réseaux sociaux. Ceux-ci sont une technologie fondamentale pour la majorité des jeunes, une technologie qui façonne le monde dans lequel ils vivent. Est-il donc vraiment envisageable de la leur interdire totalement ? Ne courons-nous pas le risque qu'ils l'utilisent tout de même, mais en secret, sans supervision et sans filet ? Est-ce qu'il ne faut pas repenser la technologie dans son ensemble, plutôt que de faire peser la responsabilité sur ces jeunes adolescents ? Repenser la technologie ? C'est la proposition de Gilbert Simondon, philosophe du XXe siècle, qui a consacré sa carrière philosophique à l'analyse de la technique. Et il s'oppose à la fois à ceux qui idolâtrent la technologie et à ceux qui la condamnent dans son ensemble, affirmant que la technologie ne fait qu'asservir l'homme et qu'elle est l'ennemi de l'humanité. Simondon voit les choses autrement. Pour lui, on ne peut pas condamner la technique en soi, cela n'a aucun sens, car la technique est justement ce qui définit la condition humaine. Nous sommes une espèce qui élabore des outils pour nous adapter à notre environnement. En fait, nous nous définissons précisément par notre créativité technique. On ne peut donc pas séparer la technique et l'humanité, puisque chaque outil est le produit de la créativité humaine, le résultat de plusieurs générations d'humains qui innovent ensemble. Autrement dit, la machine n'est pas l'autre de l'humain, elle est sa continuité. Mais attention ! Pas question de tomber non plus dans l'idolâtrie. Simondon est lucide sur le monde qui l'entoure. Il voit bien la place pathologique que prend la technique dans notre époque moderne. Il remarque qu'à partir du XIXe siècle, les machines ne sont plus au service de l'humain. Ce sont désormais les humains qui semblent asservis aux machines. Et encore, il est mort en 1989. Il n'a donc même pas vécu Internet, les réseaux sociaux et l'intelligence artificielle. Pour Simondon... La machine a cessé d'être un prolongement de la main, qui augmente nos capacités et nos possibilités. Elle est désormais ce qui nous écrase. Simondon dénonce avec force le technocratisme, sa violence asservissante, qui nous alienne. Et pourquoi la technique a-t-elle changé de visage ? Parce qu'elle est désormais entre les mains de ceux qui en font un outil de puissance, et non d'émancipation. Cela s'arroge la maîtrise des technologies, Ils en masquent le fonctionnement pour mieux contrôler ceux qui s'en servent. Ces machines-là sont devenues des boîtes noires fermées, des outils obscurs, opaques et dangereux. Parce qu'en fait, pour Simondon, c'est lorsque nous ne connaissons pas le fonctionnement des machines qui nous entourent que nous perdons notre puissance d'agir. Quand les machines s'imposent à nous que leur fonctionnement est opaque, rigide, l'utilisateur n'est plus un sujet. qui dialogue avec la machine, qui se l'approprie, mais il devient à son tour un objet, un automate qui exécute des fonctions. Pour Simondon, il n'y a pas de séparation entre l'humain et son milieu. L'individu n'est pas figé, mais il est toujours en devenir, il se forge en interaction avec son environnement. Un milieu qui n'est ni purement naturel, ni purement artificielle, mais où la machine et l'humain co-évoluent. Alors, pour que le milieu ne soit pas aliénant, il faut que la technologie ne le soit pas non plus. Et pour que la technologie ne soit pas aliénante, il faut qu'elle ne soit pas aux mains des technocrates, qui en font une puissance écrasante au fonctionnement opaque. La technologie doit être éthique. Une technologie éthique doit avoir un fonctionnement transparent. qui laisse une liberté aux utilisateurs et utilisatrices et leur permet de modifier la machine elle-même. Elle doit laisser une marge d'indétermination, qui fait que l'humain peut véritablement se l'approprier, en être l'interprète et l'utiliser comme un chef d'orchestre. Et une technologie éthique, enfin, ouvre nécessairement au collectif. Elle doit permettre aux individus de mettre en commun leur potentiel pour créer quelque chose de nouveau. Et ça ? C'est tout le contraire des algorithmes des réseaux sociaux actuels. Les algorithmes décident de ce que nous voyons, de ce que nous allons acheter, en nous exposant tellement de fois aux produits que nous finissons par craquer. Ils décident de ce qui va nous générer des complexes ou des angoisses. Leur fonctionnement est tellement obscur qu'il est le secret le mieux gardé de la Silicon Valley. Il existerait même des centaines d'algorithmes pour chaque plateforme qui alternent et évoluent sans cesse. afin de générer encore plus d'incertitudes et d'opacité pour les utilisateurs et utilisatrices. La seule chose qu'on sait, c'est que ceux qui codent les algorithmes s'appuient sur les dernières recherches en neurosciences afin de rendre les utilisateurs le plus accro possible. Ce que l'on sait aussi, c'est que les plateformes font tout pour stimuler les émotions négatives qui génèrent plus d'engagement et donc plus d'argent. Nous sommes exactement dans la situation que Simon Don dénonce. Nous sommes collectivement asservis et dépendants d'une technologie dont nous ne comprenons pas le mode de fonctionnement. Et ce, au profit d'un petit groupe toujours plus puissant, qui en sait toujours plus sur nous et peut toujours mieux nous contrôler. Aujourd'hui, non seulement les plateformes nuisent à la santé mentale, mais elles polarisent les idées politiques et influencent les élections. On se souvient du scandale de Cambridge Analytica en 2018 qui avait siphonné les données personnelles de millions d'utilisateurs de Facebook aux Etats-Unis afin d'influencer les votes en faveur de certains politiciens. Le problème ne s'arrête donc pas aux mineurs de moins de 15 ans. Loin de là. Alors il faut, comme le suggère Simon Don, arracher la technique des mains de ceux qui l'utilisent pour accroître leur puissance et leur domination. Car les réseaux ne sont pas mauvais en soi, ils peuvent être un formidable outil de communication, d'information et même de contestation. Aujourd'hui, certaines informations sont eues par les médias traditionnels et ne sont accessibles que sur les réseaux sociaux. Par exemple, auriez-vous entendu parler du génocide en Palestine si vous vous étiez arrêté aux journaux télévisés de 20h ? Les réseaux sociaux sont une véritable révolution technique, mais aussi démocratique. Alors qu'auparavant, seules quelques voix, jugées légitimes, avaient droit de parler dans la cité, toutes les paroles ont désormais un lieu où s'exprimer. La technique éthique, c'est donc à la fois l'épanouissement du potentiel humain et une démocratie radicale. une puissance d'agir également partagée par toutes et tous. Le savoir et la réflexion ne sont plus verticaux, mais horizontaux. Ils ne sont plus réservés à une élite ou à des institutions fermées comme l'université ou les laboratoires de recherche, mais ils se déploient désormais sans limite. Grâce au réseau, des voix qui auraient sans doute été silenciées s'élèvent, des réflexions se construisent en commun, des pensées s'élaborent en réseau. Tout cela... C'est ce que Simondon appelle le trans-individuel, quand les individus mettent en commun leur potentiel pour créer quelque chose de nouveau, quand la technique permet la naissance d'un collectif véritable et que les individus se construisent au sein de ce milieu partagé. Il faut penser la technologie et Internet comme un commun, c'est-à-dire une ressource co-gérée par ses utilisateurs et utilisatrices. La meilleure illustration de cette vision, c'est sans aucun doute Wikipédia, Un site collaboratif. où chacun, chacune, peut contribuer à la connaissance mondiale, et où il n'y a aucun enjeu de profit. Wikipédia, c'est l'utopie technique par excellence. Le problème, c'est que tant que les plateformes sont régies par des entreprises qui capitalisent sur la haine et tirent profit de nos faiblesses, les réseaux sociaux seront aussi un lieu de violence inouïe, où prospèrent incitations à la haine, désinformation et complotisme. Les dangers des réseaux sociaux ne s'arrêtent pas aux jeunes. Ils concernent l'ensemble d'une population asservie par une technologie dévoyée. Interdire les réseaux sociaux aux mineurs, c'est donc prendre le problème par un petit bout de la lorgnette. C'est une mesure risquée, en raison des possibles fuites de données, et sans doute peu efficace, puisqu'il sera aisé de contourner la limite d'âge. Comme l'explique Control Alt Reclaim, un collectif européen de jeunes militants des droits numériques, Cette mesure revient à cibler les usages plutôt que les causes. On adopte une mesure coercitive envers les individus plutôt qu'envers les entreprises qui créent ces plateformes délétères. Dans une tribune parue dans le journal Le Monde, le collectif écrit « À la transformation de l'écosystème, on préfère l'interdit symbolique » . Cette mesure est donc peut-être un grand effet d'annonce, qui ne coûte pas grand-chose et ne résout pas vraiment le problème de la santé mentale des jeunes. Alors, que faire au sujet des réseaux sociaux ? Pour le collectif Contrôle, Altres et Claim, il faudrait adopter une triple approche. Éducative, en éduquant les utilisateurs et utilisatrices à faire un usage critique des réseaux sociaux. Cohersitive, en obligeant les plateformes à être transparentes sur les algorithmes utilisés et à véritablement modérer les contenus. Et constructive, en élaborant des alternatives européennes sécurisées, respectant les données personnelles. et n'ayant pas les effets destructeurs de TikTok, Snapchat ou Instagram. Surtout dans un monde où les Etats-Unis, qui détiennent la grande majorité des entreprises du numérique, sont en route vers le fascisme. L'Union européenne est d'ailleurs en train de réfléchir sérieusement au problème de la dépendance technologique envers les géants américains, qui échappent à tout contrôle économique et juridique. L'Europe a récemment annoncé le lancement prochain d'un logiciel, Visio, destiné à remplacer Microsoft Teams ou Zoom dans les administrations afin de réduire les risques de cybersécurité. Il faudrait sans doute mener une initiative similaire pour les réseaux sociaux. Si on veut une technologie éthique, qui soit source d'épanouissement et de construction de savoirs collectifs, il faut donc impérativement la dissocier de la recherche du profit. Sinon, nous risquons de nous retrouver totalement asservis à une technologie nocive, de devenir des consommateurs et consommatrices aveuglés par de fausses vidéos générées par IA, dépossédés de notre puissance d'agir et de notre esprit critique. En bref, nous risquons de retourner dans la caverne de Platon. C'est la fin de cet épisode. On se retrouve très vite pour un nouvel épisode du Fil d'Actu. En attendant, pour des infos exclusives et parfois des petites blagues, vous pouvez me suivre sur Instagram sur mon compte Alice de Rochechouart. Et un grand merci à toutes celles et ceux qui, grâce à leurs dons, me permettent de continuer sereinement le podcast. Grand merci à Lamine, Marie, Christophe, Mathieu, Clément, Cédric, Laurent, Claire, Bastien, Lucille, Vincent, Sophie, Emmanuel. Sylvain, Héloïse, Nicolas, Demnath, Olivier, Alex, Dominique, Thomas, Élodie, Alex, Bruno, Alexandre, Étienne, Aurélien, Bertrand, Carole-Anne, Émeric, Amine, Mathilde, Laura, Barthélémy, Romain, Arnaud, Pierre, Aurélie, Denis, Gauthier, Franck, Tristan, Laurence, Pierre-Marie, Monique, Hugo et tous les autres. Vous aussi, vous pouvez rejoindre l'aventure du fil d'actu. Merci et à très vite !