Speaker #0Donald Trump n'en a pas fini avec le Groenland. Désormais, il menace l'Europe de droits de douane très élevés et il n'exclut pas la possibilité d'une intervention militaire. La semaine dernière, on a parlé de la politique impérialiste de Trump en lien avec le capitalisme. Cette semaine, je vous propose d'aborder le sujet avec un autre angle, en questionnant la logique économique de la prédation, c'est-à-dire l'extractivisme. Je vous propose de réfléchir au courant écoféministes. C'est parti ? Je suis Alice de Rochechouart et vous écoutez le Fil d'Actu, le podcast engagé qui met la philosophie au cœur de l'actualité. Ce podcast est totalement indépendant et il ne survit que grâce à vos dons. Alors, si vous voulez soutenir mon travail, vous pouvez faire un don en cliquant sur la page indiquée en description. Et bien sûr, vous pouvez aussi acheter mon livre privilège aux émissions Juste et la Tesse. Merci pour votre soutien. C'est l'escalade entre l'Europe et les Etats-Unis. Trump menace l'Europe de sanctions économiques et pourquoi pas militaires. En réponse, plusieurs pays européens, dont la France, ont déployé quelques militaires au Groenland. Emmanuel Macron souhaite même activer l'instrument anti-coercition de l'Europe contre les Etats-Unis, un ensemble de mesures économiques d'envergure, comme le blocage d'investissement et le gel de l'accès au marché public. de son côté. Trump assure qu'il ne renoncera pas à la mise en place de droits de douane. Cette question est maintenant au centre du Forum économique mondial qui se tient cette semaine à Davos, en Suisse. La situation est plus crispée que jamais. Y compris aux Etats-Unis d'ailleurs, où le camp républicain est farouchement opposé à une intervention militaire américaine au Groenland. Trump est aujourd'hui menacé de destitution par son propre camp. Au milieu de tout ça, une terre... semble pourtant oublié, le Groenland lui-même. Colonisé dès 1720 par le Danemark, cette terre a fait l'objet de politiques d'assimilation parfois brutales à la culture danoise, au détriment de la civilisation autochtone, les Inuits. Au point que le Groenland s'est mobilisé contre la tutelle danoise dans les années 60-70 et est parvenu à obtenir une autonomie en 1979. En 2009, le Groenland a été reconnu comme un peuple ayant droit à la souveraineté. Et dans les années 2010, le Danemark a même présenté des excuses officielles aux Groenlandais et Groenlandaises pour sa politique coloniale passée. Le Groenland était donc en processus d'indépendantisation, avant que les convoitises de Trump ne viennent s'en mêler. Si Trump s'intéresse à cette terre, comme je l'ai évoqué la semaine dernière, c'est pour des raisons sécuritaires. contrôler une partie de la route de l'Arctique et empêcher la Russie et la Chine d'acquérir eux-mêmes ce territoire. C'est aussi pour des raisons économiques exploiter les richesses minières de cette terre. Il s'agit donc pleinement de ce qu'on appelle une politique extractiviste. L'extractivisme est un concept apparu en Amérique du Sud dans les années 1930 et qui se diffuse à partir des années 80. Au départ, il désigne l'exploitation forestière, minière ou pétrolière par des multinationales occidentales et les résistances autochtones face à ces grands projets. Puis le concept s'élargit et désigne désormais les logiques de prédation qui régissent le capitalisme contemporain, où l'Occident vient exploiter des terres par exemple d'Amérique du Sud ou encore d'Afrique. L'extractivisme a alors deux caractéristiques. D'une part, il exploite des ressources sans se soucier de leur renouvellement ou des retombées négatives de cette exploitation sur les populations autochtones. D'autre part, l'extractivisme est mené par un petit groupe d'États et de multinationales qui sont les seuls bénéficiaires de l'extraction de ces richesses. Autrement dit, un petit nombre gagne ... Un grand nombre souffrent. En fait, l'extractivisme est apparu dès le début du capitalisme, historiquement fondé sur l'exploitation des ressources des colonies, qu'il s'agisse de matières premières, de produits de luxe ou de populations réduites en esclavage. La richesse de l'Occident et sa prétendue démocratie libérale n'a pu se construire qu'en écrasant d'autres terres et en pillant leurs ressources. L'extractivisme fait encore rage au XXIe siècle. Pensons par exemple à Total Energy, dont un quart des énergies fossiles proviennent d'Afrique, ou plus récemment aux entreprises pétrolières américaines envoyées par Trump au Venezuela. Un Donald Trump qui ne cesse de clamer le slogan « Drill, baby, drill » . Fort, bébé, fort, pour montrer l'étendue de sa puissance. La politique extractiviste s'appuie sur une conception philosophique plus large, la différence entre nature et culture, qui s'opère au XVIIe siècle avec notamment Descartes et Galilée. Pour ce philosophe mathématicien et pour cet astronome, La nature peut être décrite en langage mathématique et elle est séparée de l'homme. C'est ce que l'anthropologue Philippe Descola appelle le grand partage. Il y aurait d'un côté les êtres humains, qui sont des êtres de culture, doués de qualités morales, d'une âme, de la parole, et de l'autre les êtres de nature, qui ont des qualités physiques, mais n'auraient ni âme, ni intelligence, ni langage. Les êtres humains sont alors considérés comme moralement et intellectuellement supérieurs aux autres êtres vivants qui composent la Terre. Les humains seraient les seuls à pouvoir comprendre le monde et devraient se rendre, selon l'expression de Descartes, comme maîtres et possesseurs de la nature. La Terre est ainsi comprise comme un gros caillou inanimé mis à disposition des êtres supérieurs que nous sommes. Évidemment, il y a une légère difficulté, puisque les êtres humains appartiennent à la fois à la nature et à la culture. Tout l'enjeu, c'est donc de s'émanciper de la nature pour s'élever vers la culture. Et ça, c'est politiquement très utile, puisque cela permet de décréter que certains êtres humains, les hommes blancs, sont plus proches de la culture, tandis que les autres, les femmes, les noirs, les homosexuels, sont plus proches de la nature et donc inférieures. La conception du monde, selon le grand partage, n'est donc pas uniquement scientifique, elle est aussi politique. Or, c'est la conception du monde qui prédomine encore aujourd'hui en Occident. Cela n'a pourtant pas toujours été le cas. Selon l'anthropologue Philippe Descola, nous n'avions par exemple pas du tout la même conception du monde en Europe au Moyen-Âge. A l'époque, on pensait plutôt les liens qui existent entre les différents êtres vivants, une multiplicité d'articulations, plutôt que des catégorisations et des hiérarchies strictes. Ainsi, l'idée d'une nature qu'il faudrait dominer et maîtriser est contemporaine de la naissance du capitalisme. Habiter le monde, c'est alors le domestiquer, c'est-à-dire exercer un pouvoir sur les autres animaux, végétaux, ainsi que sur les femmes et les étrangers. Merci. En remontant aux sources philosophiques de l'extractivisme, on se rend donc compte qu'il y a un lien entre les différents types de domination. Domination sexiste, domination raciale, domination écologique. C'est ce lien que dénonce, depuis les années 70, le courant qu'on appelle écoféminisme. L'écoféminisme se place au croisement de l'écologie et du féminisme, pour montrer que l'idéologie qui sous-tend la domination de l'humain sur la nature est la même que celle qui sous-tend la domination de l'homme sur la femme. L'idée que la nature serait une simple machine et qu'on pourrait catégoriser, hiérarchiser les espèces. Et cela vaut aussi bien pour la nature, où on exploite des ressources, que pour les femmes, conçues comme de simples machines à faire des bébés et rangées du côté inférieur de la nature. Cela n'est d'ailleurs pas un hasard si le vocabulaire qu'on utilise pour décrire la nature est proche de celui qu'on utilise pour parler des femmes. On parle de forêts vierges, de natures inviolées, qui seraient enfin domestiquées par des hommes conquérants et cultivés. L'écoféminisme est un courant philosophique et politique pluriel, qui comporte plusieurs traditions. Parmi ces différents courants, on trouve la tradition décoloniale, qui ajoute à ses analyses le lien avec la colonisation, le racisme et la domination des populations racisées, qui ont d'ailleurs souvent été animalisées, précisément pour les ranger de côté de la nature par opposition à la culture. Ainsi, contrairement à ce qu'on peut entendre parfois, l'écoféminisme n'est pas qu'une vague comparaison entre la nature et les femmes, une conception figée d'une féminité sacrée qui serait liée uniquement à l'émotionnel et au spirituel par opposition à la rationalité occidentale virile. L'idée de l'écoféminisme, c'est plutôt de reconnaître des similitudes entre les différentes oppressions. avec une approche éminemment politique. Le cœur de l'écoféminisme, c'est en fait de rompre avec ce fameux grand partage, cette idéologie mortifère qui asservit la nature et les minorités au profit de quelques puissants. L'écoféminisme porte un projet de réenchantement du monde, renouer avec une autre conception de la nature, en finir avec l'idée que l'humain se caractérise forcément par un désir de domination et que la hiérarchie est la seule organisation politique possible. L'écoféminisme est à la fois une théorie philosophique et un ensemble de résistances concrètes, des expérimentations politiques, démocratiques, qui cherchent à vivre en accord avec l'environnement ... et substitue une philosophie du soin à une philosophie de la conquête. L'écoféminisme montre qu'il y a un lien entre domination et destruction du vivant et violence faite aux femmes et aux minorités. Un lien qu'on retrouve en effet dans nos sociétés et qui est poussé à l'extrême dans les pays d'extrême droite. Pensons par exemple à la violence de la violence de la violence. à l'ancien président brésilien Jair Bolsonaro, qui menait une politique extractiviste en déforestant l'Amazonie, tout en s'attaquant aux droits des femmes, des enfants et des minorités racisées. Et en ce moment, c'est bien sûr Donald Trump qui illustre le plus ce lien entre extractivisme au Venezuela, velléité impérialiste au Groenland, réouverture des mines de charbon aux Etats-Unis, attaque contre le droit à l'avortement et politique fasciste envers les étrangers. Il est donc impératif aujourd'hui de changer notre conception de la nature afin que les politiques changent telles aussi. Notre vision du monde n'a que 400 ans, il est donc tout à fait possible d'en changer. Le problème, c'est que, comme l'a montré l'économiste Karl Polanyi en 1944, la Ausha longtemps rejeté le thème de la Terre. Pourquoi ? Au XVIIe et XVIIIe siècles, s'est déroulé le mouvement des enclosures. Les terres, qui étaient jusque-là partagées, gérées et exploitées de manière communautaire, sont peu à peu séparées en parcelles individuelles, qui appartiennent à un unique propriétaire. Des milliers de paysans, expropriés, se dirigent alors vers les villes et commencent à travailler dans des industries pour fournir la main-d'œuvre nécessaire à la révolution industrielle. Ce mouvement historique, selon Polanyi, a eu deux effets. D'une part, l'aristocratie restait dans les campagnes, s'est présentée comme la voie de la résistance de la Terre face au capitalisme industriel bourgeois. D'autre part, les théoriciens socialistes, comme par exemple Marx, ont pensé que la révolution se ferait par le monde ouvrier et ont parfois présenté les paysans comme des figures réactionnaires, contre-révolutionnaires. La gauche aurait ainsi largement abandonné la Terre et l'attachement à la Terre est devenu un thème de la droite, voire de l'extrême droite. Et pour Polanyi, Cela explique en partie la réussite du fascisme en Europe. Aujourd'hui, on voit encore les restes de ce grand mouvement, puisque la majorité du monde paysan est proche de l'idéologie d'extrême droite, ce qu'on a pu observer récemment avec les manifestations d'agriculteurs en France. La gauche doit donc pleinement se réapproprier le thème de la nature dans une perspective écoféministe décoloniale. En défendant une économie de subsistance et une gestion en commun des terres, à l'encontre d'une philosophie extractiviste et d'une conception nationaliste du territoire, d'un terroir qu'il faudrait défendre et qui penserait le sol uniquement par rapport au droit du sang. Il faut rompre avec l'idéologie du grand partage et de la domination de l'homme sur son environnement, qui conduit à la violence et aux oppressions multiples. Il faut renouer avec une conception spirituelle de la nature, qui pense la co-appartenance de l'humain et du monde. Comme l'écrit la philosophe Catherine Larère, Sacraliser la nature est une manière de défendre la terre, de la sanctuariser, de la soustraire à la prédation économique. Tout ne s'achète pas, et certainement pas le Groenland. C'est la fin de cet épisode. On se retrouve très vite pour un nouvel épisode du Fil d'Actu. En attendant, pour des infos exclusives et parfois des petites blagues, vous pouvez me suivre sur Instagram sur mon compte Alice de Rochechouart. Et un grand merci à toutes celles et ceux qui, grâce à leurs dons, me permettent de continuer sereinement le podcast. Un grand merci à Mathilde, Laura, Barthélémy, Romain, Arnaud, Pierre, Aurélie, Denis, Gauthier, Franck, Tristan, Laurence, Pierre-Marie, Monique, Hugo et tous les autres. Vous aussi, vous pouvez rejoindre l'aventure du fil d'actu. Merci et à très vite !