Speaker #0Dimanche 14 décembre, un attentat antisémite a fait au moins 15 victimes et 42 blessés sur une plage de Sydney, en Australie. Un père et son fils, proches de l'État islamique, ont fait feu sur une communauté juive qui célébrait le début de la fête de Chanukah, un acte d'une violence inouïe qui rappelle que l'antisémitisme n'a pas disparu et que la communauté juive endeuillée a plus que jamais besoin des lumières de Chanukah. Alors aujourd'hui... Je vous propose un épisode consacré à cette fête juive. Je suis Alice de Rochechouart et vous écoutez Le Fil d'Actu, le podcast engagé qui met la philosophie au cœur de l'actualité. Ce podcast est totalement indépendant et il ne survit que grâce à vos dons. Alors, si vous voulez soutenir mon travail, vous pouvez faire un don en cliquant sur la page indiquée en description. Et bien sûr, vous pouvez aussi acheter mon livre privilège aux émissions Gisté la Teste. Merci pour votre soutien. En 160 avant Jésus-Christ, la Judée, une région aujourd'hui située entre Israël et la Palestine, est dirigée par une dynastie grecque. Alors que les juifs pouvaient librement pratiquer leur religion, le roi décide soudainement d'interdire le culte juif et rend obligatoire le culte des dieux grecs dans le temple de Jérusalem. Une armée juive se dresse alors face à l'oppresseur grec et, de manière totalement inattendue, cette petite armée emporte la bataille. Les juifs célèbrent alors l'inauguration, Chanukah, du nouveau temple de Jérusalem, où ils peuvent à nouveau librement exercer leur religion. Et pour purifier le temple de Jérusalem après les sacrifices faits aux dieux grecs, il faut allumer la Ménorah, le chandelier à sept branches. Malheureusement, les juifs ne disposent plus que d'un seul flacon d'huile sainte, censé durer une seule journée, alors que le chandelier doit brûler en continu. C'est alors qu'un miracle se produit. L'huile brûlera pendant huit jours, suffisamment longtemps pour que l'on puisse produire de la nouvelle huile sainte. La lumière du peuple juif s'est rallumée. C'est cette lumière qu'on célèbre lors de la fête de Chanukah, en allumant chaque soir une nouvelle bougie d'un chandelier à huit branches. Et c'est lors de l'allumage de la première bougie que des terroristes ont tenté d'éteindre cette lumière. Cet attentat antisémite nous rappelle que les juifs sont persécutés depuis presque 2000 ans. Dès le IVe siècle et le triomphe du christianisme, ils sont déchus de leurs droits, exilés et parfois pourchassés. Au XIIIe siècle, le pape Innocent III ordonne aux juifs de porter la rouelle, un signe distinctif, ancêtre de l'étoile jaune. Ils le porteront jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, qui marque l'émancipation progressive des juifs. Peu à peu, ils accèdent à la citoyenneté et à des droits égaux. Mais les préjugés n'ont pas disparu. Au début du XIXe siècle, on voit fleurir un anti-judaïsme économique fondé sur le stéréotype du juif usurier et riche. Certains penseurs d'extrême-gauche, comme l'anarchiste Proudhon, font alors des juifs le symbole du capitalisme, à travers des figures comme la famille Rothschild. Les années 1880 voient monter une nouvelle forme de haine, l'antisémitisme, qui remplace peu à peu l'anti-judaïsme. Alors que l'anti-judaïsme était surtout religieux, l'antisémitisme se prétend ... scientifique. Il y aurait une race juive. Toute la France, droite comme gauche, est contaminée par cet antisémitisme omniprésent. D'ailleurs, le terme d'antisémitisme est forgé par Villèle-Marre, un politique proche de l'extrême gauche. L'affaire Dreyfus, à la toute fin du XIXe siècle, marque un tournant dans l'histoire de l'antisémitisme. Elle contribue à répandre l'antisémitisme dans toute la société française, mais conduit la gauche sous l'impulsion de Jaurès, à rompre avec cette idéologie. Désormais, l'antisémitisme sera la marque de l'extrême droite. La tradition politique de gauche cherchera, quant à elle, à lutter contre l'antisémitisme. Pourtant, la gauche n'en a pas fini avec l'antisémitisme. Dès les années 30, certains s'en prennent violemment à Léon Blum. Et après la Deuxième Guerre mondiale, certains mouvements d'extrême gauche adoptent des positions négationnistes ou révisionnistes. Et depuis les années 70, C'est la critique de l'État d'Israël, c'est-à-dire l'antisionisme, qui est souvent qualifié d'antisémite. Est-ce le cas ? L'antisionisme est une critique du sionisme, courant politique porté par Théodore Herzl à la fin du XIXe siècle. Selon Herzl, les juifs ne peuvent pas s'intégrer dans les sociétés occidentales et ont donc besoin d'un État dans lequel s'installer. l'État d'Israël qui sera créé en 1948. Depuis, l'antisionisme est une notion ambiguë. Il peut désigner les critiques de la politique israélienne ou, plus radicalement, l'existence même d'Israël. Un certain nombre d'intellectuels et philosophes juifs se positionnent depuis longtemps contre le sionisme politique et la politique coloniale menée par l'État d'Israël. La philosophe américaine Judith Butler en fait partie. Selon elle, il y a une instrumentalisation de l'accusation d'antisémitisme. Quiconque critique la politique israélienne se voit immédiatement accusé d'antisémitisme. Pourtant, soutient Butler, il est impératif, pour lutter contre l'antisémitisme, de faire la distinction entre juifs et israéliens. Elle nous dit « Un des aspects de l'antisémitisme, et d'ailleurs de toute forme de racisme, c'est l'attribution à un peuple tout entier d'une même opinion. » En défendant la possibilité d'une distinction entre Israël et les Juifs, non seulement je revendique un espace critique pour les Juifs qui émettent des objections contre Israël, mais je combats l'assimilation antisémite de la judéité aux seuls intérêts d'Israël. Le « Juif » n'est pas plus défini par Israël que par les diatribes antisémites. Butler explique qu'il est parfaitement antisémite de prétendre qu'Israël parlerait au nom de tous les Juifs et que cette posture... augmente justement l'antisémitisme. A l'inverse, elle souhaite défendre une parole juive contre la violence politique israélienne, contre le génocide commis en Palestine. Elle fait appel aux traditions juives. Celles-ci, caractérisées par une réflexion sur l'éthique et sur le respect de l'autre, ainsi que par le refus de la violence de l'État, seraient incompatibles avec le projet sioniste. Selon elle, c'est donc précisément au nom des valeurs juives des principes de justice du judaïsme, qu'il faut être antisioniste. Évidemment, cela ne veut pas dire que les positions antisionistes sont toujours exemptes d'antisémitisme. Il existe effectivement un antisionisme antisémite, tout simplement parce que l'antisémitisme n'a jamais disparu. Au contraire, il remonte depuis les années 2000. en particulier sur Internet. L'idée qu'il y aurait un complot juif qui dominerait le monde et les médias est encore largement présente. La pandémie de Covid, il y a cinq ans, a encore exacerbé ces préjugés. Et le 7 octobre 2023 a fait exploser l'antisémitisme. Antisionisme et antisémitisme ne sont pas synonymes, mais l'antisionisme peut être antisémite. Et s'il ne doit pas être interdit de critiquer la politique israélienne, qui est violente, impérialiste, colonialiste. Cela ne doit pas être la source d'une résurgence de l'antisémitisme, surtout à gauche. Car l'histoire nous montre bien que la Ausha pu être antisémite. Certes, elle cherche maintenant à lutter contre l'antisémitisme, mais elle n'est pas pour autant immunisée, tout simplement parce que toute la société française et européenne est imprégnée d'antisémitisme depuis presque 2000 ans. La gauche ne doit donc jamais prétendre être au-dessus de l'antisémitisme. Elle doit toujours chercher à combattre ses propres travers et ses propres biais. Une gauche antiraciste doit rigoureusement lutter contre l'antisémitisme tout en récusant les instrumentalisations qui en sont faites. Les instrumentalisations principalement effectuées par l'extrême droite. En France, le Rassemblement National prétend avoir rompu avec son héritage antisémite et n'hésite pas à soutenir Israël. Pourtant, le RN est un parti historiquement antisémite. fondée par des anciens SS et dont les sympathisants actuels, comme le montrent de nombreuses études, restent beaucoup plus antisémites que les sympathisants des autres parties. Et cela ne s'arrête pas à la France. Aujourd'hui, Benyamin Netanyahou n'hésite pas à s'allier à Victor Orban, le premier ministre hongrois, qui a tenu de nombreux propos antisémites, ou à inviter Jordan Bardella et Marion Maréchal Le Pen en Israël. Alors comment expliquer ces liens nouveaux entre Israël et l'extrême droite mondiale ? L'historien israélien Shlomo Sand explique cette alliance apparemment paradoxale de la manière suivante. Le sionisme est en partie né de l'antisémitisme, puisqu'il était censé y répondre. De ce fait, il en aurait absorbé quelques idées, notamment la pensée que le peuple juif serait homogène, ce qui fait écho aux thèses racialistes, et qu'il serait incapable d'assimilation, qu'il ne pourrait être en sécurité qu'à l'extérieur de l'Europe. D'ailleurs, Theodor Herzl fondateur du sionisme politique, avait déjà prédit que les antisémites pourraient devenir les alliés du sionisme. En 1903, il rencontrait le ministre de l'Intérieur du Tsar russe, un antisémite viscéral qui avait organisé plusieurs pogroms. Il lui présentait alors leur intérêt commun, faire partir les Juifs de Russie. En 1917, Lord Balfour, ministre britannique antisémite, promettait que l'Angleterre créerait un État juif en Palestine. Quelques années auparavant, il avait pourtant rédigé une loi limitant l'immigration de Juifs au Royaume-Uni. On se retrouve donc dans une situation paradoxale où les antisémites se trouvent alliés du sionisme. De quoi montrer la complexité de la question du sionisme et de l'antisionisme. Face à cet attentat effroyable, il nous faut lutter contre toutes les récupérations et les instrumentalisations qui conduisent au pire danger pour la communauté juive. D'abord, il y a l'État islamique. qui instrumentalise la cause palestinienne depuis le 7 octobre pour recruter des djihadistes, alors qu'ils s'en désintéressaient totalement auparavant. Ensuite, il y a Benyamin Netanyahou, qui a immédiatement déclaré que l'attentat a été dû à la reconnaissance de la Palestine par l'Australie en août 2025. Une manière, pour le Premier ministre israélien, de justifier sa politique génocidaire et coloniale, en récupérant ce drame de manière abjecte et en dévoyant la signification profonde du judaïsme, comme le dit. Judith Butler. Il y a aussi l'Iran, qui vise la communauté juive partout dans le monde pour s'en prendre indirectement à Israël. Et la Russie, qui cherche à générer le chaos en Europe en s'en prenant aussi bien à la communauté juive qu'à la communauté musulmane. On se rappelle des mains peintes sur le mémorial de la Shoah, une action commanditée par le Kremlin pour attiser la haine entre juifs et musulmans. Enfin, en France, l'antisémitisme est de plus en plus instrumentalisé, notamment par l'extrême droite. Au moment où Jordan Bardella déplorait ce terrible attentat antisémite à Sydney, on apprenait que son directeur de cabinet est membre du groupe Égalité et Réconciliation, une organisation antisémite négationniste fondée par Alain Soral. Une information dont on n'a presque pas entendu parler, malgré sa gravité. Ne l'oublions pas, le RN est un parti historiquement antisémite qui abrite aujourd'hui encore de nombreuses personnalités ayant tenu des propos antisémites. et dont les partisans sont plus antisémites que le reste de la population française. De nombreuses menaces planent aujourd'hui sur la communauté juive. Mais l'attentat de la plage de Bondy Beach ne parviendra pas à éteindre les lumières de Chanukah, qui symbolise la victoire contre les ténèbres. Chanukah célèbre la résistance face à l'oppression. Alors, j'envoie toutes mes pensées à toutes les personnes de la communauté juive, et j'espère que les lumières de Chanukah continueront d'éclairer le monde d'une lueur d'espoir. C'est la fin de cet épisode. On se retrouve très vite pour un nouvel épisode du Fil d'Actu. En attendant, pour des infos exclusives et parfois des petites blagues, vous pouvez me suivre sur Instagram sur mon compte Alice de Rochechouart. 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