Speaker #0Bonne année 2026 à tous et à toutes ! Qui dit nouvelle année dit nouveau départ et bonne résolution. Mais pourquoi est-ce qu'on prend de bonnes résolutions ? Qu'est-ce que ça dit de nous ? Un sujet en apparence léger mais qui en réalité pose plein de questions philosophiques sur la liberté et sur l'identité. Sommes-nous vraiment libres de recommencer à zéro ? On en parle aujourd'hui avec Descartes et Spinoza. Je suis Alice de Recherchoir et vous écoutez le fil d'actu. le podcast engagé qui met la philosophie au cœur de l'actualité. Ce podcast est totalement indépendant et il ne survit que grâce à vos dons. Alors, si vous voulez soutenir mon travail, vous pouvez faire un don en cliquant sur la page indiquée en description. Et bien sûr, vous pouvez aussi acheter mon livre privilège aux éditions Gicelates. Merci pour votre soutien. Prendre de bonnes résolutions pour la nouvelle année est une tradition très ancienne. Il y a 4000 ans, les Babyloniens prenaient déjà des engagements au moment du Nouvel An. Celui-ci avait lieu à la mi-mars, au moment des semences. Les Babyloniens faisaient alors des promesses, espérant être récompensés par les dieux s'ils les tenaient. Cette tradition se perpétue dans la Rome antique. Jules César fixe la nouvelle année au 1er janvier, et c'est le dieu Janus, qui a donné son nom au mois de janvier, qui reçoit les promesses et les offrandes. Janus, c'est le dieu des passages, celui qui a deux visages, un qui regarde devant et un qui regarde derrière. Il fait ainsi le pont entre le passé et l'avenir, et il est vénéré pour sa capacité à garantir une nouvelle année meilleure que la précédente. Par la suite, les dates du nouvel an sont variables, en fonction des époques, des pays et des églises. Au milieu du XVIe siècle, le pape fixe une date. L'année commencera le 1er janvier, car c'est le jour de la circoncision de Jésus, 8 jours après sa naissance. A ce moment, les bonnes résolutions sont surtout religieuses. Puis elles évoluent au XXe siècle. Aujourd'hui, elles n'ont plus tellement à voir avec la religion, et elles questionnent plutôt nos habitudes, nos modes de vie. Les bonnes résolutions sont donc une tradition qui nous accompagne depuis très longtemps. C'est assez compréhensible en fait. On se dit qu'une année recommence, et qu'avec elle, tout redevient possible. Ce qui est philosophiquement en jeu ici, c'est le problème de la liberté. Si nous prenons de bonnes résolutions, cela semble impliquer un changement de notre mode de vie, une modification de nos habitudes. Cela signifie donc que nous prenons une décision, plus ou moins radicale, pour changer qui nous sommes. Et pour que ce soit possible, il faut que nous soyons libres. Or, le sommes-nous. Cette question a beaucoup préoccupé les philosophes. Au XVIIe siècle, deux philosophes s'affrontent et ont une posture radicalement opposée sur la question de la liberté. C'est le duel entre Descartes et Spinoza. Descartes est un grand défenseur de la liberté. Selon lui, notre liberté est totale, absolue, presque divine. Nous pouvons faire absolument ce que nous voulons, y compris n'importe quoi. Ce qui prouve la liberté, selon Descartes, c'est notre capacité à prendre des décisions. Quand nous sommes face à un choix, dont les deux options nous semblent totalement équivalentes, nous arrivons tout de même à choisir, même s'il n'y a aucune raison de choisir l'une ou l'autre de ces options. Selon Descartes, c'est ce qui différencie l'homme de l'animal. Là où un animal serait paralysé, incapable de faire un choix, nous les hommes n'avons pas ce problème. Selon Descartes, si nous parvenons à choisir dans n'importe quelle situation, c'est bien que nous sommes libres. Par exemple, pour rester dans l'ambiance fête de fin d'année, vous allez réussir à choisir un chocolat dans la boîte, même s'ils sont tous identiques. Nous sommes donc libres de faire ce que nous voulons. Mais selon Descartes, La véritable liberté est celle qui s'exerce de manière éclairée. Quand nous faisons n'importe quoi, c'est une liberté au rabais. A l'inverse, une volonté est d'autant plus libre et forte qu'elle choisit en fonction du bien. Autrement dit, nous sommes totalement libres, mais nous le sommes encore plus quand nous choisissons d'agir moralement. Et nous sommes d'ailleurs jugés en fonction de la manière dont nous utilisons notre libre-arbitre. Or, Descartes emploie le terme de résolution. Selon lui, quand nous errons dans un monde rempli d'incertitudes et de doutes, que nous ne savons pas quoi faire, nous avons besoin d'une sorte de guide éthique qui nous permet d'éviter l'indécision. Cela signifie suivre quelques règles de prudence, même si on sait qu'elles ne sont pas parfaites. Afin de rester concentré sur nos objectifs. Descartes compare cela à marcher dans une forêt. Si vous vous perdez, vous n'allez pas tourner en rond ni rester immobile. En tout cas, je vous le déconseille. Mais à l'inverse, vous allez marcher toujours dans la même direction. Voilà ce qu'est la résolution, le fait de suivre une direction. Attention, cela ne signifie pas être borné et obstiné. Si des signes montrent que vous vous êtes trompé, vous êtes tenu de changer de cap. La résolution est une détermination à toujours faire de son mieux en ajustant si nécessaire. La résolution donne une cohérence à la vie. Elle est en quelque sorte un gouvernail. Dans un langage cartésien, la bonne résolution serait le fait de recentrer notre gouvernail, revenir aux principes qui guident notre vie et aux besoins les ajuster pour s'approcher du bien. Descartes pense une liberté absolue, illimitée, qu'il faut canaliser grâce à notre résolution. Spinoza pense de manière totalement opposée. Selon lui, nous sommes déterminés par des causes, mais nous ne le savons pas. Le libre-arbitre est une illusion. Comme nous dit Spinoza, les hommes sont conscients de leurs désirs et ignorants des causes qui les déterminent. Quand nous pensons choisir librement, En réalité, nous ignorons ce qui nous a fait choisir telle ou telle chose. Si vous avez choisi ce chocolat dans la boîte, ce n'est pas parce que vous êtes absolument libre, mais justement parce que vous êtes totalement déterminé. Votre choix n'en était pas vraiment un. Pour autant, Spinoza nie-t-il toute forme de liberté ? Pas tout à fait. Selon Spinoza, la liberté consiste à accomplir sa nature propre. C'est ce qu'il appelle le conatus. C'est l'idée que chaque chose, qu'il s'agisse d'une pierre, d'un animal ou d'une personne, fait un effort pour persévérer dans son être, c'est-à-dire pour accomplir son identité. Alors, selon Spinoza, ce que l'on souhaite vraiment, ce n'est pas devenir un autre, mais plutôt être soi-même de manière plus intense, plus authentique. Non pas une transformation radicale de soi totalement illusoire, mais une acceptation et une affirmation de son être. L'enjeu est donc d'abord de comprendre ce que l'on est, de cerner qui nous sommes, de chercher à nous retrouver nous-mêmes. Nous devons donc toujours chercher ce qui accroît notre force vitale, ce qui nous rend plus puissants, plus authentiquement nous-mêmes. La liberté est donc une affirmation de soi. C'est à la fois la recherche de ce qui augmente notre vitalité, de ce qui génère de la joie, et la suppression des choses extérieures que nous subissons, ce qui diminue notre force vitale. Prenons des exemples. Certaines choses, comme l'alcool ou les drogues, peuvent sembler excitantes au début, mais avec le temps, on réalise que cela nous détruit, que cela diminue notre force vitale. A l'inverse, l'amour peut produire une joie intense qui nous rend plus puissants. De ce fait, nous ne pouvons pas nous libérer de ce qui nous détermine, mais nous pouvons mieux le comprendre, voire même le maîtriser. Dans ce cadre, la bonne résolution, c'est celle qui nous fait être plus authentiquement nous-mêmes. Ce n'est pas un changement radical qui tenterait d'ignorer notre moi profond. Ce qui est amusant, c'est qu'en dépit de leur conception totalement opposée de la liberté, Descartes et Spinoza ne sont peut-être pas si différents que ça. Ce qui les rapproche, à mon sens, c'est qu'ils s'interrogent tous les deux sur l'identité, sur la manière dont nous pouvons nous penser comme un moi, comme une personnalité. Descartes croit à la liberté totale, mais il défend aussitôt la résolution comme cohérence de soi. Spinoza, qui croit au déterminisme, défend quant à lui la persévérance dans son être. Et chez tous deux, les résolutions ont pour but d'accroître notre conformité à nous-mêmes. Le paradoxe des bonnes résolutions, alors, c'est que c'est un petit changement qui nous permet d'être davantage nous-mêmes. Les bonnes résolutions révèlent à la fois notre capacité à changer, à nous réinventer, et le fait que nous restons toujours un peu le même, que nous avons une certaine permanence. C'est aussi ce que symbolise la nouvelle année d'ailleurs, un renouveau où tout est possible au sein d'un cycle qui est toujours le même. Tout comme les babyloniens prenaient des bonnes résolutions au moment de la semaison, vous pouvez, vous aussi, planter des petites graines de changement pour cultiver votre jardin. La différence, c'est qu'aujourd'hui, vous ne chercherez plus une récompense de la part des dieux, mais une récompense qui viendrait uniquement de vous-même, le fait de se sentir pleinement soi. C'est donc l'identité qui est en jeu ici. Comment être chaque fois un tout petit peu plus soi-même ? Alors, plus qu'une injonction culpabilisante, qui vous conduit à vous dévaloriser et à avoir une piètre opinion de vous-même, les bonnes résolutions peuvent être l'occasion de réfléchir à ce que vous êtes profondément. de vous recentrer sur votre identité et en tirer de la joie. Voilà ce que pourrait être une bonne résolution. Non pas une nouvelle règle punitive, que vous abandonnerez sans doute au bout de quelques semaines en vous sentant faible et coupable, mais une célébration de vos forces et de vos qualités. Un chercheur de Stanford a montré que 90% des résolutions ne sont pas tenues. Mais peut-être est-ce parce que ce ne sont pas de bonnes résolutions, justement. Une résolution est bonne quand c'est un petit changement qui vous permet d'être un peu plus vous-même. Une mauvaise résolution, à l'inverse, c'est une tentative de se conformer à ce qu'on attend de vous, à ce que la société impose, indépendamment de qui on est. Finalement, une bonne résolution, c'est une éthique de soi. Un retour à la phrase grecque qui était inscrite à l'entrée du temple d'Apollon, à Delphes, et qui a ensuite été reprise par Socrate. « Connais-toi toi-même » . Alors, quelles seront vos bonnes résolutions pour 2026 ? C'est la fin de cet épisode. On se retrouve très vite pour un nouvel épisode du Fil d'Actu. En attendant, pour des infos exclusives et parfois des petites blagues, vous pouvez me suivre sur Instagram sur mon compte Alice de Rochechouart. Et un grand merci à toutes celles et ceux qui, grâce à leurs dons, me permettent de continuer sereinement le podcast. Un grand merci à Lamine, Marie, Christophe, Mathieu. Clément, Cédric, Laurent, Claire, Bastien, Lucille, Vincent, Sophie, Emmanuel, Sylvain, Héloïse, Thomas, Vincent, Élodie, Alix, Bruno, Alexandre, Étienne, Aurélien, Bertrand, Carole-Anne, Émeric, Amine, Mathilde, Laura, Barthélémy, Romain, Arnaud, Pierre, Aurélie, Denis, Gauthier, Franck, Tristan, Laurence, Pierre-Marie, Monique, Hugo, et tous les autres. 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