Speaker #0Ces dernières semaines, la violence de Donald Trump s'intensifie. Renversement de Maduro au Venezuela, menace de conquérir le Groenland, de bombarder le Mexique et l'Iran. Les Etats-Unis mènent une politique impérialiste qui rappelle les heures sombres de l'histoire. Cette escalade conquérante s'explique-t-elle par la folie d'un seul homme ou est-elle le produit d'un système économique et politique global ? On en parle avec Montesquieu et Lénine. Je suis Alice de Rochechouart et vous écoutez le Phil d'Actu, le podcast engagé qui met la philosophie au cœur de l'actualité. Ce podcast est totalement indépendant et il ne survit que grâce à vos dons. Alors si vous voulez soutenir mon travail, vous pouvez faire un don en cliquant sur la page indiquée en description. Et bien sûr, vous pouvez aussi acheter mon livre privilèges aux éditions J.C. Lattès. Merci pour votre soutien ! Rien ne semble arrêter Donald Trump. Début janvier, il a bombardé le Venezuela et capturé son dirigeant, Nicolas Maduro, sous prétexte de vouloir lutter contre le narcotrafic. En réalité, c'est le pétrole vénézuélien qui intéresse Trump, et il ne s'en est pas caché. Il a immédiatement envoyé des compagnies pétrolières sur place et les sommes de commencer l'exploitation de l'or noir dès que possible. Pendant ce temps, il compte diriger le Venezuela, le temps d'installer un gouvernement à son goût. Le Groenland fait lui aussi l'objet des convoitises trumpiennes. Trump a affirmé cette semaine que les Etats-Unis obtiendraient le Groenland, qui dépend aujourd'hui du Danemark, d'une manière ou d'une autre, comprendre par rachat ou par la force. Enfin, Trump a menacé de bombarder le Mexique et ses cartels de drogue, ainsi que l'Iran, en proie à des révoltes contre le gouvernement des Mollahs. Ce week-end, il a également bombardé la Syrie. Il semble aujourd'hui sans limites. prêts à faire usage de la force partout dans le monde, y compris contre ses alliés historiques comme le Mexique ou l'Europe, pourvu que cela serve les intérêts économiques et politiques des États-Unis. « Make America great again » , scandait Trump pendant ses campagnes électorales. Rendre sa grandeur à l'Amérique. Il faut croire que la grandeur, c'est l'hégémonie totale sur le monde. Trump mène une politique impérialiste, visant à mettre le plus possible d'États sous sa coupe et à s'assurer une domination totale sur le monde. Mais cette politique résulte-t-elle de la folie d'un seul homme ? Est-ce la personnalité mégalomane et violente de Trump qui explique ce basculement des États-Unis ? Ou les causes sont-elles plus globales, plus systémiques, liées au capitalisme lui-même ? Pour répondre à cette question, il nous faut faire un peu d'histoire. On pensait qu'il était bénéfique d'exporter, car cela rapportait de l'argent à son pays. Mais qu'il fallait le plus possible limiter les importations, qui obligent à dépenser l'or national en dehors des frontières. Dans cette approche économique, qu'on appelle le mercantilisme, les États mènent donc des politiques à la fois protectionnistes, instaurant par exemple des droits de douane, et conquérantes, pour exporter leur production à l'étranger. Le commerce est est alors compris comme un bras de fer entre les différentes puissances, où il y aurait des gagnants et des perdants. Mais au XVIIIe siècle, tout change. Bientôt, c'est l'avènement du capitalisme. Le capitalisme, qu'on peut définir comme le système économique fondé sur le libre-marché, la propriété privée et la maximisation du profit, date de la fin du XVIIIe siècle. A cette époque, les progrès technologiques et la création d'institutions financières permettant d'emprunter du capital, augmentent la productivité et conduisent à une forte croissance ainsi qu'à une intensification des échanges internationaux. Une nouvelle philosophie émerge. On se met à penser que le commerce international, y compris les importations, serait bénéfique pour tous les États. C'est la naissance de la théorie libérale qui va dominer toute l'organisation économique jusqu'à nos jours. Le libéralisme est d'abord un modèle politique ? qui considère, comme l'écrit par exemple le philosophe des Lumières Montesquieu en 1748 dans De l'Esprit des Lois, que le commerce porte naturellement à la paix, car deux nations qui négocient ensemble se rendent réciproquement dépendantes. Le commerce adoucit les mœurs, comme le dit encore Montesquieu, car il guérit des préjugés destructeurs. Il permet la rencontre des cultures, la libre circulation des idées, la coopération entre les États. Cette théorie qu'on appelle théorie du doux commerce sera quelques années plus tard complétée par une analyse économique. proposé par les économistes libéraux Adam Smith avec la théorie des avantages absolus, puis David Ricardo avec la théorie des avantages comparatifs relatifs. Ces deux auteurs tentent de montrer que les pays ont intérêt à se spécialiser dans la production d'un seul bien, pour accroître la productivité et développer au maximum le commerce international, pour augmenter la taille des marchés. Le capitalisme mondialisé acquiert donc une double légitimation : À la fois économique, puisqu'il enrichirait tout le monde, et moral et politique, puisqu'il permettrait la paix entre les pays. Une idée encore fortement ancrée aujourd'hui. Mais est-elle historiquement vérifiée ? En réalité, l'avènement du capitalisme depuis le XVIIIe siècle n'a pas empêché les guerres en Europe. Loin de là. Le XIXe siècle est jalonné de guerres entre les différentes puissances européennes et de guerres coloniales sur les autres continents. Quant au XXe siècle, il est marqué par les deux guerres les plus sanglantes de l'histoire. Pourtant, les échanges commerciaux entre la France et l'Allemagne n'avaient jamais été aussi forts que dans les années 1910. Depuis la Deuxième Guerre mondiale, les guerres n'ont pas totalement cessé en Europe et elles continuent sur d'autres continents. Quant aux États-Unis, depuis leur création, ils ont été en guerre depuis le XIXe siècle. 91% du temps. 228 ans de guerre sur 249 années d'existence. Ils n'ont pas attendu Trump pour bombarder. D'ailleurs, le président américain qui a fait la guerre le plus longtemps, c'est Barack Obama. Faut-il donc revenir sur la théorie du doux commerce ? Le capitalisme serait-il intrinsèquement guerrier ? C'est l'analyse du théoricien et homme politique russe Lénine. En 1916, il écrit un texte L'impérialisme, stade suprême du capitalisme, dans lequel il veut montrer que le capitalisme mène nécessairement à la guerre. Alors que la première guerre mondiale fait rage en Europe, il s'interroge sur les conditions sociales et politiques qui ont conduit à cette folie meurtrière. Or selon lui, la guerre n'est pas le résultat d'idéologie, le choix de quelques dirigeants politiques belliqueux, mais elle est le développement inéluctable du capitalisme. Il montre que le a changé de nature au début du 20e siècle. Alors qu'au 19ème, il était marqué par une libre concurrence, il se caractérise désormais par des monopoles. Les entreprises sont devenues de plus en plus grosses et se partagent les richesses. C'est désormais la finance qui gouverne. On n'exporte plus des marchandises mais des capitaux. Et un petit nombre de puissants capitalistes vivent de la rente du capital. En langage contemporain, on dirait que Les grands actionnaires dirigent le monde. Il n'y a plus de nouveaux territoires économiques à conquérir, plus de nouveaux marchés où vendre ses produits. Alors, pour créer de nouveaux bénéfices, il n'est d'autre choix que de se battre contre les autres capitalistes pour étendre sa propre zone d'influence en réduisant la leur. Et comme la puissance géopolitique des États dépend de leur puissance économique, ceux-ci soutiennent la classe dirigeante capitaliste et défendent leurs intérêts, avec des moyens militaires. Les capitalistes se partagent économiquement le monde, les Etats se le partagent militairement et territorialement. L'enjeu c'est l'hégémonie sur les autres pays : soit qu'on les conquiert totalement et qu'on les intègre à son territoire, soit qu'on exerce sur eux une domination économique radicale et qu'on les transforme en zones d'influence, voire en colonies économiques. Le capitalisme atteint son stade suprême, il devient impérialisme. L'analyse de Lénine permet de montrer que le capitalisme mène nécessairement à la guerre et à l'impérialisme. La volonté de maximiser le profit conduit inéluctablement à se battre contre les autres puissances. En période de croissance, il existe suffisamment d'opportunités d'enrichissement pour que le monde connaisse une relative stabilité et que les grandes puissances parviennent à négocier entre elles. Mais en cas de crise économique, de contraction du marché, les guerres se multiplient. Et cela est exacerbé quand de nouvelles puissances économiques émergent, ce qui bouleverse l'équilibre mondial et conduit à de nouveaux affrontements pour se repartager le monde. Quand Lénine écrit, en 1916, ce sont l'Allemagne et les États-Unis qui émergent et contestent la toute-puissance de la Grande-Bretagne. Aujourd'hui, ce sont la Chine et la Russie qui viennent contester à leur tour l'hégémonie américaine et génère de nouveaux conflits au sein d'une économie en crise depuis 2008 puis 2020. Entre temps, le développement de l'arsenal nucléaire rend moins envisageables les affrontements directs, comme c'était le cas au XXe siècle. Les conflits se font donc, comme pendant la guerre froide, sur des terrains annexes. Mais ce sont bel et bien les enjeux économiques qui sont le facteur décisif dans l'éclatement d'une guerre. Au Venezuela, je l'ai dit, c'est le pétrole qui a motivé l'opération militaire de Trump. Ajoutons que la Russie avait fortement investi dans ce pays depuis les années 2000, allant même jusqu'à en faire le symbole de sa contestation de l'hégémonie états-unienne sur le continent sud-américain. Le Groenland, quant à lui, est non seulement une terre riche de minéraux rares et d'hydrocarbures, mais aussi un sujet de dispute avec la Russie et la Chine, avec pour enjeu la maîtrise de la route de l'Arctique qui sera bientôt praticable avec le réchauffement climatique. Trump a d'ailleurs déclaré cette semaine « Nous allons faire quelque chose au sujet du Groenland, qu'il le veuille ou non » . Car si nous ne le faisons pas, la Russie ou la Chine s'emparera du Groenland. Et nous n'allons pas avoir la Russie ou la Chine comme voisins. En Iran, c'est aussi le conflit plus large avec la Chine et la Russie qui motive les menaces de Trump, ainsi que l'exploitation d'hydrocarbures. L'Iran étant le troisième producteur mondial de gaz et disposant de grandes réserves de pétrole. On comprend mieux pourquoi les États-Unis veulent installer le fils de l'ancien chat d'Iran, qui vit depuis toujours à Washington ? à la tête du pays. Quant aux menaces contre le Mexique, l'enjeu est d'assujettir encore davantage un pays déjà dominé économiquement. Aujourd'hui, 80% des exportations mexicaines sont destinées aux Etats-Unis. Quid de l'Europe dans cette situation ? Trump n'a de cesse de rappeler le déclin économique et politique du vieux continent, martelant que nous avons plus besoin d'eux qu'ils n'ont besoin de nous. Là encore, il n'y a pas de déclin économique et politique du vieux continent. Le projet impérialiste de Trump vise à nous remettre à notre place, celle d'une zone d'influence des Etats-Unis. Dernièrement, Trump n'a pas hésité à humilier les dirigeants européens et en particulier Emmanuel Macron, qu'il a imité en train de le supplier de ne pas augmenter les droits de douane sur les produits français et acceptant d'augmenter les prix des médicaments français aux Etats-Unis pourvu que l'accord reste secret. Une manière de rabaisser la France au rang de pays de seconde zone. La situation internationale actuelle est donc l'aboutissement de la logique capitaliste impérialiste, telle qu'elle avait déjà été décrite par Lénine en 1916. Cela permet de comprendre que cette poussée impérialiste n'est pas le fait d'un seul homme, fut-il violent, brutal, ordurier, mais le produit du capitalisme lui-même. Trump est un symptôme, une émanation de la logique interne du capitalisme, bien que sous une forme exacerbée. Mais il n'est pas une anomalie historique. Les dictateurs autoritaires surgissent quand le système économique crée les conditions de leur avènement. Un dernier mot enfin sur l'analyse de Lénine. Celui-ci ne s'arrête pas à la politique extérieure. Lénine a aussi mis en lumière le lien entre impérialisme extérieur et répression intérieure. Car le capitalisme de monopole, qui concentre les richesses entre les mains de quelques-uns et met les travailleurs-travailleuses en concurrence internationale, exacerbe les tensions au sein du pays. L'impérialisme, nous dit Lénine, consacre le triomphe de la réaction, à la fois le retour des idées réactionnaires, en désignant de nouveaux ennemis, et les résistances contre les politiques impérialistes. C'est exactement ce que l'on observe actuellement aux Etats-Unis. avec la montée de la répression contre tous ceux qui s'opposent à la politique de Trump. Dernièrement, le meurtre de René Goud par la milice anti-immigration ICE et sa justification par le gouvernement américain montrent encore davantage la fascisation du pays. Le capitalisme impérialiste est l'ennemi juré de la démocratie. Alors, quelle solution ? Pour Lénine, la réponse devait être une révolution socialiste, communiste. Celle-ci a malheureusement échoué en Russie, puisqu'elle s'est rapidement mue en un État autoritaire et répressif. Peut-être que le XXIe siècle verra une révolution socialiste victorieuse, c'est-à-dire permettant de rompre définitivement avec le capitalisme et ses velléités impérialistes. En tout cas, c'est tout ce que je nous souhaite pour 2026. C'est la fin de cet épisode. On se retrouve très vite pour un nouvel épisode du Phil d'Actu. En attendant, pour des infos exclusives et parfois des petites blagues, vous pouvez me suivre sur Instagram sur mon compte Alice de Rochechouart. Et un grand merci à toutes celles et ceux qui, grâce à leurs dons, me permettent de continuer sereinement le podcast. Un grand merci à Lamine, Marie, Christophe, Mathieu... Clément, Cédric, Laurent, Claire, Bastien, Lucille, Vincent, Sophie, Emmanuel, Sylvain, Héloïse, Nicolas, Demnath, Olivier, Alex, Dominique, Thomas, Elodie, Alix, Bruno, Alexandre, Étienne, Aurélien, Bertrand, Carole-Anne, Emeric, Amine, Mathilde, Laura, Barthélémy, Romain, Arnaud, Pierre, Aurélie. Denis, Gauthier, Franck, Tristan, Florence, Pierre-Marie, Monique, Hugo et tous les autres. Vous aussi, vous pouvez rejoindre l'aventure du Phil d'actu. Merci et à très vite !