Speaker #0Jeudi 28 mai, l'Assemblée nationale a voté à l'unanimité l'abrogation du Code noir, un texte datant du XVIIe siècle, légiférant sur le statut des esclaves et les droits des maîtres. Un ensemble de lois qui n'était évidemment plus en vigueur, mais qui n'avait jamais été officiellement abrogé. Alors quelle est la portée politique de ce vote, 178 ans après l'abolition de l'esclavage ? On en parle avec le philosophe Charles W. Mills. Je suis Alice de Rochechouart et vous écoutez Le Fil d'Actu, le podcast engagé qui met la philosophie au cœur de l'actualité. Ce podcast est totalement indépendant et il ne survit que grâce à vos dons. Alors si vous voulez soutenir mon travail, vous pouvez faire un don en cliquant sur la page indiquée en description. Et bien sûr, vous pouvez aussi acheter mon livre privilège aux éditions J.C. Lattès. Merci pour votre soutien ! Au XVIIe siècle, la France commence à occuper et exploiter des territoires comme la Guadeloupe, la Martinique et d'autres îles des Antilles. C'est la naissance de l'Empire colonial français, synonyme de prospérité et de richesse, mais aussi d'esclavage. Les colons français n'étaient en effet pas nombreux sur ces territoires et font donc venir des esclaves d'Afrique pour exploiter les riches ressources antillaises. Pourtant, l'esclavage était formellement interdit sur le territoire français. Et ce, depuis quatre siècles. Alors, comment concilier cette interdiction, à la fois royale et religieuse, tout en assurant l'enrichissement colonial de la France ? Colbert, ministre de Louis XIV, trouve la solution. Il rédige un édit, en 1685, destiné à la fois à codifier l'esclavage, déjà largement pratiqué dans les colonies, à réaffirmer le pouvoir royal, mais surtout à accorder un statut juridique spécifique à ces territoires lointains. C'est la naissance du droit colonial qui diffère du droit métropolitain. Et c'est cet édit que l'on appellera, quelques décennies plus tard, le Code Noir. Le Code Noir définit les esclaves comme des biens meubles, c'est-à-dire comme des objets qui peuvent être cédés, et autorise les maîtres à pratiquer des châtiments corporels. Et si théoriquement il interdit aux maîtres d'exécuter leurs esclaves, la peine de mort étant réservée au pouvoir royal, Les esclavagistes n'étaient quasiment jamais condamnés quand ils le faisaient. Ce code noir reste en vigueur jusqu'en 1848, date de l'abolition définitive de l'esclavage en France. On estime qu'entre le XVIIe siècle et 1848, la France a capturé entre 1,3 et 1,7 millions d'esclaves. Et si le code noir n'était plus en vigueur dans les faits, il n'avait jamais été formellement aboli. Et c'est ce qu'a corrigé la loi du 28 mai dernier. Cette abrogation, votée à l'unanimité par l'Assemblée nationale, était-elle seulement symbolique ? Dans sa première version, celle de 1685, le code noir ne fait pas explicitement référence à la couleur de la peau. Néanmoins, il marque le début de la codification du système racial qui s'instaure avec le colonialisme. Car tout au long du XVIIIe siècle, Des textes s'ajoutent à l'édit de 1685 pour étoffer le droit colonial. Et peu à peu, on voit apparaître des distinctions raciales qui n'existaient pas vraiment jusqu'alors. En effet, jusqu'à la fin du XVIIe, certains Européens blancs partaient volontairement travailler dans les colonies françaises. Et ils y étaient traités de la même manière que les esclaves noirs. Et puis, il y avait beaucoup plus d'hommes noirs que de femmes blanches, si bien que le métissage était la règle. Le problème, c'est que le nombre de métisses libres... explose. Et c'est un risque bien trop grand pour les colons qui veulent absolument conserver leur domination sociale. D'autant plus que ceux qu'on appelle les libres de couleur, c'est-à-dire les esclaves affranchis et leurs descendants, deviennent parfois plus riches que les blancs. Et surtout, ils sont beaucoup plus nombreux. À Saint-Domingue, ancienne Haïti, mais aussi en Guadeloupe, en Martinique, en Guyane ou à la Réunion, 80 à 90% de la population est composée d'esclaves. Et les colons sont terrifiés par une potentielle révolte et par un grand remplacement, pour reprendre une expression tristement à la mode. Et pour éviter que ce déséquilibre démographique ne mette en péril le système esclavagiste, la société coloniale codifie un ensemble de statuts juridiques hiérarchisés. Au XVIIIe siècle, on se met à faire mention de la couleur de peau pour créer des castes et des hiérarchies. C'est l'invention du préjugé de couleur, de la hiérarchie raciale entre les humains. Et peu à peu, Le statut social devient directement lié à la couleur de la peau. Et même les libres de couleur sont considérés comme inférieurs au blanc. D'ailleurs, à la Révolution française, ils n'obtiendront pas le droit de vote. Historiquement, c'est donc l'esclavage qui a créé les races et non pas un racisme préexistant qui aurait conduit à la mise en place de l'esclavage. Autrement dit, l'esclavage ne s'est pas produit parce qu'on pensait déjà que les Noirs étaient inférieurs aux Blancs, mais on a inventé une hiérarchie raciale pour légitimer et justifier la domination économique et politique des Occidentaux Blancs. C'est donc pour légitimer l'esclavage et la suprématie blanche que l'idéologie raciste s'est construite. Le racisme est donc une fiction destinée à conforter une domination politique. Au XVIIIe siècle, les sciences naturelles s'en mêlent. À une période où on commence à classifier les espèces animales et végétales. Alors, on classe aussi les humains. Le naturaliste Linné, qui a inventé la classification moderne des espèces, définit ainsi six races humaines. qui sont caractérisés par une couleur de peau, mais aussi par un certain type de personnalité, sanguin, mélancolique, phlegmatique, et par un certain mode de fonctionnement, régi par les lois, par l'opinion, par les coutumes, ou encore par le hasard. Et évidemment, il y a une hiérarchie entre elles. Aujourd'hui, on sait que la notion de race n'a aucune valeur biologique. Aucun sous-groupe humain ne possède de gènes spécifiques et les différences physiques sont seulement dues à l'expression plus ou moins forte de gènes que nous possédons toutes et tous. La race est donc une représentation, une catégorie imaginaire qui a été instituée pour légitimer un certain ordre social. Cependant, bien que la notion de race soit socialement construite et qu'elle n'ait aucune validité biologique, elle n'en a pas moins des effets concrets. La domination liée à la fiction de la race est bien réelle. Après l'abolition de l'esclavage en 1848, la croyance en la race organise l'ordre social, qui perdure encore aujourd'hui. Alors, il ne suffit pas de dire que la race n'existe pas pour faire disparaître le racisme. Il faut interroger comment cette idéologie imprègne encore profondément nos représentations et l'organisation de notre société. Les individus sont encore aujourd'hui perçus d'une certaine manière en fonction de leur couleur de peau. et ils sont enfermés dans des identités à laquelle ils ne peuvent pas forcément échapper. C'est ce que désigne le terme de « racisé » . Les gens sont perçus comme appartenant à une certaine race, bien que cette notion n'ait, je le répète, aucune valeur objective. Comme le dit la sociologue Colette Guillaumin, qui a créé le terme de « racisé » , non, la race n'existe pas, si la race existe. Non, certes, elle n'est pas ce qu'on dit qu'elle est, mais elle est néanmoins la plus tangible, réelle, brutale. des réalités. C'est ce qu'on appelle la théorie critique de la race. La race n'est pas réelle, mais elle a des effets réels, car elle imprègne les imaginaires et les représentations et conduit à des discriminations. En 1997, le philosophe jamaïcain Charles W. Mills dénonce l'existence d'un contrat racial. Il montre que le contrat social, censé fonder la modernité politique et l'égalité entre tous les citoyens, n'est dans les faits destinés qu'aux blancs et aux blanches, et il exclut les personnes de couleur. Mills rappelle par exemple que lorsque Rousseau condamne l'esclavage, il le fait de manière très abstraite et théorique, sans jamais parler de l'esclavage qui est effectivement en vigueur dans les colonies françaises. Pourtant, au moment où Rousseau écrit, le Code noir a été édité il y a presque un siècle. Et au moment de la Révolution, Les libres de couleur seront bel et bien exclus de la citoyenneté française et donc du contrat social. Pour Charles W. Mills, le code noir souligne une contradiction historique déterminante. Si le contrat social égalitariste est une fiction théorique, le contrat racial est quant à lui tout à fait concret. Autrement dit, l'égalité est un principe, l'inégalité une réalité. L'intérêt de l'analyse de Charles Mills est de montrer que le contrat social n'est pas un contrat entre tout le monde, mais seulement entre les personnes qui comptent. Il montre à quel point l'esclavage et l'exploitation coloniale ont été déterminants dans la prospérité occidentale. Et il refuse le mythe du miracle européen, de la supériorité de cette civilisation sur les autres. Le contrat racial produit une distinction nette entre les blancs et les autres. Les premiers sont des personnes, les seconds sont déshumanisés. représentés de manière stéréotypée et inférieure. Le contrat racial est donc à la fois politique et culturel, au sens où il imprègne nos organisations politiques, puisque les personnes non-blanches sont exclues du pouvoir, et nos représentations, puisque les personnes non-blanches sont perçues comme inférieures. L'abolition de l'esclavage n'a pas signifié la fin du contrat racial. La colonisation française perdure jusque dans les années 60 et fonde une distinction entre les métropolitains et les indigènes. Si ces derniers ont la nationalité, ils n'ont pas la citoyenneté française. Ils sont considérés comme des sujets, ils ont des droits politiques limités et sont soumis à une répression particulièrement sévère, codifiée par des textes distincts du droit français, le Code de l'indigénat. Là encore, on pourrait penser que cette période est révolue, que les indépendances successives des anciennes colonies ont mis un terme à ce système ségrégationniste. Pourtant, la croyance que certains Français et certaines Françaises ne mériteraient pas leur citoyenneté est encore très ancrée aujourd'hui et elle alimente un racisme culturel et identitaire. D'après un rapport de la Commission nationale consultative des droits de l'homme de 2023, la moitié des personnes interrogées considèrent qu'on ne se sent plus vraiment chez soi. Et 43% estiment que les enfants d'immigrés nés en France ne sont pas vraiment français. Aujourd'hui, les personnes perçues comme étant d'origine étrangère sont désavantagées dans l'accès à l'emploi, au logement et à l'éducation. Elles occupent souvent des emplois précaires et non qualifiés, comme le bâtiment ou la petite enfance. Autrement dit, elles occupent les emplois que les personnes blanches ne veulent pas faire, mais qui sont indispensables. Et ça, c'est la définition de l'exploitation raciale. Ainsi, pour Charles W. Mills, la suprématie blanche est le système politique qui, sans jamais être nommé, a fait du monde moderne ce qu'il est aujourd'hui. Certains détiennent des privilèges, d'autres des positions de subordination. Et le système des privilèges blancs, dans lequel nous vivons aujourd'hui, n'est pas un accident ou un résidu de l'histoire. Il est constitutif de la modernité politique. Alors, si l'on veut démanteler ce système, il nous faut en prendre conscience et lutter contre ce que Mills appelle l'ignorance blanche, un aveuglement volontaire découlant des discours universalistes et républicains qui aboutit à, je cite, « ce résultat ironique où les Blancs sont en général incapables de comprendre le monde qu'ils ont eux-mêmes créé » . L'abrogation du Code noir était donc nécessaire car ses traces perdurent dans les mémoires et les représentations. Mais on peut se demander si cette abrogation, en réalité symbolique, puisque le Code noir n'était de fait plus en vigueur, est suffisante. Jean-François Niort, historien spécialiste de l'histoire coloniale, nous met ainsi en garde. Il ne faut pas que l'abrogation soit une façon d'étouffer la question des réparations de l'esclavage. Car l'esclavage marque encore les territoires dans lesquels il était pratiqué. Dans les anciennes colonies françaises, le taux de pauvreté est terrifiant. 34% en Guadeloupe, 36% à La Réunion, 77% à Mayotte, contre 13% en France métropolitaine. Et si l'esclavage est bien reconnu comme crime contre l'humanité depuis 2001, la question des réparations financières est soigneusement éludée. Rappelons pourtant que juste après l'abolition de l'esclavage en 1848, les propriétaires d'esclaves ont été indemnisés par l'État français, assurant ainsi leur domination économique sur les colonies françaises jusqu'à nos jours. Aux Antilles, les béquets, descendants des colons, représentent 1% de la population mais continuent de posséder la majorité des terres et des exploitations agricoles. Et en Haïti, ancienne Saint-Domingue, colonie à l'époque la plus prospère de l'Empire français, la population souffre encore de l'instabilité économique et politique due à la colonisation et l'esclavage. Car jusque dans les années 1950, l'île a dû payer des indemnités à l'État français, en échange de son indépendance, qui avait été arrachée au prix de révoltes sanglantes en 1825. Haïti a donc dû payer des réparations à la France pendant... 125 ans. L'abrogation du code noir est donc une mesure nécessaire, mais elle risque de ne rester que symbolique et d'adopter une perspective uniquement morale, en faisant fi des conditions matérielles qui font aujourd'hui perdurer le contrat racial. Sans oublier que le code noir a été abrogé à quelques mètres seulement de la statue de Colbert, qui trône encore devant l'Assemblée nationale. C'est la fin de cet épisode. On se retrouve très vite pour un nouvel épisode du Fil d'Actu. 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