- Speaker #0
Vous avez déjà croisé une grand-mère en Manus ?
- Speaker #1
Un papy qui avance sous les lacrymos ?
- Speaker #0
On a donné la parole à celles et ceux qui ont milité bien avant la chute du mur de Berlin,
- Speaker #1
la victoire des Bleus en 98 ou l'arrivée de l'Euro.
- Speaker #0
Ils s'appellent Bernard, Marie-Thérèse, Daniel et Henri.
- Speaker #1
Mais qui étaient ces anciens jeunes qui ont voulu changer les choses bien avant nous ?
- Speaker #2
On était très très nombreuses, on était très en colère.
- Speaker #1
Il fallait que ce monde ne change pas.
- Speaker #3
On n'arrête pas, on ne va pas arrêter. Tant que ça bouge...
- Speaker #2
Qu'est-ce que le mariage homosexuel va enlever au couple hétérosexuel ?
- Speaker #4
Nous voulons qu'en toute hypothèse et en dernier ressort, la femme et la femme seule soient libres de choisir.
- Speaker #5
Vous écoutez le premier jour du reste de ma lutte. Une série sonore qui dresse le portrait de militante. et militant d'hier. Épisode 3. Bernard. Un combat pour la liberté d'aimer. Bernard Niko Riffaud a 78 ans. Il est élégant,
- Speaker #6
jovial et soigné. C'est d'abord le bruit de sa canne qu'on a entendu quand on l'a rencontré. Puis on s'est assis. L'enregistrement a commencé et Bernard a semblé de suite à l'aise. Bernard nous raconte son enfance dans une famille catholique conservatrice en Algérie.
- Speaker #0
Bernard est gay. Il participe au Premier Pride et s'engage dans la lutte contre le sida dans les années 80. Aujourd'hui, les personnes homosexuelles peuvent légalement s'unir et sont plus visibles dans l'espace public. Mais à son époque, c'était tout sauf une évidence.
- Speaker #3
Mon premier ami de l'époque. On s'est rencontrés en 1976.
- Speaker #0
Très tôt, Bernard se questionne sur sa sexualité, comme beaucoup d'ado-gays. Et puis, en 1976, coup de foudre. Il tombe amoureux d'un homme. Et il s'en souvient encore très bien.
- Speaker #3
C'est assez vite mis ensemble. On a habité ensemble. J'étais déjà dans une position de cadre dans une entreprise importante. On ne se cachait pas, mais on ne s'affichait pas non plus. Ceux qui voulaient le savoir, le savaient, mais on n'en parlait pas. Les réflexions, on les entendait assez couramment. Et à l'époque, non, on n'en parlait pas, même pas dans la famille. Et puis, je l'ai fini par le faire savoir, laisser dire à ma sœur qu'il a dit à mes parents. Et puis alors là, mauvaise limonade, comme on dit. Ça s'est très mal passé. Et de ce jour-là, mon ami n'est plus venu à la maison. Il m'a dit, toi tu peux venir, mais pas lui. Bon, j'ai dit, c'est ça, moi non plus. Donc je n'ai pas remis les pieds jusqu'au décès de mon père, je n'ai pas remis les pieds à la maison et je voyais ma mère à l'extérieur.
- Speaker #7
Cette discrimination et cette répression-là sont incompatibles avec nos principes, ceux d'un grand pays de liberté. Il n'est que temps d'ailleurs... à cet égard de prendre conscience de tout ce que la France doit aux homosexuels, comme à tous ces autres citoyens dans tant de domaines.
- Speaker #6
En 1982, la loi Forny dépénalise l'homosexualité en France, une des promesses de campagne de François Mitterrand. À ce moment-là, Bernard commence à... Je commençais un peu à respirer.
- Speaker #3
Plus en plus d'articles, d'émissions, de télé, de radio. Bon, c'était dans le débat.
- Speaker #6
Il quitte Toulouse, se sépare de son compagnon et déménage à Paris en 1990. Et c'est dans ces années-là que le sida apparaît vraiment dans le débat public.
- Speaker #7
La maladie des homosexuels, celle que l'on a découvert aux Etats-Unis et qui fait de véritables ravages, des ravages mortels, et bien cette maladie atteint maintenant l'Europe.
- Speaker #8
La transmission d'abord est une transmission interhumaine, probablement par un virus qui est abrité dans certains réservoirs humains et qui sont, un, les drogués, qui usent de la drogue par voie intraveineuse, deux, les homosexuels, mais les homosexuels actifs. et notamment les bisexuels partenaires multiples.
- Speaker #3
J'ai décidé de rejoindre l'association AID, qui était la première association, la plus importante, de lutte contre le sida et d'aide aux personnes touchées. Et là, ça a été vraiment un changement important dans ma vie, la découverte évidemment d'une situation difficile pour la communauté LGBT. On avait une permanence une ou deux fois par semaine, pendant une heure ou deux, où on accueillait qui voulait venir nous parler. On avait de la documentation, on était à l'écoute de ceux qui avaient besoin de savoir ou d'un soutien. Pendant les permanences, on allait aussi rendre visite aux personnes hospitalisées. C'était la partie un petit peu plus difficile, plus dure. C'est des personnes quand même qui étaient relativement isolées. Quand vous dites dans votre famille que vous êtes gai déjà, ça ne passe pas toujours. Mais si en plus vous êtes séropositif et en plus malade, voire contagieux, on ne vous touche pas, on ne vous voit pas, c'est assez difficile à vivre. Donc là, nous, comme on était un petit peu au courant de tout ça, on était là pour remonter le moral ou accompagner. Pas toujours très efficace, mais on était là. Pour moi, le sida était devenu la peste de l'an 2000, je vais dire comme ça. et que je ne savais pas comment réagir vis-à-vis des gens.
- Speaker #8
Or vous, comme je le disais tout à l'heure, vous venez de proposer dans le bulletin des médecins suisses de tatouer les séropositifs.
- Speaker #7
Les dentistes qui refusent les malades qui ont le sida, les ambulanciers qui refusent les malades, tu deviens un pestiféré en quelque sorte.
- Speaker #8
Le sidaïque, si vous voulez, je reçois ce mot-là, est contagieux par sa transpiration, ses larmes, sa salive, son que tu as. C'est un espèce de lépreux.
- Speaker #0
Pour se faire entendre, les militants d'aide participent à de nombreuses manifestations à Paris, aux côtés d'ACTEP. Certaines, parfois violentes, marquent les esprits.
- Speaker #3
J'ai dû assister à une ou deux, ou des sit-ins par exemple, qui sont beaucoup plus pacifiques. Ils sont contents de se coucher, de siffler ou de se taire.
- Speaker #2
Homosexualité et liberté, c'est sur ce thème que plusieurs milliers de personnes ont défilé cet après-midi à Paris à l'initiative du comité d'urgence anti-répression homosexuelle qui participe à une action internationale.
- Speaker #9
Entre ceux qui manifestent et ceux qui observent, parfois le dialogue s'ébauche. On ne peut pas travailler dans certains domaines,
- Speaker #10
dans certains instituts, dans certains ministères. Donc ce n'est pas normal, c'est pour ça qu'on est obligés de faire des manifestations.
- Speaker #3
Je ne pense pas qu'on réprime les homosexuels à travailler.
- Speaker #10
Ah bah si, moi je suis militaire d'actif, je suis engagé infirmier militaire. J'étais en procès avec la marine à cause de ça, parce que je n'avais pas pu continuer ma profession d'infirmier.
- Speaker #3
Première Gay Pride, je me souviens, on n'était pas très très nombreux, c'était sous la pluie, mais ça ne devait pas expliquer seulement le faible nombre de participants. Il devait être 200 ou 300 à Paris, c'était en 82 ou 83. J'étais gazé. J'ai pris des gaz lacrymogènes. Je ne sais plus qui m'a balancé du gaz. Je crois que ça venait. Je crois que c'était un opposant. Ce n'étaient pas des policiers. C'était pendant la manifestation. On a croisé des gens qu'on devait empêcher de rouler. C'était quelqu'un qui était volant de sa voiture. C'est ça. Je me suis approché pour expliquer. Il a sorti une bombe lacrymogène. On a foutu plein la figure. Voilà. Bon, un petit détail, mais ça montrait qu'on n'était pas toujours bienvenus à ces manifestations.
- Speaker #6
En 1995, retour dans le Sud. Bernard participe pendant plusieurs années à une association de convivialité entre seniors gays. En parallèle, son engagement personnel se structure.
- Speaker #0
À l'époque, un député socialiste, Patrick Bloch, propose de créer un pacte d'union civile solidaire pour tous les couples, quels qu'ils soient. Le 15 novembre 1999, le texte est voté à l'Assemblée Nationale.
- Speaker #3
Quand on était à Aide, on se battait beaucoup pour le contrat civil qui est devenu maintenant le PAX. C'était une action importante, aussi bien pour la visibilité que pour l'acceptation du fait qu'on pouvait être ensemble en étant de même sexe. J'ai participé effectivement à beaucoup de manifestations au moment où c'était discuté au Parlement, au moment où les différents projets se cassaient la figure suite aux oppositions, en gros de la droite catholique conservatrice. L'engagement qu'on avait pris, évidemment, avec Aide, m'a conduit personnellement à faire ce choix, donc m'engager avec mon compagnon. On a choisi de se paxer. À l'époque, quand le pacte s'est passé, on a fait des faire-parts. Je me souviens d'avoir envoyé Roselyne Bachelot, qui était la seule de son parti à avoir voté pour. Et elle m'a répondu très gentiment, me félicitant d'avoir fait ce choix.
- Speaker #11
Et pour lever toute ambiguïté, je réponds à la question. Le pacte de solidarité a-t-il pour origine une revendication portée par des associations homosexuelles ? Eh bien oui, bien sûr. Mais qui mieux que des homosexuels pouvaient, à partir de leur expérience de solitude, de rejet, de mépris, faire le diagnostic des difficultés qui rongent notre société ? Il et elle ne veulent ni le dégoût des sapinitouches, ni la commisération des dames patronesses. Cela a été l'honneur de ces associations de faire des préconisations qui refusaient les solutions communautaristes, forcément stigmatisantes, pour bâtir un projet où chacun et chacune d'entre nous pourra se retrouver lui, ses enfants, ses parents, à un moment ou à l'autre de sa vie, car finalement nous ne reconnaissons ici qu'une communauté, la rue.
- Speaker #3
Donc on est allé signer ça en Catimini en décembre 1999, et on est allé signer ça sur un coin de bureau, vite fait, bien fait, sans beaucoup de cérémonie. Ça c'était la partie la plus frustrante et la plus désagréable en fait. Dire que bon, on veut bien reconnaître, mais... de côté. Et en fait, c'était très clair dans tout ce qu'on entendait. Bon, ok, on veut bien, mais ne le montrez pas trop, et puis ce n'est pas la peine de l'afficher. Donc ça, c'est un peu difficile à avaler.
- Speaker #6
Mai 2013. La loi Taubira entre en vigueur sous le gouvernement Hollande. Après plusieurs mois de débats à l'Assemblée nationale et de manifestations dans les rues, les couples de même sexe ont désormais le droit de se marier. Quand il parle de ça, Bernard semble un peu ému.
- Speaker #3
Ça c'était beaucoup plus virulent. Les luttes de la droite, de l'extrême droite, les attaques violentes. Tous ceux qui prétendaient défendre la famille. La leur, pas celle des autres.
- Speaker #2
Pourquoi deux personnes qui se sont rencontrées, qui se sont aimées, qui ont vieilli ensemble, devraient consentir à la précarité du seul fait que la loi ne leur reconnaît pas les mêmes droits qu'à un autre couple aussi stable ? Qu'est-ce que le mariage homosexuel va enlever au couple hétérosexuel ?
- Speaker #3
Le lien est gagné, on remet ça, on participe aux manifestations à Paris, aussi à Toulouse. Là, on a senti de façon très forte l'opposition, dans la presse, dans la rue aussi, à Paris, il y a eu pas mal de violence.
- Speaker #2
Je ne pensais pas du tout avoir un jour à manifester. Je ne pensais pas que notre société allait révoluer dans ce sens.
- Speaker #4
Je pense que le droit de l'enfant doit quand même prévaloir sur le désir d'enfant et qu'avoir un papa et une maman, ils apportent tous les deux une chose différente. Et c'est dommage de priver d'un enfant de ses deux amours, de ses deux valeurs.
- Speaker #2
C'est contre la loi de Dieu. Les gens ont oublié Sodome et Gomorre. Ils ont la lumière courte, les hommes.
- Speaker #8
On joue avec le feu, c'est de la dynamite. Quand on ne persécute pas, ils ont le paxe. Bon, c'est déjà pas mal. Ils n'ont pas besoin d'aller faire l'épître devant M. le maire, encore moins devant M. le curé.
- Speaker #3
On s'est mariés le 14 mars 2014. C'était le premier mariage homosexuel que le maire avait fait. Donc il en était très fier, il a fait un très beau discours. Là, c'était visible. C'était une façon de dire, on existe, on est là. Donc le mariage est passé, la loi est passée. C'était pour nous effectivement une victoire. Bon, la loi était elle aussi insuffisante. Donc il y avait toujours des restrictions. On peut dire on veut bien vous donner, mais pas trop.
- Speaker #0
Pour Bernard, les manifs, les assauts, c'est du passé. Maintenant, c'est aux nouvelles générations d'agir et de s'indigner, face aux inégalités qui existent encore.
- Speaker #3
On n'arrête pas, on ne va pas arrêter. En France, on a avancé quand même pas mal, mais on peut reculer à tout moment. Dans mon entourage et tout, je constate que... Toutes les avancées qu'on fait, elles ne sont pas suffisantes et elles peuvent revenir à tout moment. On tourne vite la page.
- Speaker #12
Quand on nous dit qu'on ne veut pas de nous tel qu'on est, on est obligé de se retrouver soit à la rue ou soit à divaguer entre chez des amis le temps de trouver une solution.
- Speaker #13
Donc je n'en pouvais plus. Et c'est là que j'ai appelé le refuge.
- Speaker #3
Peut-être que ça peut bouger, mais il y a toujours des jeunes qui se font foutre dehors. L'association Le Refuge, qui ne sait plus où accueillir des jeunes qui se font jeter. En 2025, à 16 ans, t'es homo, t'es gay mon garçon, t'es lesbienne ma fille, au revoir. En France, en 2025, c'est toujours possible. Donc c'est pas demain la veille qu'on va s'arrêter. Ne croyez pas que vous êtes à l'abri. et surtout Ne croyez pas que vous y arriverez tout seul. Ce n'est pas possible. Vous avez plein d'exemples autour de vous. Regardez ce qui se passe et essayez de faire des choses ensemble.
- Speaker #0
Cette rencontre avec Bernard, on s'en souviendra. Ses paroles résonnent en nous et nous font réaliser que la situation, bien qu'elle ait évolué, reste encore très fragile. Quand on sait que les agressions homophobes ont été multipliées par trois entre 2016 et 2024, et que de nombreux couples homosexuels n'osent toujours pas se tenir la main en public, on est tenté de perdre espoir.
- Speaker #5
Mais le témoignage de Bernard nous rappelle que nos actions ont un impact et qu'ensemble, on peut faire avancer les choses. Vous venez d'écouter le premier jour du reste de ma lutte, le podcast des étudiants en journalisme de Sciences Po Toulouse. Un témoignage recueilli par Oriane Babic et Lucas Harlet.