- Speaker #0
Vous avez déjà croisé une grand-mère en manus ?
- Speaker #1
Un papy qui avance sous les lacrymos ?
- Speaker #0
On a donné la parole à celles et ceux qui ont milité bien avant la chute du mur de Berlin,
- Speaker #1
la victoire des Bleus en 98 ou l'arrivée de l'Euro.
- Speaker #0
Ils s'appellent Bernard, Marie-Thérèse, Daniel et Henri.
- Speaker #1
Mais qui étaient ces anciens jeunes qui ont voulu changer les choses bien avant nous ?
- Speaker #2
On était très très nombreuses, on était très en colère.
- Speaker #1
Il fallait que ce monde ne change pas.
- Speaker #0
On n'arrête pas, on ne va pas arrêter. Tant que quelqu'un bouge...
- Speaker #2
Qu'est-ce que le mariage homosexuel va enlever au couple hétérosexuel ? Nous voulons qu'en toute hypothèse et en dernier ressort, la femme et la femme seule soient libres de choisir.
- Speaker #3
Vous écoutez le premier jour du reste de ma lutte. Une série sonore qui dresse le portrait de militantes et militandières. Épisode 4. Tati Daniel. À la rescousse de la planète.
- Speaker #4
Nous avons rencontré Daniel lors d'un dimanche ensoleillé à Toulouse, sur les quais de la Dorade. Elle y a exposé de grandes affiches aux messages écolos pour sensibiliser les passants. Née en 1945 à Vichy, celle qui se fait appeler Tati Daniel vient de fêter ses 80 ans. Avec son rire communicatif, elle nous a invité chez elle pour parler d'écologie, un combat qu'elle mène depuis ses années de lycée. En entrant dans sa maison de la banlieue toulousaine, on est accueilli par le canard enchaîné sur la table de la cuisine, un dessin anticorridas sur le frigo, et les 19 tomes de l'œuvre d'Élisée Reclus empilés dans un coin. Ce géographe du XIXe siècle est un modèle pour Daniel, qui le considère comme le premier écolo français.
- Speaker #5
Pendant 4 heures, elle nous a parlé de son militantisme écologique, son éveil à la cause environnementale, les progrès et les échecs. Puisque oui, il reste encore beaucoup à entreprendre pour sauver la planète. Daniel en est la preuve. Le combat écologiste ne date pas d'aujourd'hui et il est loin d'être terminé. C'est au lycée que Daniel prend conscience des conséquences du mode de vie capitaliste sur la planète.
- Speaker #2
Ce militantisme écologique, eh bien, il vient de loin. Je ne sais jamais si j'avais 17 ans ou davantage quand j'ai découvert le livre de Vance Packard, L'ère du gaspillage. Et c'est quelque chose, on ne parlait pas du tout d'écologie quand j'avais 17 ans. Les parents avaient tellement souffert pendant la guerre que... Ils ne nous guidaient pas vers la sobriété, pas du tout. Tout le monde voulait tout. Après avoir lu le livre, j'ai pris conscience qu'on était en train d'épuiser toutes les ressources de la planète sans se demander ce qu'on allait faire quand il n'y en aurait plus. Et on aurait dit, à l'époque, on aurait dit que personne ne s'était posé cette question.
- Speaker #6
Dans la société que l'on appelle société de consommation, l'essentiel est de consommer et tout nous pousse à consommer. La publicité, les étalages, les vitrines, d'une certaine manière nous rendent fous, nous saoulent. Toutes ces choses ne sont là que pour entretenir une espèce de frénésie, de vertige, d'hypnose.
- Speaker #2
Je me souviens d'un prof, c'était une femme, et elle nous a dit, on parlait effectivement de consommation, et elle disait, Ah oui, on aime bien jeter, n'est-ce pas ? Mais là, j'étais déjà écolo, j'ai failli la gifler.
- Speaker #5
Cette gifle, qui n'est jamais partie, c'est finalement une réaction à la hauteur du dégoût qu'inflige très tôt cette idée à Daniel.
- Speaker #2
Pousser à la consommation, oui, ça fait partie du crime contre l'humanité. C'est fou, mais c'est vrai.
- Speaker #4
Si c'est d'abord un livre qui a mis Daniel sur la voie de l'écologie, ce sont ensuite des journaux qui ont participé à son éveil militant. Et surtout, ce sont ces journaux qui l'ont lancé dans le combat qui gérera le reste de sa vie, la lutte antinucléaire.
- Speaker #2
Ma sœur, qui avait six ans de plus que moi, a amené à la maison le canard enchaîné. Et pendant la guerre d'Algérie, le canard enchaîné m'a aussi poussé contre le nucléaire. Et qu'est-ce qu'on a fait dans le désert d'Algérie ? Qu'est-ce qu'on a fait ? On a fait des essais nucléaires.
- Speaker #4
Dix ans après la fin de la guerre d'Algérie, en 1972, c'est la sortie du rapport Midos du MIT, intitulé « Halte à la croissance » . Dans ce rapport, les chercheurs alertent tôt sur les conséquences d'une croissance économique et démographique qui serait illimitée dans un monde aux ressources pourtant finies.
- Speaker #7
Il faut dire un mot du rapport qui a été rédigé par un organisme dont vous avez peut-être entendu parler, qui s'appelle le Club de Rome. L'idée centrale du rapport est que, contrairement à ce que l'on a pu penser jusqu'à présent, La Terre est limitée.
- Speaker #4
Pour Daniel, c'est l'avènement d'une prise de conscience à l'échelle mondiale.
- Speaker #2
Je n'ai pas eu le rapport en main, mais ça ne m'a pas surpris. J'étais enchantée, ravie. Je me dis, ça y est, ça commence, les gens s'en aperçoivent. Ça y est, on va y arriver. C'était vraiment un énorme, énorme espoir.
- Speaker #5
Un an plus tard,
- Speaker #2
la voilà qui arrive à Paris pour le travail et puis un paquet d'années après je suis arrivée à Paris et c'était en 73 et en 73 tous les 68 arts que vous allez rencontrer vous diront qu'il s'est passé quelque chose d'extraordinaire à Paris, c'est la création de Libération, le journal Libé et je suis tombée sur le Libé Et j'ai vu qu'on parlait du nucléaire et qu'il y avait un projet de centrale nucléaire à nos gens. C'était épouvantable. Ce projet-là a été complètement décisif. Alors là, j'ai foncé. Je suis devenue militante du jour au lendemain. Tout ce qu'il y avait à faire, toutes les actions, je les ai faites. Mais c'était fou, quoi.
- Speaker #5
Dans la vie militante de Daniel, il y a eu peu de grandes victoires par rapport aux défaites. Mais sur l'ensemble de ses combats, elle se souvient avec bonheur d'un moment particulièrement important, la grève de la Hague, qui reste à ce jour son meilleur souvenir.
- Speaker #2
En 1976, il y a eu le projet de privatisation du centre nucléaire de Saclay. Enfin, disons, c'était la privatisation du nucléaire en général, en France. Alors j'ai mis une annonce dans l'Ebay et j'ai dit... Si on arrive à faire tenir la grève des travailleurs du nucléaire, on arrête l'industrie nucléaire dans trois mois. Et on a tenu trois mois.
- Speaker #5
Pour Daniel et ses camarades de lutte, il fallait tout mettre en œuvre pour que cette grève soit une réussite.
- Speaker #2
À pied, à cheval et en voiture, on est tous allés à la hague.
- Speaker #5
Et c'est ce moment-là qu'a érigé Daniel en figure, quoique modeste, du mouvement antinucléaire de l'époque.
- Speaker #2
C'est pas... Que ça puisse paraître, moi, la vieille militante écolo, j'ai marché sur la tête pour aider les travailleurs de nucléaire. C'est bête à dire, mais cette histoire d'annonce de l'Ibé, ça m'avait donné un petit peu de... Je dirais pas de célébrité, mais là, on m'avait prise au sérieux. On m'avait prise très au sérieux.
- Speaker #4
Daniel est écolo, soit, mais elle est aussi maman. Et dès petite, sa fille n'a pas eu d'autre choix que de la suivre dans ses combats, jusqu'en manif.
- Speaker #2
On faisait des manifestations, oui. Et ma fille qui avait 8 ans, elle a trouvé un truc pour récupérer beaucoup d'argent pour aider les grévistes de la Hague. Elle remontait. La manif descend comme ça et elle, elle remontait la manif comme ça. Elle mettait sa petite, sa sémille sous le nez des gens qui défilaient et voir une gosse qui fait ça avec un bocal où il y a le triptyque antinucléaire, le triptyque de radioactivité, elle a fait des sous pas possible.
- Speaker #4
Mais un engagement si jeune et si intense, C'était trop pour sa fille.
- Speaker #2
Ça l'amusait, ça l'amusait. Mais j'ai peut-être un peu poussé quand même. C'était trop, la pression de la foi écologique était trop forte parce que ça l'a presque révoltée.
- Speaker #4
Au-delà d'avoir détourné sa fille du combat écolo pendant un moment, les valeurs de Daniel l'empêchent depuis plusieurs années de parler à une partie de sa famille.
- Speaker #2
Avec ma famille, j'ai eu du mal, j'ai eu beaucoup de mal à faire passer le message écologique. Et ça, c'est quelque chose qui m'a vraiment blessée beaucoup. Je vous ai parlé de mes neveux qui font de l'élevage industriel et que je ne peux plus les voir. Je les ai vus par hasard, enfin pas par hasard, mais aux obsèques de ma sœur aînée qui était leur mère. Ben oui, je les ai embrassés de bon cœur, mais je n'ai plus rien à leur dire. Parce qu'ils ne peuvent pas dire qu'ils ne savaient pas. Si vous voyez comment vivent les animaux qu'ils élèvent, si on peut dire qu'ils élèvent des animaux, ils font ça en se bouchant les yeux, ce n'est pas possible.
- Speaker #5
Au niveau politique, Daniel a toujours voté pour des partis écologistes, même si elle regrette qu'ils aient mis un moment avant d'émerger sérieusement.
- Speaker #2
J'ai voté écolo dès que j'ai vu un candidat écologiste se présenter n'importe où où je pouvais voter. Ça, immédiatement. Sauf quand il fallait faire un acte républicain pour empêcher l'extrême droite de passer. Mais j'ai toujours voté écolo. Les politiques ont commencé à parler de l'écologie trop tard parce qu'ils n'avaient pas d'adversaire sérieux. On avait l'air de guignols, de guignols, d'illuminés, de fous. Moi, on m'a traité comme ça. Je crois qu'on me disait ça comme on me disait bonjour. On ne voulait pas nous croire, on disait, oui. On disait des écolos, dire, dire de quelqu'un. Plutôt que dire de quelqu'un qui travaillait du chapeau, on dit, ah oui, il est un peu écolo, quoi. Oui, c'était une injure gentille.
- Speaker #5
Et les élèves à qui elle enseignait la traitaient de la même façon.
- Speaker #2
Quelques élèves me traitaient gentiment, mais clairement de folle, oui, parce qu'ils me trouvaient trop écolo. C'était normal pour eux. À 16 ans, à 17 ans, à 18 ans, évidemment, on veut consommer. C'était le moment, les années 70-75, c'était le moment, et après, ça a commencé après, après 75. La folie des marques. J'étais triste pour eux. Mais eux, qu'est-ce qu'ils voulaient ? Ils voulaient avoir une bagnole.
- Speaker #5
Mais ça n'a pas découragé Daniel.
- Speaker #2
Oui, je confesse absolument que j'ai usé de mon... de mon pouvoir d'enseignante pour diriger les élèves vers l'écologie, absolument, et passionnément. Je leur ai appris qu'il ne fallait pas vendre quelque chose dont le client n'avait pas besoin. Je leur ai appris des choses comme ça. Et ils l'ont très bien pris et ça leur a servi. Alors imaginez-vous que je disais ça en étant prof de commerce.
- Speaker #4
Quand on finit par aborder les combats écolos des jeunes d'aujourd'hui, Danielle est tout de suite empathique.
- Speaker #2
Je comprends très bien les jeunes qui nous reprochent ou qui nous reprocheraient d'avoir vidé la planète pour avoir une machine à laver et une grosse voiture. Ah oui, ça je les comprends très bien.
- Speaker #4
Elle les a rejoints notamment sur leur mode d'action.
- Speaker #2
La désobéissance civile, oui, c'est l'axe, je crois. C'est un accent dateur de l'écologie.
- Speaker #4
Et elle a une appétence particulière pour les jeunes militants qui jettent de la peinture ou de la soupe sur des tableaux dans les musées.
- Speaker #2
Bon, de toute façon, il n'y a pas péril en la demeure. Le tableau est protégé. Il y a toutes les techniques pour nettoyer un tableau qui a subi un affront. Je ne me fais pas de soucis pour notre capitale. Un pas dur Tout ce que je peux vous dire, c'est que si j'avais le courage, j'en ferais autant. Je crois qu'ils ont raison de manifester leur angoisse et leur certitude et la vérité. Ils ont raison de prendre tous les moyens. Tant qu'on ne tape pas sur quelqu'un, il faut s'exprimer. Tant qu'on n'est pas violent, ce n'est pas une violence de balancer. Un pot de peinture sur l'air, je compte. Non, ce n'est pas une violence. Elle est bien protégée. Vous l'avez vu ? Alors, elle ne risque rien.
- Speaker #4
Les jeunes, elle les comprend. Et elle les rejoint encore aujourd'hui en manifestation, avec beaucoup d'émotion.
- Speaker #2
Oui, vous savez, la façon de s'accrocher, les militants qui s'accrochent de façon à ce qu'on ne puisse pas les détacher les uns des autres. La façon de faire un forcing comme ça. Oui, ça, je l'ai fait. Alors je l'ai fait avec des jeunes, la dernière manif de jeunes qu'il y a eu il y a peut-être deux ans. Je commençais à avoir des difficultés à marcher et tout en ayant des difficultés à marcher, j'ai fait ça. Et alors ce qui était très touchant, c'est que les jeunes m'ont prise de chaque bras pour m'aider.
- Speaker #5
Son militantisme se traduit aussi par des gestes simples du quotidien. Daniel mange bio, s'habille uniquement à Emmaüs et ne prend plus l'avion, même pour aller voir sa fille en Guyane.
- Speaker #2
Tant que je tiens debout, je pense que je militerai toujours.
- Speaker #3
Vous venez d'écouter le premier jour du reste de ma lutte. Le podcast « Les étudiants en journalisme » de Sciences Po Toulouse. Un témoignage recueilli par Chloé Dastier et Pierre Boissel.