- Speaker #0
Vous avez déjà croisé une grand-mère en manus ?
- Speaker #1
Un papy qui avance sous les lacrymos ?
- Speaker #0
On a donné la parole à celles et ceux qui ont milité bien avant la chute du mur de Berlin,
- Speaker #1
la victoire des Bleus en 98 ou l'arrivée de l'Euro.
- Speaker #0
Ils s'appellent Bernard, Marie-Thérèse, Daniel et Henri.
- Speaker #1
Mais qui étaient ces anciens jeunes qui ont voulu changer les choses bien avant nous ?
- Speaker #2
On était très très nombreuses, on était très en colère.
- Speaker #1
Il fallait que ce monde ne change pas.
- Speaker #2
On n'arrête pas,
- Speaker #3
on ne va pas arrêter.
- Speaker #2
Tant que quelqu'un bouge...
- Speaker #3
Qu'est-ce que le mariage homosexuel va enlever au couple hétérosexuel ?
- Speaker #2
Nous voulons qu'en toute hypothèse et en dernier ressort, la femme et la femme seule soient libres de choisir.
- Speaker #4
Vous écoutez le premier jour du reste de ma lutte. Une série sonore qui dresse le portrait de militante. et militant d'hier.
- Speaker #5
Épisode 2. Marie-Thérèse. Pour les siennes, elle se rebelle. Imaginez la France des années 50. Les femmes sont encore peu nombreuses à travailler, à étudier, car la société leur impose de rester au foyer. Elles peuvent voter depuis 1944, mais l'égalité est encore loin, très loin. Alors, peu avant les années 70, certaines font entendre leur voix. Parmi elles, la jeune Marie-Thérèse Martinelli.
- Speaker #4
Nous rencontrons cette femme, pas bien grande, aux cheveux poivres et sel. Marie-Thérèse s'installe, s'approche du micro. Le verbe franc... Intarissable mais remplie d'émotions, elle nous replonge au cœur de son combat.
- Speaker #6
Initié le 22 mars à Nanterre, la crise universitaire tourne à l'émeute. Les négociateurs vont tenter de calmer le jeu, mais le gouvernement refuse de réouvrir la Sorbonne. Et les étudiants restent mobilisés.
- Speaker #2
En 68, j'étais à la fac de Nanterre. J'étais déjà mariée, j'avais un fils, un bébé. J'ai fait les grèves, on se relayait pour aller faire les manifs. Moi j'étais étudiante, mon mari était déjà ingénieur. Et on a créé les premiers groupes étudiants-travailleurs à Nanterre. Ce qui m'a amenée à la lutte des femmes, c'est ma propre vie. C'est le fait de me rendre compte que ce que je ressentais, que ce que j'avais vécu, je n'étais pas toute seule à l'avoir vécu. Je me sentais un peu seule, je me sentais même coupable. J'ai vécu tout ce que vivent les femmes, des viols, des harcèlements, des tentatives,
- Speaker #5
des tentatives pleines. J'ai avorté quand j'avais 20 ans. Alors, Marie-Thérèse décide d'en parler.
- Speaker #7
Les hommes sont là, on n'a pas souvent la parole.
- Speaker #2
Quand les groupes de femmes de parole sont arrivés et que je me suis rendue compte que ma situation n'était pas personnelle, qu'elle était sociale, qu'elle était politique, qu'elle était très très nombreuse, là j'ai eu conscience que c'était du féminisme. J'étais féministe sans savoir que ça existait. Et donc en fait c'était la rencontre entre mon vécu et ma révolte. Tout s'est bousculé dans ma tête. Et le fait de militer m'a permis que ce ne soit pas un désordre, que ce soit un peu organisé.
- Speaker #5
En 1970, elle participe aux premières manifestations parisiennes du mouvement de libération des femmes. Il revendique la libre disposition du corps des femmes et remet en question la société patriarcale. Elle se rappelle le sourire aux lèvres.
- Speaker #2
J'ai fait les premières manifs à Paris. On était très très nombreuses, on était très en colère, c'était formidable. Je me souviens avec beaucoup de... j'ai les images en tête, une des premières manifestations où il y avait Simone de Beauvoir, il y avait Gisèle Halimi, il y avait toutes ces femmes-là qui n'ont pas été celles qui ont déclenché en moi. l'envie de militer, mais qui ont été mes accompagnatrices, qui ont été des femmes très importantes. Je sais que le deuxième sexe, pour moi, a été un livre très, très important.
- Speaker #4
Quelques années s'écoulent. Marie-Thérèse entre dans la trentaine et quitte Paris. pour des raisons familiales. Elle dépose ses valises dans la ville rose.
- Speaker #2
À Toulouse, au début, quand je suis arrivée, j'avais l'impression que les Toulousains fonctionnaient entre eux. Les week-ends, ils n'étaient jamais là. Ils avaient toujours une famille quelque part autour de Toulouse. À les voir, les amis, nous, on n'avait personne. Et donc, c'était un peu compliqué de se faire une place au niveau social. Après, au niveau des mouvements de femmes, j'ai attendu une année avant de décider comment je me réimpliquais à Toulouse pour voir un peu quels étaient les groupes, quelles étaient les personnes. Et c'est comme ça que je suis arrivée autour d'une librairie qu'il y avait à Arnaud Bernard.
- Speaker #4
C'est ici qu'elle découvre l'un des projets les plus importants de sa vie, celui de créer. la première maison des femmes toulousaines. Un lieu de parole, d'accompagnement et d'émancipation pour toutes. Alors, elle intègre cette grande aventure.
- Speaker #2
Je n'ai pas un souvenir très grand, mais il y en a une qui a été chercher le local. On avait des réunions régulièrement pour voir comment on allait s'organiser.
- Speaker #4
La maison ouvre ses portes en 1975.
- Speaker #2
J'étais à l'intérieur d'une maison qui était en très mauvais état, au bord de la Garonne. Il y avait une pièce, il y avait un petit coin cuisine, mais ça faisait un seul espace. Et puis il y avait deux pièces supplémentaires. Dans l'une, on avait tous les appareils de photos. Et on avait une autre pièce là-dedans. Mais les réunions, on les faisait dans la pièce la plus grande. Ensuite, on avait, qui donnait sur la Garonne, on avait comme un petit balcon. Et là aussi, quand on faisait des fêtes ou des rencontres importantes, on pouvait, en été ou au printemps, parce que sinon il fallait fermer. Donc c'était assez agréable. On faisait des permanences le midi, entre midi et deux heures. Moi, j'en ai fait beaucoup le midi. Et puis le soir. Donc après, dans la journée, on ne le faisait pas parce qu'on travaillait presque toutes. Donc on était assez jeunes encore. Il y avait quelques groupes hétérosexuels momentanément satisfaits. Celles qui faisaient le ciné-club, celles qui faisaient les ateliers d'images.
- Speaker #4
Passionnée par le travail de l'image, Marie-Thérèse prend en charge le groupe dédié à la vidéo.
- Speaker #2
Le jour de l'ouverture de la Maison des Femmes, j'ai proposé aux femmes qui étaient là de les initier à l'utilisation de la vidéo. J'avais commencé une thèse. sur le cinéma. Donc quand je suis arrivée à la Maison des Femmes, j'avais déjà cette technique en main. Et donc j'ai proposé d'en faire profiter des femmes qui voulaient apprendre. Donc j'ai commencé avec un groupe de 5, puis un autre groupe de 5, puis un groupe de 10. J'en ai formé beaucoup. L'idée, c'était de travailler sur l'image. Parce qu'on pense que l'image conditionne beaucoup les stéréotypes de genre et conditionne beaucoup les assignations de genre. Et donc, on a considéré que c'était important de travailler sur l'image. Avec un groupe que j'avais formé, on est allé ensemble à Aix-en-Provence et on a filmé.
- Speaker #8
Ce matin, au palais de justice d'Aix-en-Provence, des réactions de violence parce que ces deux jeunes Belges, Anne et Aracely, violées il y a 4 ans dans une calanque entre Marseille et Cassis, ont osé porter plainte.
- Speaker #4
Loin d'être sa première action coup de poing, elle s'était déjà rendue au célèbre procès de Bobigny en 1972.
- Speaker #9
Je ne voulais absolument pas garder un enfant d'un voyou. Je n'avais pas de situation, je venais de quitter l'école. Je n'étais pas préparée à avoir un enfant, alors j'ai donc décidé qu'il faudrait que je me fasse avorter. Et votre mère a compris ? Voilà.
- Speaker #7
Elle vous a aidé ?
- Speaker #9
Ma mère m'a aidé comme elle a pu.
- Speaker #4
À Bobigny,
- Speaker #2
on est parti tout un groupe de Toulouse, à 5 ou 6 du collectif Droits des Femmes, au procès pour être solidaires avec Gisèle Halimi. Je me souviens qu'on était devant le palais de justice et elle était un peu surélevée parce qu'il y avait des marches et on était assez proches finalement. Mais on n'a fait que participer, mais c'était très très intéressant d'être là. Et le fait de se retrouver si nombreuses, ça donne beaucoup d'énergie en fait. C'est très très important la solidarité des femmes. C'est très important d'être ensemble à ces moments-là difficiles. Parce que quand on dit la loi Veil, je me dis toujours, et des fois je le dis tout haut, oui, mais si on n'avait pas été là avant, depuis des années et on la remercie, moi je ne veux pas négliger sa place parce qu'elle a été très courageuse. Mais c'est tout notre travail, c'est l'aboutissement de tout notre travail. La solidarité c'est indispensable tout le temps. J'ai eu ma mère qui ne comprenait pas, qui me disait, c'est bien ce que tu fais, mais n'en profite pas, il ne faut pas exagérer quand même. Les femmes, là, vous exagérez un peu. Je lui disais, mais non, mais non, puis voilà, c'était fini.
- Speaker #4
1982. Le bâtiment de la Maison des Femmes est insalubre. La mairie de Toulouse décide alors de le démolir. Le mouvement se disperse, mais Marie-Thérèse poursuit sa lutte dans plusieurs collectifs, toujours animés par la solidarité et la sororité.
- Speaker #2
On avait organisé un couscous analyse. On l'a appelé couscous analyse parce que la copine qui a fait ça avec moi, elle avait vécu au Maroc et elle faisait très bien le couscous. Couscous Analyse, ça c'était autour d'une jeune femme d'Agin qui avait été violée par 5 ou 6 garçons qui étaient tous des fils de sa papa. Le fils du notaire, le fils du maire, le fils du docteur, le fils... Voilà. Elle tenait un pouce à essence avec son compagnon et elle s'était fâchée avec lui. Elle est partie le soir pour se détendre dans une boîte de nuit. Elle a retrouvé des amis à elle, mais en partant, elle est repartie toute seule. Et sur le chemin, elle s'est fait violer par ses garçons, prétendant que comme elle était partie toute seule se balader dans des boîtes de nuit, c'est qu'elle était consentante, forcément. Sinon, elle ne serait pas allée là. Et donc, on a organisé une solidarité, encore une fois, avec elle. Et ça, ça a été aussi quelque chose de très intéressant dans ce mouvement féministe qu'on a moins retrouvé, qu'on ne retrouve pas maintenant. C'est qu'on mêlait toujours quelque chose de festif à de la réflexion et de l'analyse. Je pense que ce qui est très très important, c'est qu'entre nous on s'écoute davantage, qu'on ne se juge pas, que quand on est d'accord... On soit capable de discuter, de voir où sont nos divergences.
- Speaker #5
Parce que des fois, elles ne sont pas si terribles que ça. Depuis 2006, Marie-Thérèse s'investit pleinement à la marche mondiale des femmes. Elle ouvre son combat à l'international parce que continuer à lutter lui semble essentiel.
- Speaker #2
Je me rends compte maintenant que le travail que j'ai fait était important. Parce que les autres, ils donnent de l'importance. Les droits des femmes ne sont pas complètement établis. Et lorsqu'ils sont établis au niveau légal, la culture fait que les choses se continuent. Donc je pense que ce n'est pas inutile. Et au contraire, si on s'arrête de lutter, les choses reculent. Donc je suis de celles qui pensent qu'il faut lutter toute notre vie.
- Speaker #5
Mais surtout...
- Speaker #2
Choisissez bien les mecs quand vous êtes avec des mecs. Sincèrement. Parce qu'on a une responsabilité aussi. Des hommes quand c'est des hommes. Mais quand c'est des femmes aussi. Parce qu'il y a des femmes qui reproduisent les modèles. Mais choisir bien ses partenaires, c'est déjà un bon bout de chemin fait.
- Speaker #4
Vous venez d'écouter « Le premier jour du reste de ma lutte » , le podcast des étudiants en journalisme de Sciences Po Toulouse. Un témoignage recueilli par Tiffaine de Saint-Vianse et Coralie Depincé.