Speaker #0Bienvenue dans ce nouvel épisode du Delbrief. Derrière le micro, toujours en solo, c'est moi, Del. Et ici l'idée, c'est de débriefer de tout et de rien, enfin plus de tout que de rien, et en particulier de ce qui me fait vibrer : c iné, litté, photo, expo, dernier coup de cœur ou coup de gueule. N e rien s'interdire, t out s'autoriser, bref, delbriefer en toute simplicité. Direction un pays que vous commencez à bien connaître si vous faites partie des Delbriefés fidèles au poste, un pays que je vous ai fait notamment découvrir à travers un festival de cinéma, mais aussi plus récemment à travers sa littérature. Je veux bien évidemment parler de la Corée du Sud. Aujourd'hui, on va delbriefer d'un recueil de nouvelles au titre des plus inoubliables, Les 30 Meilleures Façons d'assassiner son mari et autres meurtres conjugaux. Un recueil de cinq nouvelles écrites par une femme, la star du polar coréen, l'auteure Seo Mi-ae, et publié en 2022 aux éditions Matin Calme. Dans le Delbrief, on n'a pas encore eu l'occasion de traiter du genre de la nouvelle et bizarrement, j'ai l'impression que ce genre littéraire n'a pas encore acquis ses lettres de noblesse en France où on lui préfère de loin le roman. On dit souvent d'ailleurs de la nouvelle qu'elle est le parent pauvre de la littérature car oui, il est plutôt rare qu'un recueil de nouvelles bénéficie d'une grosse promotion médiatique. Et c'est bien dommage à mon sens, car il en faut du talent pour raconter une bonne histoire en quelques pages seulement. Il faut savoir être synthétique tout en posant un cadre et en donnant suffisamment de détails sur les personnages pour que le lecteur puisse s'y attacher. Chaque mot doit être savamment choisi et le bon rythme est essentiel. Et tous ces ingrédients, l'auteure coréenne Seo Mi-ae sait les doser parfaitement pour nous donner un aperçu en cinq histoires des joies de la vie conjugale. Et quand je dis les « joies de la vie conjugale », vous saisissez toute l'ironie derrière cette expression. Il suffit de lire le titre de la première nouvelle, qui a d'ailleurs donné son nom au recueil, « 30 façons d'assassiner son mari ». Avec un tel titre provocateur, n'allez surtout pas imaginer que ce Delbrief est un mode d'emploi pour commettre le crime parfait et zigouiller votre moitié. Ah non, pas question que vous me rendiez coupable de quoi que ce soit ! Dans cette nouvelle, la phrase d'ouverture donne le ton général du livre : « Elle sentit la présence de son mari derrière son dos, des frissons la parcoururent. » Oui, dans la plupart de ces nouvelles, le mari est systématiquement décrit comme un être qui, non content de ne plus être spécialement attirant, est devenu un être carrément repoussant, inquiétant, menaçant. Et après quelques années de mariage, c'est bien souvent le dégoût que le mari inspire à sa femme. Et bien trop souvent, les rôles dans le couple sont clairement définis selon un schéma très traditionnel. L'épouse, elle fait tout dans la baraque. Les tâches ménagères ? A ucune répartition 5O/50. Ici, dans cette nouvelle, on a affaire à une épouse modèle qui fait tout pour ne pas contredire son mari et qui s'active pour anticiper le moindre de ses désirs. Et qui s'astreint notamment à un rituel bien étrange, celui d'accompagner son mari jusqu'à l'ascenseur chaque matin. O ui oui, chaque matin, avant qu'il parte au travail. Et pas question naturellement de sortir en pyjama pilou-pilou et en tongs, oh la la ! malheureuse, surtout pas ! Il faut sortir apprêtée et le saluer de la main, une fois que Monsieur est entré dans la cabine d'ascenseur. Mais rien n'y fait ! Malgré tous ses efforts quotidiens, l'épouse finit toujours par irriter son mari. Un mari qui ressemble plus à un dictateur qu'au prince charmant, en étant toujours derrière son dos à surveiller ses faits et gestes 24 heures sur 24. Le seul moment où il lui lâche la grappe, c'est lorsqu'elle fait ses comptes dans son carnet de dépenses. Et pour elle, c'est littéralement LE meilleur moment de sa journée. Pas seulement parce que son époux lui fiche enfin la paix, mais surtout parce que dans ce carnet de dépenses, elle imagine toutes les manières possibles de le tuer. Je cite : « C haque jour, elle inventait une nouvelle façon d'assassiner son mari et ça la rendait heureuse. » À chaque jour, à chaque page, elle inscrit une nouvelle méthode. Ça peut être les mots « rasoir » ou « couteau de boucher » qui laissent peu de place au doute ou les termes plus subtils de « sandales de douche »... très glissantes, bien entendu. Un petit plaisir caché très cathartique, puisque, elle le dit elle-même, « écrire ce mot, c'est déjà passer à l'acte ». Mais cette écriture d'un modus operandi imaginaire est-elle vraiment si cathartique que ça ? Ben, pas vraiment, puisque moins de dix pages après le début du livre, place à la révélation suivante : « Un jour, elle réalisa son vieux rêve : elle l'assassina. » Moi qui croyais que nous allions avoir affaire à un inventaire façon La Liste de mes envies... de tuer, allez bam ! premier retournement de situation. Et si ce procédé narratif m'avait déjà marquée dans le polar Leçon particulière à qui j'ai consacré un épisode, je trouve qu'il est encore plus impressionnant dans une nouvelle. D'autant plus que, vous vous en doutez, ce ne sera pas le seul retournement de situation. Le lecteur va aller de surprise en surprise. Parce que, si on est à peu près sûr du fait que le mari a été assassiné, parce que oui, on n'est pas dans une nouvelle écrite par Harlan Coben où les morts ne sont jamais vraiment morts. En revanche, on doute. On doute en même temps que l'inspecteur de police qui interroge la suspecte principale, à savoir l'épouse. Car si elle avoue bel et bien avoir tué son mari, elle change systématiquement de version au fil de ses dépositions, toujours extrêmement détaillées. Ne serait-elle pas en train de se perdre elle-même entre ses fantasmes et la réalité ? Ne serait-elle pas dans un état de confusion lié à son carnet, à son précieux, dans lequel elle a consigné tous les scénarios possibles et imaginables ? Alors, véritable coupable ou parfaite innocente ? Une chose est sûre, ce n'est pas moi qui vais vous donner la réponse à cette question. En tout cas, à ce stade de l'épisode, vous vous dites qu'il y a quand même plus simple que de tuer son conjoint pour en être débarrassé. Il suffit de dire « Basta, j'ai eu mon lot, finito, on s'arrête là ! » Ah mais si seulement ça suffisait, ça se saurait. Et la deuxième nouvelle dont je vais vous parler, mais qui n'apparaît pas dans cet ordre dans le recueil, le prouve parfaitement. Elle s'intitule « Une happy end en quelque sorte ». Cette fois, la nouvelle s'ouvre non pas sur la réaction épidermique qu'une femme a envers son époux, mais sur le regard que porte une jeune femme sur son appartement : « L'appartement était un champ de bataille. » Ce petit cocon qu'elle avait aménagé et décoré avec goût, ce studio dont elle avait fait son nid douillet, ne ressemble plus qu'à un capharnaüm. Et qui est responsable de tout ce bazar ? Son petit copain, qui a emménagé chez elle et qui ne peut pas communiquer sans jeter au sol tout ce qui lui passe sous la main. Mais bien avant l'emménagement, il faut que je vous précise que tout avait déjà très mal commencé entre eux et dès leur rencontre. Parce que ce mec-là, c'était, tenez-vous bien, son propre... stalker. Oui, oui, vous avez bien entendu. Ce mec, elle le rencontre le premier jour de sa prise de poste dans une boulangerie. Il vient régulièrement l'épier pendant son service et va jusqu'à la suivre quand elle quitte son travail. Tout ça sans lui décrocher le moindre mot. Flippant, non ? Et quand finalement elle entame la conversation avec lui, il lui propose un drôle de marché. Bon, d'accord, il ne viendra plus sur son lieu de travail, mais en échange, il veut son numéro de téléphone. Et elle, pour être davantage concentrée à son travail et plus tranquille, ben elle accepte. Alors il tient parole, certes, il ne vient plus, mais il la bombarde de textos. Ils finissent par se voir, par aller dîner ensemble, et une chose en entraînant une autre, un jour, elle se retrouve en couple avec lui. Et là vous vous dites : M ais comment ça, une chose en entraînant une autre ? Attendez que je vous explique. Notre héroïne, depuis son plus jeune âge, elle n'a jamais réussi à dire non. Et pour tout, dès qu'on lui propose quelque chose, dès qu'on lui demande un service, elle accepte. Et dans sa vie amoureuse, c'est pareil. Elle n'est pas avec son mec parce qu'il lui a plu, mais parce qu'elle n'a pas su faire autrement, tout simplement. Alors au début, ils passent de bons moments ensemble. Mais très vite, son mec, en bon jaloux qu'il est, fouille régulièrement dans son téléphone, se met en colère à la moindre occasion et passe ses nerfs sur elle. Elle sait qu'il faut qu'elle mette un terme à leur histoire. Alors là, pour la première fois de sa vie, elle dit non. Mais vous croyez qu'on dit facilement non à un profil pareil ? Certainement pas. Alors lui, sa première technique pour passer outre à ce refus, c'est de faire la sourde oreille et de continuer, comme si de rien n'était, à venir chez elle, à manger chez elle et à dormir chez elle. Eh oui, le gars est polyvalent : en plus d'être un stalker et un pervers narcissique, c'est aussi un gros squatteur de première catégorie. Sa deuxième technique ? C'est la menace : « Me quitter ? N'y pense même pas. Même morte, t'es à moi ! » Insultes, intimidations... Mais quand il voit que sa proie semble vouloir s'échapper pour de bon, il sort sa troisième carte : le pack excuses, regrets, larmes, belles promesses. Et ça marche à chaque fois : elle lui donne une nouvelle chance, et la réconciliation est actée. Mais très vite, trop vite, on prend les mêmes cartes et on recommence. Et c'est reparti pour un tour de manège. Telle est la petite musique de l'emprise que je vous décrivais dans l'épisode consacré au film Christy. Ce schéma se répète donc inlassablement, à la différence que la violence monte crescendo. Jusqu'à ce qu'un soir, il en vienne aux mains et tente de l'étrangler. La police intervient, elle est entendue au commissariat, puis revient seule dans son appartement. C'est à ce moment-là que sa nouvelle voisine, celle qui a justement appelé les flics, frappe à sa porte pour prendre de ses nouvelles. Et son attitude quelque peu intrusive a de quoi éveiller quelques soupçons, parce qu'elle aussi semble ne pas entendre quand on lui dit : « Non, je préfère me reposer et rester seule ce soir. » Et que penser de ce câlin qu'elle lui fait spontanément ? Encore curieux, quand on sait que, dans la culture coréenne, c'est pas très habituel d'avoir un contact physique avec une personne qu'on ne connaît pas. Alors, véritable ange gardien ou nouvelle menace en approche ? Et on termine cet épisode avec ma nouvelle préférée du recueil qui s'intitule « Concerto pour meurtre ». Pourquoi Concerto ? Parce que cette fois, contrairement aux deux récits précédents, on a une alternance de points de vue : d eux voix qui se répondent, celle d'un époux et celle d'une épouse. Car là encore, nous avons affaire à un couple, et ici aussi, la vie conjugale est d'un ennui mortel. Concentrons-nous d'abord sur le mari. Lui, une fois le repas terminé, il faut qu'il décompresse. Donc il ne fout pas grand-chose à part lire le journal dans le canap'. C'est donc naturellement sa femme qui se coltine la vaisselle. De son côté, elle, pour éviter de passer du temps avec son mari, elle se réfugie tous les soirs dans son atelier de sculpture. Son mari, elle peut tellement plus le voir en peinture que le dégoût l'envahit chaque fois qu'elle voit sa tronche. Tout chez lui l'insupporte : s es bruits de mastication, ses ronflements, même sa jolie petite gueule ne lui revient plus, je cite : « Même son beau visage me répugne et le simple fait de devoir respirer à ses côtés m'est intolérable. » Ces deux-là sont mariés depuis six ans et très rapidement après leur union, ils arrêtent de partir en vacances. Au départ, l'excuse toute trouvée est le travail très prenant du mari qui grignote progressivement du temps sur la vie conjugale. Et puis, progressivement, chacun se fait à cette vie chacun de son côté. Et ce que j'aime dans cette histoire, c'est qu'il y a équité. Au moins là, ils jouent la même partition et s'accordent dans la discorde. Moins ils se voient, mieux ils se portent. Un soir, soudainement, le mari propose à sa femme de passer quelques jours à la campagne, ce qui n'est pas arrivé depuis des lustres et ce qui a de quoi surprendre son épouse. Mais derrière cette proposition de retrouvailles, le mari annonce clairement ses intentions au lecteur : « Dans ma tête, je repasse soigneusement le plan que j'ai conçu pour la tuer. » En ligne de mire pour se motiver, sa prochaine vie de célibataire une fois qu'il sera enfin débarrassé d'elle, de cette femme froide et égoïste qu'il ne connaît finalement toujours pas après six ans de mariage. Et là on se dit : A llez, encore une sombre histoire de féminicide, mais pas du tout, cette nouvelle est bien plus originale qu'il n'y paraît. Si dans un premier temps, la femme a le réflexe de décliner cette invitation, elle finit par l'accepter, car elle aussi, elle a une petite musique qui lui trotte dans la tête. Vous l'aurez compris, chacun a finalement pour projet de buter l'autre. C'est Mr et Mrs Smith qui veulent se dézinguer à la sauce coréenne dans la tranquillité de la cambrousse. On retrouve donc le couple posant ses valises dans une maison située au fin fond de la forêt, en plein milieu des montagnes. Dans un coin pareil, c'est comme dans l'espace, personne ne vous entendra crier. Alors qui va réussir le crime parfait ? Qui va mourir ? Qui va survivre ? La fin risque de vous surprendre. Pour conclure cet épisode, sachez que je me suis délectée de chacune de ces petites nouvelles qui partagent la même écriture incisive. En prenant toutes une orientation que je n'avais pas vue venir, ces nouvelles maîtrisent l'art du twist. Et si le genre du polar coréen vous est encore inconnu, je pense que ce recueil de nouvelles est la porte d'entrée idéale pour le découvrir. Attention bien sûr, je préfère vous prévenir que, à l'issue de votre lecture, vous risquez de devenir légèrement parano lorsque votre moitié vous proposera une petite escapade en amoureux dans un coin paumé pour se ressourcer. M ais bien sûr... Et quant aux célibataires, vous aurez encore moins envie de passer du côté obscur de la vie maritale, et vous écouterez religieusement le conseil d'un des personnages que je cite : « Il vaut mieux ne pas mettre un pied dans cette tombe. » Après vous avoir mis l'eau à la bouche, je suis certaine que vous allez vous plonger dans la lecture de ce recueil dont je rappelle le titre, Les 30 Meilleures Façons d'assassiner son mari, de l'auteur coréenne Seo Mi-ae. Une fois les cinq nouvelles lues et approuvées, citez en commentaire de cet épisode le titre de votre nouvelle préférée. Et si vous avez envie de prolonger cette ambiance petits meurtres entre conjoints, allez écouter l'épisode consacré au polar coréen Leçon particulière. Merci de m'avoir écoutée jusqu'au bout. En attendant de vous retrouver pour un prochain Delbrief, parlez de cet épisode autour de vous. Et attention à ceux qui ne le feraient pas, j'ai désormais quelques bonnes idées en stock pour vous faire passer l'envie de garder Le Delbrief pour vous. Alors partagez, lisez, découvrez, allez au ciné, et comme toujours, n'oubliez pas... d'en delbriefer.