- Speaker #0
Dans cet épisode nous allons découvrir comment une institution, la démocratie, influence une mesure du bien-être collectif, à savoir la croissance économique. Il s'agit d'un épisode un peu différent des précédents, car il ne s'intéresse pas directement au bien-être des individus. Il ne faut d'ailleurs pas se méprendre, le podcast Les 7 capitaux n'est pas un podcast de développement personnel. Non, c'est bien plus que ça. Les 7 capitaux, c'est une matrice générale qui aide à réfléchir aussi bien au niveau micro, l'individu, qu'au niveau méso, les entreprises, ou au niveau macro, c'est-à-dire la société dans son ensemble. Dans cet épisode, on adoptera clairement une perspective macro, avec néanmoins des retombées pour chacun d'entre nous. Est-ce que la démocratie est un atout ou au contraire un boulet pour la croissance économique ? Mais pourquoi se poser aujourd'hui cette question de l'effet de la démocratie sur l'économie ? Eh bien parce que le contexte s'y prête. Il y a dans l'air du temps comme une remise en cause de la démocratie. On peut ressentir à l'échelle internationale une grosse fatigue démocratique, laquelle peut s'expliquer par le sentiment d'un grand bazar démocratique. Dans de nombreux pays, le spectacle offert par la vie démocratique est en effet peu reluisant. L'absence de majorité, les budgets qui tardent à être adoptés, les shutdowns ou seulement la pauvreté et l'agressivité des débats démocratiques ne laissent pas une impression d'une grande sérénité et d'une grande efficacité. S'ajoute à cela un sentiment d'impuissance, voire de sclérose. nourri par l'incapacité à faire les réformes de fonds ou à améliorer le quotidien des gens.
- Speaker #1
D'abord on transforme la démocratie en simulac, et puis nous en plus on crève de faim.
- Speaker #0
Un sentiment qui contraste avec l'impression d'efficacité et de vitesse laissée par les régimes autoritaires, que ce soit la Chine ou les pays du Golfe.
- Speaker #2
Là on est en train de se prendre une sacrée déculottée avec les Chinois.
- Speaker #0
De quoi alimenter une poussée antidémocratique aux Etats-Unis, en Europe et ailleurs dans le monde.
- Speaker #3
Je l'emmerde, moi, la démocratie, d'accord ?
- Speaker #0
Vous n'êtes pas la seule, apparemment. En France, par exemple, le baromètre de la confiance politique 2025 du Centre de Recherche Politique de Sciences Po, le CEVIPOF, met clairement en évidence une montée de l'attrait pour un pouvoir plus autoritaire. 48% des Français estiment que rien n'avance en démocratie et qu'il faudrait moins de démocratie et plus d'efficacité. 41% approuvent l'idée d'un homme fort qui n'a pas besoin des élections ou du Parlement. et 73% souhaitent un vrai chef en France pour remettre de l'ordre. Dans un tel contexte, on ne peut pas faire l'économie d'une réflexion sur les plus et les moins de ce régime politique. Mais bon, assez de préliminaires, rentrons dans le vif du sujet. Déjà, commençons par les bases. Qu'est-ce que la démocratie ?
- Speaker #4
Est-ce que vous pouvez m'épeler "démocratie" ?
- Speaker #0
Quand je disais les bases, je ne pensais pas devoir aller jusque-là. La démocratie est un principe de souveraineté dans lequel le pouvoir appartient au peuple. Autrement dit, en démocratie, le peuple est la source ultime de la légitimité politique. Les gouvernants tiennent leur pouvoir du consentement des gouvernés. Et cette idée remonte à Aristote qui définit la démocratie comme le régime où les citoyens gouvernent, directement ou indirectement. Selon la version 2025 du rapport qui fait référence, le Democracy Report du V-dem Institute de l'université de Göteborg en Suède, il n'y a aujourd'hui que 88 démocraties dans le monde. Ces démocraties se partagent entre démocraties libérales et démocraties électorales. Par rapport aux démocraties électorales, les démocraties libérales ajoutent en plus une composante libérale, c'est-à-dire des contraintes posées aux pouvoirs exécutifs par les pouvoirs législatifs et judiciaires et aussi un état de droit qui garantit le respect des libertés civiles. Aujourd'hui, il n'y a plus dans le monde que 29 démocraties libérales, un nombre au plus bas depuis 30 ans. Et si vous vous posez la question, oui, la France en fait bien partie.
- Speaker #5
Vous dites qu'on vit dans une démocratie, mais c'est de la blague.
- Speaker #6
Il vous aura fallu trois révolutions et cinq républiques pour parvenir à une caricature de démocratie.
- Speaker #0
Messieurs, les experts sont formels. La France est bien l'un des 29 pays au monde à être encore une démocratie libérale.
C'est une démocratie ici.
Ah, vous voyez.
- Speaker #3
Et comment vous appelez un pays qui a comme président un militaire avec les pleins-pouvoirs, une police secrète, une seule chaîne de télévision et dont toute l'information est contrôlée par l'État ?
- Speaker #0
Un régime autocratique, voire une dictature.
- Speaker #2
La dictature, c'est quand les gens sont communistes. Déjà, qu'ils ont froid, avec des chapeaux gris et des chaussures à fermeture éclair.
- Speaker #0
Ah, je ne suis pas sûr d'être d'accord avec votre définition de la dictature. Y aurait-il dans la salle d'autres définitions ?
- Speaker #7
Tous les pouvoirs concentrés entre les mains d'un seul individu, c'est de la dictature.
- Speaker #8
Une dictature, tu ne perds pas ton temps à voter.
- Speaker #0
En fait, un régime autocratique est un régime où le pouvoir est concentré entre les mains d'un individu ou d'un groupe restreint, sans contrôle effectif par le peuple. Et une dictature est une forme particulière et radicale d'autocratie, où le pouvoir est exercé sans limite juridique réelle et souvent par la contrainte et la violence. On peut distinguer différents types de dictatures. entre les dictatures personnelles, les dictatures militaires, les dictatures d'un parti unique ou les dictatures totalitaires.
- Speaker #9
Vous avez fait quoi comme école de dictature exactement ?
- Speaker #0
Comment ces différents régimes politiques influencent-ils la réussite économique ? Cette question fait l'objet d'un intense débat entre économistes depuis les années 1970, lorsque des pays autoritaires d'Asie du Sud-Est, les fameux dragons asiatiques, Singapour, Hong Kong, Taïwan et la Corée du Sud, ont connu des réussites économiques fulgurantes. faisant dire à certains que les régimes autocratiques étaient plus favorables à la croissance que les régimes démocratiques. Et le débat a repris de plus belle depuis les années 2010 avec le formidable succès économique de la Chine.
- Speaker #10
Attendez, attendez, c'est lesquels les Chinois qui étaient alliés aux nazis ?
- Speaker #3
Les Japonais.
- Speaker #10
Les Japonais, c'est ça. Au temps pour moi.
- Speaker #0
Avant de trancher avec des chiffres, demandons-nous d'où vient la croissance à long terme. En économie, on considère qu'un pays sera d'autant plus riche à long terme qu'il aura un appareil productif capable de produire beaucoup. A long terme, ce qui va donc être décisif pour la richesse collective, c'est l'accumulation des facteurs de production. Et dans le modèle néoclassique, il s'agit du travail, du capital physique, c'est-à-dire les usines, les bureaux, les machines, du capital humain, c'est-à-dire la santé, l'éducation des travailleurs, et tout ça est ensuite influencé par la technologie. Selon le modèle néoclassique, les pays les plus riches à long terme sont donc les pays qui ont beaucoup de travailleurs et qui travaillent beaucoup, qui ont accumulé beaucoup de machines, beaucoup d'outils et d'infrastructures grâce à un haut niveau d'investissement, qui ont des travailleurs bien formés et en bonne santé et qui connaissent un progrès technique rapide. Sans dire d'ailleurs d'où vient le progrès technique.
La croissance mondiale se joue là.
Pour avoir une idée d'où vient le progrès technique, il faut se tourner vers les théories dites de la croissance endogène. dont le prix Nobel d'économie français Philippe Aghion est un des fers de lance.
- Speaker #9
Toi, tu peux te présenter au prix Nobel, t'es tranquille.
- Speaker #0
Ces théories considèrent que le progrès technique, élément essentiel de la croissance, ne tombe pas du ciel, comme dans le modèle néoclassique. Pour elles, au contraire, le progrès technique est produit par l'économie elle-même. Il résulte de décisions intentionnelles de la part des agents économiques, des décisions qui sont fortement influencées par les institutions et par les politiques publiques. Sachant tout cela, est-ce que la démocratie est un système efficace pour générer de la croissance ? Essayons de trouver les plus et les moins de la démocratie en restant dans ce cadre néoclassique.
- Speaker #11
C'est un jeu, c'est ça ?
- Speaker #0
Oui, c'est ça.
- Speaker #11
La politique, ce n'est pas un jeu d'enfant.
- Speaker #1
Je connais un jeu beaucoup mieux.
- Speaker #0
On va quand même jouer ensemble. Commençons par les plus. En quoi la démocratie peut-elle être bonne pour la croissance ? Laquelle passe, je le rappelle, par l'investissement dans les outils de production, l'investissement en capital humain et par le progrès technique. Je vous laisse quelques secondes avant que le gong ne retentisse.
- Speaker #2
J'ai répondu avant le gong.
- Speaker #0
Ah, c'était limite. Les démocraties ont a priori un avantage en matière de formation du capital humain, puisqu'elles ont tendance à beaucoup investir dans l'éducation et la santé, car c'est une demande des électeurs. La démocratie a tendance aussi à s'accompagner de la liberté économique, laquelle facilite l'entrepreneuriat et l'innovation, ce qui est bon pour le progrès technique. Et on peut en plus généralement... présumer de bonnes politiques publiques du fait de plusieurs facteurs: la responsabilité des dirigeants devant le peuple, des contraintes posées au pouvoir personnel du dirigeant et la délégation à des administrations techniques indépendantes comme la Banque Centrale, et la liberté d'expression qui permet la remontée des problèmes depuis le terrain. Passons maintenant aux moins, notamment pour l'investissement. En démocratie, le clientélisme électoral peut mener à favoriser la consommation à court terme plutôt que l'investissement pour le long terme. Et les démocraties présentent en plus une certaine instabilité intrinsèque. L'alternance, les cycles électoraux et les phases de blocage quand il n'y a pas de majorité ne facilitent pas la stabilité et la prévisibilité des politiques publiques, ce qui est néfaste pour l'investissement. Il y a donc des arguments pour et contre la démocratie. Et il n'est pas évident comme ça de dire si l'effet net est positif ou négatif. Alors, que disent les données empiriques ? Eh bien, les résultats sont sans appel. Quand on compare les résultats économiques des démocraties et ceux de régimes autocratiques, on observe un avantage très net en faveur des démocraties. De très nombreuses études parues ces 15 dernières années concluent en ce sens. Les démocraties ont une meilleure croissance moyenne que les régimes autocratiques. Et il est très rare que, sur une période de plusieurs années, la croissance moyenne du groupe des autocraties dépasse celle du groupe des démocraties. Ce genre de résultat, en coupe instantanée, est néanmoins insuffisant pour dire si la démocratie cause la croissance. Pour dire s'il y a un effet causal qui va de la démocratie vers la croissance, il faut regarder ce qu'il se passe après un choc de démocratisation. Les études d'impact montrent que lorsqu'un pays se démocratise, il en tire généralement des bénéfices importants, mais graduels. Des travaux menés par les prix Nobel Darren Acemoglou et James Robinson ont montré que le gain de PIB suite à une démocratisation augmentait année après année pour atteindre 20% après 25 ans.
- Speaker #8
Le prix Nobel, bravo !
- Speaker #0
D'autres travaux qui regardent sur des périodes plus longues ont obtenu un effet moyen encore plus important, de l'ordre de 40% de PIB en plus sur 50 ans. Inversement, les épisodes de régression ou d'effondrement démocratique sont associés à une baisse de la croissance significative. qui conduit à un appauvrissement collectif à long terme. Une étude a ainsi évalué un coût cumulé de 45% de PIB sur 40 ans pour les pays qui quittent la démocratie. Les différents types d'études convergent donc pour dire que tout compte fait, la démocratie est en moyenne bonne pour l'activité économique. Et la très grande réussite économique de la Chine doit donc être vue davantage comme une exception que comme la règle.
- Speaker #9
Vous ne connaissez pas bien la Chine, monsieur Bonisseur de Labatte ?
- Speaker #0
Si la démocratie influence clairement l'économie, l'économie influence elle aussi la démocratie. A long terme, le développement économique favorise la démocratisation via l'amélioration du niveau d'éducation de la population. Les chercheurs ont remarqué que plus les gens sont éduqués et plus ils sont en demande d'un régime démocratique. A court terme, en revanche, de mauvais résultats économiques peuvent mettre en danger la démocratie. Le cas le plus emblématique est l'effondrement économique sous la République de Weimar dans l'Allemagne des années 1920. qui a ouvert démocratiquement la voie au nazisme. Mais l'effet mortifère des crises économiques vaut aussi pour les régimes autoritaires. Les transitions démocratiques font souvent suite à une crise économique. Ce fut le cas dans les années 1970 dans les pays d'Europe du Sud, au Portugal, en Espagne ou en Grèce, et une décennie plus tard dans les pays d'Amérique latine. En fait, les crises économiques sont des fenêtres temporelles qui augmentent fortement la probabilité d'un changement de régime politique.
- Speaker #9
Je ne sais pas si tu es au courant, mais dehors, c'est la crise.
Tu le sais bien que c'est la crise économique ?
- Speaker #0
Si vous pensez tout ça, alors il y a un risque sérieux de changement de régime. Mais revenons à la relation causale qui va de la démocratie vers la croissance. D'où viennent précisément les effets bénéfiques de la démocratie pour la croissance ? Les études empiriques qui isolent les différents facteurs nous aident à mieux comprendre les mécanismes de ce succès économique des démocraties. Ce qui ressort, c'est qu'il y a effectivement... davantage d'investissement dans l'éducation et la santé au sein des démocraties. Le progrès technique est aussi plus rapide, ce qui est à rattacher à une meilleure circulation des idées, une plus grande liberté économique et aussi à une plus grande ouverture aux investissements étrangers, aux travailleurs étrangers et aux commerces extérieurs. Au passage, des travaux dirigés par Philippe Aghion ont d'ailleurs pu montrer que la démocratie et l'ouverture qui va avec avaient des effets beaucoup plus favorables sur les secteurs très technologiques que sur les secteurs loin de la frontière technologique. Il y a surtout un effet indirect via des institutions de meilleure qualité qui vont permettre de meilleures politiques publiques favorisant par là un investissement privé plus important et aussi mieux orienté. Et parmi les caractéristiques institutionnelles positives rattachées aux démocraties, il y a notamment la meilleure protection des droits de propriété et une moindre corruption au sein des administrations.
- Speaker #12
Mais aujourd'hui nous sommes une démocratie véritable et la corruption n'existe plus.
- Speaker #0
Cela implique aussi des contraintes législatives et judiciaires sur l'exécutif et également une plus grande autonomie pour des administrations techniques. Par exemple, les banques centrales sont plus indépendantes du pouvoir politique dans les démocraties, ce qui facilite leur mission de contrôle de l'inflation. Et l'inflation est en général mieux encadrée dans les démocraties, ce qui se reflète sur les taux d'intérêt pesant sur la dette publique. Sur les marchés obligataires, il y a ce qu'on appelle un avantage démocratique. Les démocraties empruntent plus et moins cher. que les régimes autocratiques. Elles ont aussi plus de facilité à emprunter lorsqu'il y a des crises de liquidité. Pour un Français, ça peut être assez difficile à entendre, mais les démocraties ont en général une crédibilité supérieure dans la gestion de leurs dettes, ce qui diminue la prime de risque pesant sur leurs obligations. Les taux d'intérêt plus faibles sur la dette souveraine se répercutent ensuite sur la dette des émetteurs privés des pays démocratiques, ce qui a tendance à favoriser l'investissement des entreprises. Il y a enfin deux canaux plus inattendus qui font que la démocratie est bénéfique pour la croissance. D'abord un canal culturel. Il y a comme un état d'esprit démocratique qui implique une moindre tolérance à la corruption dans la population.
La corruption me dégoûte.
Et également une plus grande confiance dans les autres et dans les institutions.
D'ailleurs, je suis partisan de faire confiance aux spécifiques.
L'un et l'autre sont bons pour l'investissement. Enfin, la démocratie alimente la paix. Les démocraties sont statistiquement moins souvent en guerre et ont des dépenses militaires également plus faibles, libérant de l'espace budgétaire pour d'autres dépenses potentiellement plus bénéfiques à long terme.
Pour résumer, si la démocratie a indéniablement des faiblesses qui empêchent un fonctionnement optimisé de l'économie, l'alternative autocratique est encore pire, en tout cas lorsque l'on regarde les performances moyennes.
Les personnes qui n'ont vécu que sous démocratie éprouvent souvent des difficultés à imaginer la vie sous un régime autocratique et se plaignent de problèmes qui existent aussi et sont même pires dans les autocraties. Par exemple, si l'on regrette que la démocratie soit trop souvent capturée par des politiques clientélistes. visant à satisfaire la base électorale du parti au pouvoir. Dans les régimes autocratiques, les leaders doivent également flatter leur base de soutien pour rester au pouvoir. Et plus encore que dans les démocraties, cette base est très étroite, si bien que les cadeaux du pouvoir sont accaparés par une toute petite minorité au détriment du reste de la population.
- Speaker #13
J'aime mieux passer mon temps à séduire mes électeurs plutôt que les éléphants du parti.
- Speaker #0
Il est intéressant de noter que les effets économiques positifs de la démocratie se matérialisent surtout à long terme. Il faut donc être patient pour en récolter tous les fruits. Il n'est pas rare que les dix premières années d'une nouvelle démocratie ne soient pas bonnes du tout économiquement. Pour satisfaire les attentes très élevées des électeurs, les politiciens peuvent promettre et mettre en place des mesures très démagogiques, créant une surchauffe qui finit par peser sur l'économie.
- Speaker #14
Vous êtes gentil, jeune homme, mais j'ai gagné trois fois ma mairie et je pense connaître mes électeurs mieux que personne.
- Speaker #0
Cette période peut aussi faire l'objet de coups d'État. Elle est donc qualifiée parfois de "jeunesse tumultueuse", car elle est vue comme une période charnière, un peu comme l'adolescence, qui peut entraîner un retour en arrière démocratique ou la mise en place d'un régime hybride.
- Speaker #4
Mais quand même, quel boulot la démocratie avec tous ces putschs !
- Speaker #0
Ce n'est qu'une fois cette période chaotique passée, quand la démocratie s'est installée à la fois institutionnellement et culturellement, qu'elle apporte tous ses fruits économiques. Certains chercheurs considèrent d'ailleurs qu'au-delà des institutions démocratiques, il faut aussi un "capital démocratique" observable dans les mœurs pour récolter l'intégralité des bénéfices économiques associés à la démocratie. Ce capital démocratique se construit dans le temps. C'est un stock d'expérience qui augmente à mesure que le pays vit sous démocratie et diminue quand le pays est sous un régime autocratique. Ce capital est aussi augmenté par les expériences démocratiques des pays étrangers, notamment des pays voisins. Plus le capital démocratique d'un pays est élevé, et plus le risque de retomber en autocratie est diminué. Et cette stabilité politique va rejaillir positivement dans les chiffres de la croissance.
Aussi intéressante soit-elle, l'observation d'une différence de croissance moyenne entre démocratie et autocratie à long terme, surtout pour les démocraties bien installées, n'est peut-être pas la chose la plus importante qui a été observée dans les études empiriques. Le résultat le plus intéressant est selon moi que la variabilité de la croissance est également plus faible dans le groupe des démocraties.
Il y a d'abord une volatilité plus faible de la croissance dans le temps. Dans les démocraties, la croissance fait moins les montagnes russes, avec des envolées et des replis marqués. Les cycles économiques y sont réduits, et les chocs économiques y sont mieux absorbés, grâce à des politiques publiques plus techniques et moins idéologiques, et par l'existence de mécanismes institutionnels comme les stabilisateurs automatiques. Toutes ces dépenses publiques qui augmentent mécaniquement durant un ralentissement conjoncturel, par exemple les allocations chômage. Et la croissance dans les démocraties est beaucoup moins sensible à la figure du leader, du fait des contre-pouvoirs, si bien que les changements de dirigeants ne s'accompagnent pas, en général, de changements radicaux du taux de croissance. Il y a ensuite une plus faible hétérogénéité des performances économiques au sein du groupe des démocraties, du fait d'une adhésion commune à certains grands principes économiques. au recours à une articulation institutionnelle assez semblable et à des contre-pouvoirs qui tendent à éviter la possibilité de politiques économiques catastrophiques. Les démocraties convergent donc vers une zone de performance moyenne, ni extrêmement mauvaise, ni extraordinairement bonne. Dans les autocraties, les performances sont à l'inverse très variables d'un pays à l'autre et dépendent fortement de la compétence et de l'intégrité du dirigeant.
- Speaker #9
Tu comprends ça, monsieur le dictateur ?
- Speaker #0
Les régimes autocratiques sont donc un peu comme des tickets de loterie. Au tirage, on peut tomber aussi bien sur Lee Kuan Yew, le modernisateur de Singapour, que sur Mobutu, le dictateur du Zaïre qui avait accumulé à la fin de son règne une richesse personnelle équivalant à 10% du PIB de son pays.
A l'inverse, les démocraties ont été pensées autour de la séparation des pouvoirs, pour ne pas être aussi dépendantes des caractéristiques d'un seul homme ou d'une seule femme.
Mais en fait, est-ce le régime politique qui est important pour la croissance ou seulement une saine gestion de l'économie ? Les études ne trouvent généralement pas un effet direct de la démocratie, mais seulement un effet indirect via la qualité de la gouvernance et la qualité des institutions. À qualité institutionnelle égale, il n'y a pas ou peu de différence de performance entre démocratie et régime autocratique.
L'avantage démocratique n'est donc pas du tout automatique. Une démocratie avec des dirigeants à la tête des différents pouvoirs qui seraient incompétents ne profiterait pas de cet avantage. Or, la démocratie n'implique pas nécessairement la compétence et n'exclut pas le populisme. Et inversement, une autocratie bien gérée peut tout à fait avoir de superbes performances économiques. La Chine et Singapour en sont de parfaits exemples. Tout dépend in fine de la façon avec laquelle les dirigeants gèrent les problèmes économiques de leur pays.
- Speaker #8
Et ces problèmes, ce sont les mêmes en démocratie et en dictature.
- Speaker #0
Seulement, l'héritage institutionnel et culturel démocratique augmente la probabilité que les dirigeants démocratiques prendront de bonnes décisions. Ou au moins des décisions qui ne seront pas catastrophiques. Il est à noter d'ailleurs que jusqu'à la Première Guerre Mondiale, les démocraties ne disposaient pas d'un avantage économique sur les régimes autocratiques. La croissance y était plus volatile, et la prime de risque sur les marchés obligataires plus importante du fait d'une ouverture plus grande aux commerces et aux flux financiers mondiaux mêlée à l'absence de politiques budgétaires et monétaires adéquates. Ce n'est qu'après la Grande Dépression des années 1930 que la science économique a fait un bond considérable et irrigué largement les politiques économiques des démocraties, leur donnant un avantage.
- Speaker #9
Tu veux conclure cette affaire, oui ou non ?
- Speaker #0
Ok, je conclus. Cet épisode, en focalisant sur la démocratie, nous donne un avant-goût de comment les institutions, politiques, économiques ou judiciaires, participent à notre capital collectif. En matière économique, il y a clairement un dividende démocratique. Les institutions démocratiques, mais aussi l'expérience et la culture démocratique, font partie de notre capital institutionnel. Elles sont le fruit d'une longue histoire collective, débutée à l'époque des Lumières, pour ne pas dire à l'Antiquité. Si la démocratie souffre de beaucoup de limites, et n'est clairement pas l'assurance du succès économique, elle permet néanmoins une gestion relativement correcte des affaires économiques qui est à opposer au ticket de loterie que constituent les régimes autocratiques. C'est à garder en mémoire si un jour on doit faire le choix entre abandonner la démocratie ou seulement la réformer en profondeur. On ne détruit pas un capital commun construit au fil des siècles comme ça, sur un coup de tête.
Les sept capitaux, ce serait pécher de ne pas s'y intéresser.