Speaker #0Nous sommes à Paris en mi-septembre 1791, 1791 si vous voulez. C'est deux ans après la Bastille, deux ans après cette fameuse prise de la Bastille, et on retrouve Olympe de Gouges. Elle est en train de fendre la foule des Halles. Elle a un châle serré sur un paquet de feuilles et elle avance très très vite. Les murs soignent d'humidité et de mots révolutionnaires parce qu'on a commencé de coller Des revendications sur les murs de la capitale. Et aujourd'hui, Olympe, elle va aller y coller les siens de mots. Salut les filles d'Olympe, bienvenue dans votre podcast intime et politique. Les filles d'Olympe, c'est un espace pour les femmes qui pensent trop, ou plutôt pour celles qui pensent autrement. C'est aussi une filiation symbolique avec Olympe de Gouges, celle qui a payé de sa vie le fait de rester debout et de parler à voix haute. Cette saison, je vous propose un fil rouge en trois mots. Arborécente, robuste et dangereuse. Une pensée multiple, une puissance qui dure, une parole qui dérange et qui déplace les lignes. Ici, on parle de nos histoires, on parle de création et de transmission, de ce qui freine et de ce qui nous libère. Je suis Florence Hugui, facilitatrice des impossibles, et je vous accompagne à regarder autrement ce que vous appelez blocage, doute ou limite. Et si tout cela, au fond, n'était que des histoires héritées, et des récits à transformer. Chère fille d'Olympe, alors ensemble, allumez le feu ! Tout a explosé en 1789. Il y a eu les états généraux, le serment du jeu de paume, la nuit des privilèges, je ne vais pas vous raconter toute la révolution française. Et puis il y a eu cette publication de ce texte si important qui s'appelle la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen. Déclaration des droits de l'homme qui, bien entendu, ne compte que pour les hommes. Les femmes en sont... totalement exclue. Alors on a bien essayé de corriger un peu le tir et en 1790-1790, il y a une fête de la fédération qui a été organisée et qui était censée unir un peu les différents fronts. Et c'est à ce moment-là que le roi a cru bon de s'enfuir. Mais évidemment, il a été arrêté, c'était à Varennes et on est en juin 1791-1791, au moment où il est arrêté. Et ça, ça va fissurer tous les espoirs. Olympe, à cette époque, elle est de plus en plus révoltée. Elle a croisé plein de sœurs d'armes. Elle a croisé Terwaine de Méricourt, même si ce n'est pas complètement attesté. Elle a croisé aussi Pauline Léon, qui fait des pétitions pour armer les citoyennes. Elle a croisé plein de femmes engagées autour d'elle, qui sont tout aussi révoltées qu'elle. Mais Olympe, elle fait un petit peu cavalière seule, on peut le dire comme ça. Elle va écrire un texte qui restera important, même s'il sera oublié pendant des siècles. C'est... sa déclaration des droits de la femme et de la citoyenne pour faire écho, pour faire pendant, pour faire opposition à la déclaration des droits de l'homme. C'est elle qui finance l'impression de ce texte au palais royal. Elle a des complices. Elle ne fait pas ça complètement toute seule. Les femmes de la société fraternelle des deux sexes, qui est une société qui visait justement à faire que tout le monde puisse vivre ensemble, l'aident à distribuer des brochures. Olympe, c'est la première colleuse d'affiches de l'histoire. C'est la première colleuse d'affiches féministes de l'histoire. Aujourd'hui, on sait que c'est redevenu très à la mode et qu'il y a plein de collectifs féministes qui collent des affiches un peu partout, qui collent leurs mots, qui collent leurs revendications sur les murs pour qu'on les voit bien imprimées en grand. Mais à l'époque d'Olympe, c'est elle qui a inventé ça. Avec ses alliés, elle va coller des slogans sur les murs de Paris, elle va grimper sur des escabeaux, et puis elle va appeler les femmes à la rejoindre. Et c'est là que... il va y avoir cette déclaration tellement importante, son fameux « Femme, réveille-toi » . C'est le postambule de sa déclaration des droits de la femme et de la citoyenne. Et ça dit ça dans les premières lignes. « Femme, réveille-toi. Le toxin de la raison se fait entendre dans tout l'univers. Reconnais tes droits. » « Reconnais tes droits. » Et elle y tient, Olympe. Elle y tient, mais elle voit bien que c'est pas tout à fait facile de faire passer ce message. C'est pour ça qu'elle ajoute « Ô femme, femme, quand cesserez-vous d'être aveugle ? Quels sont les avantages que vous avez recueillis dans la Révolution ? Un mépris plus marqué ? Un dédain plus signalé ? Dans les siècles de corruption, vous n'avez régné que sur la faiblesse des hommes. Votre empire est détruit. Mais que vous reste-t-il donc ? La conviction des injustices de l'homme. » Il existe beaucoup de livres, de petits livres, qui reprennent la déclaration des droits de l'art. Femme et de la citoyenne, et je ne peux que vous encourager à aller lire ce texte. Extrêmement intéressant, puisque dans 17 articles différents défilent les questions d'égalité civile, la paternité reconnue, les questions d'éducation. Une tribune, pour celle qui monte à l'échafaud, vous connaissez sa citation célèbre, l'article 10 de sa déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, qui le dit. La femme a le droit de monter sur l'échafaud, elle doit donc avoir également le droit de monter à la tribune. C'est une phrase qu'on... qu'on cite beaucoup quand on parle de l'âme de gouge. C'est quelque chose qui est resté très célèbre d'elle, même si elle a écrit, vous le savez, beaucoup plus de textes. Elle n'avait pas une plume extraordinaire, Olympe. Il y a quand même pas mal de gens qui disent qu'elle avait une écriture assez restreinte, on peut le dire comme ça, en tout cas pas une écriture littéraire. Elle n'avait pas fait d'études suffisamment pour pouvoir écrire de manière complexe ou de manière aussi empoulée que certains hommes qui avaient fait des études. Mais elle écrivait pragmatique. Et elle écrivait ce qu'il y avait à dire. Et un jour, elle a aussi écrit à Marie-Antoinette. Et ça, c'est pas dénué d'intérêt de son souvenir. Cette lettre à Marie-Antoinette, elle va lui causer beaucoup de tracas. Parce qu'elle a envie de lui écrire en tant que femme qui parle à une autre femme. Le problème, c'est que ça lui sera reproché. Parce que c'est un petit peu comme si elle avait voulu pactiser avec la royauté. Alors qu'on est loin de cet objectif-là. Madame, peu fait au langage que l'on tient au roi. je n'emploierai point l'adulation des courtisans pour vous faire hommage de cette singulière production mon but madame est de vous parler franchement je n'ai pas attendu pour m'exprimer ainsi l'époque de la liberté je me suis montrée avec la même énergie dans un temps où l'aveuglement des despotes punissait une si noble audace lorsque tout l'empire vous accusait et vous rendait responsable de ces calamités moi seule dans un temps de troubles et d'orages J'ai eu la force de prendre votre défense. Je n'ai jamais pu me persuader qu'une princesse, élevée au sein des grandeurs, eut tous les vices de la bassesse. Le texte n'est pas très très long, mais je vous en ai lu un petit extrait que vous allez pouvoir retrouver là aussi dans tous les livres qui ont édité cette fameuse déclaration des droits de la femme et de la citoyenne. Je vous l'ai cité assez souvent, j'espère que vous vous en souviendrez. Mais une fois ce texte envoyé, à Marie-Antoinette, dont on ne sait pas du tout si elle l'a lue ou pas, puisque tout ça a coïncidé avec l'arrestation de Marie-Antoinette et son emprisonnement à la conciergerie, Olympe, elle a continué de se battre. Elle a continué, mais elle a été très vite accusée. D'abord, les royalistes ont estimé qu'elle était radicale, que ce n'était pas le moment de faire ce qu'elle faisait. Elle est menacée dans cette société patriarcale, Olympe, parce qu'elle ne se tait toujours pas. Et on lui a dit qu'il fallait qu'elle se taise, que c'était dangereux, que c'était un peu délicat. quand même, de prendre la parole comme elle le faisait, mais elle, elle s'en fout, franchement, très clairement, elle s'en fout complètement. Alors elle est considérée comme un peu trop radicale par les royalistes, et puis les révolutionnaires modérés, eux, ils s'en foutent un peu, c'est qu'une femme, après tout, c'est pas très important, et ils estiment qu'il y a des combats plus importants à mener dans ce moment-là de l'histoire. Elle est menaçante, Olympe, et dans cette société, c'est très compliqué d'être une femme et de vouloir être menaçante. Parce que cette société-là, même qu'elle est révolutionnaire et même qu'elle veut renverser la royauté, qu'elle veut renverser l'ordre établi, elle veut quand même que la femme reste à sa juste place et sa juste place à cette époque-là. Et encore pendant un certain temps, c'est la maternité, c'est le silence et c'est l'obéissance. Mais Olympe, elle ne veut rien de tout ça, vous l'avez bien compris. Et surtout, elle nomme un truc qui s'appelle l'hypocrisie, même l'hypocrisie révolutionnaire qui a été dénoncée par... plein d'autres femmes depuis et bien avant elle, pour montrer comment les révolutions étaient des espaces où on essayait de renverser l'ensemble de la société, mais sans toucher à la place de ces fameuses femmes qui restent dans des rôles extrêmement traditionnels. Il y a un très joli petit bouquin qui est écrit par une Française qui s'est beaucoup, beaucoup investie dans la Deuxième Guerre mondiale et qui raconte comment elle a été cantonnée à des tâches de ménage, à des tâches subalternes. à des tâches de logistique, puisque les révolutionnaires mangent, les révolutionnaires pétolient, les révolutionnaires doivent avoir des draps propres et des chaussettes propres également. À toutes les époques, on retrouve ce genre de choses-là, à toutes les époques, on retrouve ce genre de biais. Le livre dont je vous parle, c'est un livre de Rosemonde Pujol. Rosemonde Pujol, elle a écrit un livre magnifique qui s'appelle « Un petit bout de bonheur » , où elle parle de son clitoris et elle parle du manque de considération. pour son clitoris qu'ont tous ces révolutionnaires qui pourtant avaient l'air tellement engagés pour changer la planète. Très intéressant, je vous le promets. Alors, quel écho contemporain on peut voir à ce que Olympe est en train de faire durant ces années-là ? Donc on est dans une période de révolution, c'est quand même extrêmement tendu, ce n'est pas simple du tout, elle doit se battre et elle se bat. Elle se bat, elle prend des risques. Et elle publie, elle continue de publier, elle continue de dire ce qu'elle pense, elle continue de ne jamais se taire. Et l'écho contemporain, assez évident, c'est les questions de parole, les questions de parole risquées aussi parfois. Aujourd'hui, quand on nomme le sexisme, et quand on nomme ce qu'on appelle le mansplaining, qu'on peut aussi appeler le m'explication en français si vous le comprenez mieux, quand on nomme la charge mentale ou les biais, tous les biais de genre qui inondent notre société, on provoque en fait les mêmes crispations. On parle d'exagération, d'émotivité, de ras-le-bol, « Oh mais bon, c'est pas si grave » , etc. Comme Olympe qui collait ses affiches, prendre la parole aujourd'hui reste une affaire qui peut ne pas être simple du tout. On doit négocier avec le rejet, avec la perte d'approbation, puis surtout avec la perte de considération, souvent, et de remise en question de sa propre crédibilité. Évidemment que tout ça est lié au patriarcat qui existe encore dans notre société. Mais quand même, c'est important de se souvenir qu'Olympe, elle a su devenir cette femme dangereuse parce qu'elle a été lucide, qu'elle a été visible et qu'elle a décidé de rester vivante. Olympe, elle finance ses affiches et elle assume la colère. Nous, on choisit la cohérence par rapport à l'approbation. Et surtout, on continue d'affirmer nos vérités. Parfois, on n'en a pas le courage et c'est important aussi que l'injonction à faire absolument devenir dangereuse parce qu'il n'y a que ça comme voie possible, ce n'est pas l'idée. L'idée, c'est juste d'être soi. Mais d'avoir la possibilité de pouvoir s'affirmer, si on le souhaite, de pouvoir trouver la juste place qui est la nôtre ou de changer la maison quand c'est nécessaire, de pouvoir évoluer le plus librement possible par rapport à tous les freins qu'on peut poser sur nos propres chemins, tout ça, ça fait partie peut-être des héritages que Olympe de Gouges nous a laissé. Il faut quand même se souvenir qu'Olympe a dû se battre contre eux très très fort. Parce que je vous rappelle quand même que Robespierre, en 1793-1793, il dit ceci, il dit « Les femmes ne sont pas capables de l'exercice des mêmes fonctions politiques que les hommes. » Condorcet, lui, il défend plutôt le vote féminin, mais il va perdre face à cette idée que les femmes ne sont pas faites pour la chose publique. Alors bien sûr que Merci. Olympe, elle se reprend des retournées au foyer, madame, mademoiselle qui remplace la fameuse citoyenne qui était quand même de mise à cette époque-là, etc. En 1789, il faut quand même se souvenir que les femmes ont marché sur Versailles, mais elles ont été bannies par la garde nationale parce que leur rôle n'était pas de marcher dans la rue et d'aller revendiquer d'avoir du pain, mais c'était de rester à la maison bien sagement pour s'occuper de leurs enfants. Depuis, nous avons fait du chemin. On a vu que le divorce avait été conquis à cette époque-là en France. On sait qu'en Suisse, les choses ont pris plus de temps et qu'il a fallu attendre 1988 pour avoir droit à un nouveau droit matrimonial qui autorisait les femmes à signer un bail sans demander l'accord de leur mari ou de leur père, signer un contrat de travail dans les mêmes conditions et ouvrir un compte en banque, puisque avant, cela ne leur était pas du tout autorisé en étant seules à le proposer. Et je vous le rappelle, nous étions en Suisse. en 1988, au moment où ce changement de situation, ce changement majeur a eu lieu pour les femmes. Avant, elles étaient considérées à peu près comme des enfants. Alors bien sûr, nous n'avons pas l'histoire de la France, nous n'avons pas vécu la Révolution, mais c'est important de se souvenir de ce genre de date parce qu'elle marque un tournant dans notre histoire et elle marque aussi des explications qui font peut-être comprendre pourquoi les droits de la femme, les droits acquis par les femmes en Suisse ont pris tellement de temps. temps, pourquoi il a fallu attendre 1990 pour que l'ensemble des Suissesses puissent obtenir le droit de vote qu'elles avaient obtenu en grande partie en 1971, c'est déjà très tard, pourquoi il va falloir attendre 2002 pour qu'elles aient accès à un congé maternité digne de ce nom, et pourquoi il va falloir en plus atteindre 2004 pour que la violence conjugale devienne un délit poursuivi d'office. Tout ça, ce sont des dates clés de l'histoire des femmes en Suisse. C'est important de s'en souvenir, c'était hier. Et même si nous sommes assez loin de l'âme de gouge, puisqu'ici elle est assez peu connue et qu'elle a surtout fait son chemin en France, on va voir en fait qu'elle a surtout été totalement niée, totalement oubliée durant de nombreuses années à partir de son décès. Mais tout ça, on le reverra dans l'épisode 5 de notre série qui conclura ce parcours de la vie de l'âme de gouge pour essayer de comprendre comment, de quelle manière nous sommes impactés par ses combats, par ses volontés, par ses colères aussi et ses révoltes. Comment cela nous a permis, à nous aussi, de pouvoir bénéficier d'un peu plus de liberté et de pouvoir nous construire, nous faire évoluer, nous ouvrir des portes que nous n'aurions peut-être pas pu ouvrir si des femmes comme elles n'avaient pas existé. Je vous le rappelle, nous ne naissons pas libres, mais nous pouvons le devenir à coup de mots, à coup d'actes et à coup d'audace. et aujourd'hui nous avons encore une fois réveillé la voix de quelques-unes de ces femmes qui ont permis, qui permettent chaque jour de faire que nous ayons. la possibilité de développer encore une fois toutes nos libertés. Même si nous le savons, tout ça n'est pas gagné. Le backlash en cours nous montre qu'il est important de rester éveillé. Merci de m'avoir écouté jusqu'au bout. Et puis je vous dis à très bientôt pour le dernier épisode de cette série.