Speaker #0Neuroscribe. Garder une trace de sa pensée, c'est désormais possible grâce à la dernière innovation technologique, Neuroscribe. Gaëlle a perçu pour la première fois la publicité de son invention sur l'abribus et elle ne pouvait s'empêcher d'éprouver une certaine gêne. Docteur en neurosciences, elle avait passé sa vie à étudier le fonctionnement du cerveau humain et elle avait mis des années à développer un prototype d'un appareil capable de transformer toutes les pensées du cerveau en texte. L'entreprise qui l'employait avait beaucoup misé sur elle, lui mettant donc la pression pour qu'il puisse commercialiser une première version au grand public rapidement. Sur le coup, cela l'avait soulagé de proposer enfin un vrai produit qui fonctionne, mais maintenant que celui-ci était sorti de son laboratoire, elle était inquiète des effets sur la vie des utilisateurs. Elle-même l'avait utilisé quelques mois, puis avait fini par arrêter, car lire ses pensées l'ennuyait profondément. Elle espérait néanmoins de tout son être que son invention apporterait à des gens des bienfaits. Cela faisait une semaine que le produit était sorti lorsqu'elle débarqua dans un bureau où régnait une surprenante agitation. Le bureau marketing était en ébullition et courait dans tous les sens. « Qu'est-ce qui se passe ? » demanda-t-elle au premier gars en costume qui lui passa devant. Un écrivain hyper célèbre portait le modèle casquette noire Neuroscribe au salon du livre. Et ça fait un petit buzz sur les réseaux sociaux. Hashtag écrivain augmenté. Gaëlle était abasourdie. Cela allait faire un coup de pub monumental. Avant que les marketeux ne la remarquent, elle alla se terrer dans son bureau. En ouvrant ses mails, elle découvrit que l'écrivain en question était Fabien Lebrun. Elle avait déjà lu quelques romans de lui et avait bien aimé. En revanche, elle se souvenait avoir écouté une interview de lui en podcast qui lui avait laissé une mauvaise impression. En trois clics, elle retomba dessus et connecta ses écouteurs pour l'écouter. Fabien Lebrun, bonjour. Alors, vous êtes ce qu'on appelle dans le jargon une machine à best-seller. Vous écrivez des romans en tranche de vie qui se traduisent souvent par des histoires d'amour. Très productif, vous publiez un livre par an qui est toujours attendu et très bien accueilli par les lecteurs. Ce qui est incroyable avec vous, c'est que vous avez également un succès d'estime auprès de vos pairs, en plus d'être populaire auprès du public. Et il y a de quoi, que ce soit un journaliste, un fan ou même... un libraire. Tous les gens que j'ai croisés pour préparer cette interview m'ont dit « En vrai, il est hyper sympa. » Alors, côté professionnel, vous assurez, mais côté personnel, il n'y avait rien à dire non plus. Littéralement rien. Je n'ai rien trouvé. Pas une seule information. Pas d'amis, pas de compagne ou de compagnon, pas de famille non plus, car vous êtes enfant unique avec des parents qui malheureusement nous ont quittés. Alors, Monsieur Lebrun, ma première question pour vous est donc, suis-je un mauvais journaliste ou êtes-vous vraiment seul au quotidien ? Merci pour cette introduction, je vous rassure, vous faites très bien votre métier. J'ai effectivement choisi de me couper du monde afin de me consacrer à mon art et rien de plus. Mais alors, où puisez-vous toute la matière pour produire vos histoires ? Je comprends que vous et vos auditeurs se posent la question. Mon inspiration ne vient pas de mon vécu. Mon secret, c'est que je n'ai certes pas d'amis, mais des millions de followers sur les réseaux sociaux. Il me suffit donc de poster un message pour me voir ouvrir les portes de musées, d'hôpitaux, d'écoles, et de pouvoir rencontrer et échanger avec des personnes plus intéressantes les unes que les autres. Mon imagination fait ensuite son travail. et naissent ainsi des personnages et des intrigues qui provoquent des émotions à des millions de lecteurs à travers le monde. Ce doit être fantastique de pouvoir passer de chirurgien à boulanger en quelques lignes, mais et vous dans tout ça ? Vous n'avez pas envie de vivre votre propre histoire ? N'avez-vous pas un rêve ? Oh, c'est très intéressant votre question, et cela va peut-être être difficile à comprendre pour quelqu'un qui ne le vit pas, mais je vous assure que je ne pourrais pas mieux vivre ma vie que comme je le fais actuellement. J'ai la chance de rencontrer plein de gens intéressants et de vivre de ma passion. En plus, pour tout vous dire, je ne rêve pas. C'est-à-dire, j'imagine que, comme tout le monde, lorsque vous dormez, vous rêvez sûrement que vous volez ou que vous êtes poursuivi par un serial killer. Eh bien, pour ma part, cela n'arrive pas. Enfin. En tout cas, je ne m'en souviens Un médecin m'avait théorisé que j'étais tellement dans ma tête toute la journée que j'avais un genre de blackout lorsque je dormais. Gaëlle en avait assez entendu. Elle se souvenait maintenant pourquoi il lui avait laissé une mauvaise impression. Comment une personne normalement constituée pouvait se passer des autres ? Pour elle, l'écrivain se servait des gens pour en faire des produits littéraires avant de les jeter et de passer au suivant. Cela la révulsait. Mais peu importe ce qu'elle... pensait de lui, après tout, du moment qu'il utilisait Neuroscribe. Cela ne pouvait pas mieux tomber. Depuis le début de la semaine, elle s'interrogeait sur le genre de personne qui pourrait utiliser son invention, et qui de mieux qu'un écrivain. Car après tout, c'était déjà son boulot de mettre par écrit ses pensées. L'utilisait-il pour ses brainstormings ? Pour écrire directement ? Ou pour sonder ou décortiquer son esprit ? Elle donnerait beaucoup pour le savoir. « Mais… ce ne serait pas bien. Pas éthique, même, » dit-elle à haute voix. Et en même temps, personne ne le saurait. Gaëlle succomba et se connecta alors à l'interface administrateur des serveurs cloud de Neuroscribe où était enregistrée une sauvegarde de toutes les données utilisateurs. Elle trouva facilement le compte de Fabien Lebrun et accéda à deux fichiers. Le plus ancien, datait d'il y a deux jours, soit le jour de la livraison du produit chez l'écrivain. Elle l'imaginait. Le colis posé sur sa table de salon, lui, attablait à celle-ci. Et, étrangement, il était nerveux. Comme s'il s'apprêtait à se dévoiler complètement nu devant quelqu'un pour la première fois. Puis, il passa à l'acte et mit la casquette sur sa tête. Et à peine l'avait-il posé que des mots s'affichèrent sur son logiciel de traitement de... de texte et deux jours plus tard sur l'écran de Gaël. Je me demande combien de temps... Ah ! Mais ça marche ! Je vois écrit ce que je viens de penser. Il y a d'ailleurs écrit Oh ! Mais ça marche ! Ah ! Il semblerait qu'il y ait un petit temps de latence de deux secondes, mais en l'état, ça semble fonctionner. Ok ! Alors, essayons de penser à l'histoire en cours. Bon. Je l'en étais où déjà ? Ah mais purée, c'est trop... Trop bien ce truc. Je ne pensais pas que ça marcherait. C'est quand même dingue la technologie. En vrai, comment j'ai faim là. Ah, mais l'histoire en cours d'abord. Oh non, il avait même écrit j'ai faim. C'est embêtant car ce n'est pas vraiment quelque chose que j'aurais écrit. Ah putain, ça m'énerve. Ah, je n'arrive pas à me concentrer. Gaël serra sa mâchoire. Il semblerait que le premier essai n'ait pas été très fructueux pour l'écrivain. Quelle idée de regarder son écran en même temps qu'il utilise Neuroscribe aussi ? Bon, c'est vrai que l'appareil doit être connecté à un traitement de texte sur un ordinateur ou un smartphone. Il semble donc assez naturel de regarder l'écran. Elle maudit le service marketing de ne pas lui avoir laissé le temps de faire des tests utilisateurs. C'est pourtant le genre de choses qu'elle aurait pu anticiper. Mais à peine avait-elle présenté son prototype, qu'ils avaient déjà lancé une production de masse et mis un prix dessus. Une question de time to market. soi-disant. Elle se rassura en se disant que ce premier test ne l'avait pas dégoûté complètement puisqu'il l'avait utilisé le lendemain. Elle cliqua donc sur le deuxième fichier et eut d'abord la surprise d'attendre quelques minutes que celui-ci s'affiche. Lorsqu'il s'ouvrit enfin, elle découvrit un document avec des centaines de pages. Apparemment, il avait commencé à l'utiliser dès son réveil en le synchronisant avec son smartphone et prévoyait de le garder toute la journée. Les premières pages que Gaël parcourut rapidement consistaient en une succession de réflexions stupides sur la forme des céréales qu'il mangeait le matin, d'une indécision énervante sur la tenue qu'il porterait pour le salon du livre, puis sur des bouts de chansons qu'il avait écoutées dans le train qui l'y emmenait. Élément notable, apparemment, même en pensée, on peut chanter en yaourt. Démarra ensuite sa première activité de la journée, une séance de dédicaces. Gaëlle allait passer cette partie qu'elle jugeait ennuyeuse, mais elle se stoppa en voyant ce que pensait réellement le parfait écrivain Fabien Lebrun lorsqu'il croisait ses fans. Oula, c'est quoi cette tête ? Elle sait lire celle-là ? Oh, tous les coups elle pue de la gueule. Bonjour. Ah putain, j'en étais sûr, elle pue de la gueule. Vous vous appelez comment ? Martine ? Pourquoi je demande ça à moi ? C'est écrit sur sa vieille tête. Oh là là, elle va s'arrêter... parler, je m'en contrefiche que mon livre ait changé ta vie. Au début, choqué par tant de violence gratuite, Elle ne put s'empêcher de réviser son jugement sur l'écrivain. Bien sûr qu'il devait détester ce genre d'exercice s'il ne côtoyait jamais personne. Elle ne saurait l'expliquer, mais ce genre de réaction le rendait plus humain que dans l'interview. Elle scrolla encore et parcourut la journée de Fabien Lebrun à travers ses pensées. Elle découvrit un homme mal à l'aise en société, qui était effrayé à la moindre interaction sociale, mais qui voulait... tout prix garder les apparences. Même pendant sa masterclass de l'après-midi, il pensait « qu'est-ce que je fous là ? Qui suis-je pour répondre à des questions sur comment vivre sa vie et qu'est-ce qui fait un bon écrivain ? » Mais finissait par penser et répondre « ce qui fait un bon écrivain, c'est la rigueur de l'écriture et la capacité de concentration » . Elle continua et passa assez rapidement de... « Oh, je suis crevé, cette journée ne finira donc jamais ! » « Ah, enfin, mon lit ! Pas le temps de me déshabiller, c'est l'heure du dodo. » Gaël pensait avoir terminé, mais étrangement, le document semblait se poursuivre par des pages blanches. « Se pourrait-il qu'il ait gardé sa casquette pendant qu'il dormait ? » murmura-t-elle. Les quelques pages blanches laissèrent alors place à un texte étrange. « Ouh, y a quelqu'un ? » Non, évidemment. Pourquoi est-ce qu'il y aurait quelqu'un ? En même temps, ça m'arrange bien. Sans personne, c'est plus confortable. À la mort de mes parents, je n'étais qu'un adolescent solitaire et, pour être moins seul, je me suis plongé dans l'écriture. Je pouvais alors créer un monde où ils étaient encore là et où j'avais des amis. Mais sans m'en rendre compte... J'étais en train de fermer à clé les portes d'une cage dorée. Le succès m'a conforté dans ce mode de vie. Et depuis, je me sers des gens pour écrire mes petits romans. Et une fois que j'ai ma matière, je les oublie et passe au suivant. Alors oui, j'ai réussi. Mais à quoi cela sert si je ne peux le partager avec personne ? C'est fou, hein ? Je suis si enfermé que je ne me pose même plus la question de si je suis... heureux ou non. Moi je le sais, que je ne le suis pas. Mais le moi conscient l'ignore. Et c'est cela qui est triste. Parfois, je me dis que le plus simple, ce serait d'en finir avec tout ça. Parce que finalement, qu'est-ce que j'ai encore à apporter à ce monde ? La réponse est simple. Rien. Et le texte s'arrêtait là. Gaël commença à paniquer. Il était 10h. S'il lisait ce que pense son soi profond, il pourrait l'écouter et tenter de faire une connerie. Elle ne pourrait plus jamais se regarder dans le miroir si son invention était responsable d'une tragédie comme cela. Alors, elle nota l'adresse de l'écrivain sur sa main, attrapa son manteau et courut à sa voiture. Fabien Lebrun n'habitait pas très loin. Elle arriverait peut-être à temps pour le sauver. Sa petite Volkswagen Polo n'avait que 80 chevaux, mais en grillant tous les feux rouges et en klaxonnant chaque fois qu'une autre voiture était sur sa route, elle finit par... arrivée devant chez l'écrivain en une vingtaine de minutes. Gaëlle se précipita jusqu'à la porte d'entrée de sa grande maison et tambourina comme une folle. Si elle n'avait pas de réponse dans les dix secondes, elle la défoncerait. Mais avant qu'elle n'en vienne à cela, la porte s'ouvrit et elle fut accueillie par Fabien Lebrun. « Vous allez bien, madame ? » Gaëlle fut soulagée instantanément. Elle n'aurait pas sa mort sur la conscience. Mais maintenant qu'elle était là, elle ne pouvait plus faire machine arrière. Elle lui demanda. Vous avez lu la transcription Neuroscribe de votre journée d'hier ? Euh... Oui, mais... Comment savez-vous que... Jusqu'au bout ? Même après les pages blanches ? Le coup pas tel ? Mais... Comment vous... Je suis vraiment désolé. Neuroscribe, c'est mon invention. Et je voulais voir comment les gens l'utilisaient. J'ai accédé à vos données et j'ai craint votre réaction. Luc, on fait ça Gaël. Fabien fit une grimace qui devait traduire la tempête d'émotions intérieures qui le traversait. Puis, il l'invita à entrer chez lui et expliqua. Comme tous les matins, je me réveille à 5h. Et la première chose que j'ai faite, c'est de lire la transcription d'hier. J'avoue que revivre sa journée de la veille en lisant ses propres pensées n'a pas été une partie de plaisir. À certains endroits, je me suis détesté. À d'autres, j'ai ri. Mais ce qui m'a le plus perturbé, c'est la fin. « Je suis vraiment navré pour cela. Nous avons sorti Neuroscribe à la va-vite et nous n'avons pas du tout anticipé les conséquences que cela aurait sur la vie des gens » , répondit Gaël sincèrement. Vous rigolez ? Mais votre invention est formidable. Vous vous rendez compte que grâce à Neuroscribe, j'ai pu accéder à mon subconscient. Il a pu me dire ce que je n'ai jamais osé m'avouer de toute ma vie. Et maintenant, j'ai une chance de pouvoir changer ma façon de voir les choses et de pouvoir peut-être vivre heureux. Je ne m'en serais peut-être jamais rendu compte sans cette casquette. Alors, ne vous excusez pas et acceptez simplement mes remerciements pour cette... invention qui m'a sauvé la vie. Dans les mois qui suivirent cette rencontre, Fabien Lebrun continua à utiliser Neuroscribe pour écrire et lire son soi profond. Gaël fit d'autres tests, mais il semblait qu'il soit l'un des seuls utilisateurs capables d'une telle prouesse. L'année suivante, il n'y eut pas de roman de Fabien Lebrun pour la rentrée littéraire. Il avait repris contact avec toutes les personnes qui l'avaient aidé pour ses précédents livres, ce qui l'accaparait beaucoup. Et puis, il voulait prendre le temps pour son prochain roman, l'histoire d'un écrivain qui tombe amoureux d'une docteure en neurosciences. Merci d'avoir écouté cette histoire. 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