- Speaker #0
Elle ne sait pas ce qui l'a convaincue. Peut-être était-ce son audace ? Peut-être était-ce son énergie ? Ou la réaction du public qui battait le rythme d'une musique pourtant inexistante ? Quand la danseuse capverdienne Marlène Monteiro-Fretas rencontre le chorégraphe français Loïc Touzé, il est intervenant dans un stage de danse auquel elle participe. Elle présente une création personnelle qu'elle a intitulée de façon prémonitoire « Première impression » . Pour ce rôle d'une larve en pleine transformation, elle reste au sol du début à la fin et gesticule avec un enthousiasme communicatif. La première impression est bonne et le chorégraphe demande à la danseuse de 26 ans si elle accepte de participer à son prochain spectacle à Paris. Et sans le savoir, il vient de changer sa vie. Je m'appelle Anne-Cécile Genre et vous écoutez Les Intranquilles, le podcast de la délégation en France de la Fondation Gulbin-Kian en partenariat avec Beaux-Arts Magazine. Aujourd'hui, je vous raconte comment une rencontre professionnelle décisive a permis à la chorégraphe et danseuse Marlène Montero-Fretas de changer son regard sur le monde de la danse contemporaine pour y prendre sa place à elle. Quand j'ai rencontré Marlène Montero-Fretas un jour de décembre, Elle était de passage à Paris, au 104, pour jouer Rite, un spectacle créé et interprété en duo avec le danseur espagnol Israel Galvan. Son grand sourire semblait indéboulonnable et rien n'indiquait qu'elle était sur scène il y a encore quelques heures, dans un rôle virevoltant entre flamenco langoureux et corrida humaine. Elle est désormais familière des collaborations de ce type, avec d'autres grands noms de la chorégraphie mondiale. Mais la première, celle qui lui a ouvert grand le monde de la chorégraphie contemporaine, reste celle que lui a proposée le français Loïc Touzé en 2005.
- Speaker #1
Je ne sais pas pourquoi il m'a invitée. Quand j'ai le désir de travailler avec quelqu'un, c'est parce que je sens qu'on va pouvoir. partager les idées, les amener plus loin. Je sens que la personne peut avoir une curiosité d'essayer des choses, qu'il y a quelque chose, une sensibilité, qu'on puisse travailler ensemble. Et je pense que c'est ça qui amène les gens à inviter les autres.
- Speaker #0
À 26 ans, quand elle rencontre Loïc Touzé, Marlène Montero-Fretas n'a pas un parcours classique. Au Cap-Vert, où elle a grandi, elle n'a jamais pris de cours de danse. Mais dans sa ville de Mindelo, la musique est partout, surtout au moment du carnaval. Elle prend alors des cours de gymnastique et on lui demande souvent de faire des démonstrations acrobatiques.
- Speaker #1
La première fois que j'ai fait une forme qui était présentée, vraiment, c'était une fête que ma mère et les voisins ont décidé de faire, fermer la rue. et faire une fête dans la rue. Tout le monde ramenait de la nourriture, on a monté un plateau et moi et un ami, on avait fait une danse sur l'Isla Bonita de Madonna. On a présenté au public. Je pense que la première fois, c'était mes voisins. Voisins et amis.
- Speaker #0
C'était dans la rue.
- Speaker #1
Et du coup, après, il y avait des amis qui ont parlé de peut-être faire un petit spectacle, une danse, une chorégraphie pour, je ne sais pas si c'est un concours de miss de l'école ou un événement à l'école. Et il y a des collègues de Hip Hop qui voulaient faire un truc. Et on s'est mis ensemble, on a créé une petite pièce. Après, on était invitées. tellement de fois qu'on a décidé de trouver un nom et après on a décidé de faire d'autres formes et c'est devenu un groupe de danse. Du coup, je dirais qu'avant d'avoir des cours de danse, moi j'ai créé des spectacles.
- Speaker #0
Marlène Monteiro-Fretas hésite à étudier la médecine ou la psychologie quand l'arrivée d'une compagnie de danse portugaise balaye toutes ses hésitations. La chorégraphe s'appelle Clara Andermatt et elle souhaite faire participer à son nouveau spectacle des musiciens et des danseurs capverdiens non professionnels. Elle ouvre totalement son processus créatif au public. Marlène Montero-Fretas découvre, le cœur battant, comment se monte un spectacle, depuis les ateliers de création jusqu'au spectacle final, en passant par les innombrables brouillons, appelés « work in progress » .
- Speaker #1
C'est comme la passion. C'est comme un amour à premier regard, un coup de foudre. Voilà, un coup de foudre, mais que je n'arrivais pas à mettre les mots précis. J'ai pris quelque chose dans mon visage, c'était fort. Et ça m'a bouleversée, ça m'a fait penser en même temps que j'étais si curieuse que je pourrais essayer de faire ça. Il y avait là-bas peut-être quelque chose que je n'avais pas à nommer et que je n'arrivais pas à trouver n'importe où. Et que là-bas, j'ai ressenti. Je sais pas, peut-être que je peux pas mettre encore de mots, mais il y avait quelque chose de ça.
- Speaker #0
La jeune Capverdienne quitte alors son île natale pour suivre une école de danse à Lisbonne, puis le cursus PARTS, proposé par la chorégraphe Anne-Theresa de Kersmaker à Bruxelles. Une des formations les plus en vue pour les jeunes danseurs européens. Là, Marlène Montero-Fretas m'a confié avoir fait une erreur. Après coup, ça lui paraît évident qu'elle aurait dû rester à Bruxelles pour trouver du travail sur place, à l'issue de ses trois ans de formation. À la place, elle s'est installée avec son petit ami à Lisbonne, et le travail s'est fait attendre. Mais Marlène Montero-Fretas est incapable de rester en place. Même seule, même sans autres danseurs à disposition, elle développe des chorégraphies, qu'elle teste d'abord toute seule en interprétant tous les rôles.
- Speaker #1
Si on travaille avec quelqu'un d'autre, il faut remunérer. personne. C'est pas juste essayer des idées. Du coup, ça, c'était quelque chose qui me semblait peut-être plus difficile à arriver à faire. Mais en même temps, il y avait toujours le désir de... J'avais presque les idées qui m'ont hantée. Malgré l'idée que ça pourrait être très difficile de pouvoir faire un travail chorégraphique, les idées me... Mon test était plus fort que la peur, plus fort que cette idée que peut-être ce n'est pas possible.
- Speaker #0
C'est ainsi qu'en 2005, Marlène Montero-Fretas s'inscrit à un stage de chorégraphie et rencontre Loïc Touzé. La pièce qu'elle lui présente, La larve en mutation de première impression, est une incarnation de la persévérance, de l'insistance et de la détermination. Et sans lui dire, le chorégraphe français l'a peut-être perçu. Il l'invite comme danseuse à participer à une courte création, intitulée Wet Paint, en 2006. Puis, un an plus tard, à un spectacle plus long, intitulé Neuf, comme neuf danseurs sur une même scène.
- Speaker #1
Il invitait d'autres danseurs qui étaient plutôt en France, qui étudiaient en France. Du coup, c'était vraiment une grande opportunité de rencontrer beaucoup, beaucoup de collègues. Ce projet avec Loïc, au-delà de ses propres démarches artistiques, à lui, de ses intérêts qu'il a partagés avec nous, c'était aussi être confrontée avec mes collègues, d'autres parcours dans la danse et d'autres manières de parler de la danse aussi. j'étais Je ne parlais pas beaucoup français. Et à un moment donné, je me suis dit, ce n'est pas une question de dictionnaire en fait. Ce n'est pas une question d'aller voir ce que ça veut dire ce mot. Il y avait cet usage de langage dans la danse que moi je ne partageais pas. Et ça, j'ai beaucoup appris.
- Speaker #0
J'ai demandé à Marlène Montero-Fretas si elle avait été impressionnée. Par la tournée qu'elle a effectuée avec le spectacle Neuf de Loïc Touzé, sa première tournée de danseuse, dans des salles parfois immenses. Elle m'a répondu que la taille de la scène n'a jamais trop compté pour elle, mais qu'elle n'oubliera jamais son premier contact avec le public français.
- Speaker #1
Je pense que j'ai été très touchée de voir beaucoup de public. Et de voir qu'il y avait plein de générations différentes dans le même public, ça, ça m'a touchée énormément. En fait, j'ai vu ça beaucoup en France et c'était une des choses qui m'a touchée le plus, de pouvoir parler après le spectacle avec des gens de générations tellement différentes dans le même public. Ça, j'ai adoré.
- Speaker #0
Au cours de la tournée de 9, Marlène Montero-Fretas remplit son carnet d'adresses et son agenda. D'autres chorégraphes l'invitent à collaborer, des français comme Emmanuel Huynh ou Boris Charmatz, mais aussi pour la première fois des portugais comme Tania Carvalho et Thiago Guedes. Pour me décrire ce moment de jubilation où, après des années de travail en solitaire, elle s'est mise à enchaîner les spectacles des uns et des autres, la danseuse, aujourd'hui chorégraphe, a parlé d'épaisseur, et d'hétérogénéité. Deux mots qui disent l'incroyable variété de ses expériences, qui s'accumulent et nourrissent toujours plus ses ambitions chorégraphiques. En 2010, elle se met en scène seule avec deux musiciens, dans une histoire sans parole d'une femme aguicheuse qui se transforme sous les yeux du public jusqu'à prendre des allures de boxeuse. Elle donne au spectacle un nom capverdien, Ginch. Un mot utilisé à la fois pour désigner un oiseau, une prostituée ou une attitude fantasque.
- Speaker #1
Ginge, c'est vraiment... À un moment donné, je me suis dit pourquoi je danse beaucoup et il y a un mouvement. À chaque fois que j'allais dans des fêtes chez moi ou dans des amies, je dansais d'une manière où il y avait quelque chose de mouvement qui venait surtout dans mon bassin, que je retrouvais. pas dans les pièces. C'était un mouvement qui n'existait pas. Je me suis dit pourquoi ? Je ne comprenais pas. Et du coup, j'ai commencé à dire peut-être que ça, c'est quelque chose très proche de moi et que j'ai envie de le danser aussi. Du coup, j'ai fait guinche qui commence par un mouvement de bassin qui dure presque une demi-heure. L'insistance, la persistance, voilà. Toujours heureux. Les choses qui traversent d'une pièce à l'autre. Je l'ai joué dans différents endroits et c'est vrai que la réaction des gens, c'est différent. Quand je l'ai joué au Congo ou au Cap-Vert ou aux Mozambiques, les gens m'imitaient à la fin. Les gens qui venaient parler avec moi m'imitaient, faisaient le mouvement du bassin. Peut-être qu'il y a une relation différente avec la pièce. Mais il y a aussi le visage et parfois les gens m'imitent dans le visage aussi.
- Speaker #0
Dans Ginch, Marlène Montero-Fretas concentre les éléments qui définiront son style dans toutes les pièces qui suivront. La langue parfois tirée, les yeux parfois écarquillés. Le visage est chorégraphié au même titre que le corps. Et ce corps, agité de mouvements répétés, devient une matière flexible et mécanique, donnant lieu à des situations d'autant plus clownesques. qu'il y a parfois plus de 20 danseurs sur la scène. En 15 ans, Marlène Montero-Fretas signe une quinzaine de chorégraphies toutes plus extravagantes les unes que les autres. En 2016, c'est un duo à la fois sportif et animal avec le danseur allemand Andreas Merck, intitulé Jaguar. En 2017, c'est une pièce chorale sur le plaisir rassemblant 13 danseurs et musiciens jouant avec leur publitre et intitulé Jaguar. « Bacchante, prélude pour une purge » . En 2018, à l'invitation de la compagnie Batsheva Dohaad Naharin, elle crée un spectacle intitulé « Canine jaunâtre 3 » qui lui vaut le lion d'argent à la Biennale de Venise. La consécration pour une chorégraphe. En 2021, sa pièce « Mal » met en scène un tribunal en délire et en 2025, son spectacle « Note » , adaptation décoiffante des « Mille et une nuits » fait l'ouverture du Festival d'Avignon dans la cour d'honneur du Ballet des Papes. Des spectacles très différents, mais qui portent en eux la même singularité, qui les rend identifiables presque au premier regard, comme des créations de Marlène Montero-Fretas.
- Speaker #1
Je pense qu'il y a un niveau de tension et d'attention que j'évoque souvent. Et quand je l'évoque, c'est pour qu'on puisse basculer tout de suite sur quelque chose d'autre. Je suis toujours dans la quête de comment, à partir de cette seconde-là, on est quelque part d'autre. Je le vois un peu comme un muscle qu'on exerce, un muscle de l'inconnu. Un muscle de ce qui est au-delà d'une morale de tous les jours, du quotidien. C'est comme quelque chose qui est en nous, parce qu'on est humain.
- Speaker #0
Ça ressemble à l'idée de transition, non ?
- Speaker #1
Ou pas, ou d'absence de transition. Ça peut être les deux. Parfois, tu sais, quand on pense, on a une impression, on a une idée sur quelque chose qui nous inquiète et parfois qui nous est insupportable, qui nous énerve. Et il y a des gens qui arrivent à mettre ça d'une façon sur scène, dans des projets artistiques, où il y a quelque chose d'une clarté incroyable. Et j'étais toujours un peu jalouse de ça. Moi, je n'y arrive pas. Ça veut dire qu'il y a des choses qui informent le projet, malgré moi. Et après, les formes que ça prend, ça me surprend toujours un peu. C'est quelque chose qui me plaît, mais c'est quelque chose aussi qui est toujours dans un endroit de tension. C'est pour ça que j'ai dit que ce n'est pas un message, parce que ça sort des référents de morale qu'on a dans la vie quotidienne. C'est autre chose, on peut exercer des choses, on peut exorciser des choses d'une façon plus libre.
- Speaker #0
Quand je lui ai demandé si faire l'ouverture du Festival d'Avignon était une consécration, Marlène Montero-Fretas m'a répondu qu'elle ne voyait pas les choses comme ça, que son objectif n'était pas de gravir des échelons et de remplir des salles de spectacle de plus en plus grandes. Elle alterne des petits et des grands projets. Et ce n'est pas une fin en soi pour elle de réunir sur une même scène un maximum de danseurs. En revanche, elle est heureuse de pouvoir reproduire ce qui lui est arrivé il y a 20 ans, quand Loïc Touzé l'a invité à rejoindre sa troupe, le temps d'un spectacle. À son tour, elle peut. Elle aussi, invitée des danseurs.
- Speaker #1
Par exemple, Andrés Merck, je l'ai rencontré dans une pièce de Tania Carvalho et on est devenus tout de suite très très proches, très amis. Après, je l'ai invité pour un projet, mais je n'avais pas de l'argent pour payer le voyage, du coup, on n'a pas fait. Je l'ai invité pour un deuxième quand j'avais un peu plus de budget. Il est venu et on a commencé à... Je pense qu'on ressent dans l'autre une nécessité à laquelle on peut répondre aussi. C'est pas que nous, c'est aussi que l'autre, il a un peu le même soif que nous.
- Speaker #0
Parmi ceux qui collaborent presque à toutes les pièces de Marlène Montero-Fretas, il y a donc Andréa Smerc, avec qui elle travaille depuis 2016, mais aussi Mariana Tembe, une danseuse sans jambes, qui tient un rôle central. dans trois des spectacles de la chorégraphe. À ces danseurs qu'elle connaît bien et à ceux qu'elle ne connaît pas encore, Marlène Montero-Fretas cherche à partager les idées qui continuent de germer dans sa tête. Des idées qu'elle développe d'abord seule, avant de les partager avec la troupe.
- Speaker #1
On travaille ensemble au studio, du coup on partage la mémoire. Après il y a la vidéo, après il y a les notes qu'on prend. Il y a aussi beaucoup de noms qu'on donne à chaque moment, à quelques gestes. On a des stratégies, stratégies d'annotation. Oui, on partage la mémoire. On a des supports, des notes, des images.
- Speaker #0
Par exemple, vous auriez un nom qui vous a servi pour note ?
- Speaker #1
Métoyage, masturbation, dormir, maladie. Mal, ce genre de choses.
- Speaker #0
À la fin de notre entretien, la chorégraphe de 47 ans m'a confié qu'elle a toujours autant le trac depuis ses débuts et que ce trac est même décuplé quand il y a d'autres danseurs sur scène. Non pas parce qu'elle a peur qu'ils se trompent, mais simplement parce qu'elle sait ce qu'ils ressentent. Elle veut qu'ils sachent qu'elle est là et qu'elle les voit. C'était le dernier épisode des Intranquilles, le podcast de la délégation en France de la Fondation Gulbin-Kian, en partenariat avec Beaux-Arts Magazine. Musique et réalisation, Théo Boulanger. Production, Beaux-Arts Magazine, Diane Guédon. Enregistrement, Stéphane Lopez. Studio, For All Media. Merci à tous les artistes, conservatrices et commissaires d'exposition qui ont participé au podcast. Et merci à vous. Chères auditrices et chers auditeurs, pour votre écoute.