- Speaker #0
C'est un retable datant du XVIe siècle, exposé au musée Unterlinden, à Colmar, en Alsace. Haut de 2,50 m, large de 3 m, il est composé de 12 panneaux de bois, mais c'est surtout le panneau central qui attire tous les regards. On y voit une crucifixion à aucune autre pareille. Le Christ y apparaît, le corps couvert de blessures, les bras tendus à l'extrême. Les doigts tordus. Ses lèvres sont bleues, son visage est vert. Il semble dans un état de souffrance absolue. Cette scène du Rotable Dissenheim, considérée comme l'une des plus poignantes de l'histoire de l'art occidental, fait forte impression sur le photographe portugais Paolo Nozolino. Quand il la découvre en 1999, il a 44 ans et il ne s'attend pas à un tel choc esthétique. Il ne peut pas quitter le retable des yeux, au point que les gardiens finissent par lui demander de sortir, car le temps a passé et le musée va fermer. Ce face-à-face avec cette scène de crucifixion agit sur lui comme un électrochoc. Lui qui parcourt la planète depuis les années 70 pour en ramener des photos en noir et blanc au format horizontal, va radicalement modifier sa façon de travailler. Je m'appelle Anne-Cécile Genre et vous écoutez Les Intranquilles, le podcast de la délégation en France de la Fondation Gulbin-Kian, en partenariat avec Beaux-Arts Magazine. Aujourd'hui, je vous raconte comment le photographe Paolo Nozolino s'est laissé bouleverser par une peinture du Moyen-Âge, au point de changer de regard sur le reste du monde. Le jour où Paolo Nozolino m'a donné rendez-vous, il faisait grand beau à Lisbonne. Depuis la baie vitrée de son studio, située au dixième étage, la vue était imprenable sur les toits de la ville et sur la piscine de l'hôtel d'à côté. J'ai à peine eu le temps de commenter le plongeon loupé d'un touriste quand Paolo s'est excusé. Des travaux venaient de commencer dans l'appartement au-dessus de nos têtes. Il espérait que nous pourrions nous parler quand même, et j'ai dit qu'on allait essayer. Il m'a servi un grand verre d'eau et il a pris place au bord d'une grande table en métal. Ses cheveux gris lui arrivaient aux épaules, il portait de fines lunettes, ainsi qu'une chemise en lin de couleur kaki dont il avait retroussé les manches. Le genre de chemise qu'on porte quand on voyage, et comme voyager, Paolo Nazolino en a fait son métier, je me suis dit qu'il était en tenue de travail. Il s'est adressé à moi dans un français parfait. pour m'avouer qu'il estime que ses parents lui ont fait le plus beau des cadeaux, en l'inscrivant, dès son enfance, au lycée français de Lisbonne. Rien dans son parcours n'aurait été pareil sans sa maîtrise des langues étrangères, car il grandit pendant la dictature de Salazar, à une époque où la culture est quasiment inaccessible au grand public portugais.
- Speaker #1
Si on voulait vraiment savoir quelque chose, il fallait piocher, il fallait demander, quand on tombait sur un bouquin... de Ginzberg, par exemple. Je me rappelle avoir copié Howl de Ginzberg sur un cahier à la main, parce qu'il n'y avait pas de photocopieuse, il n'y avait rien. Les livres circulaient comme ça, dans un réseau souterrain. On sentait qu'il y avait comme une chape de plomb au-dessus de nos têtes. Je sortais dans la rue et je voyais, même avec le soleil qui existe au Portugal, je voyais un paysage gris, avec des gens gris. Donc il fallait partir.
- Speaker #0
Après des études au Beaux-Arts de Lisbonne, Paolo Nozolino part à Londres en 1975 suivre un cursus de création photographique au London College of Printing. Il y découvre une nouvelle forme de liberté mêlée à l'excentricité anglaise qui permet aux gens de sortir dans la rue en pyjama, en portant les cheveux de toutes les couleurs, s'ils le souhaitent. Mais il perçoit aussi la violence économique qui s'abat alors sur la société anglaise. Le chômage de masse et la pauvreté sont alors une réalité pour une partie de la population. Pour crier leur colère, ses camarades de classe rejoignent le mouvement punk. Et Paolo Nozolino va avec eux.
- Speaker #1
Il est de tous les concerts, de toutes les manifestations. Et il y fait ses premières armes en tant que photographe.
- Speaker #0
Il m'a confié que c'était à Londres aussi qu'il voit pour la première fois le travail des photographes. américains comme Robert Frank et Walter Evans. Leurs photos en noir et blanc, à la fois réalistes et pleines d'humanité, sont pour lui une référence absolue. Ils décident de s'inspirer d'eux et se mettent à parcourir le monde avec comme objectif de prendre des photos sans savoir encore lesquelles.
- Speaker #1
Souvent j'allais à l'aéroport à Londres et je regardais le placard, vous savez, où il y avait avant ces trucs. Je tombais avec les destinations et l'heure et tout ça. Et je me disais, tiens, je vais là-bas. J'allais acheter le billet, je partais. Quelquefois, je tournais le globe et je mettais le doigt dessus. Et où ça tombait, j'allais là-bas. C'était du vagabondage photographique. J'allais un peu partout. Je me baladais. C'est le meilleur métier du monde. Avoir un appareil photo, faire des photos, se balader dans les rues, dans les villes. On est libre. Et on travaille en même temps. On se donne le luxe de prendre un bus et aller jusqu'à la fin du bus. Ou alors essayer de trouver quelque chose de très difficile à trouver. Par exemple, un cordonnier au Caire. Et oui, j'ai des chaussures, il faut qu'on me les coude. Où est-ce que je peux trouver ça ? Et puis on te dit, va là-bas. Et puis là-bas, on te dit, va là-bas. Et du coup, tu vois plein de choses. J'ai compris que, par exemple, en voyant deux rues, une éclairée et une moins éclairée, j'allais toujours dans la moins éclairée. Donc j'ai eu toujours une tendance à aller vers l'abîme, vers la pauvreté, vers le noir.
- Speaker #0
Paolo Nozolino revient s'installer à Lisbonne en 1978. Son père, publicitaire à la retraite, lui laisse l'usage de son ancien bureau pour qu'il puisse y installer son studio. Il y prend goût au développement et au tirage manuel et n'a jamais cessé de le pratiquer lui-même. C'est dans ce même appartement que j'ai rencontré le photographe. Devant la baie vitrée, des rideaux épais permettent d'occulter la lumière et transforment tout l'espace en une vaste chambre noire. Paolo Nozolino m'a dit qu'il lui arrive aussi, la nuit, de ne pas fermer les rideaux et de travailler au tirage de ses photos à la lueur de la ville. C'est en expérimentant dans sa chambre noire qu'il trouve, dès la fin des années 70, ce qui reste aujourd'hui son signe distinctif en tant que photographe. Des noirs extrêmement profonds, qui donnent à ses photos une tonalité toujours plus sombre, plus grave et dépourvue d'espoir. En témoigne sa photo des pyramides du Caire, trois triangles très noirs sur fond gris foncé, presque noir. Sa préférée, m'a-t-il dit, car il n'a jamais vu de telles photos prises à cet endroit. Il prend cette photo en 1992, lors d'un voyage qui va profondément le marquer. A l'époque, il vit à Paris avec sa compagne. A la naissance de leur fille, il prend un an pour s'occuper d'elle, sans faire le moindre déplacement. Mais au bout d'un an, l'envie de photographier devient trop forte.
- Speaker #1
Alors son entourage le pousse à repartir, et le fait monter dans un avion, direction Le Caire.
- Speaker #0
Il y reste 15 jours et il en ramène des photos tournées vers le ciel, révélant les silhouettes d'enfants jouant sur les toits, la poussière qui s'élève depuis les rues étroites ou encore la forme des dunes caressées par le soleil. En développant ces quelques photos glanées en Égypte, il repense à un voyage qu'il a fait 9 ans plus tôt, au Maroc, et un autre en 91, en Mauritanie. Il ressort les boîtes de leur tiroir et en plaçant les images côte à côte, Il constate qu'elles semblent dialoguer les unes avec les autres.
- Speaker #1
Les photos que j'avais faites là-bas, elles avaient une luminosité très grande qui contrastait énormément avec toutes les photos que j'avais d'Europe et des États-Unis. Les gens étaient habillés pareil, les lumières, les pierres, les... Enfin, il y avait quelque chose de rude, d'épouillé, de... J'oserais même dire, à la limite, de très spirituel. Pourtant je suis un homme qui va dans les églises souvent, mais le spirituel européen est très lourd. Et là il y avait cette espèce de dépouillement et j'ai bien aimé ça. Et quand je suis revenu du voyage au Caire, j'avais fait des photos que j'aimais beaucoup, j'ai tout mis ensemble et soudain je me dis mais il y a un truc ici. Alors qu'est-ce que je suis en train de faire ? Et je me rends compte que j'étais en train de faire un portrait de pays arabe. Et puis il y avait la montée de Le Pen et j'en avais un peu marre d'entendre tout ça sur les bougnoules et tous ces trucs horribles que ce bonhomme crachait. Pourquoi cette haine de l'autre comme ça ? Donc oui, ça a joué. Ça a joué, certainement.
- Speaker #0
Conseillé par un ami, Paolo Nozolino monte un dossier et décroche une bourse de la Villa Médicis hors les murs en 1994. Avec cet argent, il se lance dans un voyage au long cours jusqu'au Yémen. Il en tire un livre de 48 photos nommé Pénumbra, qui connaît un succès retentissant. Dans la préface, il explique la fin de son voyage, quand il est entré dans une maison de thé yéménite et s'est assis face à un inconnu qui lui ressemblait alors comme deux gouttes d'eau. Ses hommes et ses femmes qu'il photographiait n'étaient plus à ses yeux des étrangers. Il se sentait exactement comme eux. Il a pris la photo et il a su que son travail était terminé. En 1995, un autre ami lui parle d'un prix de photographie qui se monte en Suisse à Vevey et qui deviendra le Grand Prix Image, un des plus prestigieux prix européens. Il en est le premier lauréat grâce à un projet intitulé Solo autour de la montée du fascisme et de l'individualisme en Europe. Son livre compile 40 photos. glané au cours de ses voyages en Europe et aux Etats-Unis. Il s'ouvre par la photographie d'un écran de télévision, dans lequel on distingue un badge de croix gammée épinglé sur le pull d'un militant néo-nazi. On y croise aussi des nuées d'oiseaux dans le ciel de Lisbonne, des rails sous la neige à Paris, une foule de touristes devant l'entrée d'un bâtiment d'Auschwitz. Et une image d'une tristesse infinie prise à la morgue de Sarajevo, trois ans après la fin de la guerre en Bosnie-Herzégovine.
- Speaker #1
Zin Dohamid était le chef de la morgue à Sarajevo pendant la guerre. Et cet homme avait vu toutes les horreurs. Et je voulais faire un portrait de lui. Donc, j'arrive, je lui dis, je voudrais vous photographier. Il m'a dit, oui, bien sûr, sans problème, venez. Et puis, à un moment, il dit, venez voir ce qui vient d'arriver. Et il m'amène dans une salle avec plein de corps enveloppés en drap blanc. Et il commence à découvrir le visage de cet enfant. Et il m'a dit, voyez, il est là depuis trois jours, personne ne vient réclamer son corps. Il est mort de faim. Et je regarde le petit papier qui est écrit, et il avait exactement l'âge de ma fille. Et j'ai fait une photo, trois ans après la guerre, avec des ONG partout. Comment c'est possible un truc pareil ?
- Speaker #0
C'est juste après ce voyage que Paolo Nozolino découvre le retable d'Issenheim, au hasard d'un détour pendant un déplacement à Mulhouse. Comme des générations d'admirateurs avant lui, il est frappé par la vision quasiment psychédélique de son créateur, Matthias Grunewald. En peignant ce retable 500 ans auparavant, entre 1512 et 1516, celui-ci semble être parvenu à une représentation universelle de la mort, qui va droit au cœur du photographe de passage.
- Speaker #1
J'avais un traumatisme de jeunesse, c'est que mon grand-père est décédé, j'avais 7 ans, je l'adorais. Il était capverdien, je suis de descendance capverdienne, très bel homme, les yeux verts, clairs, je l'adorais. Il m'a appris à lire avec un vieux dictionnaire. Et il est mort quand j'avais 7 ans. Et mes parents... ont caché sa mort. Ils m'ont envoyé chez ma marraine et mon parrain. Un jour, j'arrive à la maison. Trois jours après, je dis, il est où, grand-père ? Il est monté au ciel. Enfin, toutes ces conneries qu'on dit aux enfants. Et je n'ai jamais vu mon grand-père mort. Donc, toute ma vie, j'ai recherché la mort. Toujours. Il y avait une overdose quelque part à Londres. J'allais la voir. Il y avait un accident. Il fallait que je regarde. Donc, voir c'est quoi la mort ? Le retable d'Isenheim de Matthias Grunwald, qui a été peint au XVIe siècle, entre 1512 et 1516, ça m'a bouleversé. J'ai photographié tellement de Christ. Chaque ville où je vais, je vais dans toutes les églises. Et je n'ai jamais vu un Christ pareil. Aussi souffrant, aussi dur. aucun romantisme, aucun... C'est dur, Oui, le retable Dyssenheim, c'est un chef-d'œuvre.
- Speaker #0
Face au retable Dyssenheim, Paolo Nozolino repense à la phrase de son ami poète Rui Nunez, qui dit « Voir, c'est voir mourir » . Il pense aussi à une citation de Marguerite Duras, qui dit « J'écris sur le sens de la perte » . Il remet en question son travail photographique et change sa façon de capturer le monde. Il garde son appareil Leica avec lequel il travaille depuis le début. Il garde ses rouleaux de pellicules en noir et blanc. Il garde son habitude d'économiser au maximum le nombre de photos qu'il prend à chaque voyage et de développer lui-même ses tirages. Mais il n'inclut plus la ligne d'horizon dans ses photos. Plutôt que le format horizontal, il choisit désormais le format vertical. Et il ne regarde plus dans la même direction.
- Speaker #1
À un moment, je regardais en haut. Je regardais toujours en haut. Le ciel, les immeubles découpés contre le ciel. Après, j'ai commencé à regarder droit devant moi, ce qu'il y avait devant moi. Et c'est là que j'ai commencé à regarder d'autres choses. Les murs, beaucoup les murs, les portes, les couloirs. Et là, depuis quelques années, je regarde par terre. Je regarde ce que les gens jettent. Je regarde les débris. C'est ce qui m'intéresse. C'est la pourriture qui est par terre.
- Speaker #0
Quand je l'ai rencontré, Paolo Nozolino a insisté pour me lire un poème qui résume selon lui son travail désormais. Un haïku intitulé « Métier » qui dit « Stockez la souffrance, la distribuez après limpidement. » A l'exception d'un ouvrage intitulé Maculatour, paru en 2011 et dédié à la maladie, puis la mort de ses parents, il n'y a quasiment plus d'humains dans ces ouvrages. Seulement une empreinte laissée dans le velours d'un canapé, une statue qui dépasse d'un tas d'ordures, les pattes reposant sur le sol d'une mule morte. Il y a bien un visage d'enfant, mais c'est une photo de photo, prise à Ellis Island à New York. Paolo Nozolino m'a demandé de bien la regarder. L'enfant est au milieu d'un groupe d'hommes. Tous ont une croix tracée sur leur veste, signe qu'ils sont atteints de tuberculose. On dirait que l'enfant souffle de la lumière, mais c'est en réalité le reflet du flash du photographe. Après avoir vu le retable d'Issenheim, Paolo Nozolino a aussi commencé à agencer ses photos en diptyque, en triptyque, parfois en polyptyque, sans jamais plus donner ni la date, ni le lieu de la photo. Par exemple, il a rapproché dans un diptyque la photo, à gauche, d'un mur orné de papier peint à rayures verticales blanc et noir, dont quelqu'un a déchiré de grands lambeaux, tandis que la photo de droite est un alignement de canons de fusils qui forment eux aussi des rayures. Horizontale cette fois-ci. On croirait, au premier regard, que ce sont les balles des fusils de droite qui ont déchiré le papier peint de gauche. Un autre diptyque fait écho au retable d'Issenheim. A gauche, une photo de tableau, une déposition du Christ dont Paolo Nozolino n'a photographié qu'une partie du corps et un morceau de l'un seul. À droite, un tas de fourchettes impressionnants, plusieurs centaines de fourchettes en métal, en vrac au fond d'une caisse, dont les dents pointues brillent à la lumière du flash du photographe.
- Speaker #1
J'ai suivi un couple, je faisais ça très souvent, je suivais les gens. Et j'ai suivi un couple, ils étaient turcs. Je les ai suivis dans la rue et ils sont allés à l'Hémanus. Ils voulaient acheter une armoire. Puis soudain, je tombe sur ce tas de fourchettes et de couteaux. J'ai mis les deux ensemble. C'est un esprit qui sort là-dedans. C'est essayer de dire quelque chose sans le dire. C'est pour ça que je trouve que le podcast, c'est quelque chose qui est un peu bizarre, parce que ça n'a pas la force de regarder le diptyque en soi. J'ai quelqu'un qui a ça dans sa salle à manger.
- Speaker #0
Les deux ?
- Speaker #1
Oui, c'est un diptyque. Les deux, comme ça, dans sa salle à manger. Il a ça. Et en grand, ils sont... Ça provoque quelque chose.
- Speaker #0
Les livres de Paolo Nozolino m'ont frappé par leur taille relativement petite. Mais pour les tirages d'exposition, il m'a expliqué qu'il utilise toujours les mêmes formats, qui sont d'environ 1m40 sur 1m. Derrière moi, dans le studio, il y en avait une cinquantaine, emballée dans du papier bulle, prêts à partir pour sa prochaine exposition. Sa dernière en France remonte à 2022. au centre Pompidou. Il a alors exposé une sélection de clichés issus de Far Cry, son dernier ouvrage, aux côtés des sculptures radicales de l'artiste Rui Chavez et des vidéos du réalisateur Pedro Costa. A la fin de notre entretien, Paolo Nozolino m'a confié qu'il s'apprête à relever la tête pour inclure à nouveau du ciel dans ses photos. Son nouveau projet devrait l'amener en Grèce sur les traces des origines de notre civilisation. Vous venez d'écouter le quatrième épisode des Intranquilles, le podcast de la délégation en France de la Fondation Gulbin-Chiant, en partenariat avec Beaux-Arts Magazine. Merci pour votre écoute et à bientôt pour un nouvel épisode.