Speaker #1Le rideau se lève, dans le silence, le noir, tu te prépares. Dans les coulisses, tu rassembles peu à peu tous les moindres fragments de ton énergie, de ta force, de ton courage. Inspire, expire, mais surtout, tais tes soupirs. Assure-toi, c'est la coutume, que sous ton costume, tout est caché, dissimulé, pour paraître parfait. Vérifie une dernière fois que tout est bien mis, bien à sa place. Chaussons lacés, coiffures soignées, blessures pensées, maquillage fait et sourire figé. « Es-tu prêt ? Car tu dois bien l'être, ton corps et ton esprit doivent être en alerte. » « Maintenant, la surcompens... Pardon, la représentation va bientôt commencer. » « Devant toi se trouve la scène, il est temps d'entrer dans l'arène. » « Mais quelle aubaine, quelle chance, quelle magie ! » « Regarde donc autour, c'est un honneur, toutes ces lumières, toutes ces couleurs. » Tout cela brille et scintille, alors sois bien heureux, ça cache l'effort et masque l'inconfort. Après les premières notes, tes bras s'élèvent, s'ouvrent et puis tu t'élances, entre dans la danse et suis la cadence. Ne l'oublie pas, ils veulent du grand, du flamboyant, sois donc présent et bon vivant. Et surtout, rappelle-toi, sois souple, élégant, lisse et gracieux rien que pour eux. Sois léger, droit, juste et docile, que tout cela leur paraisse facile. Les règles, bien sûr, tu les connais. Souris et puis subis, mais en silence surtout. Que rien ne se voit, que rien ne s'entende. Mais attention, pas un tremblement, pas une hésitation, ce monde ne pardonne pas l'imperfection. Tout ceci est chronométré, mesuré. 5, 6, 7, 8 et 1. Un peu de repos ? Mais certainement pas. Garde donc le tempo. Le chef d'orchestre bat la mesure, tu sais, c'est des mesures qui les rassurent. fouetter, chasser, sauter par debout, suis le mouvement, sois à ta place et veille bien à ta posture. Tout est dicté, tout est tracé, fais donc les gestes. Tout le reste. Et puis l'entracte, ce moment où, dans la pénombre, tu n'es qu'une ombre, et tu le sais bien, même à l'abri, aucun répit. Cette pause n'est qu'un leurre, profite de ce moment pour remettre ton habit et recentrer ton esprit. Retouche ta coiffure, ton maquillage et tes chaussons. Dépose ces quelques coups de pinceau qui cacheront tes mots. Dissimule encore un peu plus toute cette fatigue, toutes ces tensions que tu as étouffées pour pouvoir danser. Essuie tes larmes, cache donc tes pleurs et remets ce merveilleux masque de bonheur. Tu entends l'appel, c'est l'heure du rappel, il est de nouveau temps d'entrer en scène, laisse donc de côté tout ce qui te peine. Ils veulent de la magie, de l'inédit, sois de nouveau prêt à leur offrir, quitte à en souffrir, souffrir, dépérir, mais toujours avec un grand sourire. Sous le satin et sous la soie, tu les connais, toi. Les heures, les jours, les mois et les années de travail, de bataille, d'étirement et d'ajustement, de blessures et de courbatures, toutes ces douleurs invisibles sous les projecteurs, la sueur sous la douceur, le poison sous la splendor. Et pourtant, il faut le faire. Alors fais-le. Fais-le, ce pas de quatre, même à quatre pattes. Fais-le, ce pas de trois, tu n'as pas le choix. Fais-le, ce pas de deux. Pas de repos, pas de répit, pas de soutien. Et puis tant pis, si t'en as besoin. Alors fais-le, fais-le, c'est ton cheminement. Attitude, rondes jambes, rondades, pirouettes, grands jetés. Et la série. Sous-bresseaux, entrechats, arabesques, glissades, assemblées, corps, épuisés. Tu veux du réconfort ? Fais donc un petit effort, montre que t'es fin. Après tout, tu as de la chance. Alors passe au silence ce qui te fait violence. En plus, voici le grand moment de ce ballet. La musique s'emballe, le rythme s'intensifie. Et toi sur scène, tu sais ce que ça signifie. Ils attendent l'extase, le sommet, le bouquet final, même si tabane. Alors, pas question de t'arrêter, pas question de t'écouter. Plus que jamais, sois prêt à compenser, à surcompenser, jusqu'à te sacrifier. C'est le moment, tu dois briller, leur offrir ce qu'ils désirent. Ce monde veut du spectacle, quoi qu'il en coûte. réalise ce miracle. Do, ré, mi, fa, sol. Le sol. Tu y as pensé au sol, pas vrai ? Et si tu tombais, que tu cédais, que tu te couchais, tout jamais, tu es, tu es là. Alors, ne fléchis pas. Même s'il ne semble parfois n'y avoir plus rien, s'il te plaît, n'abandonne jamais et continue toujours d'avancer. Même dans l'obscurité, continue de faire briller ta vérité. Parce que quelque part se trouvent des âmes sœurs qui partagent tes douleurs, qui comprennent tes rancœurs, qui vivent exactement les mêmes peurs. Parce qu'ensemble, chacun de nos pas, même fragiles, devient inflexibles. Chaque moment partagé, chaque parole échangée, devient cette petite lueur de bonheur qui, sans te juger, peut te guider. Tu es là et je t'applaudis. J'applaudis chacun de tes pas, chacune de tes chutes, chacune de tes victoires, même les plus infimes, quand c'est la déprime. J'applaudis ton courage dans ces périodes d'orage. J'applaudis ta résilience à poursuivre cette danse. J'applaudis ce que tu es, ce que tu deviens, ce que tu vas bâtir demain, pour toi, pour celles et ceux qui te voient. Et pour celles et ceux qui ne savent pas encore qu'ils peuvent, eux aussi, encore y croire et espérer. Alors je t'en prie, quand parfois le rideau tombe et que tu sombres dans ses tombes, Cher invisible, rends-toi visible. C'est une manière d'être invincible.