Speaker #0Un renard ça n'attend pas. Attendre c'est ne pas savoir, c'est regarder le chemin, compter les minutes et se demander. Un renard, lui, a rendez-vous. Ce n'est pas la même chose. On attend quelqu'un qui peut ne pas venir, on a un rendez-vous avec quelqu'un qui viendra, même s'il ne vient pas. Gardien invisible, des histoires où la nature se souvient. Connaissez déjà la fin de cette histoire. Un aviateur, un désert, un avion parti de Corse qui ne reviendra pas. Ce n'est pas la même chose. pas ce que je vais vous raconter. Je vais vous parler d'un été, d'un parc dans l'Ain, à Saint-Maurice-de-Réminthe, et d'un crayon volé. Celui qui a volé le crayon s'appelait Roussel, douzième du nôtre, un renard en roue du buget, trois ans et demi, une patte arrière plus courte que l'autre, et une prétention considérable. Il se disait descendant direct de Renart, le vrai. celui du roman, personne n'y croyait. C'est lui qui garde cette histoire, et il l'a mal gardée, comme vous allez l'entendre. Été 1912, un mardi, disons, Roussel, 12ème, dormait sous le grand tilleul du côté de Londres, comme tous les mardis. Un garçon traversa le parc en courant. Il courait mal. Il courait comme quelqu'un qui a 12 ans et qui vient d'apprendre une chose énorme. Il tenait un crayon dans sa main droite et il parlait tout seul. Il venait d'Amberlieu. Il venait de voler. Le terrain d'aviation était à quelques kilomètres derrière les prés. On y voyait parfois passer des machines. Roussel les détestait sans avoir jamais su pourquoi. Elle faisait un bruit de guêpe énorme et elle n'allait nulle part d'utile. Ce matin-là, un pilote avait accepté d'emmener le garçon. Quelques minutes. Un tour au-dessus des toits, des prés, du clocher. Le garçon était redescendu, il n'était plus le même. C'est une chose que les renards ne peuvent pas comprendre. Un renard connaît son territoire par le nez, mètre par mètre et par « et » . Il sait où finit son monde. Ce garçon-là venait de voir le sien d'en haut, en entier, d'un seul coup. Et il avait découvert qu'il était tout petit. On ne revient pas indemne d'une chose pareille. Il s'assit contre le tilleul, il ouvrit un carnet, il commença à dessiner quelque chose qui ressemblait à une aile et qui n'y ressemblait pas beaucoup. Puis, il posa son crayon dans l'herbe. C'était une faute. Roussel sortit de l'ombre, à plat ventre, prit le crayon dans sa gueule et détala. Il courut 300 mètres sans se retourner. Il entendait le garçon hurler derrière lui. Il courut jusqu'au terrier. Il enterra le crayon sous la troisième racine du chêne. Il tassa la terre avec son museau et il s'assit dessus, très content de lui. Il venait d'accomplir sa mission, il n'en saisissait aucune subtilité. Le lendemain, le garçon revint. Il revint à la même heure, il s'assit au même endroit, il dit « Rends-le-moi ! » Roussel ne rendit rien du tout. Le surlendemain, le garçon revint encore, puis le jour d'après, puis tous les jours de cet été-là, et de l'été suivant. Toujours à la même heure, il faut que je vous explique quelque chose sur le peuple roux. Un renard n'accumule pas, il enterre. Ce n'est pas la même chose. Accumuler, c'est garder tout. Enterrer, c'est choisir une chose et la mettre dans le noir et savoir la retrouver. Un renard peut déterrer, dix mois plus tard, un objet qu'il ne voit pas, dans un pré qui a changé trois fois de couleur. Il ne se trompe presque jamais. Roussel lui expliquait ça autrement. Roussel expliquait tout autrement. « C'est le sang, disait-il, c'est le sang de Renard. Mon aïeul tenait tête à des rois. » Au-dessus de lui, dans le ciel, un martinet noir tournait en criant. Elle s'appelait Perpétue. Elle ne se posait presque jamais. Elle dormait en volant, ce qui est la vérité, et elle ne s'en vantait même pas. C'est ce qui agaçait beaucoup Roussel. « Ton aïeul, dit Perpétue, Il mangeait des poules. Il rusait. Ils mangeaient des poules en rusant. Roussel changea de sujet comme chaque fois. Et toi, tu portes quoi ? Tu portes rien. Tu traverses. Tu passes ta vie à passer. Je traverse la mer, dit Perpétue, deux fois par an. Justement, tu pars, je reviens aussi. Il faut dire un mot de ce pays-là, parce qu'ils expliquent les deux. Le Bugé est un pays de plis, des collines couchées. Les unes sur les autres. Des combes, des haies, des chemins creux où l'on ne voit pas à vingt pas. C'est un paradis pour qui se cache. Roussel y était chez lui, comme dans un meuble. Et puis, à l'ouest, tout s'ouvre d'un coup. La vallée du Rhône, le grand couloir, le vent y descend du nord au printemps et il ne s'arrête plus. Il file vers le sud, vers les lavandres, vers la mer. Tout ce qui peut partir d'ici passe par là. Les oiseaux, les nuages, plus tard les avions. Roussel avait vécu toute sa vie à 300 mètres de cette autoroute-là, sans y monter une seule fois. « Tu sais ce qu'il y a au bout ? » demanda Perpetu. « Je m'en moque. Il y a du sable. Des kilomètres de sable et des hommes qui vivent dessus. C'est ridicule. On ne peut rien enterrer dans du sable. Ça bouge. » Elle repartit vers le nord. Roussel resta au sol, sur sa terre tassée, avec son crayon. Il avait un argument imparable et il ne le sortait qu'aux grandes occasions. Il le sortit ce jour-là, tout seul, pour personne. Un renard n'attend pas, un renard a rendez-vous. Le garçon revint le lendemain, à la même heure. Roussel prouva que cela prouvait son point. Juillet 1917, le frère du garçon s'appelait François. Il avait 15 ans. Il mourut au château d'une maladie de cœur un soir d'été. Cette nuit-là, le garçon sortit dans le parc. Il n'avait pas 17 ans. Ce n'était pas l'heure, ce n'était pas du tout l'heure. Roussel vint quand même. Il s'approcha plus près qu'il ne l'avait jamais fait, à trois pas, à deux. Il s'assit dans l'herbe mouillée et ne bougea plus. Le garçon ne dit rien. Il posa sa main à plat sur la terre. entre eux deux. Il la laissa là longtemps. Roussel ne répondit rien. Il ne savait pas à quoi répondre. Il regarda la main et il regarda le ciel au-dessus des arts. Il ne comprit pas ce qui se décidait à cet endroit précis-là, à cette minute-là. Le garçon rentra avant l'aube. Il revint encore quelques jours. Il ne demanda plus le crayon. Il ne demandait plus rien du tout. Puis les étés se firent plus courts, il y eut une école, une autre école, une caserne, puis il y eut des étés où il ne vint pas du tout. Roussel, douzième, continua d'aller au rendez-vous. Il y allait les jours où le garçon n'était pas là, ce qui, pour un renard, est le comble du raffinement. Il mourut un hiver sans avoir rendu le crayon. Il transmis la charge à Roussel, treizième, qui était son fils, avec une phrase et une consigne. La phrase... Vous la connaissez. La consigne était simple. Sous la troisième racine du chêne, il y a un trésor. Il appartient à quelqu'un, ne le rend à personne d'autre. Il ne dit pas à qui, il croyait que ça allait de soi. En 1932, la famille vendit le château. C'est là que la lignée le perdit. Pas ailleurs, pas plus tard, chez un notaire, un jour ordinaire, à des kilomètres du parc. Roussel XIII ne fut pas prévenu. Personne ne prévient jamais les renards. Il se présenta au pied du tilleul, à l'heure, le lendemain aussi. Il s'installa dans l'idée que l'autre avait du retard. Il éteint cette idée pendant deux ans, ce qui est très très long pour un renard. Puis il transmit. Le XIVe vint à l'heure, le XVe aussi, le XVIe également. Et il pleuvait souvent. Il venait dans un parc où plus personne n'habitait. Il s'asseyait devant un arbre. à la même heure, devant des volets fermés. Ils ne savaient plus très bien pour qui. Le nom s'était usé en passant de « gueule en gueule » à la 15e génération, ce n'était plus un garçon, c'était une odeur. Et l'odeur elle-même avait disparu depuis longtemps de l'herbe et de l'écorce. Il restait l'heure, il restait le geste, il restait une phrase que chacun répétait sans savoir de quoi elle parlait. Aucun d'eux ne parlait plus de renard. C'est une chose que j'ai remarquée, un renard qui se... roi noble, c'est un renard qui a encore quelqu'un à impressionner. Le 31 juillet 1944, un avion décolla de Corse. Il ne revint pas. Cette semaine-là, les Martinets quittèrent la France, comme ils le font chaque année à la fin juillet, perpétue, partie avec eux. Elle, elle revint au printemps. En 1998, au large de Marseille, un pêcheur remonta son filet et trouva dedans une gourmette d'argent gravée d'un nom. Il n'avait rien demandé. Aujourd'hui, c'est Roussel XVIIe. Il est vieux, ses yeux ne lui servent presque plus. Il voit des formes, des ombres, la différence entre le jour et le soir. Et c'est tout. Il vient quand même. Alors, il ne sait pas pourquoi, il ne se le demande pas. Le mois dernier, un enfant est venu dans le parc avec ses parents. Il s'ennuyait, il a gratté la terre au pied du vieux chêne, sous la troisième racine, avec un bâton, pour rien. Il a sorti un morceau de bois noir si gros comme un doigt, avec un peu de métal au bout. Il a regardé longtemps. Il ne l'a pas jeté. Il l'a mis dans sa poche. Roussel, dix-septième, était à dix pas. Il n'a rien vu. Il n'a pas pu voir. Il s'est assis quand même dans l'herbe en face de l'enfant. Un renard n'attend pas. Un renard a rendez-vous. Et vous, cher auditeur, si vous passez un jour par l'un, entre l'Amberieux et la vallée du Rhône, et qu'un animal roux se met à vous accompagner le long d'un mur, à distance, sans peur et sans s'approcher, libre à vous de croire que c'est le hasard. Il y a des hommes dont on ne garde que l'altitude. On les met très haut, on les met très loin, et à force, on ne les voit plus du tout. On retient de lui un aviateur, à désert, Une disparition aux mers. Moi je retiens un crayon volé un jour d'été par un renard qui se croyait noble et que personne n'est jamais revenu chercher. Je pense souvent à ces renards, quatre générations qui viennent s'asseoir devant une maison fermée, ils n'attendent rien, ils n'espèrent rien, ils y vont, c'est tout, parce que c'est l'heure et qu'on leur a dit d'y aller. Nous faisons tous un peu ça, une visite au cimetière, un coup de... de téléphone le dimanche à quelqu'un qui ne décroche plus vraiment une place qu'on laisse vide à table sans le dire. Alors j'ai une question, une seule, et vous, à quel rendez-vous continuez-vous d'aller alors que plus personne ne vous y attend ? Ne répondez pas maintenant, répondez ce soir quand la maison sera calme et que vous n'aurez plus rien à prouver à personne.