Speaker #0Je vais vous dire ce qu'est un pédicant. Un pédicant, c'est une poche. Une poche qui vole. 8 litres d'eau et de poisson sous le bec et un corps autour, uniquement pour porter la poche. Les hommes croient que je garde. Je n'ai jamais rien gardé. Gardien invisible, des histoires... où la nature se souvient. Vous connaissez cet homme, une division blindée, une avenue, une cathédrale, un bâton de maréchal décerné cinq ans après sa mort. Vous l'associez peut-être à une date, le 25 août 1944, Paris libéré. Mais ce n'est pas ce jour-là que je vais vous raconter. Notre histoire commence quatre ans auparavant, à Douala, au Cameroun, dans la nuit du 26 au 27 août 1940. Je vais vous raconter une nuit d'estuaire à 7000 km de là. 22 hommes dans 3 pirogues, 17 pistolets, et un homme maigre avec une canne qui n'avait plus le droit de porter son nom. Et celui qui va raconter cette histoire s'appelle Sosten, troisième du nom, pédicant gris de l'estuaire du Wouri. En 1992, il avait 14 ans, 90 cm de bec, et un problème de décollage. dont nous reparlerons. Il n'a pas vu cette nuit-là. C'est son grand-père qui l'a vue. Puis son père la lui a transmise. Et le récit est arrivé jusqu'à lui, comme arrivent toutes les choses importantes chez les Pélicans, de bec en bec. Mon grand-père dormait, et il détestait qu'on le réveille. C'était la nuit du 26 au 27 août 1940. La marée montait, l'air sentait la vase. chaude, cette odeur épaisse que les hommes trouvent mauvaise et que nous trouvons nourrissante. Il n'y eut pas de moteur. C'est ce détail qui réveilla. Un moteur, on l'entend venir de loin. On a le temps de s'agacer. Mais là, il n'y eut que des pagaies. Trois pirogues sortirent de la nuit. Elles venaient de Ticot, de l'autre côté, du côté des Anglais. Elles portaient 22 hommes. Mon grand-père les compta parce qu'un pélican compte tout ce qu'il voit. C'est plus fort que lui. 22 hommes pour prendre un pays. Dans la deuxième pirogue, bagaillait un garçon d'ici, 12 ans peut-être, les épaules déjà larges. Il s'appelait Ekvala. Retenez ce nom, il servira à la fin. Et à l'avant, il y avait le maigre, barbe sale, vareuse trop grande. Une canne posée en travers des genoux alors qu'il n'y a rien n'a escaladé dans une pirogue. Il ne ressemblait à rien. Mon grand-père, qui jugeait les créatures à la façon dont elles se tiennent dans l'eau, le trouva mal équilibré. Les pagaies s'arrêtèrent, on accosta à 5h du matin. Et à cet instant précis, l'homme leva la tête. Il vit l'oiseau poser sur son piqué, un gros sac blanc et gris à moitié endormi, parfaitement inutile. Et il sourit. Personne d'autre ne le vit sourire cette nuit-là. Ni ce moi-là. Mon grand-père a répété cela toute sa vie, et je n'ai jamais su s'il en était fier ou s'il en était triste. Le 27 au matin, la ville était prise, sans un coup de feu ou presque. A eux seuls, les 22 n'auraient rien pris. Ce furent les tirailleurs du lieutenant Dio, monté du Tchad, qui s'y remasculaient doigt là. Un pélican ne comprend rien à la politique des hommes, mais il sait reconnaître qu'il porte le poids. Ce jour-là, ce ne fut pas le cas. pas celui que l'on a mis sur les timbres. Il faut que je vous explique la loi de la poche. Un pédicant ne garde que ce qu'il peut porter jusqu'au nez. C'est tout. C'est notre seule règle et elle a l'air simple. Mais en fait, elle est atroce. Parce que la poche fuit. Toujours. On plonge la tête, on remonte 8 litres d'eau et 6 poissons, on chasse l'eau par le bout du bec et pendant qu'on chasse l'eau, 4... poissons repartent, on arrive au nid avec deux, parfois un, parfois avec la honte. Et il y a le décollage. Je pèse 6 kilos. J'ai 3 mètres d'envergure. Pour quitter l'eau, il me faut courir à la surface comme un ivrone qui a raté son bus. Les héros me regardent faire. Un héros, faut le savoir, c'est un pédicant qui a réussi son régime et qui ne l'a jamais oublié. Une fois en l'air, En revanche, je suis magnifique. Trois battements, puis je plane. Trois battements, puis je plane. Personne ne se moque d'un pélican en vol. Mais il faut décoller. Mon grand-père me disait qu'il existait très loin au nord, dans des montagnes de pierres noires, où l'eau ne reste pas, des hommes qui posaient des questions à un crabe. Un crabe. Une bête qui marche de travers, qui vit dans un trou. et qui n'a jamais rien décidé de sa vie. On l'enferme dans une jarre avec du sable et des bâtonnets. On pose la question, on referme. Le crabe déplace les bâtonnets, puis il retourne dans son trou. Et le devin lit la réponse. On ne dérangeait pas le crabe pour savoir ce qu'il y avait été. On venait le consulter quand deux chemins semblaient également obscurs. Mon grand-père trouvait cela grotesque. Il le disait avec beaucoup d'assurance, pour un oiseau qui perd 4 poissons sur 6. Le 8 octobre, le très grand homme descendu sur le quai. Une foule immense, des champs, les tirailleurs alignés, l'arme aux pieds et lui qui passait devant plus haut que tout le monde d'une tête entière. Mon grand-père ne retint qu'une chose de lui, parce qu'un pélican ne juge pas les hommes autrement. Celui-là ne regardait jamais les oiseaux. Le maigre se tenait à sa droite. Il était colonel depuis six semaines. Il n'aurait pas dû. Il était parti d'Angleterre commandant. Mais un commandant ne prend pas une colonie. Alors, il s'était mis colonel tout seul. sur le bateau, en cousant les galons qu'il fallait. Il l'avait écrit à Londres dans un télégramme, à peu près en ces termes. « Nous nous sommes attribués à un rang plus élevé, veuillez nous en excuser, seuls les résultats comptaient. Le très grand homme laissa faire et confirma. Deux hommes se serrèrent la main sur ce quai, l'un était en train de devenir un nom immense, l'autre venait de rendre le sien. Ce soir-là, mon grand-père se... posa sur le rebord d'une fenêtre ouverte, parce que la lumière attirait les insectes et que les insectes attirent les poissons dans les flaques du quai. Il n'était pas venu pour l'homme, il était venu pour dîner. L'homme était seul à la lampe. Il n'écrivait pas, il s'entraînait. Il traçait un mot dans la marge d'une feuille, puis le même mot en dessous, puis encore et encore, comme un enfant qui apprend une écriture qui n'est pas la sienne. Sept lettres. Il faisait cela parce qu'il écrivait à sa femme et qu'il ne pouvait plus signer de son vrai nom. Elle s'appelait Thérèse. Il avait six enfants restés de l'autre côté en France occupée. Un nom trop reconnaissable les aurait mis en danger. Alors il en avait pris un autre. Un nom court, sans particules, très ordinaire dans la Picardie où il était né. Un nom emprunté. Mon grand-père regardait cela sans rien comprendre. Pour un pélican, un nom... est un bruit que l'on fait pour appeler quelqu'un et cet homme fabriquer le sien, seul, dans le noir, pour que ceux qu'il aimait puissent continuer à respirer loin de lui. Il ne dit rien, nous ne disons jamais rien. Quand l'homme sortit, il resta une feuille sur la table, sous la lampe. Et mon grand-père fit la seule chose stupide de sa longue vie. Il entra, il prit la feuille dans son bec, il voulut garder quelque chose. Une fois, une seule fois dans son existence. Il l'a perdue avant d'atteindre l'eau. Elle tomba dans une pirogue à marais en contrebas. Il y avait un garçon dedans qui dormait mal. Le garçon la ramassa, la regarda sans savoir lire et la plia dans sa chemise. Le maigre partit vers le nord en novembre et ne revint pas. Le reste, vous le savez. Le Tchad. Le désert. Un serment fait à Koufra en mars 1941 devant des hommes en loques. à 4000 km de ce qu'il jurait l'atteinte Strasbourg, tenu le 23 novembre 1944. Paris entre les deux. Trois lignes, cela tient en trois lignes une vie que le monde entier connaît. Le 28 novembre 1947, un bimoteur s'écrasa dans le Sahara algérien du côté de Colomb-Béchar. Il avait 45 ans. Le sable reprit l'homme que le sable avait fabriqué. Mon grand-père mourut sans avoir rien compris à rien, puis mon père, alors le récit vint jusqu'à moi. Nous ne vivons pas 50 ans, nous. Nous nous passons les histoires comme les hommes se passent les maisons. Et le garçon vieillit. Ekvala resta sur ce qu'est toute sa vie. Il chargea des sacs, puis des caisses, puis des conteneurs. Il ne parla jamais de la feuille. Elle ne voulait rien dire. Cette lettre, écrite 20 fois par une main qui tremblait un peu. Un matin de 1992, un avion se posa à Doila. Il en descendit un garçon de 24 ans, français, envoyé ici en coopération par son pays. Il portait une chemise déjà trempée. Il prit le mur d'air chaud en pleine figure et sentit sans savoir ce que c'était l'odeur épaisse de la vase. Il venait apprendre un métier, il ne savait rien. À l'après-midi, il demanda au vieil Ekvala ce qu'il y avait eu sur le quai avant les cargos. Ekvala ne répondit pas tout de suite. Puis il l'emmena dans une pièce sans fenêtre. Il ouvrit une boîte de fer et en sortit une feuille pliée en quatre. Le jeune homme la déplia. Il lut les sept lettres répétées sous la lampe. Le clair. Pourquoi l'avez-vous gardé ? Megvala haussa les épaules, parce qu'elle est tombée dans ma pirogue, puis de dalle le nom d'un village très loin au nord, dans les montagnes de pierres noires où l'eau ne reste pas. Là-bas, dit-il, quand les hommes ne savent plus quel chemin prendre, ils posent la question à un crabe. Le jeune homme fit le voyage. Le village existait, les montagnes aussi, elles étaient même plus belles que dans les histoires, ce qui est rare. Il trouva le devin, il villagea, le sable, les bâtonnets, et le crabe qui marchait de travers avec l'assurance de ceux qui ne doutent jamais de leur direction. Il posait une question. Elle ne portait ni sur la guerre, ni sur les héros. Elle tenait dans la poche d'un pélican. Que doit-on faire de ce que l'on reçoit sans l'avoir demandé ? Le crabe répondit. Je ne vous dirai pas ce qu'il a répondu. Cette réponse n'est pas la mienne. Le jeune homme redescendit de la montagne avec la feuille dans sa poche. Il ne fit rien de ce que le crabe avait annoncé. Il fit autre chose. Il attendit. Et ici, Sosten s'arrête. Un pélican sait quand il faut rendre une histoire à celui qui l'a reçue. Ce jeune homme, c'était moi. Je n'ai jamais entendu Sosten parler. Aucun homme n'entend les pélicans. Pourtant, lorsque je repense au quai de Douala... C'est sa voix que j'entends. Peut-être parce qu'un pélican était toujours là, posé sur un piquet, à regarder les hommes perdre ce qu'ils croyaient garder. J'ai conservé cette histoire pendant 34 ans. La feuille, elle, avait attendu 52 ans dans une boîte de fer avant d'arriver jusqu'à moi. Leclerc a laissé son nom à des avenues, à une cathédrale, à une division. Pourtant, ce qui me reste de lui tient dans un geste minuscule. Un homme seul, sous une lampe. apprenant à signer d'un nom qui n'était pas encore le sien. Et vous, à quoi avez-vous renoncé pour que quelqu'un d'autre puisse continuer ? Sosten, lui, n'avait toujours pas réglé son problème de décollage. Il courait sur l'eau comme un ivronne qui a raté son bus. Les héros se moquaient, puis il quittait l'eau. Trois battements et il planait.