Speaker #0Bordeaux, décembre 1961. Il pleuvait depuis trois jours. Une pluie signe, régulière, qui faisait briller les pavés et donnait aux façades, couleur de pierre, un air plus sévère encore. Moi, je n'aimais pas la pluie. Je m'appelais Mistral. Oui, je sais, c'est un nom du midi pour un chat bordelais, mais les hommes ont leurs contradictions. Celle-là était bien inoffensive. J'habitais chez un magistrat, un homme discret, toujours vêtu de sombre, qui parlait peu et lisait beaucoup. Dans la journée, il était procureur général. Moi, je ne savais pas exactement ce que ça voulait dire. Je savais seulement qu'il partait chaque matin avec une serviette de cuir et qu'il rentrait souvent avec davantage de papier qu'il n'en avait emporté. Depuis quelques semaines, pourtant, quelque chose avait changé. Mon maître ne rentrait plus. Il revenait, simplement. Ce n'est pas tout à fait la même chose. Rentrer, c'est retrouver sa maison. Revenir, c'est rapporter avec soi ce qu'on n'a pas réussi à laisser dehors. Et chaque soir, avec lui, entrait une femme. Je ne l'ai jamais vue. Je n'ai jamais senti son parfum. Elle ne m'a jamais caressé. Mais pendant des semaines, elle a vécu dans notre appartement. Son nom était écrit en lettres noires sur une chemise cartonnée posée sur le bureau. Marie Bénard. La première fois que je me suis couché dessus, c'était chaud. Mon maître m'a regardé. « Pas ce soir, Mistral ! » Bon, après, doucement, il m'a déplacé. Je suis revenu. Les Ausha considèrent que la première réponse d'un homme est rarement définitive. Il a soupiré, puis il a ouvert le dossier. Il y avait des photographies, des rapports, des lettres, des plans de cimetière, et des noms, beaucoup de noms, des morts surtout. J'ai appris plus tard qu'ils étaient 13 à avoir été soupçonnés d'avoir croisé d'un peu trop près le chemin de cette femme, Marie Bénard. Au commencement, il y avait son mari, Léon Bénard, mort à Loudun en octobre 1947. Quelques jours d'agonie, un diagnostic banal, puis une phrase rapportée, une soupe, une assiette, un liquide, et ce poison dont les hommes prononçaient désormais le nom comme s'il possédait à lui seul une vérité, l'arsenic. On exuma Léon, on chercha, on trouva de l'arsenic. Alors, on ouvrit d'autres tombes, et dans d'autres corps, on trouva encore de l'arsenic. le premier mari Des parents, des beaux-parents, des proches, des voisins. Dans une petite ville, 13 morts finissent forcément par faire parler les vivants. Et les vivants parlèrent. Beaucoup. À Loudun, on se souvenait soudain de tout. D'un regard, d'une querelle, d'un héritage, d'une phrase dite dix ans plus tôt. On se souvenait même parfois de choses dont on ne s'était jamais souvenu auparavant. C'est une faculté humaine qui m'a toujours étonné. Nous autres, Ausha, oublions très vite ce qui nous intéresse pas. Les hommes, eux, peuvent conserver pendant 20 ans un détail insignifiant et le transformer au moment opportun en certitude. Marie Bénard avait hérité. Marie Bénard avait de l'argent. Elle avait du caractère. Elle ne pleurait peut-être pas comme on pensait qu'une veuve devait pleurer. Alors, peu à peu... Elle ne fut plus seulement Marie Bénard, elle devint l'empoisonneuse de Louda. Bien avant qu'un tribunal décide quoi que ce soit d'ailleurs. Mon maître connaissait cette histoire par cœur. Tout le pays la connaissait. Cela faisait douze ans qu'elle durait. Douze années. Trois procès. Des dizaines d'experts. Des centaines de témoignages. Et toujours cette même petite femme en noir disant « je suis innocente » . Le premier procès avait commencé en 1952, puis... Il avait fallu arrêter. Les experts ne s'entendaient pas. En 1954, on avait recommencé à Bordeaux. Et cette fois encore, la science a fait refuser de donner aux hommes la réponse simple qu'ils attendaient. L'arsenic retrouvé dans les cadavres prouvait-il qu'on les avait empoisonnés ? Cela paraissait évident, puis ça le fut moins. L'arsenic pouvait migrer. La terre pouvait être contaminée. Les produits utilisés dans les cimetières pouvaient jouer un rôle. Les méthodes d'analyse furent discutées. Les experts se contredirent. Plus on cherchait la certitude, plus elle semblait reculer. L'affaire Marie-Bénard devint ainsi autre chose qu'une affaire criminelle. Elle devint une question adressée à la science elle-même. Que savez-vous vraiment ? Et surtout, jusqu'où pouvez-vous l'affirmer ? Un soir, mon maître entra très tard. Je dormais dans son fauteuil, il ne m'enchaça pas, il s'assit sur le bord du bureau, puis resta longtemps sans bouger. J'ouvrais un oeil, il murmura, « On ne peut pas condamner avec ça ! » Je ne savais pas ce que ça voulait dire, condamné. Mais je connaissais parfaitement le pont de Savoie. Ce n'était pas de la peur. Ce n'était pas non plus de la fatigue. C'était autre chose. Quelque chose que je n'avais encore jamais vu entrer dans cette maison. Le doute. Il s'installa parmi nous. Et contrairement Ausha, il ne dormait pas. Le troisième procès avait commencé à Bordeaux, en novembre 1961. Marie Bénard avait 65 ans. Sept années s'étaient écoulées depuis le précédent. de la rivale sans la fameuse mantille noire qui avait contribué à fabriquer son image dans la presse. Depuis longtemps déjà, son visage appartenait presque autant aux photographes qu'à elle-même. Mais cette fois, les caméras n'étaient plus dans le prétoire. La justice voulait juger une femme, pas son image. Les journées d'audience sur Nong ont parlé des cimetières, de la pente des terrains, des cercueils, des cheveux, des biceps, des fleurs traitées avec des produits contenant de l'arsenic. On convoqua encore des savants, des... toxicologues, des médecins, des chimistes et à la maison, je voyais mon maître couvrir ses feuilles de notes, puis barrer certaines phrases, puis les réécrire. Il préparait son réquisitoire. Mais quelque chose le gênait. L'accusation avait passé 12 ans à chercher une preuve scientifique. Or, cette preuve s'effondrait sous ses propres contradictions. Le procureur général ne finit même pas à reconnaître publiquement qu'il existait un doute sur cette partie scientifique du dossier. Il annonça qu'il ne fonderait pas son réquisitoire sur les expertises toxicologiques. Il entendait désormais s'appuyer sur ce qu'il appelait la partie psychologique de l'affaire. Cette nuit-là, mon maître rentra plus silencieux encore. Je sautais sur son bureau. Cette fois, il ne me repoussa pas. Je posais ma patte sur une page. Il me regarda. Tu sais, Mistral, une souris, il y a des jours où j'envis les Ausha. Je clignais les yeux, c'était ma façon habituelle de lui donner raison. Vous ne jugez personne, vous. Se trompez. Nous jugeons énormément. Nous avons la sagesse de ne pas rédiger nos conclusions. Il restait pourtant des choses troublantes. Des héritages, des relations familiales difficiles, des témoignages, des incohérences, des comportements étranges. Pour l'accusation, tout cela formait un ensemble. Personnalité, un système, peut-être même un mobile. Le problème était ailleurs. Un homme peut être désagréable sans être assassin. Une femme peut aimer l'argent sans empoisonner sa famille. Quelqu'un peut mentir sur un détail et dire la vérité sur l'essentiel. et surtout, l'accumulation de soupçons. devient-elle une preuve simplement parce qu'elle est très volumineuse ? Je crois que c'était ça qui empêchait mon maître de dormir. Il ne devait pas décider s'il aimait ou pas Marie Bénard. Il ne devait même pas savoir s'il la croyait capable de tuer. Il devait soutenir devant des jurés qu'une femme était coupable. Ce n'était plus la même question. Les hommes parlent souvent de leur intime conviction. J'aime beaucoup cette expression. Elle donne l'impression qu'au fond de chaque poitrine existe une petite pièce fermée où serait cachée la vérité. Mais que se passe-t-il lorsque deux hommes honnêtes entrent chacun dans leur petite pièce et en ressortent avec deux vérités différentes ? L'un dit « elle est coupable » , l'autre « je ne sais pas » . Lequel est le plus courageux ? Celui qui tranche ou celui qui accepte de ne pas savoir ? Décembre arriva, le procès approchait de sa fin. Les avocats de Marie Bénard plaidèrent, ils attaquèrent les expertises, l'enquête, les rumeurs, les contradictions. Ils rappelèrent aux jurys qu'ils ne possédaient pas une légende et qu'ils ne la jugeaient encore moins. Ni un personnage de roman, ni l'empoisonneuse de Loudun, mais une femme. Simple femme que la justice ne pouvait condamner que si sa culpabilité était suffisamment établie. Dans son réquisitoire, l'accusation demanda une condamnation ferme et mesurée, sans fixer précisément la peine. Puis vint le 12 décembre 1961, le dernier jour. Je me souviens très bien de ce soir-là. La pluie avait cessé, j'étais devant la fenêtre. Bordeaux brillait sous les réherbeurs. Mon mec n'était pas encore rentré. Palais de justice, les jurys... Jurés délibérés. Trois heures passèrent. Plus de trois heures. Puis les portes s'ouvrirent. Marie Bénard revint dans le box. Les années d'accusation tenaient désormais dans quelques secondes. Les questions se reposaient, les réponses arrivèrent. Non. Puis encore non. À quitter. Après douze années de procédure et trois procès, Marie Bénard était libre. Mon maître rentra tard. Très tard. Je l'attendais sur le bureau. Pour la première fois depuis des semaines, il n'avait pas... pas le dossier avec lui. Il retira son manteau. Il resta debout. Puis il vint vers moi. Je sautais sur ses genoux. Nous restâmes ainsi quelques temps. Finalement, je fis ce que font les Ausha lorsqu'ils estiment que les hommes ont suffisamment compliqué le monde. Je ronronnais. Posa sa main sur ma tête. Voilà un mistral. Long silence. C'est terminé. Mais je sentais bien que ce n'était pas vrai. Marie Bénard rentra à Loudin. Elle continua jusqu'à sa mort à proclamer son innocence. Bien plus tard, elle expliqua qu'elle aurait préféré entendre prononcer ces mots « Marie Bénard est innocente » plutôt que « Marie Bénard est acquittée » . Les deux phrases paraissent proches, elles sont pourtant séparées par un monde. La justice n'avait pas découvert ce qui s'était réellement passé dans toutes ses maisons, toutes ses chambres, toutes ses cuisines où les morts s'étaient succédés. Elle avait simplement décidé qu'elle ne pouvait pas condamner cette femme. Et peut-être est-ce là l'une des choses les plus difficiles à comprendre lorsqu'on demande à la justice de fabriquer une vérité. La justice ne dit pas toujours « voilà ce qui s'est passé » . Parfois, elle dit seulement « nous n'avons pas le droit d'aller plus loin » . Quelques jours après le procès, je retrouvais une feuille oubliée sous un meuble. Elle avait dû tomber du dossier. Il y avait quelques mots écrits au crayon. Je ne savais évidemment pas lire, alors je me couchais dessus. Mon maître me trouva là. Il ramassa la feuille, la regarda longtemps, puis il la posa dans le feu. Je lis les mots disparaître, je ne les ai jamais connus. Et aujourd'hui encore, j'avais imaginé qu'il y avait écrit une seule phrase. Le doute n'est pas toujours une faiblesse de la justice. Il est parfois sa dernière protection contre l'injustice. Marie Bénard était-elle coupable ? Je ne le sais pas. Mon maître ne le savait peut-être pas davantage. Les jurés eux-mêmes ne l'ont jamais dit. Ils ont simplement refusé de condamner. Et c'est peut-être cela que j'ai appris cet hiver-là, en dormant sur le dossier d'une femme que toute la France croyait connaître. Les hommes voudraient que la justice ferme les histoires, qu'elle désigne les bons, les méchants, les victimes, les coupables, qu'elle pose un dernier point. Et certaines affaires résistent. Elle laisse derrière elle... une porte entre-ouverte. Et derrière cette porte, le doute dérange, il frustre, il empêche les belles certitudes. Mais lorsqu'un homme risque de perdre sa liberté, peut-être faut-il parfois avoir plus de courage pour garder cette porte ouverte que pour la refermer. Moi, Mistral, Chat d'un procureur, je ne connaissais rien aux codes, rien aux expertises, rien aux cours d'assises. Je savais seulement reconnaître les nuits où mon maître dormait bien, et celles où il ne dormait pas. Cette année-là, j'ai compris. pourquoi. Il existe une chose plus lourde que d'accuser quelqu'un, c'est d'accepter qu'après avoir tout cherché, on ne sache toujours pas. Les hommes avaient rendu leur jugement, Marie Bénard était acquittée, mais l'histoire, elle, avait commencé. conserver son secret. Alors il reste une dernière question, une question que ni les experts, ni les magistrats, ni les jurés ne peuvent désormais résoudre à votre place. Pour condamner quelqu'un, suffit-il d'être convaincu qu'il est coupable, ou faut-il aussi être certain que notre conviction ne nous trompe pas ? Les hommes avaient rendu leur jugement. Et vous ?