Speaker #0Je m'appelle Anselme, chamois, neuvième du nom. 14 automnes sur la même arête et une seule règle dans le crâne, on ne siffle que pour ce qu'on voit. Elle m'a servi contre les aigles, cette règle, contre les chiens, contre les pierres qui descendent sans prévenir. Elle ne m'a jamais trahi. Si une fois... Elle m'a menti une fois, cette règle. Gardien invisible des histoires où la nature se souvient. Connaissez son nom, le radium, deux prix Nobel, le Panthéon. Connaissez déjà la fin de cette histoire, ce n'est pas ce que je vais vous raconter. Le 29 juin 1934, une femme de 66 ans monta au sanatorium de Sanselmose, plateau d'Assis, commune de Passy. Haute-Savoie. 1000 mètres d'altitude, derrière la muraille des Fises, en face, par-dessus la vallée de Larves, le Mont Blanc. Elle y reste à six jours. Dans la roche des Fises, au-dessus des toits, il y a une arête. Sèche, nue, battue. Un vieux chamois solitaire s'y tenait cet été-là, en Selme, deuxième dune. Il avait la meilleure vue du massif. C'est lui qui le dit, c'est aussi lui qui raconte. Le sanatorium, je le connaissais avant elle, depuis toujours. C'est une grande chose posée en travers du plateau avec des terrasses ouvertes plein de sud. On y sort les gens sur des chaises longues, en mitouchées jusqu'au menton, et on les laisse là, face à la montagne, à respirer. À respirer des heures, sans bouger, c'est leur remède. Nous, on appelle ça ruminer. Bon, chacun ses méthodes. Le 29 juin, la pierre était chaude dès le matin. L'air monté de la forêt. Résine, mousse sèche. Un fond de vache l'antenne, un air qui ne cache rien. J'ai vu l'automobile dans les lacets, bien avant le plateau. Un point noir dans la poussière. Personne d'autre ne pouvait la voir, je le précise parce que ça comptera. Ils ont fait descendre une femme. Je sais lire une démarche, c'est mon métier. L'homme pressé penche en avant. Le montagnard pose le talon. L'enfant part en zigzag pour rien. Le médecin marche droit et regarde ses mains. Le malade... On le reconnaît tout de suite. Il économise. Il s'économise. Celle-là, non. Elle avait lentement l'envie d'avancer. Mais elle n'économisait rien. Elle s'est arrêtée au milieu de la cour, elle a levé la tête vers le massif d'en face, et elle est restée. Longtemps, debout, sans rien demander à personne. Je n'ai pas su la ranger. Ça ne m'était jamais arrivé. Le lendemain, je suis descendu à l'eau. Je descends toujours à l'eau. La rosée sale des pelouses du bas a un goût que la hauteur n'a pas et, cette heure-là, les hommes la passent à dormir. Elle était déjà sur la terrasse, seule, assise, des couvertures jusqu'à la taille, une planche sur les genoux, des papiers dessus. J'étais à 20 pas, 20 pas d'un humain, en terrain découvert. J'allais jamais faire ça. Elle a levé les yeux, elle m'a vu. Elle n'a rien fait. Elle n'a pas crié, elle n'a appelé personne, elle n'a pas cherché à me montrer à quelqu'un d'autre. Elle m'a regardé comme on regarde un chiffre qu'on n'attendait pas et qu'on trouve intéressant. Puis elle est revenue à ses papiers. Le vent a soulevé la première feuille, elle a tendu la main vers le muret, elle a pris une pierre plate et elle l'a posée sur le tas. Cette pierre-là, je la connaissais. Je connais chaque pierre de ce versant. C'est mon travail. Une pierre qui bouge, je siffle. Celle-ci était tombée des 6-3 hivers plus tôt. Elle a déroulé jusqu'au chemin et quelqu'un l'avait montée sur le muret pour dégager le passage. En 14 ans, c'était la seule pierre de la montagne que j'avais vu se déplacer sans tomber. Faut que je vous dise ce qu'est un chamois, sinon vous ne comprendrez rien. On nous croit courageux, c'est faux. On raconte n'importe quoi sur nous. Nous sommes des bêtes qui regardent, toute la journée, toute la vie. Le ciel pour l'aigle, la pente pour la pierre. La lisière pour l'homme, on regarde même la bouche pleine, surtout la bouche pleine. Et quand quelque chose ne va pas, on siffle. Ce n'est pas un cri, c'est de l'air qui passe trop vite dans le nez, ça traverse le versant d'un bout à l'autre. Et toutes les têtes se lèvent en même temps. C'est une charge. On ne siffle pas pour rien. On ne siffle que pour ce qu'on voit. 14 automne, j'ai sifflé trois aigles, 11 chiens, 42 hommes, un incendie et une pierre grosse comme une étable. et une ombrelle noire qui s'est ouverte d'un coup. Ça arrive. C'était une dame de Salanfe. Et une voix sous mes pattes. Roselyne, marmotte, six mois de sommeil par an, et un avis sur les douze. C'était un rapace. Tu as fait évacuer le versant pour une dame de Salanfe. Le versant m'en a remercié. Le versant t'en a voulu jusqu'à la neige. Et puis, tu repères un lichen à deux cents. « Pas, mais tu es debout sur mon terrier depuis ce matin ! » J'ai baissé la tête, j'étais, oui, debout sur son terrier. « Bah, je surveillais l'horizon. » « Bah, je sais, tu surveilles toujours l'horizon. L'horizon a bien de la chance. » Elle est rentrée chez elle en passant entre mes pattes, avec ces dignités qu'on les marmotte quand elles viennent d'avoir raison. Je suis redescendu le lendemain, et le jour d'après. Pas pour la rosée, je ne me raconte pas d'histoire. Elle sortait tôt, la dame. Elle s'installait toujours à la même place. contre la barre d'appui, tournée vers le massif d'en face. Elle écrivait. « J'ai fini par voir les signes sur ces feuilles. Ils étaient énormes, assez larges comme on écrit pour quelqu'un dont les yeux lâchent. Ça m'a paru étrange. Je lis un lichen à 200 pas, on ne m'a jamais rien écrit en gros. Le deuxième jour, elle est sortie plus tard. Le troisième, on a rapproché sa chaise de la porte. Le quatrième, elle n'a pas écrit. La pierre plate était posée sur des feuilles blanches. » Et les feuilles sont restées blanches toute la matinée. Alors j'ai cherché. Parce que sur une montagne, ce qui diminue annonce toujours quelque chose. C'est la seule loi qui vaille. Un chamois qui maigrit, un merle qui sautait, une marmotte qui ne sort plus. Chercher la bête, elle est là. J'ai fouillé la forêt, arbre par arbre. J'ai tenu le ciel du matin au soir, deux buses. Les buses ne s'occupent pas des femmes. J'ai compté les pierres au-dessus du toit, une par une, pour voir si l'une... avait bougé d'un doigt. J'ai ouvert les naseaux. Au vent, pas de fumée, pas d'orage, pas de chien. Le meilleur orgue orgue du massif ne trouvait rien. Ça ne m'était jamais arrivé. Le 3 juillet, la terrasse est restée vide toute la matinée. Il faisait beau. C'est ça que je n'ai pas compris. Il faisait beau, l'air ne bougeait pas et la chaise longue est restée pliée et contenue. Je suis descendu jusqu'au muret, en plein jour, à découvert, à 10 pas des fenêtres. La pierre plate était là, seule, on avait emporté les papiers. Au-dessus, une fenêtre du deuxième étage était entreouverte. Un drap, une main posée dessus, immobile, des gens qui entraient sans bruit et qui ressortaient les mains vides. Et je cherchais encore. Un homme ? Des soignants. Une bête ? Aucune. Un feu ? Aucun. Une pierre ? Aucune. Il y avait quelque chose. La montagne entière me le disait. Je suis remonté, j'ai repris ma dalle. J'ai gonflé la poitrine ou vers les naseaux, comme 42 fois avant. Rien n'est sorti. « Anselme ! » Roselyne était derrière moi, elle avait dû me suivre longtemps. « Anselme, tu as sifflé pour une ombrelle. » « Et alors ? » « Et là, tu siffles pas. » « On ne siffle que pour ce qu'on voit. » Je l'ai dit un peu sèchement, plus sèchement que je ne voulais. Elle n'a pas disputé. C'était la seule fois de sa vie où elle n'a pas disputé. Elle s'est assise à côté de moi, à découvert, en plein jour, à portée d'aigle, ce qu'une marmotte ne fait jamais, parce que c'est ridicule et que Roselyne déteste être ridicule. Elle est restée jusqu'au soir. Le 4 juillet 1934, au petit matin, on a ouvert la fenêtre du deuxième étage en grand, puis on l'a refermée. Deux jours plus tard, très loin d'ici, dans un cimetière de la banlieue de Paris, on l'a couchée près de son mari, à midi, sans discours. Sans cortège, c'est ce qu'elle avait demandé. La montagne n'en a rien su. La pierre plate est restée sur le mur et personne ne l'a reprise. Il n'y avait plus rien à tenir. Je suis descendu le lendemain matin, et le matin d'après, et tous les matins de cet été-là, pour la rosée. L'automne est venu, les mélèzes ont jauni, et se sont mis à rejouer les morts, comme chaque année, avec ce sérieux qu'ils ont. Roselyne est descendue dans son trou en octobre. « Je remonte en avril, tu me diras ce que j'ai raté. » « Il se passera rien. » « Il se passe toujours quelque chose, mais tu ne le vois pas. » « C'est tout. » Elle a disparu avant que j'aie trouvé quoi répondre. Ça aussi, c'était la première fois. Ensuite, je ne sais plus très bien. Les hivers se ressemblent. Un matin, mes pattes ont refusé la pente nord. Un autre matin, j'ai trouvé l'aigle. Trop tard, il était déjà passé. Puis, un jeune bouc s'est installé sur l'arête. Un imbécile sûr de lui, persuadé d'avoir la meilleure vue du massif. Et il l'avait. Il est devenu Anselme, dixième du nom. Je ne lui ai rien expliqué. On n'explique pas. Un poste. On le tient et l'autre regarde. Après, le temps a fait son travail. 14 automne m'avait paru une vie entière. L'arrêt, elle, ne comptait pas. Elle était là avant, elle sera là après. Elle n'en tire aucune fierté. La guerre est passée en bas, dans la vallée. Le sanitarium est resté. Les routes ont changé, les automobiles sont devenus plus rapides et plus laides. Et le glacier d'en face a reculé. En 1995, à Paris, On a porté ses cendres et celles de son mari sous une grande coupole avec des drapeaux et de la musique. La montagne n'y était pas, la montagne n'y est jamais. Le muret, lui, est toujours là. L'été dernier, un promeneur s'est assis dessus pour souffler. Il a trouvé une pierre plate sous sa main, il l'a sous-pesée sans y penser, et il l'a reposée à sa place avant de repartir. Il ne savait pas ce qu'il tenait, personne ne le sait. Sauf moi, peut-être. Au-dessus, sur l'arête, il y a toujours un chamois. Il porte peut-être encore le nom, personne ne peut le vérifier et personne n'a essayé. Il ne sait rien du radium, rien du panthéon. Il regarde le ciel, la pente, la lisière. Il broute, il regarde encore. Et certains matins, sans raison, son œil descend jusqu'au muret et s'y arrête un peu trop longtemps. Un peu trop longtemps pour une pierre. Puis il repart et il siffle pour une buse. Parce qu'on ne siffle que pour ce qu'on voit. Et vous, cher auditeur, si vous montez un jour au plateau d'Assis et qu'un coup de sifflet s'éclate au-dessus de vous, ne cherchez pas trop loin. Libre à vous de penser qu'un chamois ne transmet rien à celui qui prend sa place. Après tout, ce n'est qu'un peu d'air dans le nez d'une bête. On retient de Marie Curie... Un élément, deux prix Nobel, une coupole et des drapeaux. Moi, je retiens une pierre plate posée sur des feuilles pour que le vent ne les emporte pas. Une femme qui avait passé sa vie à mesurer ce que personne ne voyait et qui, ce matin-là, avait simplement besoin que ses papiers restent en place et que son savoir ne s'envole pas pour l'humanité. Non seulement il ne s'est pas envolé, mais il va peut-être la sauver, a priori. Et il y avait, vingt pas plus loin, la meilleure... perdue du massif, qui ne servait à rien. Alors voici ma question. Et chez vous en ce moment, qu'est-ce que vous regardez très bien sans réussir encore à le voir ? Ne répondez pas maintenant, répondez ce soir quand la maison sera calme et que vous n'aurez rien à surveiller.