Speaker #0L'être humain, il est préférable de ne pas s'adresser à eux directement. La première règle, c'est de leur laisser croire que tout vient d'eux. Toujours, à l'exception de ceux qui, réceptifs et sensibles, comprennent notre mission. Vous écoutez Gardien Invisible, des histoires où la nature se souvient. Cette idée de ne pas s'adresser aux humains directement n'est pas de moi. C'est la règle d'un peuple très ancien, installé près de nous depuis 3500 ans. Il nous regarde, il ne nous parle pas. Et aujourd'hui, l'un d'eux fait une exception. Il a 181 ans, il s'appelle Constantin, un après-midi de 1899, dans une cour de la Drôme, il a vu un homme prendre la décision la plus lourde de sa vie. Il était le seul témoin et il n'y a rien compris. C'est lui qui raconte. Le 18 février 1846, il faisait très froid. J'avais 8 ans, mon pied était fracturé. Une de mes branches charpentières pendait à moitié arraché. J'étais couché à l'envers dans une calèche mortuaire. Une roue tenait mes feuilles prisonnières. Je pleurais. Devant moi, le paysan tenait les rênes, son apprenti luttait contre le sommeil. Offrir un arbre pour l'anniversaire du Pichoun, et t'en penses quoi, toi ? T'es pas, ils appellent ça un symbole de paix. Un truc de paix. Un arbre ? La seule idée que je vois avec un arbre, c'est quand il me réchauffe les pieds en regardant les flammes dans la cheminée. Le portail de la maison Loubet était déjà ouvert. Un petit garçon nous attendait dans la cour. Huit ans lui aussi. Un pantalon de velours. Je le vis à l'envers. Ses parents l'avaient prévenu. Il devrait s'occuper de cet arbre comme d'une personne. Il en serait responsable. Tout dépendait de lui. Il s'approcha. Sa main s'enfonça. très délicatement dans l'épaisseur de mon branchage. J'ai eu l'impression qu'elle dansait. Il serra une branche comme il eût serré la main à un ami. Une onde passant entre nous. Il l'a sentie sans pouvoir la dire. À cet instant, un rayon perça le ciel gris. Que ces couleurs sont belles, papa ! On dirait qu'il y a deux arbres. Regarde sa feuille. À côté et plus foncée, il reçoit l'énergie du soleil. L'autre est plus clair. C'est lui qui transmet la lumière à l'arbre. Cette lumière est énergie, épée. Elle profite à l'arbre, et peut-être aussi à celui qui en prend soin. Sa mère pose une question. Quel est ton rêve, Emile, à côté de cet arbre ? Que nous soyons amis toute notre vie, et qu'il soit encore là quand je serai grand. Alors, votre amitié doit durer, sans nuages, et pour toute la vie. Tu crois qu'on pourrait l'appeler Constance ? Constance ? Elle n'eut pas le temps de finir son mari tranchant. Bienvenue chez nous, Constantin l'Olivier. Une demi-heure plus tard, je retrouvais mes racines et ma position verticale sous la fenêtre de sa chambre. Emile lança sur moi l'eau d'un seau. C'est bon Emile, arrête, tu vas me noyer de bonheur. Vous vous demandez sans doute qui raconte cette histoire. C'est moi, Constantin. Je vous l'ai dit, je dois vous livrer quelques secrets. L'une de nos missions est de vous protéger de vous-même. Paix et sagesse sont notre recette. Vous en bénéficiez, ce n'est pas un mythe. Nous agissons dans l'inconscient de notre observateur. Il reçoit un message sans le savoir, le symbole se dérobe à sa raison, il inspire les actions engagées pour son bien et au service des autres. Nous sommes magiques. Mais sans être trop compliqué, tout a commencé en Égypte. Le grand prêtre d'Osiris annonça un jour à Pharaon qu'un arbre magique serait soumis à la sagacité des hommes. Le soir même, une nuée de libellules, vert-gris, tourbilla autour de lui et libéra un rameau d'oliviers. Il le planta. Le lendemain, 55 oliviers de trois espèces étaient sortis de terre. De la nuit aussi. Vu d'en haut, Cela dessinait un parfait triangle. Chers auditeurs, retenez cela. Il y a deux ans, à quelques kilomètres d'ici, un homme venu du Nord a planté 55 oliviers en triangle. Et il ne sait pas pourquoi. Les années passèrent. Émile devint un vieux monsieur. Je le voyais une ou deux fois l'an. Un après-midi de 1899, un bruit terrible éclata devant la ferme. Les voitures officielles, je faillis éternuer et perdre toutes mes feuilles. Mais je suis un olivier, mes feuilles résistent. Et Emile entra dans la cour, il me regarda longuement, comme lorsqu'il était petit. Un homme lui suivait la démarche, peu assuré. « Monsieur le député, nous devons partir, les menaces d'attentat sont sérieuses. » « Je suis sur le point de prendre la décision la plus importante. » de ma vie, lui dit Émile. Oui, monsieur le député. Alors si quelqu'un doit tenter à ma vie, la réponse me sera bientôt donnée. Laissez-moi seul. Refermez les portes derrière vous. Nous nous retrouvâmes seuls, l'un en face de l'autre, et il me regarda pendant une heure. Je n'osais plus bouger une seule brosse. Les insectes s'inquiétaient. Devons-nous descendre, Constantin ? Qu'est-ce qui se passe ? N'en faites rien, ne bougez pas. Émile réfléchit. Pas un bruit, pas un bruissement d'aile. Il vint tout près et parla à voix basse. Dois-je accepter la présidence de la République ? Est-ce utile pour la paix en France ? Dreyfus, les religions, le spectre de la guerre ? Est-ce que je suis la personne apte à aider les autres ? Je ne suis rien répondu. Il inspecta mes branches charpentières. Pour un adolescent de 60 ans, je me portais bien. On grandit bien dans la drogue. Puis, il recula. Il fit un arc de cercle devant moi. Il leva sa canne à la verticale et la posa contre mon trou. Pardon, contre mon trou. « Je vais fixer l'équerre » , dit-il. Il rentra dans la maison et revint avec deux piques de bois. « Voilà mon compas. Émile, tes outils me font peur. » Il ne m'entendit pas, mais ses gestes furent doux. Voilà, Constantin, le centre est ici. Qu'y a-t-il sur le tronc à cet endroit ? Mais je sais pas, Emile, je me regarde pas le nombril tous les jours. Il observa longuement le point qu'il venait de définir, les yeux remplis de larmes. Il me dit. Constantin, tu me donnes la réponse. Ton bois a-t-il vieilli 60 ans dans l'unique but d'aider ma décision ? On dirait bien que oui, merci, Constantin. Il me serra dans ses bras. Puis je suis ouvert les portes de la cour. Deux hommes discutaient encore devant moi, pendant qu'Émile grimpait dans la voiture. Mais qui est-ce ce Constantin dont parlait Loubet ? Je ne sais pas, l'annonce de sa candidature doit être faite demain avant midi. Je venais d'accomplir ma mission. Je n'en saisissais aucune subtilité, eux ne pas comprendre quelle chance. Émile fut élu le 18 février 1899. 53 ans, jour pour jour, après notre rencontre. En 1906, tous ces mandats prèrent fin. Il vint me voir un matin. Constantin, demain, je ne repars pas. Ni après-demain, ni les autres jours. On me déplanta pour le suivre, au château de la Bégune, sous la fenêtre de sa chambre. Cette fois, on ne m'arracha aucune branche. Je passais 20 ans avec lui, il écrivait toute la journée, il me regardait. Que demander plus pour un Olivier qui aime l'être humain ? Émile mourut en décembre 1929. Quelques jours plus tôt, il avait déposé une boîte en bois, bien fermée, dans le creux de mon trou. Les larmes d'un vieux monsieur et la sagesse que rappellent ses sourcils blancs ne laissent aucun Olivier indifférent. Ce jour-là, je me serais bien arraché du sol pour partir avec lui. Les 90 années qui suivirent, il me manqua. Simplement, terriblement, je ne produisais plus une seule olive. Et mes fleurs étaient incolores. J'étais en dépression sur le plan végétal. Puis un matin, des hommes discutèrent devant moi. C'est lui qu'il faut déraciner. On fait la cour pour le musée. Faut du parking. Mais on le met où ? Au Poit-Laval, un gars du Nord, qui plante une olivrée. T'occupes. On déplace cette vieille croûte et on rentre. Merci pour la vieille croûte. Mes feuilles blanchirent à vue d'eux. Mes insectes partirent dans toutes les directions en panique. Je pesais 350 kg. Je ne faisais pas beaucoup d'exercices alors forcément. Et nous voici ce soir. Il est 22h. Le vent souffle comme il n'a pas soufflé depuis un siècle. Louis s'installe sur le banc de pierre devant moi. Le chien, les rires, le petit rhum du soir. Une de mes charpentières cède. Le bruit est sec. Une boîte tombe. de mes entrailles. Émile, ta boîte, c'est pas moi, c'est le vent. Un second coup l'a fait éclater au pied de Louis. Un papier s'envole et le frappe en plein visage. Il lit. Cette histoire était la mienne et celle de Constantin. Cet Olivier sera aussi le meilleur de toi-même. Aime-le. Il répondra peut-être un jour à la question de ta vie. Tu seras le seul à pouvoir le comprendre. Émile Loubet, 29 juin 1925, la dégute de Mazinque. Louis, écoute-moi Louis, en ton fort intérieur, l'olivier ne meurt jamais sans héritier. Et vous, cher auditeur, ne regardez plus un olivier sans lui parler. Celui qui vous est destiné apparaîtra bientôt sur votre chemin. Au bon moment, il apportera la réponse à la grande question de votre vie. Passez une heure devant un arbre avant de dire oui. Une heure de silence, dans une cour de la Drôme, pendant que des voitures officielles attendaient derrière un portail. Il y a des endroits comme celui-là, un banc de pierre, une fenêtre, un chemin, rien qui parle. Quelque chose devant quoi les choses se rangent d'elles-mêmes. Alors voici la question. Elle n'est pas pour tout le monde, elle est pour vous. Devant quoi irez-vous vous asseoir le jour où il faudra décider ? Un compte écrit et lu par Philippe Porcel, d'après son recueil, moi, Constantin, 181.