Speaker #0Sur son manteau de sacre, il y avait des abeilles d'or, 300 peut-être davantage, cousues une à une sur la porte par des femmes qui en avaient perdu la vue. Elles ne pouvaient pas s'envoler, c'est pour cela qu'on les avait choisies. En octobre 1815, un navire anglais déposa un homme sur une île au milieu de l'Atlantique Sud, 2000 km de mer dans toutes les directions. On l'avait choisi pour ce l'hausse. Il avait 46 ans. Trois mois plus tôt, la moitié de l'Europe se l'allait quand il entrait dans une pièce. Sa maison n'était pas prête. On l'installa, en attendant, dans le pavillon du jardin d'une famille anglaise. Et dans cette maison, il y avait une enfant. Elle s'appelait Betsy. Elle avait 13 ans, des cheveux qui ne tenaient dans rien, et elle n'avait pas peur de lui. C'est un détail. Et c'est peut-être toute l'histoire. Avant son arrivée, on avait parlé de lui aux enfants comme on parle de l'ogre quand la nuit tombe, pour les faire taire et sans croire qu'il viendrait. Les plus petits avaient demandé s'il mangeait vraiment les gens. Betty avait répondu qu'elle le regardait ses dents. Le premier soir où il dîna dans la maison, elle fut placée en face de lui. Il y avait entre eux un plat de viande froide, un chandelier qui... roulait sur la nappe et une assiette de petits pois que personne ne voulait signer. Betsy le regarda mâcher jusqu'à ce qu'il pose sa fourchette. « Qu'y a-t-il ? » « Je vais réciter. » « Quoi donc ? » « Si les ogres ont des dents différentes des nôtres. » Sa mère devint très pâle. Les plus jeunes disparurent presque sous la table. Lui passa la langue sur ses dents comme s'il les comptait. Et alors ? Je vois pas bien, faudrait sourire. Il sourit. Il désigna du menton le plus petit des garçons. Je commencerai par celui-là. L'enfant s'accueillère, Betsy lui poussa le plat de petits pois. Ben mangez déjà cela. Il obéit. Ce fut peut-être la première capitulation de l'île. A la fin du repas, les petits étaient revenus sur leur chaise et Betsy avait cessé de regarder ses dents. Elle venait tous les jours, elle se moquait de son accent et elle le prenait sur le fait quand il trichait aux cartes. Un après-midi, elle attrapa une épée dans la chambre. Elle la tira à deux mains parce qu'elle était trop lourde pour elle et la pointa sur lui. « Rendez-vous ! » Il avait fait fusiller des hommes pour moins que ça. Il leva les mains, il recula jusqu'au mur, puis il lui pinça l'oreille, ce qui était depuis toujours chez lui la manière de dire qu'on aimait bien quelqu'un. Ces deux mois furent les plus doux de ces dix dernières années, et il ne le sut qu'après. En décembre, la vraie maison fut prête, longue ou deux. Une bâtisse basse posait là où le vent de l'île ne s'arrête jamais, les murs sointés. Des sentinelles le regardaient dormir. Et il y avait ceux qui étaient venus avec lui, deux généraux, leurs femmes, leurs enfants, un valet, un secrétaire et son fils de quinze ans. Premier général boutonnait chaque matin un uniforme devenu trop large, même lorsqu'il n'y avait personne à recevoir. Le second vérifiait les toits, les réserves de bois et les clôtures, puis jurait contre la pluie, comme s'il pouvait la faire reculer. Une des femmes tenait la maison debout avec des comptes, des reprises et des clés. L'autre faisait la classe aux enfants, pendant que l'eau coulait dans une bassine dernière. Les enfants couraient dans le corridor, tombaient, grandissaient, et ne demandaient pas la permission au gouverneur. Le valet connaissait l'heure à laquelle il fallait apporter le café et celle où il ne fallait plus parler. Le secrétaire ouvrait des pages jusqu'à ce que ses doigts se raidissent. Son fils taillait les plumes, séchait l'encre avec du sable et s'endormait parfois assis, le front au-dessus des batailles. Pas un seul n'y avait été obligé. Il n'y avait plus rien à leur donner et plus même le droit de leur dire quoi faire. Ils étaient venus quand même. Ils cherchaient... longtemps ce qu'ils espéraient et ne trouva pas parce qu'il n'y avait rien à trouver. Le premier hiver, il ne sortit presque pas. Il dictait. Il refaisait ses batailles à voix haute pendant des heures devant des juges qui n'étaient pas dans la pièce. Et un soir de février, la fièvre le prit. On ferma les volets, on le laissa seul parce qu'il le demandait. Il était donc seul, à moitié dans le sommeil, quand elle entra par la fenêtre. Une abeille. Une seule, dans une île où il n'y avait presque pas de fleurs en février à 11h du soir. Elle tourna au-dessus de la table couverte de noms de villes prises et reprises et se posa sur l'encrier. « Sortez ! » dit-il. « Il n'y a rien ici. » Et il crut dans l'état où il était qu'elle lui répondait. Que sa voix venait du haut de la pièce, très petite et très nette, comme un fil tiré. « Je sais. C'est pour cela que je suis entré. » Il voulut se lever. Le lit était loin du sol, ou le sol loin du lit. On m'obéit encore, dit-il. Sur cette île, on m'obéit encore. Mais je ne t'obéis pas, je m'en vais parce qu'il n'y a rien. Reviens, s'il y a des fleurs. Il dit qu'il était l'homme qui avait fait et défait des rois. Il en cita quelques-uns. L'abeille dit, je vis six semaines, je ne saurais jamais ton nom et je ne saurais jamais le mien. Puis elle dit encore, mais il ne fut jamais certain de ce dernier mot, « Ce que je fabrique, Je ne le mangerai pas. » Et elle sortit par où elle était rentrée. Au matin, la fièvre était tombée. Il y avait sur le bord de l'encrier une petite trace de poussière jaune que le valet essuya sans y penser. Lui, il la vit. Il ne dit rien à personne. Un homme, dans sa situation, ne raconte pas qu'il a parlé à un insecte. Il lui reste sa raison, c'est à peu près tout ce qui lui reste. Mais il demanda ce jour-là s'il y avait des fleurs sur les bœufs. En 1818, la famille anglaise quitta l'île. Betsy vint lui dire au revoir. Elle avait 16 ans, elle pleurait, et elle était furieuse de pleurer. Il chercha dans la pièce quelque chose à lui donner, il n'avait rien. Il avait distribué des couronnes et des royaumes, et il n'en avait plus dans cette maison humide. Absolument rien qui lui appartint. Alors il prit des ciseaux, coupa une mèche de ses propres cheveux, et la lui mit dans la main. « Voilà, c'est pas grand-chose. » « Non, » dit Betsy. Et elle referma le point de suscite fort. qu'elle en avait mal deux heures plus tard sur le bateau. À la fin de 1819, il sortit. Personne n'a jamais bien expliqué pourquoi ce jour-là, plutôt qu'un autre. Il fit venir des outils réquisitionnats les généraux, les femmes, le valet et des ouvriers chinois de l'île. Il voulait un jardin, pas un par terre. Des allées, des bassins, des murs pour couper le vent et de la terre remuée profond. Il se levait à cinq heures en chemise, une bêche à la main. Il donnait des ordres comme... sur un champ de bataille. « Creusez ici, le mur là, plus profond ! » Le général, toujours boutonné, poussait une brouette. L'autre disputait avec les ouvriers et jurait contre les pierres. Le garçon de 15 ans mesurait les allées. Les femmes plantaient des haricots et au pied du mur, le mieux explosé, quelques meuleaux. Les enfants remplissaient les bassins avec de petits seaux, ce qui prenait trois fois plus de temps, mais ils ne disaient rien. Et au printemps, les fleurs vinrent. Et avec les fleurs, elle va. Elle ne venait pas pour lui, elle venait parce que la terre avait été ouverte. Il y en avait une qu'il suivait dans les allées, presque tous les matins. Il n'a jamais dit, même à lui-même, que ce pouvait être la même. Ça avait compté six semaines. Il y avait eu deux hivers. Il lui parlait quand même, à voix basse, quand les sentinelles étaient loin. « Toi, tu ne me demandes rien. » Un matin, après le café, Il choisit dans le sucrier un morceau bien blanc, sans fêlure, et l'emporta dans sa poche. Sur la margelle, il chercha l'endroit le plus visible. Il posa le sucre, recula d'un pas, puis un autre, comme si la distance pouvait faire oublier sa main. L'abeille vint. Elle tourna autour de son chapeau, descendit vers la pierre et passa devant le morceau sans ralentir. Il le rapprocha du bord avec l'ongle. Elle passa encore, si près que l'air de ses ailes déplaça un an. Puis elle entra tout entière dans une fleur de haricots qu'il avait planté lui-même. Il resta là jusqu'à ce qu'elle ressorte, poudrée de jaune. Le sucre demeura sur la margelle. À midi, les fourmis l'avaient trouvé. À la fin de cet été-là, Il s'appuya sur sa bêche au milieu de la troisième allée et dut attendre pour reprendre son souffle. Trois allées. Lui qui avait traversé les continents. L'abeille travaillait à hauteur de cinq ans. « Reste ! » dit-il. Ce fut la seule fois qu'il lui demanda quelque chose. Elle finit sa fleur tranquillement et s'en alla vers le bout du jardin du vol lourd et droit des abeilles chargées. Elle ne se retourna pas parce que les abeilles ne se retournent pas. Il la regarda partir. On rapporte qu'il rit tout seul ce matin-là. Les sentinelles le notèrent. Le prisonnier avait ri, sans raison apparente, puis avait continué à creuser. Au début de 1821, il ne sortit plus. Le jardin continua sans lui. C'est le propre des jardins. Ceux qui l'avaient suivi se relayèrent à son chevet. Le général boutonné ne quittait plus sa chaise. Le fils du secrétaire devenu un homme portait les messales. Le valet dormait par terre devant la porte. Aucun d'eux n'était payé. Aucun d'eux n'attendait rien. Il mourut le 5 mai, pendant une tempête. On dit qu'à un moment de cette dernière nuit, il tourna la tête vers la fenêtre et qu'il y avait contre la vitre un point sombre, que le vent aurait dû emporter depuis longtemps. On dit aussi qu'un homme qui meurt tourne la tête vers la fenêtre. On descendit le cercueil dans un creux de l'île, où l'air était plus immobile, des sols penchés. au-dessus d'une source. Et la terre sombre, sous l'herbe, gardait l'humidité même lorsqu'il ne pleuvait pas. On posait une dalle, on ne grava rien dessus. Les Anglais et les Français n'avaient pas réussi à se mettre d'accord sur le nom. Les visiteurs qui vinrent ensuite trouvèrent une pierre sans un mot, à l'ombre d'arbres qui, eux, n'avaient rien à dessiner. 19 ans plus tard, la France vint le rechercher. On rouvrit la terre, on emporta le corps, le referma. L'île garda une tombe de la dalle, les sols et le brûleau. Le jardin resta plus haut, derrière ses murs. Les melons ont disparu, bien sûr, mais l'herbe a repris, et les fleurs sauvages avec l'herbe et les insectes avec les fleurs. Aujourd'hui encore, sur ce plateau battu par le vent, quelque chose butine au-dessus d'une terre qu'un homme a retourné un jour pour tromper l'ennui. Elle ne sait pas qui il était, et c'est peut-être le seul endroit au monde On lui a fichu la paix. Si vous passez par là, et je vous le souhaite, ne cherchez pas la maison. Descendez jusqu'au jardin et attendez. Il en viendra une, il en vient toujours une. Elle se posera peut-être sur votre main, une seconde, qui repartira sans rien vous demander. Libre à vous de croire que c'était une abeille comme les autres.