Speaker #0Un jour, un vieil arbre a dit ceci à une enfant de 12 ans. Le courage, ce n'est pas de ne pas avoir peur. Le courage, c'est d'avoir très peur et de faire quand même le pas suivant. Vous connaissez déjà la fin de cette histoire. Tout le monde la connaît. Une armée, un roi, un procès et une mort qu'on apprend à l'école. Ce n'est pas ce que je vais vous raconter. Je vais vous raconter ce qu'il y avait avant. Une colline, un vieil arbre, un écureuil bavard et une gamine qui montait s'asseoir entre deux racines pour parler à voix basse. Parce qu'il y a toujours quelqu'un qui était là avant tout le monde et dont personne ne retient le mot. Dans ce conte, elle n'a pas encore celui qu'elle aura dans les livres. On l'appelle Jeannette. Il est une colline en Lorraine, au-dessus d'un village où la meuse coule depuis toujours. Si vous passez par là un jour, levez la tête vers le vieux être qui s'y dresse et saluez-le. Car cet arbre-là n'est pas tout à fait un arbre comme les autres. On l'appelait l'arbre-couronne. Chaque printemps, les enfants montaient y pendre des couronnes de fleurs. Et le vieux être les portait longtemps après qu'elles étaient fanées. Comme un grand-père garde le bonnet qu'une petite main lui a posé, de peur de faire de la paix. Quatre cents ans de noces et de convois, il les avait tous aimés à sa façon lente, et il les avait vus tous partir. C'est la première chose que les arbres apprennent, bien avant toutes les autres. Aimer ceux qui s'envoient, rester quand tout part. Tout en haut, vivait un vieil écureuil roux. nommé Grignou, qui parlait beaucoup parce qu'il avait peur du silence. « Il te manque encore des feuilles cette année, disait-il. Il m'en manque un peu plus chaque année, répondait le hêtre. Ne dis pas ça, toi. C'est ainsi, Grignou. Ce n'est pas triste. C'est seulement ainsi. » De tous les enfants qui montaient là-haut, le hêtre en aimait une plus que tout. Elle avait douze ans. On l'appelait Jeannette. Les autres filles dansaient sous l'arbre, puis redescendent des soupers. Jeannette, elle, restait. Elle s'assayait entre deux racines, dans le creux qui semblait fait pour son nom, et elle parlait au vieil arbre, à voix basse. Avant de redescendre, elle posait un quignon de pain sur une racine. « Pour les oiseaux ! » se disait-elle. Elle ne voyait pas Grignoux l'emporter, et l'écureuil n'aurait avoué pour rien au monde. qu'il en gardait quelques-unes dans un rodu-tron sans jamais les manger. Comme l'arbre gardait les couronnes fanées. Un soir d'été, adossée au tronc, elle dit tout bas, croyant parler à l'arbre, « Mon père dit qu'un jour, ce sera notre tour, que le royaume est perdu, qu'il n'y a plus de roi pour nous. » Le vent se leva et passa dans les feuilles avec un bruit très doux, très long. Et je n'ai-tu l'impression, juste l'impression, qu'on lui caressait les cheveux ? Toi au moins tu restes, murmura-t-elle. Toi, tu ne pars jamais. Elle s'endormit contre le trou. Ce fut là, entre le jour et la nuit, qu'elle l'entendit pour la première fois. Une voix basse, patiente, qui semblait venir du bois lui-même, ou de très long, ou d'elle, petite. Crois que tu es trop petite pour compter. J'ai vu passer beaucoup de puissance sous mes feuilles, des hommes qui se croyaient grands. Ils sont tombés comme mes faines en automne. Mais toi, je te regarde depuis que tu sais marcher, et je vais te dire un secret que les grands ne savent plus. Le courage n'est pas de ne pas avoir peur. Le courage, c'est d'avoir très peur. et de faire quand même le pas suivant. Je ne suis qu'une bergère, souffla-t-elle. La faine aussi n'est qu'une petite graine dans le creux de la main. Regarde ce qu'elle porte au-dessus de ta tête. Elle se réveillait en sursaut. Avait-elle rêvé ? Bien sûr, un arbre ne parle pas. Mais quelque chose était resté. Un mot posé au fond d'elle, comme une braise sous la cendre. Le pas suivant. Tout en haut, Grignoux avait tout entendu. Il ne dira rien de drôle pour une fois. « Tu vas encore avoir mal, » dit-il, « comme chaque fois. Un arbre n'est pas fait pour garder, il est fait pour abriter le temps d'une saison et pour laisser partir. Aimer ceux qui s'en va, Grignion, ce n'est pas une punition, c'est la seule chose qui vaille la peine. On reste. » Chez elle, le soir, on parlait peu, mais on parlait vrai. « J'ai fait un rêve, notre ennemi, » dit son père, « un sale rêve. Je t'ai vu partir sur les routes au beau milieu des hommes d'armes. Une fille, au milieu des soldats. Sa voix se brisa, et ce fut cela le plus terrible. Cet homme rude, au bord des larmes, devant les braises. Il remonta se coucher, sa mère resta près du feu. Elle prit le visage de sa fille dans ses deux mains usées, et le regarda longtemps, comme on regarde pour se souvenir. » Il a peur ton père, moi aussi j'ai peur, mais je sens, depuis que tu es né, que tu ne m'appartiens déjà plus tout à fait. Ça te fait de la peine maman ? Une peine immense, et une fierté plus grande encore. C'est ça, aimer un enfant, le préparer à partir, et prier chaque jour qu'il n'ait pas à le faire trop tôt. Et dehors, sur la colline, un vieil arbre veillait dans la nuit. Un matin d'hiver, Jeannette monta une dernière fois. Elle porta un manteau de voyage. « Je pars, » dit-elle. « Ils vont rire. Ils vont peut-être me tuer. J'ai si peur que je n'arrive presque plus à respirer. » Le hêtre était nu, raide de givre. Aucun vent ce jour-là, pas un souffle. Elle attendit, le front contre l'écorce au gelé, la voix qui, enfant, l'avait consolée. Il ne se passe rien. Pourtant, en rouvrant les yeux, elle se surprit à sourire. Car elle avait compris. L'arme n'avait plus besoin de parler. Il lui avait tout dit, une nuit d'été, quand elle était une petite fille endormie entre ses racines. Le pas suivant. Tout en haut, un vieil écureuil la regardait partir. Il aurait voulu la suivre. Mais un écureuil ne peut pas suivre une route. Et il le savait. Elle tendit la main vers lui, sans le toucher. « Prends soin du jeu » , dit-elle tout bas. ne le laisse pas seul. Puis elle descendit la colline sans se retourner. Elle fit le pas suivant. Puis un autre. Puis un autre encore. Un capitaine se moqua d'elle. Puis ne se moqua plus. Il y eut un roi qu'elle a amené à faire sacrer. Une ville. Une ville délivrée. Une couronne. Puis un soir, Grignoux remonta sans crier. « Qu'as-tu entendu ? » demanda le maître. « Ils l'ont prise. Ils vont la juger. » Toute la nuit, il restait réveillé, on est vers le nord. Et le grand être trembla, alors qu'il n'y avait pas de vent. Il y eut, dans une ville du nord, une place de marché et un bûcher. Une jeune fille de 19 ans, ceux qui étaient là ne compteront pas d'où lui venait ce calme. Il ne pouvait pas savoir qu'autrefois, sous un vieil arbre, elle avait appris à faire le pas suivant. On le revit. Jamais Jeannette au village. Mais le être, lui, resta. Grignou ne resta pas si longtemps. Un écureuil ne vit pas 400 ans. Mais avant de s'éteindre, un soir d'automne, il posa aux vieilles herbes la seule question qui lui restait. Elle sait, tu crois, là où elle est ? Elle sait qu'on l'a aimée ? Elle sait, dit le être. On sait toujours qu'il nous a aimées. C'est la seule chose qu'on emporte. Alors ça va, murmura Grignou. Alors ça va. Et il ferma les yeux, la tête tournée vers le sentier, par où elle était partie, comme s'il l'attendait encore. Aujourd'hui encore, les visiteurs lèvent les yeux et demandent. « Est-ce vrai qu'elle entendait des voix ici ? » Le vieil arbre ne répond pas. Les arbres ne répondent jamais. Mais quand le vent se lève sur la Lorraine et passe dans les feuilles avec ce bruit très doux, très long, on croirait presque entendre un vieux grand-père murmurer à une enfant qu'il a aimée et qu'il attend encore. Et vous, la prochaine fois que le vent se lèvera dans un vieil arbre, tendez l'oreille. Libre à vous de croire que c'est le vent. Voilà, c'est fini. Il y a dans cette histoire un vieil arbre qui n'a rien pu faire. Il n'a pas pu la suivre, ni la protéger, ni la ramener. Il a seulement été là, avant. Et ça a suffi pour toute une vie. On retient d'elle une armure, un roi, un bûcher. Mais je retiens un quignon de pain posé sur une racine, pour les oiseaux. Alors une question, une seule. Qui a été votre arbre ? Qui est resté là sans rien faire ? de spectaculaire pendant que vous grandissiez. Et le lieu, avez-vous dit ? Ne répondez pas maintenant, répondez ce soir. Texte lu d'après la nouvelle Celui qui reste du recueil Gardien d'âme de Philippe Porcel. Texte, voix et réalisation Philippe Porcel. Bientôt, un autre gardien invisible. Une autre vertu. Et quelqu'un d'autre qui a eu très peur.