- L'info en tous genres
Bienvenue dans L'info en tous genres, le podcast qui lutte chaque mois contre les discriminations dans les médias. Les discriminations entendues dans une perspective intersectionnelle, c'est-à-dire qui mêle les inégalités liées au genre, à la classe, au handicap, à l'origine ethnoraciale, pour n'en citer que quelques-unes. Et dans cet épisode, on va justement parler antiracisme, à un moment de notre histoire où il est plus que jamais nécessaire d'asseoir une position claire et sans équivoque. Mon invitée est la porte-parole de l'Association des Journalistes Antiracistes et Racisé·es, l'AJAR. Anissa Rami est journaliste pigiste spécialisée rap et société. Je l'ai interviewée à l'occasion de sa venue à Toulouse pour participer à une table ronde destinée à comprendre les mécanismes des inégalités dans les représentations artistiques et médiatiques.
- Anissa Rami
En mars 2023, on a fait une tribune sur Libération pour annoncer notre existence. Et donc depuis, vraiment, notre but c'est à la fois d'accompagner les journalistes racisé·es et de lutter contre le racisme dans les médias. On est minoritaires dans les rédactions, donc le fait d'être minoritaire, ça fait qu'il y a quand même une difficulté à pouvoir prendre la parole, à se sentir à l'aise. Et ce tri, en fait, il est fait dès les écoles de journalisme, parce que c'est des institutions qu'il faut donc payer cher selon les écoles, où il y a majoritairement, encore une fois, des personnes blanches, de classe moyenne, de classe supérieure. Et on voit, nous, dans l'AJAR, dans les statistiques, qu'au sein de notre asso, on est 200 personnes, qu'en fait, les personnes racisées sont les personnes les plus précarisées, plus à des places en tant que pigistes, en tant que stagiaires, en tant qu'alternant·es. Et donc, voilà, c'est au-delà de subir des violences racistes, ce qu'on appelle microagressions, au sein de nos rédactions, il y a aussi vraiment concrètement marginalisé·es et stigmatisé·es dans l'emploi. Et aussi, il y a le fait toujours de dire que comme ils sont racisés, ils vont être forcément militants, en fait ils ne sont pas neutres. Et donc là aussi dans le journalisme, c'est vraiment une grosse problématique parce qu'aucun journaliste n'est neutre et tous les journalistes parlent depuis leur point de vue. Mais par contre, les journalistes racisés, comme ils ont un point de vue qui est vu comme autre que la norme, là ils vont être vus comme militants. Par exemple, sur la Palestine, des journalistes maghrébines au sein de l'association disaient en fait... On ne veut pas nous embaucher, on préfère embaucher des journalistes blanc·hes parce qu'en fait, eux, ils sont plus vus comme neutres, alors que nous, on se dit tout de suite « Ah, les maghrébins, maghrébines, ils vont prendre le point de vue de la Palestine et ils ne vont pas réussir à avoir du recul. »
- L'info en tous genres
Cette journée professionnelle à laquelle Anissa Rami était conviée, journée intitulée « Missions Égalité et violences sexistes et sexuelles : s'engager, se renforcer, se soutenir » , était organisée par l'association toulousaine La Petite, au sein de laquelle je suis formatrice. L'info en tous genres, épisode 8 : À quand un journalisme antiraciste ?
- Anissa Rami
En France, la question d'être une personne racisée et de s'organiser avec d'autres personnes racisées est vraiment compliquée à aborder. On a l'habitude de poser la question d'être entre femmes, d'être entre personnes LGBT, même si c'est encore compliqué. Et donc du coup, on voulait vraiment dire qu'il y a un racisme spécifique, une condition spécifique aux journalistes et des problématiques à la fois au sein des rédactions et à la fois dans le traitement médiatique. C'est vrai que quand on a lancé la tribune et qu'on en a parlé sur les réseaux sociaux, forcément ça a fait du bruit, à la fois cette histoire d'entre-soi, mais il y a aussi vraiment énormément de journalistes qui se sont dit « enfin, on n'est pas seuls ». C'est aussi quand on a fait notre soirée de lancement, c'est la première fois qu'on a vu autant de journalistes racisé·es au même endroit. Et donc c'était vraiment pour se dire « on peut parler de nos difficultés, on peut parler aussi des choses qui nous tiennent à cœur, de pourquoi en fait on a voulu faire ce métier ». Un peu vraiment comme n'importe quel·le journaliste, mais se dire qu'on peut avoir des parcours en commun. Et aussi dans l'association, il y a plein de journalistes racisé·es qui ont plein de parcours différents. Et aussi de se dire, oui, on ne se ressemble pas tous, mais on a des expériences aussi communes. Bien sûr que ce n'est pas un repli communautaire, mais juste une manière de lutter contre les discriminations qu'on subit.
- L'info en tous genres
En 2023, à peu près au moment où l'AJAR naît de manière officielle, le syndicat le SNJ-CGT sort une enquête qui s'intitulait « Briser le silence sur le racisme dans les rédactions » . Donc c'est aussi exactement l'une des choses que vous avez souhaité faire en créant l'AJAR. Et donc cette enquête, parmi les principaux résultats à l'époque, près d'une personne sur quatre disait avoir déjà été victime de racisme dans sa rédaction. Plus de quatre sur dix avoir été témoins de racisme dans leur entreprise. Est-ce qu'aujourd'hui, on peut dire qu'on a brisé le silence sur le racisme dans les rédactions ?
- Anissa Rami
Briser le silence, je pense que c'est toujours à prendre avec des pincettes parce qu'on le voit déjà par exemple sur les questions des violences sexistes et sexuelles que briser le silence ne suffit pas à voir des répercussions concrètes sur la vie des gens. Donc évidemment par exemple au sein de l'association, le fait qu'il y ait un espace où parler c'est quand même important et donc ça permet de briser une forme de silence. On a par exemple au sein de l'association une psy qui peut accompagner des journalistes racisé·es dans leurs difficultés, dans leur métier. On fait aussi des discussions où on peut parler concrètement de ce qu'on trouve problématique individuellement et aussi de prendre la parole sur les réseaux sociaux. On l'a beaucoup fait en disant, voilà, telle Une est problématique, telle terminologie est raciste. Et donc, c'est à la fois individuel, on peut briser le silence, et aussi on brise le silence en disant, on ne va pas vous laisser parler de nous et parler des questions liées à la race sociale de telle manière. Et donc c'est vrai que c'est un double silence qui a été brisé. Mais comme on le dit, on a toujours encore beaucoup de travail pour que concrètement les conditions de travail des journalistes racisé·es changent.
- L'info en tous genres
Vous avez fait effectivement le parallèle avec les violences sexistes et sexuelles. On peut observer des améliorations dans le traitement médiatique des VSS. Est-ce que vous observez depuis trois ans au sein de l'AJAR des améliorations en termes de réduction de biais racistes dans le discours médiatique ?
- Anissa Rami
Malheureusement, je pense qu'on ne peut pas encore dire qu'on a une amélioration parce que la lutte prend du temps et, comme je disais, les luttes féministes ont pris du temps à être acceptées en France et même dans le Monde, mais elles existent aussi ouvertement, on va dire, depuis plus longtemps, alors que l'association, elle n'a que trois ans. Donc c'est vrai que ça a quand même fait beaucoup de remous dans la profession et donc du coup il y a aussi beaucoup de de médias qui se disent, en fait, c'est des journalistes militants. Tout le monde ne nous prend pas au sérieux. Mais en fait, ce qui est sérieux, c'est le travail qu'on fait sur les réseaux, sur les conférences où on est énormément invité·es, sur les podcasts comme ici. Et donc, en fait, je pense que ce qui est important pour nous, c'est qu'en fait, quand on parle publiquement, comme je le disais, d'un article qui a été problématique, en fait, comme c'est public, les rédactions sont obligées de prendre la parole. Et donc, c'est vrai que ce qui peut être fait, par exemple, individuellement dans les rédactions, quand il y a un journaliste racisé qui s'oppose à son rédacteur en chef, par exemple, eh bien, ça reste privé. Alors que là, le fait de pouvoir un peu mettre en avant publiquement les problématiques, ils ne peuvent plus fermer les yeux. Et donc, ça, c'est quand même important pour nous que ce soit à la fois par les rédactions qui peuvent, entre guillemets, avoir peur de se dire, oh là là, on va nous dire qu'on est problématique. Et je pense que sur les VSS, c'est beaucoup ça. Il y a aussi se dire que les féministes vont nous tomber dessus ou quelque chose comme ça. Et donc, en fait, c'est un premier pas. Et puis, au sein de l'AJAR, on aide aussi d'autres journalistes racisé·es à avoir des places dans des rédactions, à se donner des contacts. Et ça, c'est aussi hyper important que les journalistes aient des places parce qu'en fait, on a aussi constaté que les journalistes racisé·es sont les plus précarisé·es. Et donc, c'est important à la fois d'avoir des places pour les journalistes, à la fois de leur donner un espace safe de discussion au sein de l'AJAR, et de lutter sur les réseaux sociaux, dans les conférences, etc.
- L'info en tous genres
Alors, même si les statistiques ethniques en France sont réglementées, et pas interdites comme on le croit souvent, est-ce que vous avez des chiffres sur la composition des rédactions ces dernières années ?
- Anissa Rami
On n'a pas de chiffres officiels, on va dire, mais c'est vraiment ce que nous rapportent les journalistes au sein de l'association qui sont dans énormément de rédactions différentes, qui nous disent concrètement : On est minoritaires, et on le voit surtout dès les écoles de journalisme, en fait. C'est pas seulement dans les rédactions. C'est que dès l'école de journalisme, les journalistes racisé·es sont minoritaires. Donc en fait, ça se voit à l'œil nu. Il n'y a pas forcément encore de statistiques, mais c'est visible.
- L'info en tous genres
Je remonte un peu le temps. En 2005, après la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré, qui s'étaient réfugiés dans un transformateur électrique pourchassés par la police, le Bondy Blog est né à ce moment-là en banlieue parisienne, pour rendre les quartiers populaires plus visibles et entendus, le Bondy Blog pour lequel vous travaillez. Est-ce que, justement, ce Bondy Blog a pu éventuellement essaimer des pratiques vertueuses dans l'univers médiatique plus large ?
- Anissa Rami
Oui, vraiment, c'est ce qu'on peut dire pour parler d'un parcours qui peut aussi donner un point de vue concret. Moi, je n'ai pas fait d'école de journalisme. C'est vraiment le Bondy Blog qui m'a formée en journaliste. Ça a été ma première école. Comme d'autres journalistes me le disent, en fait, on est majoritairement des personnes racisées au Bondy Blog. Et donc, en fait, j'avais un petit cocon où je pouvais parler de tous les sujets qui m'intéressaient, que ce soit les violences policières, les discriminations racistes, les discriminations sexistes, le rap. Et vraiment, mes angles étaient écoutés. Évidemment, même si les rédacteurs, rédactrices en chef disent on va plus par là ou plus par là. Mais c'est vrai que dans ma carrière ensuite, j'ai compris que c'était pas tout rose partout comme ça. Et que les angles qu'on peut proposer ne sont pas acceptés partout parce qu'on se dit... Je pense à une rédaction par exemple que je vais pas citer, où je propose un sujet sur Aya Nakamura parce qu'elle vient de remplir trois Bercy. Et on me dit, non mais on a fait un article sur elle il y a deux ans. Et en fait, c'était tellement invisible pour eux l'importance d'Aya Nakamura dans la culture populaire, qu'elle était l'une des premières artistes francophones féminines écoutées, qu'en fait, ils ne voyaient pas l'importance. Dans cette rédaction, pareil, le premier jour où je suis arrivée, et où je dis que je suis journaliste rap, tout le monde cite des concerts de rap où ils sont allés, et ils ne citent que des rappeurs blancs, alors que les rappeurs blancs sont minoritaires. Et donc c'est vraiment des exemples concrets qui ne sont pas graves en soi, c'est pas le fait que ce soit grave ou pas, mais c'est plutôt montrer que dans les médias, les angles sont pris selon qui nous sommes, d'où on vient en termes de genre, en termes de race sociale, en termes de classe sociale. Et donc le fait que les rédactions soient très homogènes, ça fait que les angles sont homogènes aussi et ne sont pas forcément compris justement par rapport à peut-être ce que plein de gens ont envie d'écouter, de regarder comme contenu. Et par contre, Aya Nakamura, quand elle a chanté aux Jeux Olympiques, là par contre, j'ai vu leurs vidéos, leurs articles qui en parlaient. Mais en fait, ils avaient un an de retard, deux ans de retard. Et donc ça, c'est intéressant que la rédaction n'ait pas vu cet angle comme un angle important. Et par exemple, moi, ça a fait que je n'ai plus eu envie de travailler à cette rédaction parce qu'en fait, je me disais, je ne suis pas comprise. Et en fait, il faut aussi trouver des endroits où on est entendu, où on est écouté pour notre savoir-faire, pour nos compétences. Et donc, parfois, on se retrouve à être que dans des médias spécialisés, alors qu'on pourrait parler de ça dans des gros médias, mais qui ne vont pas forcément s'intéresser au sujet. Sur le Bondy Blog, le traitement médiatique, vraiment, beaucoup de gens le soulignent, c'est qu'en fait, c'est les premiers et premières à parler des violences policières sans parler forcément du point de vue de la police en premier, d'aller directement dans les quartiers populaires interroger les habitants quand il y a des meurtres policiers dans les quartiers populaires, de parler aux habitants des classes populaires aussi de manière positive, de parler aussi, par exemple, dans le théâtre, dans la culture, qu'est-ce qui se passe, mais pas forcément dans ce qui est mainstream ou blanc. Donc ouais, c'est hyper important et je pense qu'avant l'AJAR, le Bondy Blog a vraiment participé à changer médiatiquement les choses. Et je ne dirais pas qu'on est une continuité parce qu'on est un collectif et qu'on ne produit pas du contenu médiatique comme un média. Mais par contre, c'est vraiment hyper important ce que le Bondy Blog a fait. Et sur le fait de donner une place aux journalistes racisé·es qui n'ont pas fait d'école, ça aussi c'est hyper important.
- L'info en tous genres
Est-ce qu'il n'y a pas eu des événements d'actualité en France hexagonale, qui ont pu éventuellement permettre des déclics dans les rédactions ? En 2023, quand l'AJAR se crée officiellement, on peut lire que plusieurs médias américains ont fait leur autocritique après la mort de Georges Floyd. Est-ce que, par exemple, en France, vous avez pu observer un avant et un après la mort de Nahel, en juin 2023, à Nanterre, ce jeune homme qui a été visé par un policier qui revendique la légitimité de son tir ?
- Anissa Rami
Malheureusement, je pense qu'on peut dire qu'il n'y a pas eu de déclic de la part des médias mainstream. La question des violences policières, elle est vraiment hyper importante parce qu'on retrouve les mêmes termes depuis des années et des années et des années. Les militants contre les violences policières disent par exemple le fait de dire bavure policière et non meurtre policier ou violence policière tout simplement. Le fait que les journalistes prennent comme source première la police. Comme source légitime et non les familles des victimes en premier ou en tout cas en parallèle, ça a quand même une énorme importance. Le fait que la police soit la première source, ça influence tout le reste. Parce qu'en fait, donner la première possibilité à la police de parler et les avoir comme première source, ça veut dire qu'ils donnent leur point de vue. Le fait que souvent on dise que la personne avait un casier judiciaire. Souvent on dit, ah non, ils avaient un problème cardiaque. En fait, c'est vraiment relayer le point de vue policier. Alors que le journalisme, c'est prendre tous les points de vue, les analyser. Et pour les donner aux lecteurs, aux auditeurs, aux personnes qui regardent la télévision, etc. Donc en fait, ne prendre qu'un seul point de vue et se dire que c'est le bon, ce n'est pas du journalisme. Et nous, c'est aussi ce qu'on dit. Il faut vraiment être des journalistes et bien faire son travail. Et donc ne pas le faire de manière partielle en prenant qu'une partie de l'histoire, même si d'avoir des sources policières, c'est plus simple que d'aller dans des quartiers populaires où on n'a pas accès, où ce n'est pas aussi rapide que d'appeler une juridiction. Mais voilà, croiser ses sources, c'est important. Et les terminologies, les termes qu'on utilise pour en parler sont aussi hyper importants.
- L'info en tous genres
On peut voir ces biais racistes quand il s'agit de raconter des délits, des crimes, parce qu'il y a peut-être ce biais de la source policière en première intention. Ces biais-là, vous les retrouvez, vous aussi, à l'AJAR dans les récits du quotidien ?
- Anissa Rami
Oui, oui, en fait, c'est aussi ça qui est important à souligner. C'est que pour donner un exemple concret, on avait fait un thread sur Twitter, X pour en parler. En fait, les artistes ou les personnes noires, par exemple, quand on doit faire un article sur eux ou elles, on met une photo et régulièrement, on se trompe de personne. On les remplace par une autre personne noire. Et c'est le cas pour des artistes hyper connus, comme Aya Nakamura, qui a été remplacée par une autre artiste noire, je ne me souviens plus laquelle. Le rappeur Werenoi, quand il est décédé, pareil, il y a plusieurs articles qui se sont trompés, qui ont mis une autre personne noire. Évidemment, c'est ouvertement raciste. Et en plus, comme je le disais, l'éthique journalistique a été oubliée. Parce qu'en fait, oui, on veut être le premier à parler de ce scoop ou de cette information. Mais en fait, comment ça se fait que pour les personnes noires, on ne vérifie pas qui est la personne ? On peut ne pas connaître, même si je ne comprends pas comment on ne connaît pas Aya Nakamura. C'est quand même fou. Mais par contre, normalement, on fait son travail, et on vérifie. Et ça montre aussi l'homogénéité des rédactions parce que personne n'a su que ce n'était pas la bonne personne. Donc c'est ça qui est vraiment fou. C'est pour ça que c'est dans les terminologies, mais aussi dans les photos, dans les titres choisis, les mots utilisés. Un article, par exemple, de la Charente Libre qui titrait « Des Chinois derrière nos bureaux de tabac » . Et donc déjà ce titre qui était accrocheur pour les personnes qui ont des préjugés. On a fait un décryptage parce que dans tout l'article, c'était vraiment que des préjugés racistes sur les personnes asiatiques et chinoises. Par exemple, le terme « minorité modèle » qui oppose les personnes asiatiques aux autres minorités qui ne seraient pas modèles. Les personnes noires ou maghrébines qui sont souvent ramenées à des préjugés racistes comme violentes, agressives, etc. Et la minorité asiatique ou chinoise qui va être vue, perçue et nommée comme modèle, et qui oppose les minorités et qui en fait un préjugé global, une assignation. Et donc voilà, il y a vraiment des articles comme ça où sur les réseaux sociaux on en parle ouvertement et on le décrypte en disant tel terme est raciste. Donc oui, on en a eu beaucoup.
- L'info en tous genres
Et c'est intéressant ce que vous dites parce qu'à l'AJAR, ce que vous mettez en lumière aussi c'est qu'il n'y a pas un racisme mais des racismes avec du coup une multitude de biais racistes selon l'origine réelle ou supposée des personnes qui vont être racontées dans les médias.
- Anissa Rami
Exactement. C'est pour ça que je disais dès le début qu'on est des personnes racisées avec des choses en commun, mais aussi avec beaucoup de différences. Donc là, je parlais du racisme anti-asiatique, mais il y a aussi le racisme contre les Maghrébins, contre les personnes noires, la négrophobie, la misogynie noire, qui est une spécificité, donc que les femmes noires vivent à la fois un sexisme et à la fois un racisme spécifique, l'islamophobie. Il y a par exemple sur l'islamophobie une lutte qu'on a menée en collaboration avec l'AJL, Association des journalistes LGBT, parce qu'en fait sur la carte de presse, donc la carte des journalistes, c'est interdit de mettre une photo avec son voile quand on est une femme voilée, alors même qu'elle travaille avec leur voile, même si évidemment, par exemple, le fait de présenter un JT, c'est même pas la peine d'y penser, alors que quand t'es journaliste, ça peut être une envie que tu as de présenter le JT. Et donc la carte de presse, pas accessible aux personnes qui portent le voile, et pas accessible aussi aux personnes trans, parce qu'ils et elles doivent mettre leur dead name. Donc ça aussi c'est important pour nous d'avoir vraiment une intersectionnalité dans les luttes. Comme vous l'avez compris, on est partout, on lutte sur tous les fronts.
- L'info en tous genres
Face aux inégalités de genre dans le discours médiatique, on a vu apparaître ces dernières années des postes de gender editor. Alors, tous les médias de France hexagonale n'en sont pas dotés. Une personne qui est responsable éditoriale aux questions de genre dans la rédaction. Depuis septembre 2024, Mediapart est le seul média qui a désormais une responsable éditoriale aux questions raciales. Qu'est-ce que ça peut changer d'après vous ?
- Anissa Rami
Je pense comme sur les questions de genre, le fait qu'il y ait une personne responsable, ça montre déjà que la question est nommée dans la rédaction et donc c'est important que ça existe. Et c'est aussi des choses qu'on peut faire avec l'AJAR. Nous, on a déjà été appelé·es par des rédactions pour faire des formations au sein des rédactions. C'est un travail un peu extérieur à ce travail de race editor. C'est aussi un travail que nous, on mène au sein de l'AJAR. Évidemment qu'on a envie qu'il y en ait de plus en plus et que les rédactions prennent leurs responsabilités. On peut ne pas savoir, mais par contre il existe des collectifs, des personnes qui savent et qui peuvent amener ce savoir pour avoir des meilleures pratiques.
- L'info en tous genres
Oui, avant on pouvait dire en effet qu'on pouvait ne pas savoir. Aujourd'hui, peut-être que vous seriez plus d'accord à dire qu'on ne peut plus ignorer ?
- Anissa Rami
Exactement. On ne peut plus ignorer et aussi, on doit agir. Et c'est pour ça qu'on met en avant l'AJAR. Parce que vous savez qu'on existe. Vous pouvez nous poser des questions, nous contacter. Et nous, on a vraiment des formules différentes à proposer pour pouvoir former les rédactions. On a aussi beaucoup de journalistes racisé·es qui cherchent du travail. Donc, on les met aussi en avant sur nos réseaux sociaux, parce qu'ils travaillent sur énormément de sujets différents, l'écologie, la musique, la politique. Donc aussi, c'est ça, dire que les journalistes racisé·es existent. Parce qu'on entend souvent, non, mais on ne connaît pas de journalistes racisé·es, c'est pour ça qu'on n'embauche pas. Et l'AJAR est aussi là pour ça, pour montrer qu'on existe sur tous les sujets, en tant que journaliste, tout simplement.
- L'info en tous genres
Vous entendez encore ça en 2026 ?
- Anissa Rami
Ah oui, on entend encore ça, oui.
- L'info en tous genres
Et ces formations dont vous parliez à l'instant, ces formations, vous les donnez à quel type de rédaction ? On imagine plutôt des rédactions indépendantes. Mais peut-être que ce n'est pas le cas ?
- Anissa Rami
Non, ça dépend. Je pense que pour l'instant, on a fait une ou deux rédactions, je crois. C'est vraiment récent parce que, comme on le disait, ça fait trois ans qu'on existe. Donc, on a plutôt commencé par un travail de formation au sein des écoles de journalisme. Donc, ça, c'est vraiment important pour nous aussi que les étudiant·es sachent qu'ils ne sont pas seuls. Et donc, on a aussi au sein de l'AJAR des journalistes en poste, mais aussi des étudiant·es. Et donc, c'est parfois les étudiant·es qui demandent à leurs écoles d'appeler l'AJAR. Donc, ça aussi, c'est bien que ça puisse exister. On le fait aussi au sein même des écoles primaires, des collèges. Donc, c'est vraiment global. Et les rédactions, c'est un peu ce qui arrive plus vers la fin, parce que ce n'est pas facile de faire remettre en question les rédactions.
- L'info en tous genres
Ceci dit, effectivement, si ces formations s'étendent à différents publics, c'est peut-être tout de même, quand même, la preuve que la conscientisation est grandissante sur nos biais racistes que l'on est nombreux et nombreuses à partager en France hexagonale.
- Anissa Rami
En tout cas, elle est en cours, la conscientisation, et c'est que seulement grâce à la lutte et à des collectifs et la lutte collective qu'on pourra conscientiser et amener des solutions, et changer les choses. Donc, vraiment, l'association, elle est faite pour ça. Pour que, déjà, on se rende compte des problèmes, parce que par exemple il y a beaucoup de rédactions qui ne voyaient pas le problème. Il y a un podcast là-dessus sur Arte Radio qui s'appelle "L'ignorance blanche", sur le fait qu'on est aveugle aux choses par lesquelles on n'est pas concerné·es. Comme les hommes disent "Ah non on n'a pas remarqué qu'il y a du sexisme". Et donc voilà on a déjà un travail de conscientisation des personnes blanches mais aussi un travail de conscientisation des personnes racisées et aussi un travail de care, de se dire au-delà de la conscientisation, on existe, on a une place et on peut travailler tout simplement, faire notre travail en fait.
- L'info en tous genres
Est-ce que vous prévoyez de mettre les bouchées doubles en matière d'action et de prévention auprès des journalistes et des rédactions à l'approche de l'élection présidentielle de 2027 avec les sondages qui sont favorables au Rassemblement national ?
- Anissa Rami
C'est déjà quelque chose qui nous préoccupe beaucoup à l'AJAR. On avait vraiment mis les bouchées doubles au moment des nouvelles législatives que Emmanuel Macron avait mises en place. Et donc, par exemple, on n'avait pas encore de compte TikTok, mais on a lancé un compte TikTok sur lequel on a vulgarisé notre travail. Et par exemple, c'était pour le coup là, sur comment parler de l'extrême droite dans les médias. Donc, c'est vrai que quand il y a des élections qui approchent, forcément, on veut vraiment conscientiser les gens, même si le but, c'est de le faire toute l'année et pas que lors des élections. Mais je pense que oui, on va être là. On sera là. En tout cas, comptez sur nous.
- L'info en tous genres
Merci beaucoup, Anissa Rami. Je rappelle que vous êtes porte-parole de l'AJAR, l'Association des Journalistes Antiracistes et Racisé·es.
- Anissa Rami
Merci beaucoup.
- L'info en tous genres
À quand un journalisme antiraciste ? Dans la boîte à outils numéro 8, je vous partage les 12 recommandations formulées par l'Association des Journalistes Antiracistes et Racisé·es pour renforcer la représentation des journalistes racisé·es dans les rédactions et améliorer la couverture médiatique. Je vous conseille d'ores et déjà de suivre les comptes de l'AJAR sur les réseaux sociaux pour leur éclairage pédagogique et documenté. Un point de vue indispensable pour une lutte croisée contre les discriminations dans les médias. Ce huitième épisode de L'info en tous genres a été mixé par Pierre Bouillin, mis en musique par Rémi Haëntjens et illustré par Marylin Cayrac. S'il vous a plu, n'oubliez pas d'y mettre des étoiles et des commentaires sur votre plateforme d'écoute, d'en parler également autour de vous. Vous pouvez également vous abonner au compte Instagram, L'info en tous genres.