- L'info en tous genres
Bienvenue dans L'info en tous genres, le podcast qui lutte contre les discriminations dans les médias. Dans cet épisode, on va regarder de plus près à l'intérieur des rédactions. Précisément, on s'intéresse au sort qui est réservé aux femmes journalistes. La lutte contre les violences et la conscientisation de nos biais sexistes, racistes, classistes, validistes... la liste est longue, et tout aussi utile pour un traitement éditorial plus juste que pour un meilleur environnement de travail pour les professionnel·les de l'information. Ce sont en fait les deux faces d'une même pièce. Je reçois donc les autrices de « Femmes journalistes entre passion et désillusion » paru fin 2025 aux éditions Les Petits Matins. Pauline Renaud est enseignante chercheuse à l'université City St. Georges de Londres. Et Claire Lemaître, elle, est journaliste économie et finance. Elles ont fait la même école de journalisme ensemble il y a 20 ans. Et elles se sont retrouvées sur ce projet pour répondre à une question.
- Pauline Renaud
Pourquoi ce métier, il est très difficile de s'en séparer, de le quitter ? Qu'est-ce qui fait qu'on continue d'avoir envie de le faire, principalement quand on est femme ? Et donc on ne voulait pas forcément raconter notre expérience, mais essayer de comprendre à travers le témoignage d'autres femmes s'il y avait des choses en commun sur ce qui les motive, ce qui les passionne. Mais aussi, quels sont les obstacles qu'elles continuent de rencontrer au quotidien ? Comment elles continuent de donner du sens à leur métier ?
- Claire Lemaître
Moi je vois beaucoup de gens autour de moi qui arrêtent ce métier et ça questionne parce qu'on parle de passion, on parle d'un métier avec beaucoup de plaisir. Donc qu'est-ce qui se passe ? Pourquoi tant de gens arrêtent ? Moi aussi j'ai eu des doutes. Pauline, elle a arrêté. Donc on a voulu se demander un peu aussi plus spécifiquement où en étaient les femmes ?
- L'info en tous genres
En s'appuyant sur une trentaine de témoignages et sur un large panel de travaux de recherche aussi, les deux autrices dévoilent une réalité qu'on découvre au fil de leurs pages. Le métier de journaliste est pensé par et pour les hommes. L'info en tous genres, épisode 9 : le journalisme, une profession au masculin.
- Claire Lemaître
Oui, c'est un métier au départ d'hommes. C'est un métier où il y a une longue histoire du journalisme. Les femmes, elles ont pris leur place. Il y a eu des femmes un peu stars qui sont apparues tout au long de l'histoire du journalisme. Mais elles étaient souvent minoritaires. C'était des profils de femmes un peu aventurières, des femmes qui avaient de l'argent aussi. Ce n'était pas n'importe quelle femme qui pouvait intégrer cette profession. Et effectivement, il y a plein de codes, il y a plein de manières de parler, il y a plein de manières de penser. Magalie, vous aviez fait un podcast sur la voix en radio, pour parler de cette identité aussi en radio. Et on sent que c'est un métier, des pratiques journalistiques qui ont été beaucoup modelées par les hommes. Les femmes, elles sont de plus en plus présentes. On est quasiment à parité dans la profession. Mais on sent que c'est compliqué quand même de faire sa place et d'être légitime.
- L'info en tous genres
Et Pauline, ça se manifeste comment à travers les témoignages que vous avez recueillis ?
- Pauline Renaud
Ça peut être soit flagrant, soit de manière un peu plus... insidieuse. Tu n'as pas vraiment la voix. On a dit ça à certaines des journalistes à qui on a parlé. Tu n'as pas vraiment la voix pour ce type de reportage sur, disons, que ce soit sur la défense, l'armée, tout ça. En reportage, on a une journaliste de guerre qui a vraiment dû essayer de convaincre pour montrer qu'elle était légitime à être reporter de guerre. Il y a toujours dans l'imaginaire collectif, et pas que dans la profession, mais dans nos sociétés, que le journaliste reporter de guerre, c'est avant tout un homme, un peu le baroudeur, l'aventurier. Nora Hamadi, en parle très bien dans le livre, le reporter de guerre, c'est celui qui a un pantalon avec des poches pour mettre tous les trucs dont il a besoin pour être sur le terrain et tout ça. Voilà, on l'a carrément dit, ben non, on va plutôt donner à untel, ce reportage. ou alors un commentaire par-ci, t'as pas vraiment la voix pour ça, ou tu veux pas couvrir plutôt ce sujet-là, parce qu'en tant que femme, peut-être ça te parle plus. Alors qu'on peut être femme journaliste, on n'a pas forcément envie de parler de maternité, de mode ou tout ça.
- L'info en tous genres
Est-ce que vous vous y attendiez, à ces témoignages et à la teneur de ces témoignages ?
- Claire Lemaître
Moi, j'espérais que ce soit pas aussi marqué. En fait, j'espérais que ce soit que mon expérience, que l'expérience de certaines femmes qu'on entend dans les médias. Parfois j'orientais un petit peu en disant mais ça va mieux, non ? Il y a de l'espoir, MeToo est passé par là. On a interviewé Laure Bretton de Libé qui avait participé à cette tribune sur les femmes journalistes politique, et je voulais un petit peu lui faire dire que ça avait changé, que ça allait mieux.
- Archive France 3
Bas les pattes, trois mots et une tribune dans Libération pour briser un tabou. Dans ce texte manifeste, 40 femmes journalistes politique dénoncent les comportements machistes, sexistes et gestes souvent déplacés des hommes politiques. Extrait choisi, et ça va du sexisme ordinaire, ça c'est bien une question de fille, au chantage, une info, un apéro. Des femmes journalistes d'autant plus intéressantes qu'elles ont un bon tour de poitrine.
- Claire Lemaître
Elle me dit mais détrompez-vous. Alors peut-être qu'en surface, oui, on va mieux nous parler, on va faire plus attention, mais il y a quand même des choses encore très systémiques. Et moi, j'avais, je pense un peu inconsciemment, j'avais envie... On voulait aussi faire un livre très positif pour montrer qu'il y avait des solutions. C'est pour ça qu'on a fait aussi une troisième partie où on parle des stratégies, de comment un petit peu surnager quand il y a beaucoup de difficultés. Mais c'est vrai que je ne m'attendais pas à autant de témoignages comme ça et aussi de choses dont on prend conscience nous-mêmes pendant l'écriture du livre, des choses plus insidieuses comme le disait Pauline par exemple, beaucoup de femmes qui disent je fais attention à comment je m'habille, je fais attention à comment je me coiffe. En fait on ne le conscientise pas forcément mais il ne faut pas être trop... féminine, il ne faut pas trop sortir du cadre quand on est sur le terrain, parce qu'il y a toujours cette idée, il faut être légitime, il faut qu'on me prenne au sérieux, il ne faut pas qu'on me dise que je suis la stagiaire, la fille, un peu la dinde, et ça c'est revenu très souvent. Parfois, certaines en prenaient conscience au fil de l'entretien, et moi aussi je me suis rendu compte que je ne mets pas de jupe en reportage. Je travaille beaucoup mes entretiens, sans doute que les hommes aussi, mais il y a plein plein de choses qui font qu'on a ce sentiment que les femmes, effectivement, peut-être se battent un peu plus pour acquérir une place.
- Pauline Renaud
Je pensais qu'on aurait deux, trois témoignages de mauvaises expériences, mais en fait, en parlant avec les femmes journalistes, c'est un très gros pourcentage qui, dès les études, ont fait face à des commentaires sexistes, du racisme. Pour certaines, c'était vraiment des cas de harcèlement. Donc je ne m'attendais pas au fait que ça soit aussi prégnant, que ça soit des expériences communes. Et comme le disait Claire, pareil, de m'interroger sur ce que j'ai vécu aussi, moi, et de me dire, en fait, oui ça c'était pas forcément normal, c'était pas juste ça, c'était comme ça à l'époque. Non, c'est qu'il y avait vraiment des problèmes qui malheureusement persistent, puisqu'on a parlé aussi à des jeunes journalistes en début de carrière. Donc certes, il y a des progrès, certes, il y a eu MeToo, mais ça n'a pas tout résolu.
- L'info en tous genres
Au fil de votre livre, c'est vrai, vous mettez en lumière, et on va y revenir, toutes les mécaniques sexistes qui structurent notre société en général, et plus spécifiquement les mécanismes de rapport de pouvoir qui favorisent notamment les violences sexistes et sexuelles dans les médias et dans les rédactions. Est-ce que ça vous a aussi permis de réfléchir à ce qui peut justifier, ce qui peut nourrir ce sentiment d'être à l'abri. Vous le dites très bien, et c'est relativement répandu parmi les journalistes, de se sentir un peu, et ce n'est pas péjoratif, au-dessus du lot, parce qu'on raconte le monde, alors on en serait à l'abri en fait.
- Pauline Renaud
Oui, c'est une bonne question. Forcément, les journalistes, beaucoup qui ont commencé ce métier, se sont lancé·es là-dedans, notamment pour parler des injustices. Pour essayer de mettre en lumière des inégalités et tout cela, et de se dire qu'au final, en tant que femme journaliste, on n'est pas forcément mieux logée que dans d'autres professions. Pas du tout. Et que dans certains endroits, il y a toujours cette omerta, cette peur de parler... Parce qu'on se dit, mince, si je me plains, si je dis que ce n'est pas normal, la prochaine fois, on ne pensera pas à moi pour cela, où on va commencer à me voir comme... celle qui est difficile, celle qui fait des histoires. Donc c'est... Voilà, malheureusement, le fait de dénoncer des injustices, ça ne protège pas du tout forcément de l'expérience qu'on peut avoir dans les rédactions ou sur le terrain.
- L'info en tous genres
Et c'est vrai que, en fait, les chercheuses l'ont démontré, pour pouvoir commencer à réparer les inégalités, d'abord faut-il pouvoir les visibiliser. Et c'est ce que vous faites. à l'intérieur de votre livre. Vous recensez une grande partie des recherches et études qui ont été menées entre genre et médias. Qu'est-ce qui vous paraît important de retenir parmi tous ces résultats que vous synthétisez ? Que vous recensez dans votre livre pour mieux appréhender la profession de journaliste aujourd'hui au prisme du genre ?
- Pauline Renaud
Moi, ce qui m'a peut-être choquée, surprise, je ne sais pas si c'est la même chose pour Claire, c'est le nombre d'études, de recherche faites sur les femmes journalistes et notamment les questions d'intersectionnalité. Ces études-là, elles sont majoritairement anglo-saxonnes. En France, il y a des études, notamment faites par des chercheuses belges, donc il y a des travaux, mais je trouve qu'en France, on ne s'interroge pas encore assez sur ces questions de sexisme, de harcèlement, notamment dans les médias, et encore plus quand ce sont des femmes qui sont au carrefour de plusieurs identités, que ce soit leurs origines, leur identité sexuelle, de genre et tout cela. Et ça, ça manque encore. Est-ce que c'est parce qu'en France, il y a aussi des réglementations autour des statistiques que l'on peut faire, des données que l'on peut collecter sur les personnes ? Voilà, moi, c'est quelque chose en commençant le livre qui m'a surprise.
- Claire Lemaître
Oui, il y a pas mal de travaux aussi en Europe du Nord, Norvège, Suède. Et en fait, ça correspond aussi à des pays qui travaillent davantage sur les questions de féminisme. Et ça se retrouve aussi dans des actions qui sont menées dans les rédactions. On voit qu'en Norvège, il y a plus de, peut-être pas de loi, mais en tout cas de rédactions qui se remettent en cause, qui disent, bon, là, on va travailler sur la maternité, la grossesse, parce qu'on se rend compte que ça ne fonctionne pas. Les femmes sont empêchées dans leur parcours. Et je pense qu'effectivement, le fait qu'il y ait de la recherche, ça rebondit sur le terrain, sur le quotidien des femmes journalistes. Moi, j'ai le sentiment que ça bouge. Il y a beaucoup de formations désormais dans les médias. Il y a beaucoup de sensibilisation à tout ce qui est sexisme. Moi, j'ai le sentiment, les quelques écoles que j'ai faites, en parlant avec les profs, qu'il y a beaucoup, beaucoup de vigilance par rapport à ça. Et que s'il y a un problème... En tout cas, pour ceux avec qui j'ai parlé, s'il y a un problème, qu'une jeune femme est en danger, on va la protéger, on arrête le partenariat, parfois avec le média. Je trouve qu'il y a quand même du mieux. J'essaie d'être optimiste.
- L'info en tous genres
Du mieux, donc, que vous avez constaté dans les écoles de journalisme, dans, finalement, l'attention portée à la parole de ces étudiantes et à la manière dont elles ressentent leur vécu professionnel quand elles vont en stage, par exemple.
- Claire Lemaître
Moi, je l'ai ressenti, ouais. En fait, on sent qu'il y a toujours quand même des difficultés, c'est-à-dire que ça arrive toujours d'être en stage, d'être malmenée. Ça, dans le livre, on a des témoignages par rapport à ça. Mais j'ai senti une vigilance vraiment des profs. C'est des questions désormais qui ne sont pas mises sous le tapis. Bon, moi, je peux raconter mon expérience, je n'aime pas trop ça, mais... J'ai eu une expérience malheureuse dans une rédaction et on m'avait dit à l'époque : on ne peut pas vraiment dénoncer ce partenariat, c'est compliqué. Et j'ai le sentiment que c'est des choses qui peut-être, en tout cas j'espère, arriveraient moins. Et je trouve que rien que dans la manière dont on crée des modules... Ce module, par exemple, sur la manière dont on parle des violences faites aux femmes en cours, ça veut dire aussi qu'on accepte ça pour aucune femme. Et donc, y compris pour les jeunes femmes qui sont stagiaires ou qui vont démarrer dans la vie active. Et de savoir ça, de savoir que c'est pas normal. Moi, j'ai eu le témoignage d'une jeune femme qui avait été, pour le livre, qui avait été harcelée vraiment sur son lieu de travail. Beaucoup de violence. C'est un des témoignages les plus violents que j'ai pu recueillir. Et en fait, il y a toujours cette idée de « c'est de ma faute » . C'est moi qui ne suis pas assez forte, c'est moi qui ne suis pas bonne, je ne me débrouille pas assez bien, je ne suis pas assez performante, il faut que je prenne sur moi, il faut que je sois plus... Et ça, on se rend compte qu'en fait, non, ce n'est pas normal, ce n'est pas normal de se faire hurler dessus par un rédacteur en chef.
- L'info en tous genres
La seule étude dont on dispose pour quantifier les violences sexistes et sexuelles dans les rédactions a été réalisée il y a 7 ans, en 2019. Une enquête menée à l'époque sur les réseaux sociaux, par les associations Prenons la Une, Nous Toutes, ainsi que par l'autrice de la page Facebook Paye ton journal. Elles recueillent plus de 1800 réponses qui proviennent de plus de 200 rédactions et les chiffres sont sans appel. 67% des témoignages, émanant pour la très grande majorité de femmes journalistes, dénonce des propos sexistes. Près de la moitié font état de propos à connotation sexuelle et plus d'un témoignage sur dix révèle une agression sexuelle. Dans leur livre, Claire et Pauline nous racontent que plusieurs journalistes qu'elles ont interrogées ont cherché à atténuer leur identité de genre. Autrement dit, elles ont cherché à se conformer à la norme dominante, la norme de genre masculine.
- Pauline Renaud
Oui, notamment dans le sport, on a parlé avec Mejdaline Mhiri, qui aussi fait partie de l'association des Femmes Journalistes de Sport et qui en parle très bien. Malheureusement, très souvent encore dans le sport, quand c'est l'expert qui parle, l'expert c'est un homme. Maintenant, on voit plus de femmes dans le sport, mais souvent les femmes vont commenter les compétitions de femmes. Et pour ça, la France est vraiment à la traîne. Moi, je le vois juste sans avoir fait aucune étude. Mais je vois ici en Angleterre, sur la BBC, parmi les journalistes les plus connu·es dans le sport, ce sont notamment des femmes. Il y a pour ça beaucoup plus, on va dire, d'avance sur la France, sur dégenrer en fait l'information, dégenrer tout ce qui a trait à notre monde en fait.
- L'info en tous genres
Ça a été quoi votre méthodologie ? Par rapport aux témoignages que vous avez recueillis, vous les avez sélectionnées comment, ces femmes ?
- Pauline Renaud
Justement, on n'a pas voulu les sélectionner, peut-être Claire en parlera plus. On ne voulait pas, à priori, sélectionner les femmes sur leurs mauvaises expériences du métier, si on peut dire. L'idée, c'était vraiment d'essayer d'offrir un panorama assez divers de ça, donc en ayant des femmes en CDI depuis très longtemps, des femmes pigistes, en région. en radio, en télé, en presse écrite, au début de leur carrière, plus en fin de carrière, pour essayer de comprendre est-ce qu'il y a des expériences partagées, est-ce qu'il y a des vécus partagés, et essayer à partir de ça de tirer certaines conclusions.
- Claire Lemaître
On voulait être assez objectives dans l'approche, y compris avec des femmes. Je crois qu'il y en a sept qui nous ont dit « Oui, moi je veux bien répondre à vos questions, mais en fait, être une femme, ça n'a absolument rien changé dans ma carrière. »
- Pauline Renaud
Il y avait certaines journalistes qu'on connaissait personnellement, dont on s'est dit « Ce serait intéressant d'avoir leur expérience. » Certaines ont accepté sans problème, d'autres moins. D'autres, en fait, ne faisaient plus tellement de journalisme. Il y avait d'autres journalistes qu'on ne connaissait pas personnellement, mais idem, on s'est dit « Ah, ce serait intéressant de... » de parler avec untel ou untel pour comprendre un peu, avoir plus d'idées sur leur parcours. Donc ça a été un mélange de différentes approches et au bout d'un moment, en fait on a ce qu'on appelle un peu, en recherche scientifique, on a atteint un moment de saturation où en fait les réponses qu'on avait se répétaient un peu et donc c'est à partir de ce moment-là qu'on sait. On a assez de témoignages de pigistes, on a assez de témoignages de personnes en région, de personnes en télé, de personnes racisées. Même si je pense que ça aurait été sympa d'avoir encore plus de diversité à ce sujet-là. On voulait aussi ne pas tomber dans la statistique, n'avoir que des chiffres. Pour nous, ce qui était vraiment important, c'est de mener ces entretiens au long cours et de pouvoir retranscrire le plus fidèlement possible ces témoignages. Et pour ça, si on avait eu plus d'une trentaine de femmes, ça aurait été difficile de pouvoir vraiment parler de chacune d'elles sur un temps long. C'est pas ce qu'on voulait faire. On voulait vraiment voir qu'est-ce qu'il y a derrière les chiffres, qu'est-ce qu'il y a derrière les statistiques, quelles sont les expériences vécues.
- Claire Lemaître
Et c'est vrai que certaines, soit au fil de l'entretien, disaient « Ah, mais je me rends compte de ça, je me rends compte de ça » , soit après l'entretien, parce que souvent, on échangeait, il y avait des de nouvelles idées qui arrivaient, soit après la sortie du livre, où moi j'ai une jeune femme par exemple qui m'a dit mais c'est vrai que dès l'école de journalisme, je me rends compte qu'il n'y avait pas d'enfants d'ouvriers dans ma promo. On parle aussi un petit peu du capital social de Bourdieu, des différences de chance, de code aussi, quand on arrive dans ce milieu-là. Donc en fait, je ne veux pas trahir leur parole, mais c'est vrai que... Y compris pour celles qui ont dit « être une femme, ça ne m'a absolument pas freinée, ça n'a absolument pas été un problème » , on se rend compte qu'effectivement, parfois, c'est des choses, on ne s'en rend même pas compte en fait. Qu'on a cessé de progresser dans le salaire ou dans la hiérarchie à partir du moment où on a eu un enfant, qu'on s'est interdit certaines choses, de postuler, de partir en reportage, certaines spécialités, et qu'en fait, mais Pauline et moi aussi, parfois on avait un peu des coups de cafard pour redonner les coulisses du livre. Je n'ai pas demandé des augmentations, je n'ai pas fait ceci, cela. Donc, il y a des regrets aussi, parfois. Mais cette compréhension-là, en ce qui me concerne, ça permet aussi de se pardonner certaines choses parce que ce n'était pas notre faute. C'était comme ça.
- L'info en tous genres
On est encore dans cette phase post-Metoo qui permet petit à petit, des conscientisations individuelles, et vous l'avez observé en faisant votre enquête.
- Claire Lemaître
Oui, vraiment, j'ai eu le sentiment, mais c'était ça aussi qu'on voulait faire, voir si cette vague-là, qui est très puissante, qui a permis une prise de parole énorme, est-ce que ça touchait aussi les femmes dans le métier ? Et la réponse est oui. Et non, parce qu'effectivement, il y a des femmes quand même qui disent que non, il ne s'est rien passé. Et on avait une étude très intéressante suédoise de mémoire qui nous dit qu'en fait, arriver à un certain niveau dans la hiérarchie, pour pas qu'on les taxe de copinage, elles vont préférer, je schématise, mais elles vont préférer privilégier des hommes. En tout cas, elles ne vont pas faire cette transmission, ce passage de relais qu'on aurait pu imaginer parce qu'on se dit, unetelle, elle a un gros poste, c'est super, ça bouge. Et en fait, selon cette étude-là, ça ne va pas forcément bouger tant que ça parce qu'on ne veut pas se faire repérer. Et on prend aussi les habits des personnes qui sont en place, qui sont souvent effectivement des hommes, des hommes blancs. On va un petit peu enfiler ce costume et essayer de ne pas faire de remous pour ne pas non plus être soupçonnée de ne pas être à sa place, une nouvelle fois.
- L'info en tous genres
Vous l'avez écrit pour qui, ce livre ?
- Claire Lemaître
Pour les femmes, pour les femmes journalistes. On s'est dit, et ça va paraître très prétentieux, mais on s'est dit qu'on aurait bien aimé lire ce livre-là avant de rentrer à l'école ou à l'école. Parce qu'il y a des témoignages, moi, qui m'ont portée. Ariane Lavrieux, Cécile Ollivier qui est super bien au magazine Elle, Nora Hamadi qui parle très bien des gens qui n'ont pas les codes, qui n'ont pas forcément une route toute tracée. Elle, pour le coup, elle n'avait pas envie de faire ça, petite fille, et elle raconte avec énormément de sincérité et ça m'a beaucoup surprise moi, parce que je trouvais presque qu'elle prenait des risques en disant les choses qu'elle dit. Il y a aussi celles qui sont moins médiatiques, mais qui sont très intéressantes aussi. Mais je trouve ça bien de voir qu'il y a des femmes qui ont une longue expérience, qui pour certaines sont plus exposées. Et en fait, elles aussi, elles ont eu des difficultés. C'est l'environnement qui est toxique, c'est l'environnement qui est violent. C'est des comportements qui sont inadmissibles et qu'il ne faut pas laisser passer. Surtout, il faut en parler. Et je pense que là-dessus, il y a effectivement cette vague Metoo où la parole se libère. Nous, c'était vraiment ça, l'idée du livre. C'est écrire surtout pour les femmes qui démarrent, pour montrer que ce n'est pas non plus idyllique, parce qu'on a toutes des illusions. On se dit, j'ai eu l'école, maintenant ça va dérouler. Et ce n'est pas forcément le cas. Et on a pas mal de retours. Et ça, c'est super précieux de jeunes femmes qui apprécient le bouquin. Et ça fait vraiment beaucoup de bien.
- L'info en tous genres
Une dernière question. Comment vous diriez qu'aujourd'hui, on peut être une femme journaliste libre dans une société qui demeure patriarcale ?
- Claire Lemaître
C'est tout l'objet des questions qu'on leur a posées, de savoir un petit peu ce qu'elles avaient mis en place. Il y a pas mal de stratégies. Il y en a qui sont peut-être moins optimistes, c'est-à-dire qu'elles ont beaucoup parlé de se blinder, de se mettre dans une bulle, d'essayer de moins faire attention à ce qu'on pense d'elles. Est-ce que c'est des stratégies épanouissantes ? Je n'en suis pas sûre. Est-ce que de devenir un peu plus dure, de se blinder ? Et puis les autres stratégies, pour certaines, chacune fait ses choix. Mais il y en a qui vont quitter des rédactions toxiques pour repartir à la pige. Alors évidemment, c'est beaucoup plus compliqué sur le plan financier. Mais ça permet aussi de revenir aux premières passions. Aller parler à des gens à qui on ne donne pas la parole, avoir une certaine authenticité, raconter des histoires. Il y a ça notamment comme stratégie. Il y en a qui décident d'écrire un livre, c'est-à-dire en parallèle de leur boulot, elles vont faire un travail au long cours sur un bouquin ou un documentaire, monter un podcast. Et tout ça, ce sont des stratégies pour essayer de refaire vivre un peu cette flamme du journalisme, où on a envie de donner la parole à tout le monde, c'est-à-dire aux puissants, mais aussi parfois aux plus faibles. Il y a des collectifs qui se montent pour revenir aussi dans ce travail d'équipe, travailler ensemble. Des nouveaux médias, des médias sur le territoire.
- Pauline Renaud
C'est vrai, c'est ça qui m'a, on va dire, surprise de façon agréable. C'est l'entraide qu'on voit, pas forcément dans les rédactions, mais aussi dans les rédactions. Mais voilà, beaucoup de femmes qui décident de rejoindre des associations, de monter des collectifs, d'organiser, que ce soit par exemple la grève des signatures ou au sein d'une rédaction, de demander à voir les salaires de tous les journalistes pour comprendre où sont les femmes. Donc tout cela, ça nous a permis aussi de montrer qu'il y a des choses qui bougent pour essayer de faire progresser les choses. Malheureusement, il n'y a pas forcément toujours beaucoup de soutien à des niveaux plus élevés. Mais en tout cas, de voir ces femmes qui travaillent ensemble, qui essayent de tendre la main aux nouvelles générations, c'est un moyen de résister et de dire que... le journalisme ne peut pas se faire sans femmes.
- Claire Lemaître
Nous on a envie d'être optimistes, je pense, avec Pauline et se dire qu'il y a des solutions. Mais c'est vrai qu'il y a encore beaucoup, beaucoup de gens qui quittent le métier. Il ne faut pas se mentir parce que ça ne fonctionne pas.
- L'info en tous genres
Le journalisme, une profession au masculin. Merci à Claire Lemaître qui m'a répondu depuis Paris et à Pauline Renaud depuis Londres. Je rappelle le titre de leur livre paru aux éditions Les Petits Matins : "Femmes journalistes, entre passion et désillusion". Un plus grand merci encore que d'habitude à Pierre Bouillin qui assure le mixage de tous les épisodes de L'info en tous genres. C'est la dernière étape de la réalisation de chacun d'eux. Et qui a dû faire preuve d'un peu de magie pour permettre à celui-ci d'arriver jusqu'à vous. La musique est de Rémi Haëntjens, l'identité graphique de Marylin Cayrac. Dans cet épisode, j'ai également utilisé une archive de France 3 qui avait rendu compte de la publication de la tribune signée dans Libération par une quarantaine de femmes journalistes politique, le 4 mai 2015. Le journalisme n'est pas une profession à part qui serait épargnée par les inégalités structurelles et les violences qui en découlent. Pour prolonger cet épisode, je vous invite donc à écouter la boîte à outils numéro 9, dans laquelle j'enfile ma casquette de formatrice professionnelle pour vous partager quelques tips pour promouvoir l'égalité, un enjeu évidemment incontournable et en plus une responsabilité majeure pour les journalistes dans le traitement ensuite de l'actualité.