- Speaker #0
L'instant berbère, le podcast. Bonjour et bienvenue dans l'instant berbère, le podcast. Ce nouvel épisode des Entretiens à Mazir est consacré à la musique à Mazir dans toute sa richesse et sa diversité. Et pour en parler, j'accueille Leïla Hassas, journaliste, entrepreneuse et médiatrice culturelle, fondatrice de Zyara Culture. Bonjour Leïla.
- Speaker #1
Bonjour Sophie.
- Speaker #0
Alors Leïla, si on devait commencer par le début, Quel est, selon toi, l'importance culturelle et historique de la musique au sein de la société amazigh.
- Speaker #1
Alors la musique amazigh est bien plus qu'un art ou un moyen de diversissement, on est d'accord. C'est comme toutes les musiques traditionnelles, c'est une mémoire vivante. Et dans les sociétés amazigh, l'oralité est reine. Donc elle accompagne chaque moment de la vie, de la naissance à la mort. On a des chants pour chaque phase de la vie de l'être humain. Elle raconte l'histoire, elle transmet les savoirs, elle partage les émotions. C'est aussi un acte de résistance, et selon les contextes de tout au long de son évolution, elle va être utilisée pour parler de la marginalisation culturelle, linguistique. Le chant Amazigh a apporté des voix qu'on voulait faire taire. Il est devenu au fil du temps un outil de lutte, de fierté, de réaffirmation identitaire. On a des figures comme Atob Lones, en Algérie, comme Nba, au Maroc, encore les Tineriwen au Mali, Toumast au Niger, tous ont utilisé la musique. contester, dénoncer, souvenir. Moi, je citerai aussi le chant « Ekr misu mazir » « Leftouaf lisa mazir » pour sa portée transnationale. Il est écrit en 1945 par l'Algérien Mohamed Ediraï Tamran. Et c'est un exemple très fort, parce qu'aujourd'hui, il est repris au Maroc, en Tunisie, en Libye. Il continue d'être adapté à chaque contexte, à chaque dialecte, sachant qu'il y a vraiment des différences très minimes dans le texte. Mais il continue de fédérer. Donc, il y a une portée vraiment très importante. La chanson Amazigh, elle porte un message, qu'il soit social, politique, intime, je dirais même écologique, parce qu'on chante beaucoup nos montagnes, nos déserts. Elle fabrique de l'identité, elle relie les générations et garde vivante une culture transmise sans manuel, rappelons-le, et seulement avec des rythmes et des mots.
- Speaker #0
Et justement, au fil de temps, comment cette musique a évolué ? entre enracinement et transformation ? Quelles ont été les grandes étapes, en tout cas les étapes que toi tu retiens ?
- Speaker #1
Alors il convient déjà de préciser que ce n'est pas une musique, mais les musiques à Mélissa. C'est multiple, c'est enraciné dans les territoires, c'est marqué par la différence des dialectes, des styles, selon les régions, les rituels. Les instruments aussi influencent la musique, bien évidemment, et les fonctions sociales de chaque musique, elles s'adaptent, elles se renouvellent. Il y a des musiques qui ont disparu ou qui sont adaptées à la vie urbaine, d'autres sont restées un peu figées. Donc à l'origine, elle est vraiment ancrée dans la tradition orale. On la retrouve dans nos chants rituels, dans les fêtes du village, les cérémonies religieuses, agraires. Donc malgré la multitude des formes, c'est clair qu'il y a un fil rouge, évidemment. Par exemple, on a la notion du chef du groupe. C'est l'Amediez, Rai, Labeshniou. Au féminin, ça va donner Temdiès, Raisa, Tebeshniout. Donc, malgré la différence des noms, malgré la différence des formes d'expression, il s'agit de la même fonction sociale. C'est le chef du groupe, c'est lui en fait qui est la mémoire vivante de sa société. Donc, c'est un peu la chanson de gestes, c'est aussi des chants éducatifs aussi dans certains contextes. Donc, en fait, il y a cette fonction sociale qu'on trouve dans plusieurs... sous-genres musicaux. Donc, l'évolution aussi, on va plus la percevoir à partir des années 70, 80. Donc, c'est plus contemporain. Elles se modernisent. Il y a des sonorités nouvelles, mais sans renier à l'ancrage traditionnel. Donc, on va utiliser la musique pour revendiquer toujours son identité, sa langue, sa culture. Il y a une émergence de groupes, par exemple, comme les Nzerne au Maroc, les Abranis, les Berbères en Algérie. Il y a aussi Idir, Meksa. Ils fusionnent tous tradition et modernité. Souvent, on va reprendre les textes et on va travailler sur les instruments. Donc, il y a aussi d'autres influences qui vont vite arriver. Le rock, le jazz, du reggae, de l'électro. Donc, finalement, en fait, plein de jeux hybrides émergent tout en gardant le thème azir comme fil conducteur, que ce soit par la langue ou par les thématiques abordées. Aujourd'hui... Cette musique vit aussi au sein des diasporas, c'est important aussi de le souligner. Elle circule, elle s'adapte, elle se transforme. Et à mon avis, il y a aussi la question de la langue. qu'il faut mentionner. Souvent, en fait, c'est une question auxquelles ça ne tarde pas. Lorsqu'on parle d'évolution, de musique amazigh, aujourd'hui, je peux te dire qu'il y a des rythmes qui restent amazigh dans plusieurs régions, mais la langue a été modifiée. C'est-à-dire qu'on va utiliser la derja, qui est une langue nord-africaine, souvent mal appelée dialecte arabe, alors qu'elle est bien plus qu'un dialecte arabe ou juste un registre de la langue arabe. C'est une langue véhiculaire. Par exemple, la musique chéoui en Algérie, elle se chante en bilingue, en derjaï, en chéoui. En almerksewi en Libye, il est calqué sur une métrique arabe, donc s'ouvre sur un maouel, un prélude. Mais elle se poursuit en combinant des instruments de musique autochtones, comme le reita, comme le zmara, comme le bundir, qui est la percussion. Au Maroc aussi, on a des artistes qui sont souvent bilingues, le rouaïs, le chlouh. Le rouaïs, c'est le maître du jeu, c'est un mot arabe. Et il passe d'une langue à une autre selon le public, le contexte, selon le texte aussi. Parce que souvent ce sont des textes de grands poètes qui sont repris. Donc en fait ils reprennent les deux langues, il n'y a pas de souci. Le chéhabi algérien pareil, il est bilingue. Il se chante en derja et en kabil. D'ailleurs on oublie souvent de mentionner que beaucoup d'artistes du chéhabi dit algérois. Donc en derja ils sont d'origine kabil, l'anqa. Ne citez que lui, c'est le maître du genre, mais il y a aussi Hussin Hussin, Mariza, Amr Zahir, Sheikh El Hasnaoui, qui a aussi performé dans les deux langues. En fait, il n'y a aucune différence du jeu, ou même dans le texte, quand Sheikh El Hasnaoui chante en derja ou en kabil. Donc, il y a beaucoup d'artistes qui sont d'origine amazigh, qui ont performé, et c'est là qu'on peut se poser la question. Si un artiste chante en derja, est-ce que c'est une chanson qui est plutôt amazigh ou pas ? C'est vraiment très subtil. Ça ouvre beaucoup de portes et de champs à l'interprétation, à la recherche surtout.
- Speaker #0
Il y a un artiste que tu affectionnes beaucoup, tu voulais m'en parler, non ?
- Speaker #1
Oui, il y a Samir Jazairi. Il nous a quittés trop tôt, en 87. C'était vraiment le dandy, on l'appelait le crooner, le beau gosse algérien. Il s'est distingué dans la chansonnette. En fait, lui, déjà, il a opéré une modification déjà sur la chanson Chabi. Donc, il l'a transformée, pas lui, mais surtout Mahboubeti, qui est un parolier, un auteur-compositeur de talent. Et lui, il a opéré justement ce changement sur le texte. Il a allégé la chanson. C'est un peu calqué sur le modèle français de la chansonnette, mais aussi libanais, un peu avec les frères Rahbani. Et Samir Jazairi, on le connaît pour ses tubes en derja. C'est lui qui a chanté « Abnet el Jazair » et « Rahla » . Mais il a aussi produit des chansons en langue kabyle, sa langue natale, comme « Mahdad el Fattah » ou « Rdiya » . Et quand on écoute sa musique, il n'y a pas une grande différence notable entre la chansonnette dite chansonnette en derja ou en kabyle. Donc, en fait, je pense que c'est comme la langue. La musique, elle n'est pas figée. C'est un terrain de jeu, c'est un espace de liberté et surtout c'est un espace de cohabitation culturelle.
- Speaker #0
Tu as déjà évoqué quelques instruments. Pour toi, quels sont les instruments de musique traditionnels les plus emblématiques et significatifs de la musique amazigh ?
- Speaker #1
Alors, il y a une richesse instrumentale incroyable. Déjà, c'est à l'image de l'étendue de son territoire, de l'Afrique du Nord, du Riff, aux oasis sahariennes, la Kabylie, à l'Atlas. C'est tout un monde sonore. Les instruments traditionnels à Mazir sont souvent fabriqués à la main, à partir de matériaux vraiment locaux. C'est du bois, c'est du roseau, du cuir, du métal, de la pierre. Donc chaque instrument, il a son histoire, mais vraiment liée à son contexte direct. Et au cours de cette tradition, on retrouve la percussion, qui est un véritable pilier du rythme. Le bendir, qui est tambour sur cadre, c'est un incontournable. Le derbouka, le karakab en métal, le tambour, le gengab, le tabl. Rappelons que tout au long de l'histoire de l'Afrique du Nord, on a des instruments qui ont intégré la musique ou l'espace culturel qui nous sont venus d'ailleurs. Donc ça, il ne faut pas avoir peur de le dire. Et donc c'est ça qui fait la richesse. Et du côté des cordes, on a le rupèbe, on a l'autor, qui sort de lutte à fret, dont le grand maître Rouisha s'est distingué. On a le bengri, utilisé à Timimou, on n'a pas confondre avec le gombrie. parce que souvent les gens font cette confusion, et bien sûr l'imzad, le tindi, joué exclusivement par les fantouaregs, qui obéissent à des logiques très codifiées. Il y a aussi des instruments un peu moins connus, ils sont dits domestiques, c'est comme rha ou tessiht. ou tesirt, ce sont différentes appellations de la même chose, c'est la pierre à moudre. Du céréal, il y a encore l'edra, qui est la pierre aussi. C'est une pierre qu'on va utiliser pour moudre aussi du céréal, différente de la pierre à moudre, mais qui va aussi rythmer les soirées musicales du Tegh-Rab-Tatimimoun. Il y a aussi le mehrez, le pilon en cuivre, qu'on utilise aussi pour faire du rythme. Il y a des instruments aussi un peu plus rares, comme d'ondoufa. Et il y a énormément d'instruments dits domestiques. L'ethnomusicologue Ibrahim Berloul, que nous saluons, par exemple, il a travaillé beaucoup à sauvegarder ses affaires oubliées, notamment dans les régions de Tatawine et Gabes, en Tunisie, où la transmission de ses pratiques musicales se fait de plus en plus rare. Donc ces instruments, ils ne sont pas juste des simples outils, ce sont des prolongements sensoriels de notre culture, on va dire.
- Speaker #0
Et quelle est la place des femmes dans la création et l'interprétation de la musique amazigh, tant traditionnelle que contemporaine, évidemment ?
- Speaker #1
C'est une question essentielle, merci de l'avoir posée Sophie.
- Speaker #0
Avec plaisir.
- Speaker #1
Parce que dans la musique amazigh, les femmes occupent une place centrale, souvent méconnue, mais absolument déterminante. Parce que traditionnellement, ce sont les femmes qui transmettent les chants, les mères et les grands-mères. C'est la poésie orale et avec cela, la langue, l'histoire, les récits de vie, les personnages légendaires. Dans les Véhitoiresc, par exemple, l'Inzad, on en a déjà parlé, c'est un instrument qui est joué uniquement par les femmes, c'est un symbole de mémoire vivante. Et les femmes aussi, elles chantent dans les mariages, dans les rituels, les fêtes communautaires. Elles portent le rythme, la voix et l'émotion. Donc moi, étant enfant, par exemple, j'ai grandi avec Claire de Lalune. J'ai un peu honte de dire ça aujourd'hui, mais bon.
- Speaker #0
Mais non, mais n'aie pas honte, n'aie pas honte. Ne renie pas ton passé.
- Speaker #1
C'est mon histoire personnelle. Mais par exemple, quand j'étais à Timimoun, j'ai assisté à des scènes très touchantes où des mamans ou des grands-mères, elles faisaient dormir leurs enfants en leur chantant des berceuses. Et je trouvais ça très, très touchant. Quand l'alemriyama, elle chante à Aziza, elle avait deux ans, les gars. Les yeux grands ouverts, elle lui dit « Hanna ya illi » « Dors ma fille, demain je te mettrai du henné » C'est des moments très très touchants et on comprend que la transmission de la culture elle commence là, dans le foyer, avec les mamans surtout.
- Speaker #0
Et tu as quelques noms de pionnières à nous donner dans cette musique amazigh ? Oui,
- Speaker #1
heureusement, fort heureusement que cette musique a dépassé le cercle de l'intime. Aujourd'hui, il y a des femmes qui montent sur scène, qui écrivent, qui composent, qui s'engagent. On pense à Taoussa Amrouch, une pionnière, à Fatma Tabarmart, le groupe Djordjura aussi, Reysa Fatma, il y a le groupe Tertit, avec la magnifique Fatima Tawalet, qu'on appelle Disco. Il y a aussi Mama Walet Amoumine. Donc toutes ces femmes, elles ont apporté vraiment beaucoup de choses à la musique amazigh. Il y a aussi Fatma Dahmani, que je salue. qu'on appelle affectueusement Fatna Nia, il y a Mirkunda, il y a Dihia, Huria Aishi, il y a Illa Mashakna, il y a aussi Bedi Lella qui nous a quittés cette année, paix à son âme. Et pour la petite anecdote, c'est par exemple grâce à Bedi Lella dans les années 70, qu'un jeune groupe musicien touareg, fuyant le Mali qui était en guerre, a trouvé refuge chez elle à Tamanrast en Algérie. Alors Bedi Lella aura offert un toit un espace. Et c'est dans ce cadre-là que naissent les grands Tineriwen, qui sont aujourd'hui des stars internationales. Donc, c'est dire le rôle des femmes dans la transmission. Et Tineriwen, dans presque chaque interview, selon les contextes, ils parlent, ils évoquent souvent le rôle que l'Ella avait joué. Et aujourd'hui, la relève, elle est là. Je pense à Amel Zane, à Melissa Sahri, à Desin, à Hindi Zahra. Je pense aussi à Sahar Erinez, Lella Yasmin et Nora Gheirini. Ces trois chanteuses, j'affectionne particulièrement parce qu'elles sont des rares chanteuses en langue famésirte à jouer, à chanter en Tunisie. où la langue tamazirte est vraiment en danger d'extinction. Il y a aussi Meryem Aassid au Maroc, il y a aussi Taous Arheb, Daniel Bensensi aussi en Libye, il y a Sarah, du duo Sarah et Ismail. Donc toutes ces femmes, elles explorent de nouveaux aspects sonores en tamazirte, mais aussi en arabe, en derja, en anglais, en français. Elles fusionnent du jazz, du rock, de l'électro. Donc vraiment, elles sont dans l'innovation et vraiment, on adore ça.
- Speaker #0
Dans tout ce que tu nous dis, on comprend qu'il y a de véritables ponts entre les sons d'hier et ceux d'aujourd'hui. Et justement, quelles nouvelles influences musicales ont été intégrées et comment ça a transformé les genres traditionnels ?
- Speaker #1
La musique à Messire a toujours su évoluer sans perdre son âme. Aujourd'hui encore, elle continue d'inventer des pans entre héritage et modernité. On peut parler de deux grands axes dans cette évolution. D'un côté, on a certains artistes qui s'appuient sur des airs traditionnels en y intégrant. des instruments modernes comme la guitare électrique, le piano, la basse. Et puis aussi, on a certains qui adoptent une approche plus universelle, en repensant entièrement la composition musicale et poétique, tout en gardant le thème azir comme socle d'expression. On a Idir, Jamal Al-Lem, le groupe de Bza, qui ont modernisé la chanson Kabyle, en y aimant du folk, du rock. Aujourd'hui aussi, encore, on a Ali Amran qui s'inscrit dans cette continuité, Takfar Inas. Côté aussi marocain, le renouveau musical a été porté par Amor Mbark, Fika Osman, Isin Zarenz dans les années 70-80. Et puis la nouvelle scène avec M. Ney ou encore Météor Airlines, que j'adore ce groupe, et Jebontouja. Donc c'est vraiment très rock, très pop. Côté Touareg aussi, avec le mouvement Ixoumer, donc les chômeurs, nés dans un contexte d'exil et de lutte, a donné naissance aujourd'hui à des artistes comme Tineri Wen. évidemment les doyens, mais aussi Temkres, Tergav, Tumas, Terfit et Terenfinatawa qui ont la particularité de mêler plusieurs sonorités au Burkina Faso. Entre musique Touareg, entre musique Pearl, j'adore aussi ce groupe. Il y a aussi Kadertrhenin, Imrhen, qui ont mêlé du essouf, une musique traditionnelle, mais aussi du blues, de la guitare électrique. Donc partout, il y a cette hybridation du genre, donc c'est un geste d'ouverture, mais aussi on reste quand même lié à la musique traditionnelle. Donc ça témoigne d'un profond respect des racines, mais tout en affirmant une volonté de dialoguer avec le monde contemporain. J'ai assisté à des soirées où parfois, des observateurs ou des spectateurs qui ne sont pas initiés s'ennuient très vite. D'où la nécessité aujourd'hui de fusionner. On parle de tradi moderne un peu dans toute l'Afrique. Je pense que c'est un combo super gagnant.
- Speaker #0
Tu l'as dit, cette musique est donc habitée par des engagements. Comment les thèmes sociaux, politiques ou culturels sont-ils exprimés à travers la musique amazigh contemporaine ?
- Speaker #1
La musique aujourd'hui amazigh reste profondément engagée. Elle continue d'être un espace d'expression où s'entrelacent les luttes sociales et mémoires. politiques, les affirmations culturelles. Donc à travers déjà le texte, les artistes abordent des sujets qui sont liés à la marginalisation, linguistique, l'injustice sociale, l'exil, ou encore la défense des droits culturels, qui sont des droits basiques normalement. Il y a aussi le choix des mots, souvent qui sont porteurs de sens, de mémoire, de résistance. Par exemple, Oulahlo, qui a toujours chanté la misère sociale, le chômage, les tensions politiques. Ali Amran qui aborde aussi des thèmes autour de l'errance, de la solitude. Emel Zeyn, elle évoque des conditions féminines, donc la quête, la liberté avec beaucoup de subtilité. Il y a aussi par exemple Amore Mbark, Khaled Izri qui ont chanté les conditions sociales des régions bien précises ou encore Tineri Wen, Tartit qui ont milité aussi, donc ils expriment l'exil, le déracinement. Et tous ces groupes-là, par exemple, dans le cas des Tineriwén, Tamikaraz, c'est des groupes qui ont émergé dans des camps de réfugiés, par exemple. En Libye, on a Dania Binsessi, une jeune militante amazigh, elle est devenue une icône lors du printemps démocratique en Libye, de sa chanson Numidia, qui est en référence à un ancien royaume nord-africain. Elle fait écho dans tout l'espace culturel de Tamazra. Donc la musique aujourd'hui, c'est une chronique sociale, c'est un récit de territoire, c'est un cri d'alerte. Mais aussi c'est un espace de consolation et de rassemblement. C'est une façon de dire qu'on est là, on existe et on a quelque chose à dire. On ne se contente pas de faire danser, non, mais aussi de penser, se souvenir et espérer.
- Speaker #0
Et aujourd'hui, comment la musique amazigh est transmise aux nouvelles générations ? Parce que ça c'est vraiment un enjeu fort. Quel rôle jouent les familles, les institutions culturelles et les nouvelles technologies ?
- Speaker #1
La musique amazigh, comme elle est traditionnelle, souvent, elle ne s'apprend pas dans les manuels, dans le sens un peu classique du terme. Elle s'écoute, elle se vit, elle se transmet.
- Speaker #0
Ou elle s'apprend dans les podcasts, par exemple.
- Speaker #1
Bien sûr ! D'abord à la maison, dans les foyers. On a déjà parlé du rôle des femmes. Ce sont les grands-mères, elles chantent encore ces poèmes, les islouènes. Donc, on est dans une transmission inductive. Les enfants écoutent, puis petit à petit, pendant les fêtes, les mariages, les rituels, les veillées. Merci. ils vont s'imprégner. Et comme on apprend une langue maternelle, ou lors d'un séjour linguistique, on est en contexte d'une culture, c'est le même cas, en fait, durant les fêtes, par exemple, les bébés à Djaner, à Timimoun, bien nous, dans tout l'espace saharien et sahélien. Il y a aussi les chants de Sarawa, dans le Fizan libyen. On voit des vidéos, on assiste aussi à des scènes très touchantes, où les enfants sont là, ils regardent, ils imitent, ils dansent. Et c'est comme ça, en fait, que la musique continue de circuler, sans que personne ne dise « allez, maintenant, on va apprendre » . Par exemple, à Timimoune, moi, j'ai assisté tant de fois à des scènes très touchantes, où les enfants miment, perdent le rythme de la danse, se fâchent, parce qu'ils nous ont éjectés du cercle, et puis ils se remettent dans le cercle. Et j'ai vu, en fait, beaucoup de scènes bienveillantes de la part des adultes. Ou, par exemple, dans d'autres sociétés, ou même j'ai assisté à d'autres scènes, où l'enfant, il est là, il perturbe. Mais dans le cas, dans plusieurs fêtes rituelles, notamment au Sibwa de Timimoun et plusieurs diartes à Timimoun, j'ai vu en fait où les enfants sont abordés avec énormément de bienveillance. Donc on est vraiment dans la performance un peu ethno-synologique, pour reprendre les termes de mon amie musicienne et chercheuse Sahar Erines Deli. Elle a beaucoup travaillé sur les musiques amazighes, notamment en Libye et en Tunisie. Elle explique ça vraiment super bien. Et puis, n'oublions pas le rôle des associations. C'est vrai que j'ai dit que c'est une langue, plutôt c'est une musique, ça ne prend pas dans les manuels. Mais les associations, souvent on dit, on apprend à l'oreille. Donc, elle est troupe locale, elle est maison de jeunes, elle fait un taf incroyable. Elle forme, elle accompagne, elle organise des stages, des concours, des spectacles, des chorales. Donc, souvent avec très peu de moyens, mais une vraie volonté de transmission. Puis aujourd'hui, il y a le numérique, il y a YouTube, TikTok, les plateformes. Il y a un entretien aussi à Mazir. Et voilà, les jeunes de tout l'espace culturel tombent sur un champ, Kabil, Outoarek, Ouflo. Les gens le remixent, le croisent avec du rap, de l'électro. Et hop, ça donne une nouvelle version, ça donne une nouvelle vie. Donc finalement, la musique à Mazir se transmet. par le corps, la voix, par les fêtes, par les écrans. Elles voyagent.
- Speaker #0
J'ai une dernière question un petit peu plus personnelle pour conclure. Pour toi, aujourd'hui, quels sont les artistes ou les courants que tu trouves les plus marquants, ou en tout cas les plus innovants dans la scène namazière actuelle ?
- Speaker #1
Quoi que je dise, ça sera retenu contre moi.
- Speaker #0
Tu vas devoir assumer.
- Speaker #1
Oui. Alors, je ne sais pas comment on peut aborder ça, mais on ne va pas juger, mais jauger. Voilà, mesurer. L'impact, je pense, c'est à travers l'impact Merci. le nombre de reprises ou la symbolique de tel ou tel artiste. Moi, je vais penser tout de suite à Top of Mind, à Idir. Son aura, sa musique, sa portée, sa voix est transnationale. Mais il nous a quittés un 5 mai 2022, 2023, me semble. Mais encore aujourd'hui, déjà de son vivant, il a rayonné. Et même après son départ, aujourd'hui, on a des chorales, on a des reprises, pas juste en Algérie, mais... à travers déjà le monde. Il y a des textes comme Ave Veinuva qui ont été traduits dans plusieurs langues. Mais dans le contexte nord-africain, ça prend une autre dimension, une autre portée symbolique. Ce n'est pas juste un jeune Français ou un jeune Italien qui découvre une musique tronçant de les barrières linguistiques. Non, non, non. Dans le contexte nord-africain, on parle vraiment de sentiment d'identité, un sentiment d'appartenance. Et Idir, je pense, en mon sens, il incarne vraiment cela. D'ailleurs, on l'appelle affectueusement le vev, le père. Donc, il y a lui, mais pas que. Il y a Slimane Azim, surtout chez les Kabiles. Il y a Amor Mbar, il y a les Abranis, qui aujourd'hui ne sont pas très écoutés, c'est vrai, mais pendant leur période, à leur époque plutôt, ils ont opéré une innovation, un changement du genre. Il y a Itzmingillet, il y a Takfarina, c'est les Tineriwen, pour justement aussi toute leur... porté, ils ont inspiré des centaines et des centaines de jeunes musiciens touaregs. On pense aussi à Ruisha qui est maître du lutte et du rythme du Moyen Atlas. Il y a aussi, je pense aussi à la Nouvelle Seine, j'aimerais bien aussi leur offrir une visibilité parce qu'aujourd'hui aussi, ils fusionnent et tout. Je pense à Météor Airlines, j'adore leur musique, très rock, très... on va dire, affranchie de plusieurs dictats. Il y a aussi Tamikres, Imrehen, la liste est longue, mais je sais que j'en oublie beaucoup. Et si on parle aussi d'une autre figure importante, un peu à l'image de Edir, pour fermer la boucle, c'est aussi Marta Oglones. C'est quelqu'un qui, de par sa musique, ses textes, de par la portée symbolique, et aussi son côté militant, a galvanisé les foules, a inspiré beaucoup de jeunes. Pas seulement dans son espace direct, la Kabylie, non mais vraiment partout. Aujourd'hui, on a des chants de Mardop qui sont repris chez des rifins, au Maroc, en Tunisie, en Libye. C'est incroyable. 25 ans après sa mort, il continue toujours d'inspirer. Je viens de tomber il y a quelque temps sur un profil super intéressant, c'est Melik Oumazir, il est Kabylie, il a 16 ans. Et j'ai trouvé ça super attendrissant parce qu'il reprend du Mardop. Mais pas que, il a même sa coupe. Tu vois, il a une coupe qui était très tendance dans les 70's, comme ça, les cheveux en mode afro. Et il dit dans une interview, il dit, oui, c'est vrai que je m'inspire et je reprends ma taupe. Et parfois, on me réduit à un simple imitateur. Alors, à 16 ans, le jeune artiste, il s'est mis à composer ses propres textes, à écrire ses propres textes. Donc, c'est dire, la transmission, elle est là. Donc, je trouve ça super beau.
- Speaker #0
Donc, en un mot, on peut dire que la musique amazigh est une musique en mouvement perpétuel ?
- Speaker #1
Absolument, absolument Sophie.
- Speaker #0
Bon, merci en tout cas Layla, c'était passionnant. Merci Layla.
- Speaker #1
Merci à toi Sophie. A chaque fois, c'est un réel plaisir.
- Speaker #0
C'est gentil Layla. Et merci à tous pour votre écoute. Vous retrouverez tous les artistes et morceaux qui ont traversé cet épisode en description du podcast. N'hésitez pas à aller les écouter pour soutenir et faire vivre la musique amazigh. Si cet épisode vous a plu, pensez à vous abonner, à nous suivre sur les réseaux sociaux et à visiter le site de l'instant Berbèf. A très bientôt pour un nouvel épisode.