#EMMANUELLE PRAK-DERRINGTONLa répétition, c'est une question qui m'a hantée longtemps et j'ai cherché justement à y répondre, en ma qualité de linguiste, en écrivant ce livre, qui est quand même l'aboutissement d'un long parcours de recherche qui est à cheval sur deux décennies. Alors la répétition, ce n'est pas du tout réservé à la linguistique parce que c'est une dynamique transversale qui intéresse toutes les disciplines scientifiques. Donc la philosophie, on pense à Nietzsche, « l'éternel retour », Deleuze, « la différence ». Mais il y a aussi, par exemple, les généticiens et généticiennes, la réduplication de l'ADN. Les mathématiciens et mathématiciennes, la récurrence. Les psychanalystes, Freud et la compulsion de répétition, etc. Mais en fait, c'est aussi le principe de création dans les arts vivants. On sait qu'il n'y a pas de théâtre sans répétition, il n'y a pas de musique sans répétition. Et on se rend compte, en fait, quand on réfléchit, que la répétition ne concerne pas seulement les sciences et les arts, mais qu'elle est partout. Et donc, je suis partie de ce constat. J'ai montré dans le prologue, j'ai construit le livre de manière circulaire, un peu comme un sac de répétition avec le prologue et le dernier chapitre qui sont résolument interdisciplinaires. Donc la répétition elle est d'abord cosmologique avec justement le mouvement des vagues, l'alternance des jours et des saisons. Elle est biologique, c'est notre cœur qui bat, c'est la respiration et puis elle est aussi anthropologique, dans notre organisation sociale et culturelle. Alors, pour nous les lundis matins, la rentrée scolaire, Noël, la fête de la musique, tout ça, etc. À l'échelle d'une vie, seule la naissance et la mort ne se répètent pas. Et donc, je pose que la répétition, c'est le principe même du vivant. Et je parle de répétition ontologique. Et en général, la linguistique sépare soigneusement la répétition ontologique, qui est non-verbale, de la répétition verbale. Et je me suis demandé, au contraire, comment on pouvait concilier les deux ? Est-ce qu'il n'y aurait pas une continuité entre le langage et la vie ? Là, je reprends un très beau titre de Charles Bally. Et si on adopte l'idée d'une continuité, alors on se met à poser un regard autre sur la répétition. Parce qu'on sait qu'en France, on associe très souvent la répétition à des propriétés négatives. Quand on répète trop, en général, c'est mauvais signe. Ce n'est pas du tout le cas en Allemagne ou dans les pays anglo-saxons où le fait de redire à l'identique n'est pas du tout déprécié. Mais pour nous si. En fait, il y a certainement une grande partie de cette méfiance qui est due à nos souvenirs d'école, à l'institution scolaire, qui fait que vous vous répétez, ça ne peut valoir que sanction en fait. On a en France un impératif du beau style d'évitement de la répétition à l'identique qui est très prégnant. C'est aussi peut-être sur le plan psychique et psychanalytique, en fait, l'idée de compulsion de répétition, c'est-à-dire « Wiederholungszwang » , c'est-à-dire ce qui agit le sujet, mais de manière pathologique, en fait. Il y a toujours la peur, avec la répétition, du piétinement, du surplace, on n'avance pas. Donc, au-delà d'un certain seuil, on la considère comme négative. Et moi, je suis allée contre cette tendance. Je me suis intéressée à la bonne répétition. J'ai voulu montrer que même les répétitions à l'identique en nombre surnuméraire, elles ont une fonction. Et donc, je me suis intéressée aussi aux litanies, aux formes de répétitions qui n'en finissent plus. Et j'ai constaté que dans la vie, il y a des situations où, pas seulement dans la prière, mais c'est impossible de dire les choses une seule fois, c'est-à-dire de manière singulative. On est obligé de répéter. Un exemple frappant, c'est, vous prenez la cérémonie des Oscars, quand un lauréat, enfin un nominé ou un nommé plutôt, vient récupérer son prix, s'il dit merci, qu'il prend la statuette et qu'il s'en va, ça sera fort mal reçu. C'est-à-dire que quand il y a du rite, quand il y a du solennel, il faut répéter. Ce lien entre répétition et rituel, et en fait entre répétition et une dimension extraordinaire, sacrée, j'ai voulu le questionner. Et j'ai donc abandonné le présupposé répéter, c'est rien dire de plus. J'ai étudié la répétition parce que, justement, pourquoi répéter ? Ce n'est pas pour dire quelque chose en plus. On abandonne la fonction informative du langage. Répéter, c'est, par le langage, choisir de faire signe vers quelque chose d'autre. Et ce quelque chose, l'examen et l'analyse linguistique permet de le mettre au jour. Mais c'est toujours des fonctions non informatives du langage, la fonction expressive, la fonction émotionnelle, c'est pareil, connative. Et j'ai bien sûr mis aussi au premier plan la fonction performative du langage. On sait aussi qu'il y a la fonction poétique qui est portée par la répétition. La fonction métalinguistique est portée par la répétition. C'est-à-dire que toutes les fonctions non informatives sont portées par la répétition. Donc la répétition, ça parle plus que du monde, du sujet, ses émotions, et aussi du corps du sujet. [♬ FOND SONORE ♬] Le deuxième mot que j'ai choisi, c'est figure. La figure est un concept migrateur. J'aime bien la décrire comme ça. Parce que lui aussi, il est à la croisée de disciplines multiples. Ce qui est intéressant dans les sciences du langage et les études littéraires, on peut dire que c'est, j'aime bien aussi cette expression, c'est une antiquité d'actualité. C'est une expression de Douay-Soublin. Et qui est aujourd'hui, parce que c'est hérité de l'ancienne rhétorique, qui connaît un nouvel essor et un regain d'expansion. Grâce en fait au renouvellement des études sur l'argumentation, ce qu'on a pu appeler la nouvelle rhétorique avec l'ouvrage de Chaïm Perelman et Lucie Olbrechts-Tyteca et également aussi au travail qu'a fait le groupe µ de Liège, enfin Belgique, sur les figures. Moi, j'ai essayé avec la répétition, j'ai changé complètement l'approche qui était faite jusqu'à aujourd'hui, même avec la nouvelle rhétorique, de la figure. Pourquoi ? L'ancienne rhétorique et la nouvelle rhétorique d'ailleurs, considèrent d'abord les figures de sens, les tropes en fait, la métaphore, la métonymie, c'est ça les figures reines de la rhétorique. Et moi, j'ai ramené la figure à sa sens premier qui est la forme. Parce qu'au départ, la figure figurée dans le sens vieilli, ça veut dire donner forme, donner figure à quelque chose, c'est lui donner forme. Et en allemand, le mot forme, c'est le mot Gestalt. Et j'ai donc fait le lien entre la problématique de la figure, je parle de répétition figurale, c'est l'objet de mes quatre premiers chapitres, et la problématique du Gestalt, la structuration de la perception. Alors pour l'opposition entre figurale et non figurale, pour donner un exemple très simple. Il y a de la répétition partout, mais également, je prends l'exemple de l'architecture. Quand on regarde un carrelage, tous les carreaux sont blancs, un carrelage uni. Il n'y a pas de figure. Par contre, si vous voyez des carrossiments, il va y avoir quelque chose. Une figure parce qu'il y a des motifs. Les motifs, c'est la figure qui émerge sur un fond. C'est ça la figure, l'émergence d'une forme, « Figur », sur un fond. Et c'est ça la répétition, parce que quand je répète deux fois, et plus de deux fois, je vais sortir ce que j'ai répété du flux verbal. Et je vais parler des lois de structuration de la Gestalt. La première loi de la Gestalt, c'est la loi de saillance générale. La répétition, intrinsèquement, elle met en œuvre la loi de saillance générale. Ça veut dire, je sors quelque chose du lot pour le rendre saillant. Et ensuite, il y a des lois d'organisation des formes. Ceux qui se ressemblent s'assemblent. C'est la loi de proximité. Ou alors, de ressemblance, excusez-moi. Ou quand c'est prêt, ça sera la loi de proximité. Également, la loi de symétrie, la loi de clôture et j'ai montré que les familles de la rhétorique en fait s'est organisée sur la distribution des lois de science de la Gestalt. Voilà, c'est l'apport, enfin c'est ce que j'ai fait de nouveau, je pense, quand j'ai parlé de la figure, de la répétition figurale. L'autre chose, c'est l'idée que la répétition figurale, elle s'organise de manière réticulaire, en réseau. Dans tous les traités de rhétorique, il y a une approche absolument localiste de la répétition, c'est-à-dire qu'il n'y a aucune entrée avec toutes les figures. Il faut chercher ici, allitération, assonance quelque part, ailleurs on va trouver le chiasme, ailleurs encore on aura l'anaphore, ailleurs les panadiploses, on ne s'y retrouve pas en fait. Rien n'est rassemblé. Or la répétition elle fonctionne parce qu'en texte, en réseau. Le texte, étymologiquement, ça vient du latin textus qui signifie tisser, tissu. Et la répétition, elle met au jour les fils de trame, les paradigmes, la dimension verticale, et les fils de chaîne, la dimension linéaire. J'ai montré, j'ai étudié les discours politiques et j'ai montré comment la répétition, justement, organise de manière réticulaire le discours. et comment de la figuralité, du figural, on passe au patrimonial. Parce que la plupart des grands discours, les séquences qui sont restées dans la mémoire, c'est les séquences de répétition réticulaire. [♬ FOND SONORE ♬] Le troisième et dernier mot, c'est magies, que j'ai choisi de mettre au pluriel. En général, le mot magie n'est absolument pas utilisé par les linguistes. La magie, c'est un domaine qui relève de l'anthropologie. Jamais les linguistes n'utiliseraient ce mot. C'est un mot qui est malfamé. C'est un peu par provocation que je l'ai mis en titre. C'est un manifeste. Parce qu'il y a quand même cet esprit, la rationnelle, la rationalité. La magie, c'est l'irrationnel, c'est l'occulte, voire parfois l'inculte. Parce que si on se situe dans une théorie évolutionniste du progrès, la magie précède la religion qui précède la science. La linguistique est scientifique. Seulement, on peut se demander ce qu'est un énoncé magique. Si on réfléchit, un énoncé magique, c'est un énoncé performatif. Qu'est-ce que c'est un énoncé performatif ? C'est un énoncé qui fait en disant. C'est dire ce que l'on fait, faire ce que l'on dit. Donc en fait, les énoncés magiques, c'est des énoncés performatifs d'un genre particulier. Jacobson n'a plus parlé de fonction incantatoire. Mais il a réservé, Roman Jakobson, il a réservé ce terme aux formules magiques. Mais nous savons tous qu'il existe une magie du verbe en dehors des formules magiques. Parce que le langage, il est proprement magique. Il permet non seulement de décrire le monde, mais de le changer. Bourdieu, Pierre Bourdieu, a pu décrire ce pouvoir tout puissant du verbe comme une magie institutionnelle. Mais la magie ça ressort pas seulement à l'institution et à l'ordre social, en fait pour le petit enfant qui croit au lapin de Pâques et à la petite souris, mais aussi qui s'émerveillait quand on lui lit une histoire le soir, que les mots sortent comme ça du livre. La magie, c'est la capacité de s'émerveiller face au langage. Et c'est surtout la capacité de croire au pouvoir des mots. C'est ça la magie, c'est ce qui nous renvoie à la fonction performative du langage, c'est ce qui compose les quatre derniers chapitres de mon ouvrage. Alors la répétition, quel lien avec la magie ? Le propre du langage, c'est de convoquer ce qui est absent. Quand je dis un mot, je le rends présent, je peux l'imaginer. La répétition, elle va plus loin, parce que quand elle répète un signe, pomme, pomme, pomme, elle va lui donner une présence charnelle, elle va lui redonner corps, un corps vocal ou un corps graphique, si c'est à l'écrit, et c'est cette matérialité du corps qui se substitue, cette présence, à l'absence de la chose, du référent. Ça correspond au rite sympathique dans la magie, c'est-à-dire qu'on pense que dire quelque chose convoque ce que l'on dit par les mots. La répétition, comme les lancés performatifs, fait advenir la réalité. Ce n'est pas seulement faire la répétition, c'est faire être. Si je prends simplement l'exemple des rites sacramentels, il est impossible de changer les mots dans un rite. Vous ne pouvez pas bénir ou exécuter un rythme en changeant les mots comme ça vous chante. Pourquoi ? Parce qu'il y a l'idée d'une motivation, d'un lien consubstantiel entre le mot et la chose. Dans la répétition à l'identique, les mots font ce qu'ils signifient. Et c'est ça la répétition magique. La répétition c'est ce pouvoir d'évocation, magie de la répétition, c'est faire survenir La chose, par le son, par le signe visuel, par l'essence en fait, restituer une présence charnelle à l'absence de la chose. Et pour conclure, sur le mot magie, je prendrai une citation de mon linguiste préféré, Émile Benveniste, qui a pu dire du langage : « bien avant de communiquer, l e langage sert à vivre » . Et moi je dis, bien avant de communiquer, la répétition sert à vivre, par rapport à Benveniste. Et moi je dis aussi, la répétition c'est la magie d'être. [♫ FOND SONORE ♫]