Speaker #0 Olà, Olà chèr.e.s auditrices et auditeurs de Luso Bribes ! J’espère que vous avez passé un bel été, et que cette rentrée se présente sous les meilleurs hospices. De mon côté, on peut parler d’une sacrée révolution ! Tout un chambardement ! Je suis devenue mère… un tout nouveau petit être, tout frais. Un petit à la liaison de la France et du Portugal, pour qui il me tient à cœur de continuer à construire un foyer plein de rire, d’histoires, de joie, d’amour…de portugais et de français, de tous ces mots qui racontent notre histoire, à son père et à moi. C’est fort, une langue. Ça nous rassemble, ça porte tout un monde. Aujourd’hui, pour la rentrée du podcast, on va parler d’une langue d’ici, mais pas de celle à laquelle vous pensez. Non, on va parler d’une langue mystérieuse, ancienne, trésor bien caché entre montagnes et fleuve: le mirandais ! C’est parti ! Le mirandais , o mirandês en portugais, ce n’est pas rien. En effet, ce n’est rien de moins que la deuxième langue officielle d’un pays souvent présenté comme un exemple parfait d’union linguistique. En effet, en comparaison d’autres pays, comme la Belgique, la France, le Royaume Uni ou même plus simplement le voisin espagnol, le Portugal semble au premier regard parfaitement homogène. Évidemment il y a des accents, des dialectes dérivés utilisant la base commune (comme aux Açores ou à Madère), mais au premier regard il semble que partout, du Nord au Sud et d’Est en Ouest, on y parle… et bien portugais. Pourtant si on zoom, façon page de garde d’un album d’Astérix et Obélix, en se concentrant sur une petite zone tout au Nord-Est du pays… on tombe sur un tout petit territoire où résonne encore aujourd’hui une langue bien mystérieuse, dont même certains portugais ignorent l’existence. En Terre de Miranda, dans le Haut Tràs-os-Montes, il faut pour l’entendre rejoindre les communes de Miranda do Douro, de Vimioso, ou de Mogadouro, en réalité composées d’une myriade de petits villages. Cette zone est isolée du reste du pays, c’est le moins qu’on puisse dire. Il suffit pour le comprendre de traduire le nom de de la région: Tràs-os-Montes: au-delà des montagnes. On dirait presque un pays de roman de fantasy. De l’autre côté, pour atteindre l’Espagne il faut franchir une vallée très enclavée, et le fleuve Douro. Ces obstacles bien réels ont été à l’origine d’un comportement essentiel à la préservation de cette langue: la sédentarité. En effet les populations locales se sont très peu déplacées au fil de l’Histoire, se mélangeant peu à d’autres groupes par les mariages ou les échanges marchands. Leurs traditions, et notamment la langue, se sont donc transmises sans grande évolution du Moyen-âge au monde moderne. Le mirandais appartient au groupe de langues descendant de l’Asturien médiéval, la langue parlée par Egas Moniz, premier comte de Portus Cale, l’ancêtre du Portugal. Un personnage dont nous parlerons sans faute dans un prochain épisode. C’est donc une langue romane, de la famille des estroléonnaises, dont on retrouve les premières traces au 12ème siècle. Ses cousines sont majoritairement parlées en Espagne. Après les invasions maures qui débutent en 711, puis au fil de la Reconquista par les couronnes catholiques, les différentes langues de la région se sont déplacées par bandes verticales, suivant le front de plus en plus au Sud. Lorsque le Portugal devient une nation indépendante en 1139, la royauté officialise le Portugais Galicien comme langue nationale. C’est cette langue qui évoluera lentement pour devenir le Portugais européen moderne. La Terre de Miranda, elle, appartient d’abord au Royaume de Léon puis devient portugaise en 1297, et le traité d'Alcañices. Dans sa petite bulle isolée du reste du monde, le mirandais survit au fil du temps dans le chaos de l’ibérie médiévale, alors qu’autour de lui se construisent de véritables géants linguistiques, comme le Castillan et le Portugais. Il en existe trois variantes, le raiano au Nord, sendinês au Sud et le mirandais central… au centre. Dans toutes ses formes, la prononciation est relativement proche du portugais médiéval, tout en étant bien spécifique. Je vais vous en faire écouter un extrait ! Pendant longtemps, l’autorité centrale ne s’intéresse nullement à cette petite langue des montagnes. En effet, sa pratique ne s’accompagne absolument pas d’une volonté politique, d’un désir d’indépendance ou quoique ce soit du genre. Le mirandais n’est donc absolument pas une menace pour le sentiment national, comme a pu être perçu le breton en France par exemple. La pratique de cette langue a pourtant dramatiquement diminué ces dernières décennies. Alors qu’ils étaient 15 000 en 1945, l’Université de Vigo évoque aujourd’hui le nombre de 3 500 locuteurs, dont seuls 1 500 la pratiqueraient réellement au quotidien. Cette tendance menace de s’aggraver considérablement pour une raison concrète et dramatique: le vieillissement de ceux qui connaissent le mirandais depuis toujours. En effet, seuls 2% des moins de 18 ans de la Terre de Miranda le parlent aujourd’hui. D’ailleurs, il est très très rare que le mirandais soit l’unique langue pratiquée dans une famille aujourd’hui: la plupart des habitants de la région sont en réalité trilingues, parlant le portugais et le castillan quotidiennement. Il semble qu’un unique village abrite encore aujourd’hui une population monolingue: Picote ! Mais revenons sur cette drastique diminution des locuteurs. Pour en comprendre l’origine, il faut revenir à la période noire de la dictature Salazariste. La centralisation vit alors ses grandes heures, sous le regard dur de Lisbonne. La diversité linguistique, aussi peu menaçante qu’elle soit, est perçue négativement, comme toute autre forme de particularisme. Le régime le répète avec force “Uma só Nação, uma só lingua”: une seule nation, une seule langue. Toute variation régionale est une menace, on chasse les dialectes et pour le mirandais, on entre dans une période de franche répression. La langue est stigmatisée par la propagande, qui organise l’humiliation de ses locuteurs: ces derniers sont dépeints comme des paysans méprisables et sales, et leur langue devient un parlé de sauvages. Après la Révolution des Oeillets, une autre cause vient menacer la pratique du mirandais: la modernisation tout zazimut. Des routes sont construites, la région se désenclave et les populations migrent vers les grandes villes. L’alphabétisation se met également en place, encourageant le passage d’un mirandais oral vers le portugais, qu’on sait à présent lire et écrire. La télévision fait aussi son entrée fracassante dans les foyers. La langue portugaise est partout, et vient remplacer le mirandais, de plus en plus perçu comme une langue de la pauvreté et de l’illétrisme. Mais alors, comment le mirandais a t-il pu résister malgré tout ? Le premier intellectuel qui va s’intéresser à cette langue s’appelle José Leite de Vasconcelos. Ethnologue venu de Lisbonne, il publie un recueil de poèmes en langue mirandaise, fruit de son travail de recherche: Flores Mirandesas. Il s’agit du premier texte écrit dans cette langue, et elle vient d’un outsider. Jusqu’à sa parution en 1884, le mirandais est quasiment exclusivement oral. Le chercheur la définit d’ailleurs comme suit: “la langue des fermes, du travail, des foyers et de l’amour entre les mirandais”. Il est le premier à se rendre compte que ce parlé est loin de n’être qu’un “mauvais portugais”. Pourtant, son travail mettra du temps à avoir de véritables retombées. Le Portugal, dont la monarchie s’effondre, s’engage en effet dans une période chargée, Pourtant, des années plus tard, c’est bien de son recueil que découlent toutes les normes aujourd’hui attribuées au mirandais écrit. Tout ce travail de retranscription des règles et accords sera effectué petit à petit, dans un travail conjoint entre l’Université de Lisbonne et les municipalités locales, jusqu’à l’aboutissement: en 1999, le mirandais est reconnu officiellement et protégé comme seconde langue locale. Aujourd’hui son statut officiel et protecteur permet son usage dans les administrations locales, les écoles et certains organismes publiques. L’Institut de la langue mirandaise, créé en 2003, travaille à la faire connaître et à encourager sa pratique. Des activités folkloriques autour de la culture mirandaise sont organisées, des travaux de recherche et de création artistiques en langue mirandaise sont financés. Au niveau national, on peut parfois lire ou entendre du mirandais, comme dans le journal Público. Dans les écoles, son enseignement facultatif est proposé localement du second cycle du primaire au 1er cycle du secondaire (en gros, aux 9-15 ans). Tout cela semble très positif. Cependant, les défenseurs du mirandais alertent régulièrement sur la question des moyens alloués à sa préservation, qui pour le moment se montrent insuffisants pour enrayer franchement la disparition programmée de cette langue unique. S’ajoute à cela un signal politique confus… comment expliquer que le Portugal, bien qu’il déclare protéger activement le mirandais, ne soit toujours pas signataire de la charte européenne des langues régionales ou minoritaires qui existe pourtant dans l’Union depuis 1992 ? Même la France, pourtant loin d’être exemplaire sur le sujet, s’est engagée en la signant en 99… Aujourd’hui on trouve des traductions des grands textes classiques en mirandais, des Lusiades à la Bible, des articles scientifiques mais aussi, attention, la consécration… tous les albums d’Astérix ! Un programme passionnant est également en cours pour enregistrer la voix des locuteurs avant que celle-ci ne s’éteigne, afin que le relais puisse s’organiser à partir d’une ressource vibrante et sonore. Alors… récapitulons. Une langue qui a appliqué à la lettre l’adage “pour vivre heureux vivons cachés”, une quasi disparition orchestrée par la dictature puis insidieusement prolongée par une modernisation brutale, un maintien militant, soutenu par de farouches volontés humaines pour faire perdurer un héritage unique et populaire. J’ai adoré en apprendre plus sur cette langue qui a survécu envers et contre tout dans son coin caché de Portugal, comme dans une capsule temporelle. Une langue du coin du feu, des chants de labeur et de récits de famille… Tout un univers qu’il est essentiel de préserver aujourd’hui, comme un joyau rare. Le langage est un sujet que je trouve absolument passionnant. Ici on s’est intéressés à une langue venue du fond des âges, mais je trouve tout aussi émouvant d’évoquer les langages qui illustrent les aventures des vies modernes: le fameux “frantugais” des immigrés portugais en France ou le “portuñol” qui nous relie tant bien que mal à nos voisins quand on perd les mots au fil d’une discussion arrosée… Les langues sont les témoins du monde, elles nous racontent, et il y en a des choses à dire… Merci pour votre écoute de ce premier épisode de la troisième saison de Luso Bribes ! Je vais tout faire pour que ce projet continue avec régularité. En tout cas, je ne suis pas au bout de mes découvertes sur le Portugal, sa culture et son histoire… Hâte de partager toujours plus mon enthousiasme avec vous! 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