Speaker #0Hola hola chères auditrices et auditeurs de l'usobrib. Je vous retrouve aujourd'hui pour le neuvième et dernier épisode de cette saison 2 du podcast. Je dois me rendre à l'évidence, une pause s'impose. Mais pas avant d'enregistrer un épisode sur une figure qui... qui m'a très vite fascinée quand j'en ai appris un petit peu plus sur l'histoire récente du Portugal, et notamment sur la position du pays durant la Seconde Guerre mondiale. Aristide de Sousa Mendes. Ce nom évoque peut-être quelque chose aux oreilles les plus connaisseuses de la sphère franco-portugaise. Laissez-moi vous conter sa trajectoire étonnante et courageuse qui a fait de cet homme un juste devant les nations. C'est parti ! Petit point historique déjà pour comprendre le contexte général. Lorsque le second conflit mondial éclate, le Portugal est engagé dans la dictature de l'Estado Novo, dirigé d'une main de fer par Salazar. Si le terme de dictature fasciste est parfois contesté par les historiens, tant le conservatisme élitiste porté par le régime portugais de l'époque semble unique, le régime n'en a pas moins exprimé sa proximité idéologique avec les régimes portés par Mussolini en Italie ou Hitler en Allemagne, notamment autour de leur haine profonde du communisme. Pourtant, le Portugal doit se montrer prudent dans ses accointances. Grand allié de l'Angleterre depuis des siècles, n'hésitez pas à aller écouter le tout premier épisode du podcast pour comprendre ce point, le régime opte tout d'abord pour une politique de la stabilité et du non-alignement ostentatoire pour éviter d'entrer dans un conflit qui déstabiliserait le pays. S'il signe un traité d'amitié avec l'Espagne franquiste en mars 1939, renforcé par le pacte ibérique de 1940, il refuse l'invitation de l'ambassadeur d'Italie à se joindre à une alliance entre l'Allemagne, l'Italie et le Japon. Salazar, habile diplomate, naviguera à vue durant tout le conflit. Tirant bénéfice de son officielle neutralité, le Portugal vendra ses ressources aux plus offrants, notamment l'indispensable tungstène. Comme nous l'avions évoqué dans l'épisode bonus de la saison dernière sur le cinéma, le Péry sera aussi un haut lieu de l'espionnage pour les deux camps. En Asie, où les intérêts portugais se retrouvent menacés par le Japon, le pays joint ses forces aux alliés sur des batailles stratégiques et à la fin de la guerre, les Américains bénéficient de leur côté grandement de la base aérienne des Açores. La position du pays est pleine de décisions et de négociations en marge du grand conflit, de zones d'ombre et de choix stratégiques dont j'aurai encore beaucoup à apprendre. L'histoire militaire est un sujet qui m'apparaît parfois, je dois l'avouer, complètement opaque. Si je voulais revenir sur cette toile de fond globale, c'est pour mieux vous parler d'un destin, d'une décision individuelle qui a changé tant de trajectoires de vie. Pour en comprendre le sens, il était essentiel de saisir les mille nuances du positionnement géopolitique du Portugal de l'époque. J'espère que cette parenthèse vous y aura aidé. Le héros de l'épisode du jour se nomme donc Aristide de Sousa Mendes. Il naît en 1885 dans un petit village portugais du district de Viseu, dans une famille de la noblesse terrienne. Il est élevé dans des valeurs profondément conservatrices et monarchistes. Il se marie avec sa cousine, Angéline, avec qui il aura pas moins de 14 enfants, au-dessus de la moyenne même pour l'époque. Diplômé en droit de l'université de Coimbra en 1907, il s'engage rapidement dans une carrière diplomatique consulaire. Son frère jumeau, César, prend le même chemin et deviendra même ministre des affaires étrangères dans le gouvernement de Salazar en 1932, puis ambassadeur à Varsovie en Pologne en 1933. Jusqu'à l'aube de la Seconde Guerre mondiale. Les deux frères cochent officiellement toutes les cases de parfaits représentants du régime à l'étranger. Rangés, obéissants, un profil dont rien ne vient troubler l'apparente droiture face à l'ordre établi. Aristide est envoyé à Zanzibar, au Brésil, aux Etats-Unis, en Espagne, en Belgique, et enfin en France, à Bordeaux, où il est nommé consul général du Portugal en 1938. Le 11 novembre 1939, une décision politique va complètement faire dérailler son destin, qui paraissait pourtant jusqu'alors tout tracé. Le gouvernement de l'Estat de Nauvoo émet alors la circulaire 14, exigeant l'autorisation préalable de Lisbonne pour la délivrance de visas. Les individus dont la citoyenneté serait, je cite, « indéfinie, contestée ou en litige » ne peuvent plus obtenir de documents. Autant vous dire qu'au titre de la sacro-sainte diplomatie et afin de respecter l'envie de ménager l'axe porté par le régime, toute personne considérée comme en fuite ou Merci. indésirables par son pays d'origine, se retrouvent alors certaines de voir sa demande rejetée. On parle évidemment ici des juifs, des opposants politiques de tout poil et des autres communautés oppressées par le régime fasciste qui gagne du terrain. Des centaines de réfugiés se pressent alors dans les bureaux du consul et jusque dans son appartement personnel, espérant un visa pour fuir la progression des nazis sur l'Europe. Interloqué par la décision politique, si éloigné de la réalité de cette souffrance qui s'étale au pied de son bureau jour après jour, Aristides ne cesse pas la communication avec sa hiérarchie. Durant de longs mois, il tente de convaincre le ministère de revenir sur son positionnement. Ses demandes sont toutes refusées. Il alerte à de nombreuses reprises ses supérieurs sur l'afflux de réfugiés, sur le désespoir de ces populations dans l'urgence d'une solution de fuite. Inlassablement, la réponse est la même, prière d'appliquer la circulaire 14. De nombreux témoignages racontent que Sousa Mendes passera par une véritable crise nerveuse. Déchiré entre son devoir d'obéissance et sa conscience, il s'enfermera dans son bureau, seul, pour une soirée de doute, vivant ce que de nombreux témoins ont décrit comme une profonde crise morale et identitaire. Mais quand il en émerge, c'est déterminé à agir selon son âme et conscience. Il désobéira aux ordres. Entre le 16 mai et le 13 juin 1940, le consul délivre plusieurs centaines de visas. Un geste déjà important, mais loin de répondre à la pile des demandes qui s'accumulent. Le 16 juin 1940, Sousa Mendes accorde 40 visas réguliers sur lesquels il facture des frais supplémentaires légaux. Ceux-ci sont destinés à la fameuse famille Rothschild. Parmi ceux-ci, on trouve le rabbin Jacob Kruger, une rencontre qui actera une nouvelle étape dans la désobéissance de Souza Mendes. Ce dernier le convainc de l'absolue nécessité de sauver tous ceux qui en font la demande. Dès le lendemain, le consul déclare « À partir d'aujourd'hui, je vais obéir à ma conscience. Je n'ai pas le droit, en tant que chrétien, de laisser mourir ces femmes et ces hommes. Désormais, je donnerai des visas à tout le monde. » Il n'y a plus de nationalité, de race, de religion. Alors que la foule des désespérés ne fait que grossir, ils tamponnent à tour de bras, aidés de ses enfants et neveux. Ils signent des visas sur des formulaires, puis sur des feuilles blanches et même sur des morceaux de papier aléatoires. Un seul visa peut alors concerner toute une famille. Ce sont des dizaines de milliers de réfugiés qui veulent fuir l'avancée nazie et parvenir jusqu'au port portugais pour tenter une fuite, notamment vers les Etats-Unis. Aux avertissements de Lisbonne, il aurait répondu « S'il me faut désobéir, je préfère que ça soit à un ordre des hommes qu'à un ordre de Dieu. » Le 17 juin, il délivre des visas pour la grande duchesse Charlotte de Luxembourg, sa famille et son gouvernement, en exil en France depuis l'invasion de leur pays le 10 mai 1940 par l'Allemagne nazie, leur permettant ainsi de franchir la frontière franco-espagnole pour rejoindre le Portugal, puis, en juillet 1940, les Etats-Unis. Lorsque Bordeaux se retrouve bombardé, il emporte ses tampons officiels à Bayonne et continue son œuvre le plus longtemps possible. Alors que Salazar a déjà ordonné des mesures contre lui, Souza Mendes poursuit, du 20 au 23 juin, son activité à Toulouse puis à Bayonne, dans le bureau du vice-consul Méduset, alors même qu'il est entouré par deux fonctionnaires de Salazar chargés de le rapatrier d'autorité. Jusque sur la route d'Andaï, il continue à écrire et signer des visas pour des réfugiés d'infortune qu'il croise à l'approche de la frontière alors que Salazar l'a démis de ses fonctions. Le 8 juillet 1940, Souza Mendes est de retour au Portugal. Il est déchu, méprisé et sombre avec toute sa famille dans l'isolement le plus total. Il est traîné devant le conseil de discipline à Lisbonne, accusé de désobéissance, préméditation récidive et cumule d'infractions. On l'accuse également d'avoir entraîné d'autres fonctionnaires dans sa démarche, comme les vice-consuls de Bayonne et de Toulouse, et enfin d'avoir créé une situation déshonorante pour le Portugal face aux autorités espagnoles et allemandes. Le 12 août, Souda Mendes présente sa défense, dans laquelle il reconnaît les faits, tout en défendant son objectif humaniste. « Mon objectif était en effet de sauver toutes ces personnes dont la souffrance était indescriptible. Certains avaient perdu leurs conjoints, d'autres étaient sans nouvelles de leurs enfants disparus, d'autres encore avaient vu leurs proches succomber aux bombardements allemands, qui avaient lieu chaque jour et n'épargnaient pas les réfugiés terrorisés. Il y avait un autre aspect à ne pas négliger. le sort de nombreuses personnes si elles tombaient entre les mains de l'ennemi, des personnalités éminentes de nombreux pays avec lesquels nous avons toujours entretenu d'excellentes relations, hommes d'État, ambassadeurs et ministres, généraux et autres officiers supérieurs, professeurs, hommes de lettres, des officiers des armées de pays occupés, autrichiens, tchèques et polonais, qui auraient été fusillés comme rebelles. Il y avait aussi de nombreux Belges, Hollandais, Français, Luxembourgeois et même Anglais. Beaucoup étaient juifs. déjà persécutés, qui cherchaient à échapper à l'horreur d'une persécution accrue. Enfin, un nombre incalculable de femmes tentaient d'éviter de tomber à la merci de la sensualité teutonne. Je ne pouvais pas faire de distinction entre les nationalités, car j'obéissais aux lois de l'humanité, qui ne fait aucune différence de race ni de nationalité. Quant à l'accusation de conduite déshonorante, lorsque j'ai quitté Bayonne, j'ai été applaudie par des centaines de personnes, et c'était à travers moi. que le Portugal était honoré. Le 30 octobre, Salazar prend la décision finale. Il condamne Souza Mendes à un an d'inactivité avec la moitié de son salaire, suivi d'une mise à la retraite à l'issue de son année de suspension, au quart de son salaire. Entre 1940 et 1954, année de son décès, Aristides de Souza Mendes continue à plaider sa cause en vain. Ses lettres à Salazar ne reçoivent qu'un silence glacé. Il attend des heures et des jours au ministère des Affaires étrangères dans l'attente de rendez-vous qui ne viennent pas. Sa vie et celle de sa famille deviennent de plus en plus difficiles. Tous se retrouvent dans l'obligation de fréquenter les cantines populaires. Alors qu'il demande au cardinal-patriarche de Lisbonne d'intercéder en sa faveur, ce dernier lui répond « Vous feriez mieux de prier Notre-Dame de Fatima » . Le 16 août 1948, son épouse Angelina meurt prématurément. Ses enfants sont contraints d'interrompre leurs études et de se disperser aux quatre coins du monde pour gagner leur vie, là où leur nom ne leur fermera pas toutes les portes. Aristides de Sousa Mendes épouse le 16 octobre 1949 André Sibial, rencontré à Bordeaux en 1939, reconnaissant par la même occasion sa fille Marie-Rose, née en novembre 1940 à Lisbonne. C'est aux côtés de sa seconde épouse que Souza Mendes décède, paralysé, épuisé et complètement endetté, le 3 avril 1954. Sur son lit de mort, il déclare à son neveu « Je n'ai rien à vous laisser sauf mon nom, et il est propre » . L'histoire de Souza Mendes sera longtemps gommée de l'histoire portugaise par la dictature de Salazar, au motif qu'elle glorifierait l'insubordination. Durant de nombreuses années, Ses descendants grandissent ainsi dans l'opprobre. C'est à peine si le régime tolère que l'on prononce son nom. Il sera déclaré juste parmi les nations en 1966, mais ne sera réhabilité par la République portugaise que 20 ans plus tard, le 15 novembre 86. Il est décoré à titre posthume de l'Ordre de la Liberté, avec le grade d'officier par le président de la République portugaise, Mario Soares. Et sa famille reçoit des excuses publiques. Il faudra attendre le 19 octobre 2021 pour qu'il soit intronisé au Panthéon National. Alors, récapitulons. L'histoire d'Aristide de Souza Mendes n'est pas simplement celle d'un diplomate. Elle est une incarnation de la conscience humaine face à l'injustice. Elle nous rappelle que même dans les ténèbres les plus profondes, où la peur et le pouvoir s'allient, il existe des lignes invisibles. Des actes de bonté qui, lorsqu'ils sont réalisés, deviennent les phares d'une vérité plus grande. Son histoire nous prouve aussi que la résistance au fascisme le plus noir devrait, doit, dépasser tous les clivages. Que ce n'est pas radical que de s'opposer à l'horreur. Sa désobéissance aura permis d'émettre des milliers de visas, sauvant de nombreuses vies. La Sousa Mandé Foundation a documenté et établi avec certitude une liste comportant au minimum 3900 personnes. On peut noter parmi eux Salvador Dali et son épouse Gala. Un grand nombre de récits pendières demeurent anonymes, puisque tous les noms n'ont pas été enregistrés à Bordeaux et qu'il n'y a pas eu de registre à Bayonne, à Toulouse et à Andail. Il est impossible de calculer le nombre exact de réfugiés qui ont pu bénéficier de la neutralité du Portugal pour fuir le continent. Les estimations vont de 100 000 à 1 million pour un pays dont la population était environ 6 millions d'habitants à l'époque. Le 26 juin 1940, seulement 4 jours après l'épisode de Sousa Mendes, des organisations juives américaines et françaises sont autorisées à se déplacer de Paris à Lisbonne et apportent leur aide aux réfugiés arrivés dans la ville pour les acheminer aux Etats-Unis et en Amérique du Sud. Je vous recommande une lecture que j'ai pu découvrir en bibliothèque il y a quelques années si vous voulez en apprendre plus sur le rôle de Lisbonne durant cette période. Lisbonne, ville ouverte, de Patrick Strauman aux éditions Chandegne. J'espère que découvrir l'histoire de Sousa Mendes vous aura intéressé. Merci pour votre écoute tout au long de cette saison. Sur ce, je vous dis au revoir pour un temps. J'espère revenir avec une belle énergie dans quelques mois pour continuer d'explorer avec vous mes découvertes sur le Portugal, son histoire, sa culture et ses secrets. N'hésitez pas à me laisser vos commentaires et vos remarques sur votre plateforme de podcast préférée, Facebook ou Insta. A bientôt !