SpeakerOlà, Olà chèr.e.s auditrices et auditeurs de Luso Bribes ! Mois d’octobre, mois du frisson. Aujourd’hui, je vous retrouve avec un épisode moins historique que d’habitude. Un épisode pour trembler ensemble, mais juste un peu, en s’imaginant partager des récits au coin du feu, nichés dans une des bâtisses de ces villages de schistes propres au Nord du Portugal. Aujourd’hui, nous allons parler monstres et malédictions. Munissez-vous d’une poignée de châtaignes brûlantes et d’un bon thé: c’est parti !
Commençons avec une figure bien connue des nuits obscures: le loup garou. On le retrouve bien souvent sur la carte: a Cova do Lobisomem à côté de Cambra, Fraga de Lobisomem non loin de Pinhão… Des lieux sombres, redoutés, où on craint d’entendre soudain un grondement sourd et le grincement des dents. Selon la tradition, on le sait fruit de la destinée: il est le septième fils d’une fratrie de garçons. Maudit à l’heure même de sa naissance. Fatal. Seraient également condamnés les enfants nés d’un mariage avec la marraine de l’enfant de votre ex-femme ou avec une de vos ex-belles filles. Un peu de tenue que diable, et le drame sera évité.
Pour certains au Portugal, le loup-garou est également l’ultime étape d’une première malédiction. Je parle ici du mythe do Tardo, une sorte d’elfe maudit. Il hante les personnes endormies, provoquant de terribles cauchemars. Si vous le rencontrez sur les chemins, il peut prendre la forme d’une chèvre, d’un chien ou d’un chat et se fera un devoir de vous désorienter. Un enfant se transformera en Tardo le jour de son septième anniversaire si son parrain ne prononce pas les paroles attendues lors de son baptême (on se concentre les parrains que diable !). Si au bout de sept ans, personne n’a exorcisé son mal, il deviendra, je vous le donne en mille… un loup.
Selon les coins, différentes portes de sorties s'offrent alors à lui pour briser le sort. La première consisterait à “courir son destin” (correr o fado) à travers sept paroisses, après s’être roulé nu dans la terre d’un carrefour, là où avant lui se sont roulés les bêtes sauvages. Gare à celui qui le croiserait avant la fin de sa course effrénée: les récits regorgent d’enfants croqués au cœur de la nuit.
Une autre solution serait d’être blessé par une âme salvatrice jusqu’à ce que le sang coule, mais sans qu’il n’éclabousse son sauveur. Faute de quoi, voilà l’ami maudit à son tour. Les blessures infligées à la bête demeureront sur l’homme exorcisé: on préférera donc couper un orteil que le bras droit, c’est plus sympa. On peut également brûler les vêtements découverts aux carrefours. Le loup garou disparaît alors dans la nuit… que lui est-il arrivé ? Mystère. Pour éviter l’arrivée même du mal, on aurait pu penser à l’abstinence dans des foyers déjà chargés de sept garçons mais non, on a semble t’il trouvé mieux: faire baptiser le septième fils par le premier, aîné de la fratrie. Ah, et l’appeler Bento (Benoît). Et en effet, on ne raconte nulle part la terrible histoire d’un loup garou prénommé Benoît. CQFD, ça marche. Attention, en Algarve, changement de nom ! Ce sont les Adam qui seront sauvés.
Le loup-garou serait donc exclusivement un homme loup ? Que nenni, en tout cas du côté de Tràs-os-Montes, la région dont nous avons parlé à l’épisode précédent. On y rencontre la Peeira, aussi appelée la “fée des loups”: elle est la septième fille, condamnée à errer dans la nuit à la tête d’une meute de loups, qu’elle guide et protège. Une version moins solitaire, et un poil plus “badass”, qui a ma préférence.
Une autre rencontre qu’on préfèrerait éviter ? Celle des Olharapos. Là on est sur du lourd, et du local. Cette légende nous vient du fond des âges, d’un Portugal autochtone et sauvage. Il s’agirait d’un peuple de géants à l’oeil unique, mangeurs d’hommes. Ils habitent les montagnes du Nord. Ana de Castro Osório, autrice, féministe et républicaine qui vêcu de 1872 à 1935 a redonné toute sa place à la légende dans son recueil de contes collectés dans tout le pays: Histórias Maravilhosas da Tradição Popular Portuguesa. L’Olharapo devient ici une version portugaise du cyclope Polyphéme rencontré par Ulysse dans l’Odyssée d’Homère: aveuglement et fuite sous une peau de mouton, tout pareil. Seule différence, le monstre ne survivra pas, même aveuglé: une fois libre, le héro de l’histoire forme une troupe armée avec les habitants des environs qui retournent à la caverne du monstre et le tuent, libérant la région de ses méfaits. Pour autant, la légende parle bien d’Olharapos au pluriel: ils seraient des familles entières à vivre cachés dans la montagne, attendant leur heure pour se saisir de touristes égarés fan de randonnée. Prenez garde. D’autant que d’autres récits parlent de l’Olhapim, un cousin de l’Olharapo qui aurait cette fois…quatre yeux ! Deux à l'avant du visage et deux autres sur la nuque, lui permettant de voir tout autour de lui. Sans surprise on le dit donc omniscient, et personne ne saurait se cacher de son regard. On vous aura prévenus.
Aller, on a encore le temps pour une dernière rencontre qu’il faudrait mieux éviter. On l’appelle l’Estantiga dans le Minho et au Tràs-os-Montes mais on retrouve aussi cette légende du côté de la Galice sous le nom de la Santa Compaña. La nuit, sur les chemins sombres et ibériques les plus malavisés peuvent rencontrer une procession silencieuse de défunts portant des cierges. Ils portent de longues capes noires et tiennent à la main des bougies dont la lumière fantomatique ne porte pas. Et ce défilé sinistre n’avance pas seul: il est mené par un vivant, tenant une croix. Et croyez-moi, ce n’est pas une orientation conseillée pour qui aime la vie, la musique et la bière fraîche. Non, cette lourde charge se transmet au prochain malchanceux qui croisera la route de la procession, jusqu’à ce que ce dernier croise le regard de la prochaine victime. Tous les soirs à minuit il se réveille dans son lit et ne pourra résister à partir, pied nus, accomplir sa mission. Pendant la journée, il ne se souvient de rien, mais vous le reconnaîtrez à sa pâleur extrême et à sa maigreur. Nuit après nuit, il s’épuise, jusqu’à la mort, à moins de littéralement passer le flambeau au prochain. Si vous devinez le son des pas des morts en approche, une seule solution: tracez un cercle au sol, et allongez vous face contre terre jusqu’à ce que cela passe. Pour faire bonne mesure, accrochez-vous fermement à votre chapelet. Croiser la procession annonce deux choses: une mort prochaine (la vôtre ou celle d’un proche), et le besoin pour vous de faire pénitence vissa vissa pour tous vos péchés.
Alors… récapitulons. Trois rencontres qu’on vous souhaite d’éviter, trois incarnations de la noirceur et de la sauvagerie, qu’elles viennent du fond des âges ou des mythes chrétiens. Elles représentent bien la superstition qui imprègne fortement encore aujourd’hui le Portugal rural, qui a su par endroits conserver son mystère et ses récits chuchotés dans la nuit. Nous avions déjà parlé de ce rapport à la magie et aux sortilèges l’an dernier, avec l’épisode sur la sorcellerie, et croyez-moi, j’ai encore bien des légendes sous le coude pour le prochain mois d’octobre. Pour aujourd'hui je vais vous dire au revoir et retourner soigner mon rhume carabiné. Merci d’avoir écouté mes histoires, hâte de découvrir les vôtres en commentaires sur votre plateforme de podcast préférée, Facebook ou Insta. A bientôt !