- Speaker #0
Bonjour à tous et bienvenue dans ce douzième épisode de Lyric Hunter, le podcast qui explore les paroles des chansons anglaises mais en français. Moi c'est Micha, 50% français, 50% suisse, 100% guitariste amateur. Et ici dans Lyric Hunter, on aspecte, on épluche, on... décortique les paroles des grands tubes anglophones dans la langue de Charles Aznavour ou de Damso, c'est selon. Avant de commencer, je voulais m'excuser pour la petite pause qui m'a tenu trop loin du micro pendant ces deux derniers mois. Mais nous voilà de retour et première info, pendant cette pause, l'émission a fait... En attendant, on va s'intéresser à la chanson qui a inspiré le concept de ce podcast. Donc aujourd'hui, ça va être un peu Lyric Hunter Origin Story. Est-ce que je vais faire une transition avec des effets sonores dramatiques et une grosse voix de cinéma ? Comme vous le savez, je joue de la guitare dans un pub et il y a une chanson que je joue depuis des années, dont un vers en particulier me rendait curieux. Un beau jour, j'ai décidé de tirer ça au clair et j'ai creusé. Chemin faisant, j'ai appris plein de trucs. C'est là que j'ai décidé d'analyser, d'expliquer les paroles des chansons anglaises en français et d'en faire un podcast. Cette fameuse chanson, c'est Dirty Old Town. Alors, je sais bien que cette chanson n'est pas forcément très connue en France. Par contre, de l'autre côté de la manche, je peux vous garantir qu'il suffit de jouer les 4 premières notes de l'intro pour que l'audience lève le nez de sa Guinness tiède pour entonner en chœur Et en parlant de Guinness Tiet justement, la chanson est un classique incontournable dans tous les pubs irlandais de France, de Navarre et de Dublin. On serait vite tenté de croire qu'il s'agit d'une chanson irlandaise, que n'est ni que point. Dirty Old Town est la plus connue des chansons irlandaises. Quand j'attaque l'écriture d'un nouvel épisode, la question de la biographie se pose invariablement. Pour les artistes qui ont déjà été traités jusqu'à maintenant, les Madonna, Leonard Cohen, Bowie et autres Metallica, on parle d'artistes qui ont fait l'objet de milliers d'articles, reportages et autres documentaires. Du coup, je me concentre généralement sur les éléments biographiques qui permettent de mieux comprendre la chanson. Dans le cas de Ewan McCall, vous allez vite voir que séparer l'homme de l'artiste est impossible tant son engagement politique et son œuvre sont intimement liés. Parce que Ewan McColl, c'est un communiste pur jus. Un communiste comme on n'en fait plus. Je veux dire, il y a communiste et communiste. Lui, pour manger sa blanquette le dimanche, c'est plutôt fauciller marteau plutôt que couteau et fourchette.
- Speaker #1
Les patrons, on va leur arracher les yeux avec une caillère à sorbet et leur aspirer la cervelle avec une pompe à vélo.
- Speaker #0
Ici, je dois faire un point éditorial. Dans cet épisode, on va parler de communisme comme d'un mouvement de pensée historique, ni plus ni moins. Le but, c'est pas d'en faire l'apologie ou la critique. D'ailleurs, à titre personnel, les mots qui finissent par "-isme", j'ai toujours tendance à m'en méfier. À part le naturisme et l'alpinisme, pour qui j'ai de la sympathie. Donc revenons à Ewan McColl et son histoire dont vous allez voir qu'elle est écrite en lettres jaunes sur fond rouge, avec des étoiles un peu partout, et ce, dès les premiers jours de son existence. Jugez plutôt. McColl naît dans une famille ouvrière pauvre. Son père, qui est syndicaliste, est déjà blacklisté à cause de ses activités militantes. Sa mère cumule des petits boulots de femme de ménage dans des usines et aussi pour la famille Marx, de Marx et Spencer, et ramène parfois des restes de repas laissés par ses employeurs pour faire manger la famille. En 1930, à l'âge de 15 ans, il quitte l'école, passe son temps à la librairie parce que le bâtiment est chauffé, commence à s'instruire par lui-même et en profite pour rejoindre la jeune ligue communiste. En 1932, il participe à des actions radicales dont le Mass Trespass Kinder Scout, une action de désobéissance civile menée par des militants ouvriers et socialistes pour forcer l'accès aux terres privées réservées à l'aristocratie britannique. Épisode qui lui vaut d'être fiché par le MI5 avec la mention Communistes aux opinions très extrêmes. Et oui, j'ai bien dit MI5 et pas MI6. Le MI5, c'est la sécurité intérieure britannique, alors que le MI6, c'est... Bond. James Bond. Entre les années 1930 et 1950, McCall fonde plusieurs troupes de théâtre d'agite propre marxiste. Agitation, propagande. Il développe un théâtre ouvrier explicitement politique et voit certaines de ses pièces censurées ou carrément interrompues par les autorités. Communiste en civil, mais aussi communiste sous les drapeaux. En 1940, il s'engage dans l'armée, mais l'expérience tourne court. On ne sait pas s'il a déserté ou s'il a été écarté par la grande muette. Quoi qu'il en soit, on retiendra qu'encore une fois, ce sont ses vues politiques qui ont posé problème. Vous voyez, j'exagère pas en disant que le monsieur a le cœur très à gauche. Mais attendez, ça c'était juste l'échauffement. En 1950, il écrit une balade pour Ho Chi Minh et une balade pour Staline, dont voici un extrait.
- Speaker #2
Joe Staline était un homme puissant, et un homme puissant il était. Il a guidé le peuple soviétique sur le chemin de la victoire. Tout au long de la révolution, il a combattu aux côtés de Lénine et ils ont formé une alliance jusqu'au jour de la mort de Lénine.
- Speaker #0
Balade dont il dira, encore en 1985 et en toute détente, que c'est une très bonne chanson et que tout n'est pas à jeter dans le stalinisme. Dans les années 60, il continue d'écrire des chansons pro-ouvrières, anticapitalistes et révolutionnaires. Dans les années 70, il organise des spectacles et des performances centrées sur la lutte sociale et les causes de gauche. Sans trop de surprises, en 1984, il soutient activement le patronat... Non, je déconne. Il soutient activement la grande grève des mineurs britanniques en distribuant gratuitement des cassettes pro-syndicales. Et le meilleur pour la fin, en 1988, il dira
- Speaker #2
« Les partis communistes occidentaux sont devenus trop modérés » .
- Speaker #0
Et il se désinscrit du parti communiste anglais en reprochant dans la foulée à l'URSS, l'URSS donc, d'être ni assez communiste, ni assez socialiste. Il finit par rendre son âme et son petit livre rouge acquis de droit le 22 octobre 1989. Et quelque part, je ne peux pas m'empêcher de penser que le grand ordre de l'univers lui a fait une faveur côté timing, puisqu'à peine quelques jours plus tard, le mur de Berlin tombait avec fracas. Bon, vous avez donc compris qu'on est en présence d'un artiste viscéralement ancré dans un socialisme radical, tellement à gauche de la gauche que même Google Maps n'arriverait pas à le localiser, et que son œuvre s'inscrit totalement dans cette vision du monde. Ceci étant dit, il faut aussi noter que pendant les années 40 et 50, McColl a fait un énorme travail de collection de balades et de chants ouvriers.
- Speaker #2
La collection de balades, c'est quoi mon petit Jamy ?
- Speaker #0
Dans le cas de Ewan McColl, la collection consistait à parcourir le Royaume-Uni pour enregistrer auprès des ouvriers, mineurs, pêcheurs et paysans, les vieilles chansons transmises uniquement à l'oral pour sauver la mémoire populaire britannique de l'oubli. Et c'est grâce à McColl... que la chanson Scarborough Fair est arrivée entre les patounes de Simon et Garfunkel. Scarborough quoi ? Si, si, je suis sûr que vous connaissez. Est-ce que c'est utile pour cet épisode de dire que Scarborough Fair trouve en réalité ses origines dans une chanson bien plus ancienne ? The Elfin Knight, qui raconte l'histoire d'un chevalier surnaturel qui impose à une jeune fille une série d'épreuves impossibles dans un jeu d'énigmes. Non, mais je voulais me faire un petit plaisir. Voilà un petit extrait de la version The Elfin Knight par le groupe Bowen. Est-ce que c'est aussi indispensable de dire que Ewan McCall a aussi composé The First Time I Ever Saw Your Face, qui a été reprise entre autres par Elvis ? Mais c'est marrant de se dire que notre auteur qui est on ne peut plus communiste a été repris par le king, le roi et Johnny Cash, la moulaga quoi. Ah, un dernier petit truc avant de se mettre en route pour la Dirty Old Town. Vers 1945, James Henry Miller change de nom pour devenir Ewan McCall. Ce n'est pas juste un nom de scène. En fait, il est très influencé par le mouvement écossais du La Lance. Les La Lance, c'était un mouvement qui voulait remettre en avant la langue, les chansons et la culture populaire écossaise face à la culture anglaise dominante. En prenant un nom écossais, McCall revendique ses racines ouvrières et l'idée que la culture populaire mérite autant de respect que la culture « officielle » . Ce qui colle complètement avec le reste de sa vie. Défendre les traditions des classes populaires, les chansons transmises oralement et une identité culturelle liée au monde ouvrier. Et en parlant de monde ouvrier, nos chaussures de sécurité nous amènent maintenant aux portes de la ville de Salford. Salford, c'est une ville en banlieue de Manchester. Et c'est là qu'est né et a grandi Ewan McColl. Dans les années 30, ça donnait quoi ? Ça donnait une grande ville industrielle avec des usines, des fonderies, frappées par la Grande Dépression, le chômage massif, des logements insalubres et une misère omniprésente, le tout plongé dans les fumées de la pollution. On est en 1949 et Ewan McColl finit d'écrire une pièce de théâtre intitulée Landscape with Chimneys, Paysages avec Cheminées. Et vous n'allez jamais deviner de quoi ça parle. Allez, petit coup de surprise, Landscape with Chimneys, ça parle de...
- Speaker #2
Réponse A, la joie de vivre et l'insouciance du bonheur. Réponse B, du concept de Dasein Heideggerien et du questionnement autour de l'existence authentique. Réponse C, d'un jeune ouvrier qui rêve d'échapper à la misère, aux usines et au chômage, mais qui se heurte à la dure réalité sociale du monde ouvrier. Réponse D...
- Speaker #0
Bref, McCall finit d'écrire sa pièce et il y a un changement de décor entre deux scènes qui demande un peu plus de temps à la régie. Et il faut meubler. Il prend sa plus belle plume et écrit la chanson Dirty Old Town dans la foulée. La pièce tombera dans l'oubli mais la chanson va devenir un classique. Tant et si bien qu'elle devient l'hymne des supporters de Salford et qu'elle est aussi chantée à certaines occasions par les supporters de Manchester United parce qu'ils sont littéralement à 3 km à vol d'oiseau et que la condition de vieille ouvrière, ça leur parle pas mal aussi. Alors, pour les paroles, on va d'abord écouter les paroles chantées par Luke Kelly et les Dubliners. Après, on traduit et on explique. Luke Kelly, au passage, si vous ne voyez pas, c'est un grand Irlandais avec une boule de cheveux et une barbe hirsute d'un roux cramoisi. Luke Kelly, c'est surtout une des grandes figures du folk irlandais des années 60-70. Il est connu pour sa voix puissante et, ah tiens, son engagement politique à gauche.
- Speaker #3
Dream that dream by the old canard That is my girl by the factory wall Dirty old town, dirty old town
- Speaker #2
J'ai rencontré mon amour près du mur de l'usine à gaz. J'ai rêvé un rêve au bord du vieux canal. J'ai embrassé ma belle contre le mur de l'usine. Vieille ville sale, vieille ville sale.
- Speaker #0
Comme on sait que la pièce Landscape with Chimneys parle d'un jeune ouvrier qui cherche La réponse est, vous vous rappelez, on se retrouve sans surprise dans un décor industriel avec l'usine à gaz. Mais ici, McCall fait quelque chose d'assez intéressant. Il mélange deux éléments qui appartiennent à des univers complètement opposés. D'un côté l'usine, de l'autre côté la jeune femme. Parce qu'on va être honnête, un mur d'usine, surtout dans le Salford des années 40, c'est pas exactement l'image du bonheur. A côté de ça, on a la jeune femme et l'amour, sous-entendu. qui est quelque chose de beaucoup plus doux, intime et agréable. Mais justement, la jeune femme, c'est pas le sujet principal du couplet. Ce que fait McCall, c'est surtout utiliser cette opposition pour nous montrer l'état mental du personnage. Les deux vers qui parlent du mur d'usine encadrent le vers où il rêve le long du vieux canal. Comme si les murs venaient littéralement prendre sa rêverie et son envie d'évasion en sandwich. Et en présentant son décor mental comme ça, McCall nous montre quelqu'un qui cherche de la douceur, des émotions et peut-être même une autre vie. mais qui se cogne en permanence au monde industriel qui l'entoure. On peut même pousser l'idée un peu plus loin et se demander si la jeune fille ne fait pas, elle aussi, partie de ce qui le retient à cette ville, puisque les deux moments romantiques se passent contre les murs de l'usine. Le canal aussi est intéressant. A première vue, il représente quelque chose de fluide, surtout en opposition avec les murs qui sont fixes, lourds et oppressants. Sauf qu'il faut se rappeler qu'à l'époque, ces canaux servaient au transport industriel de marchandises. Donc même quand le personnage est en pleine rêverie, il reste ramené à la réalité économique de sa vie ouvrière. Le canal n'est plus un symbole d'évasion ou de mouvement, mais une frontière physique qui l'empêche de partir. Et ce qui est fort, c'est que McCall n'a même pas besoin de dire explicitement que son personnage est pauvre, malheureux ou enfermé. Le décor suffit à transmettre tout ça. Les murs d'usine, le gaz, le vieux canal, tout le paysage agit presque comme une extension mentale. La ville n'est plus seulement l'endroit où il vit, elle devient la forme physique de son enfermement. Et puis le couplet se termine par le refrain « Dirty Old Town » ou « McCall clarifie enfin son rapport à la ville » . Mais même si la phrase paraît très directe, il y a quand même quelque chose d'ambigu et presque mélancolique dedans. On sent une relation un peu toxique avec cette ville. Il la critique, elle l'étouffe, mais malgré ça, il y reste profondément attaché. Dans sa façon de dire « dirty old town » , il y a presque de la tendresse. En gros, c'est « t'es vieille, t'es sale, t'es moche, mais je t'aime bien quand même » . Et pour avoir eu quelques bagnoles dans ce cas-là... Honnêtement, je comprends on ne peut mieux cette forme d'attachement.
- Speaker #2
Les nuages dérivent devant la lune. Les chars rôdent dans les rues pendant leur tournée. Le printemps est une fille des rues dans la nuit. Vieille ville sale, vieille ville sale.
- Speaker #0
Dans ce deuxième couplet, on reste dans la même ville, mais on change d'endroit et de moment de la journée. La transition est d'ailleurs amenée naturellement, mais avec subtilité. Si on voit la lune, forcément, c'est qu'on est en pleine nuit. C'est QFD. Ce changement arrivait à nous faire voyager rapidement dans une autre scène où on voit la ville changer de visage pendant la nuit. Les nuages à la dérive donnent l'impression de mouvement Mais le verbe dériver donne un sentiment qui fait écho à l'idée de vieille ville sale, la dérive comme une forme d'errance si vous voulez. D'ailleurs, on reste dans l'idée d'errance et de mouvement avec la présence des Ausha qui rôdent dans les rues. Le fait qu'il ait invoqué un chat plutôt qu'une loutre à coût acheté est logique puisque le chat, c'est vraiment l'animal nocturne par définition. Encore une fois, le verbe rôder vient amener une sensation particulière, d'autant que le Ausha peut aussi vouloir désigner des types, des gars et autres faunes urbaines nocturnes. Et le fait que tout ce petit monde soit en train de rôder peut renvoyer à l'idée de surveillance, de territoire, et plus généralement à des activités pas super recommandables. Et puis, il y a ce verre qui sonne curieusement. Le printemps est une fille des rues dans la nuit. Déjà, on a encore un rappel à la nuit, mais ce coup-ci, elle est habitée par une fille des rues qui est comme le printemps. On a encore une opposition de deux concepts très éloignés. Le printemps, symbole de renaissance, de lumière et assez généralement de gaieté, et les filles des rues dans la nuit. En fait, il reprend le principe utilisé pour le mur d'usine et la fille qu'on avait vu dans le premier couplet. Que la fille soit une madame qu'on paye pour avoir un peu de son temps, ou une fille qui traîne là par hasard, dans cette phrase, le printemps devient quelque chose de charnel, urbain, et un peu triste, plutôt qu'innocent ou pur. Même quand quelque chose de positif apparaît, le printemps, McCall ne quitte jamais l'univers ouvrier. Chez lui, la beauté ne descend pas du ciel ou de la nature, elle surgit du bitume et des rues populaires. La phrase peut aussi suggérer quelque chose de très éphémère, une apparition nocturne qui disparaît aussitôt. Le printemps n'est pas une vraie libération durable, c'est juste un bref moment de douceur dans une ville dure. On retrouve encore la sensation d'enfermement et presque de résignation dont on a parlé dans le premier couplet. Donc on a une inversion des codes du romantisme classique où le printemps est idéalisé avec des images comme le soleil, les fleurs, la nature, un changement exaltant, annonciateur de renouveau. Dans le cas de McCall, cette idéalisation printanière s'écrase comme une tartelette à la fraise sur le parpaing de la dure réalité du monde industriel. Ce deuxième couplet qui met beaucoup l'accent sur le mouvement se termine par la ritournelle Dirty Old Town répétée deux fois.
- Speaker #2
J'ai entendu une sirène venant des tocs. J'ai vu un train mettre le feu à la nuit. J'ai senti le printemps dans le vent chargé de fumée. Vieille ville sale, vieille ville sale.
- Speaker #0
Pour ce troisième couplet, on change encore de point de vue. Alors qu'avant, on était près du mur d'usine ou dans les rues de la ville, la nuit, dans ce couplet, on prend un peu de recul, comme si on observait la ville depuis une colline. Bien entendu, on reste dans le même cadre industriel avec les docks, le train, la fumée, mais on observe ça avec distance. Là où le second couplet mettait l'accent sur le mouvement, ici, l'auteur fait appel à nos sens. On a le oui avec le son de la sirène, la vue avec le train qui met le feu à la nuit, Et enfin, on fait appel à l'odorat avec le vent chargé de fumée, ce qui nous permet de rentrer en immersion totale dans la scène qui est décrite. C'est même une expérience un peu déroutante et très théâtrale qui nous est proposée ici. Imaginez que vous êtes en train de regarder la ville avec une cirelle qui vous hurle dans les oreilles pendant qu'un train crache son souffle brûlant dans la nuit alors que vous sentez dans l'air des odeurs de printemps avec une odeur de fumée. Et en parlant d'odeur de fumée, on ne parle pas de barbecue ou de travers de porc juteux, bien qu'on aimerait bien. mais plutôt de fumée d'usine. Et d'ailleurs, il est intéressant de noter que les paroles de Dirty Old Town ont eu trois versions pour cette phrase. Smoky wind, vent chargé de fumée. Salford wind, le vent de Salford. Et dans certaines versions, Sulford wind, vent chargé de soufre. Pour cette dernière, j'ai quand même un gros doute. Je pense qu'il s'agit plutôt d'une question d'accent.
- Speaker #4
Sulford wind.
- Speaker #0
Déjà que ce n'est pas évident de distinguer les deux quand ils sont prononcés par la très polissée voix de Google Translate. Je vous laisse imaginer ce que ça peut donner en VO avec un Irlandais ou un Écossais. D'après les sources que j'ai pu consulter, l'histoire serait que la mairie de Salford, ayant eu vent de la chanson de McCall et de son côté critique, lui aurait gentiment demandé de mettre de l'eau dans son whisky écossais et de trouver une référence un peu moins directe à la ville. Et ça aussi j'ai du mal à y croire. Vous imaginez que McCall, dont le MI5 disait qu'il était un communiste aux opinions très extrêmes, aurait accepté de changer son texte comme ça ?
- Speaker #2
Salut Yohan, c'est la mairie, la forme ? Bonjour, qu'est-ce que tu veux, chien de capitaliste ? Dis-moi, dans ta chanson, tu dis « Salford Wind » , déjà qu'on passe pour des buses, tu peux pas mettre autre chose ? C'est histoire que tout le monde entier pense pas que notre ville est toute pourrie en fait.
- Speaker #5
Mais bien entendu, la cordialité de ta demande et la limpidité de ton argumentation m'ont tout à fait convaincu. Je change les paroles de ce pas.
- Speaker #0
Ah super, t'es un amour.
- Speaker #2
Tu viens toujours monter des barricades devant la mairie pour la grève samedi prochain ? Bien sûr.
- Speaker #0
Pour ma part, je pense que dans un souci de rendre son texte plus universel, l'auteur aurait remplacé Salford par Smoky, ou alors, les premiers artistes qui ont repris le texte ont fait le changement d'eux-mêmes pour gommer une référence à une ville qu'ils ne connaissaient peut-être pas. Je vais me forger une grande hache bien aiguisée, acier brillant trempé dans le feu.
- Speaker #2
Je vais t'abattre comme un vieil arbre mort, vieille ville sale, vieille ville sale. Et voilà, on est arrivé au couplet qui est littéralement à l'origine de Lyric Hunter.
- Speaker #0
J'ai eu l'occasion de jouer cette chanson un nombre incalculable de fois et ce couplet m'a toujours surpris. Jusque là, Dirty Old Town parle d'usines, de filles, de la ville de Salford la nuit et plus généralement de villes industrielles. Pourquoi vouloir se faire une grande hache bien aiguisée et refaire la scène d'American Psycho ? On peut tous avoir des problèmes de gestion de la colère, je comprends, mais là c'est un peu exagéré non ? Du coup j'ai cherché et j'ai trouvé. Maintenant que vous connaissez un peu mieux la vie de Johan McCall, je suis sûr que vous avez une petite idée de ce que peut bien vouloir représenter cette hache forgée dans le feu. On va dire rapidement que la hache est un outil de travail qui est totalement cohérent avec le monde ouvrier qu'on a traversé depuis le début. De l'autre côté, c'est aussi une arme qui évoque quelque chose de relativement violent et franchement définitif. On va aussi mentionner que l'acier brillant trempé dans le feu fait évidemment appel à l'imagerie industrielle. Ça, c'est pour la partie explicite. Maintenant, pour la partie sous-entendue, je ne pense pas que vous allez être surpris quand je vais vous dire que la hache représente la classe populaire et le communisme, évidemment, et que le vieil arbre mort, c'est un système symbolisé ici par la ville de Salford où l'homme est un loup pour l'homme.
- Speaker #6
On est le dénominateur commun. Côté du bon bois. Tu sens les cons ! Par ici, la monnaie. L'apparat continue. Elle descend broadway. On la sent s'unique.
- Speaker #0
Un système que McCall aimerait bien voir tomber. Et d'ailleurs, ce détail que McCall se forge lui-même sa hache, I'm gonna make me, c'est pas anodin. C'est la classe ouvrière qui prend son destin en main. On lui a rien donné, on lui a rien offert, elle se fabrique ses propres outils. Voilà. Après ce quatrième couplet en forme d'apothéose, la chanson reprend le premier couplet avec les murs de l'usine et la fille, comme pour donner un côté cyclique à cette histoire. Donc voilà, on vient de voir l'intégralité des paroles de Dirty Old Town, et qu'est-ce qu'on peut retenir de tout ça ? Pour commencer, on peut dire que Dirty Old Town est la plus irlandaise des chansons écrites par un anglais d'origine écossaise. On retiendra que James Henry Miller, alias Ewan McCall, c'est l'histoire d'un homme dont la vie entière s'inscrit dans le militantisme le plus radical. Quelle que soit la lecture qu'on voudra faire d'un parcours comme le sien en 2026, on retiendra qu'il aura été fidèle à ses convictions jusqu'au bout. Et dans tous les cas, on doit saluer une intégrité qui force le respect. Dirty Old Town, c'est l'histoire d'une chanson qui devait juste permettre de meubler un peu pendant un changement de décor dans une pièce de théâtre et qui au final devient un classique de la musique populaire anglaise. La chanson est une évocation de la ville de Salford au travers de petites scénettes qui permettent à l'auditeur de nouer un lien avec la ville en faisant appel à nos émotions, nos sens et notre capacité à créer des images dans notre esprit. Quelque part, il arrive à nous faire une visite guidée du monde qui est le sien au moment où il écrit ses paroles. Bien que le vocabulaire utilisé soit relativement simple, ça n'empêche pas la chanson de suivre un canevas poétique et une façon de raconter beaucoup plus subtile qu'il n'y paraît. Des images simples qui soulignent des idées puissantes. Tout ça nous permet de vivre une expérience émotionnelle par procuration. Déclaration. Expérience émotionnelle que, curieusement, j'ai plus de mal à revivre quand j'entends Joule chanter La chanson, celle de McCall, pas celle de Joule, est une évocation critique, teintée de nostalgie, et finalement, elle a presque une valeur documentaire parce qu'elle raconte la vie à un endroit et à un moment de l'histoire décrite par un témoin de premier plan. Même si Dirty Old Town fait appel à un patrimoine culturel qui ne va pas forcément toucher les Français, je ne peux pas m'empêcher de faire un parallèle avec une chanson qui résonnait dans mon esprit pendant toute la rédaction de cet épisode.
- Speaker #2
Ils parlaient de 36 et des coups de griseau, des accidents du fond du trou. Ils aimaient leur métier comme on aime un pays, c'est avec eux que j'ai compris. Au nom... « C'était les cons »
- Speaker #0
Finalement, cette chanson atteint une forme d'universalité parce qu'elle raconte une histoire simple avec une grande force évocatrice. Évidemment, le refrain est tellement simple que la plus réfractaire des audiences finit inévitablement par céder et bramer « Dirty Old Town » à l'unisson ou pas, en fonction du degré d'ébriété. Paradoxalement, le sous-titre politique de la chanson est largement méconnu aujourd'hui. J'en parlais à mes copains Marc, dont le grand-père a vécu à Liverpool pendant la Grande Dépression, et Pedro, que je salue au passage, tous deux musiciens de profession et qui ont joué la chanson littéralement des milliers de fois. Ils ignoraient la signification du quatrième couplet. Alors, je dirais pour leur défense que s'ils devaient faire une analyse de texte pour chacune des chansons qu'ils ont à leur répertoire, ils occuperaient aujourd'hui une chaire de littérature à l'université d'Oxford. Pas plus tard qu'il y a deux jours, je jouais au Pup, qui est le théâtre de même effet guitaristique, et pendant la pause, je discute avec un groupe de clients anglais qui me parlaient de Dirty Old Town qu'on venait juste de jouer. Je leur explique que j'écris cet épisode et qu'il y a un sous-titre politique très prononcé. Ça les a surpris parce qu'ils n'en savaient rien non plus. Cette petite discussion permet de faire ressortir tout le paradoxe qui entoure la chanson. Ces clients anglais, venus jouer au golf, travaillaient pour une compagnie qui fait des additifs pour carburant de voiture. On peut difficilement imaginer plus capitaliste comme business. Ils étaient un peu contrariés d'apprendre que cette chanson qui leur est chère parle d'une histoire avec des teintes rougeoyantes qu'ils n'avaient sans doute pas imaginées. De l'autre côté de la plume, je ne pense pas que Ewan McCall s'imaginait que sa chanson allait finir dans le registre populaire, à être reprise en chœur par des fêtards et autres hommes d'affaires venus chercher un peu de musique et de billes à fraîche à l'abri d'un pub au velours côtelé. Je ne pense pas qu'il aura appelé cette postérité de ses voeux. Et pourtant, et pourtant, est-ce que ça change quelque chose de savoir que Dirty Old Town a été écrite par un marxiste à poil dur, alors qu'aujourd'hui la chanson est un hymne de ralliement pour les noctambules en recherche de musique populaire ? Oui et non. Oui, parce que c'est bien la preuve qu'il est toujours bon d'aller au-delà de l'apparence ou des a priori, et que la remise en contexte est toujours source d'enseignement. Non, parce qu'au final, la qualité de l'écriture a permis à l'auteur de toucher quelque chose d'universel, quelque chose qui transcende le temps, les lieux ou les questions politiques. Elle parle de souvenirs, de nostalgie, d'émotion. La chanson raconte une histoire qu'on peut s'approprier facilement sans avoir besoin de références. Elle raconte une histoire populaire qui peut parler à chacun de nous, en fait. Voilà. on vient de finir notre visite guidée de la belle ville de Salford en compagnie de Ewan McCall je serais curieux d'avoir votre avis sur cette analyse de Dirty Old Town vous pouvez m'écrire à thelyrichunter.gmail.com que vous retrouvez en description si cet épisode vous a plu n'hésitez pas à le partager autour de vous ou à laisser un like et plein d'étoiles sur votre plateforme de podcast préférée chaque partage m'aide vraiment à toucher plus de monde et ça me motive à continuer à faire d'autres épisodes Madame, Monsieur, s'il vous plaît. Avant de vous laisser, je vous ai préparé une petite rubrique pour finir sur une note sucrée. Le bon, la brute et le truand. Ici, je vais vous proposer trois versions de Dirty Old Town. Le bon, une version magnifiée de l'original. La brute, une revisite osée ou décalée. Le truand, c'est mon petit plaisir pour les versions déviantes, une reprise malfagotée, feignante ou carrément crapuleuse. Comme d'habitude, on va commencer par le truand. Pour tout vous dire, j'avais un très bon client en la personne de Celtic Energy et de sa version Clubhouse Turbomix, mais je n'ai pas réussi à la retrouver sur YouTube. Mais rassurez-vous, j'ai séché mes larmes bien vite en tombant sur cette petite pépite proposée par MrCelticReggae. Bon bah tout est dans le titre, 50% Celtic, 50% Reggae, 100% pas très bien. Bon, on va pas trop en rajouter parce que ce brave monsieur compte 510 abonnés et que je le soupçonne d'être sincère dans la démarche. ce qui lui vaut quand même un bon point. Mais bon, c'est la démonstration flagrante que tous les mélanges ne sont pas heureux. C'est comme mettre du rasel à noûte dans une choucroute garnie, c'est pas parce que c'est possible qu'il faut nécessairement le faire.
- Speaker #1
Dream that dream by the old canal And I kiss my girl by the factory wall Dirty old town, it's a dirty old town
- Speaker #0
Pour la brute, je dois confesser que j'ai pas eu grand chose à me mettre sous la dent. La grande majorité des reprises est relativement fidèle à la version folk des Dubliners ou des Pogs. C'est-à-dire guitare, banjo, pipo, violon... Le tout dans un esprit assez traditionnel. Je peux tout de même mentionner que Nolwenn Leroy, oui oui, la Nolwenn Leroy, y est allée de sa version sur album, qui est ni indigne ni incroyable, et qu'elle a même fait une version live à Taratata en duo avec Catherine Ringer. Ouais, bah je reviens à ce que je disais tout à l'heure sur le Razel Anut et la Choucroute, c'est pas parce que tu peux le faire qu'il faut le faire. Il y a aussi une version où Alain Bachung reprend la chanson avec les Pogs en personne. Même si la présence des Pogs légitime un peu son effort, je dirais que c'est pas comme ça qu'on a envie de se rappeler de Bashung. Du coup, je vous propose la version du trio belfastois Bathési and the Deadly Rhythm. A défaut de révolutionner le genre, leur version amène un petit swing country rock pas désagréable du tout. Ça s'écoute bien avec une Guinness à la main et en tapant du pied. Et pour terminer, on va se quitter sur la version des Pogs, qui est une reprise, certes, mais qui a servi de version de référence pour les 1386 groupes. qui ont repris la chanson après eux. Les Pogs, c'est un groupe londonien fondé en 1982 qui mélange le punk rock et le folk irlandais traditionnel. Le chanteur Shane McGowan est une légende, autant pour sa voix, son style de vie et le fait que personne ne comprend vraiment comment il a survécu aussi longtemps. Il nous a quand même quitté en novembre 2023 à l'âge de 65 ans. Le personnage de McGowan, sa voix insolente et son ton chalant collent parfaitement avec le propos de la chanson. Voilà, c'était Lyric Hunter épisode 12 consacré à Dirty Old Town de Ewan McCall slash James Henry Miller. Merci de m'avoir écouté. Je vous dis à très bientôt pour l'épisode 13 et maintenant, je vous laisse rêver le long des canaux de Salford.
- Speaker #1
Dirty old town, dirty old town Dirty old town, I'm gonna make me a picture of mine Shining still, tempered in the fire I'll chop you down, like an altar tree Dirty old town, dirty old town I met my love by the gasworks wall Dreamed a dream by the old canal I kissed my girl by the factory walls dirty old town