- Speaker #0
Bonjour à tous et bienvenue dans ce 13ème épisode de Lyric Hunter, le podcast qui explore les paroles des chansons anglaises mais en français. Moi c'est Micha, 50% français, 50% suisse, 100% guitariste amateur. Et ici dans Lyric Hunter, on inspecte, on épluche, on décortique les paroles des tubes anglophones dans la langue de Pierre Bachelet ou d'Afida Turner, c'est selon. Avant de rentrer dans le vif du sujet, je voulais vous partager une petite info sympa. Cette semaine, semaine, le podcast vient de dépasser le cap des 1000 écoutes. Alors oui, 1000 écoutes, c'est pas grand chose si on se dit que le podcast Legend de Guillaume Play fait plus de 1000 écoutes par heure. Mais c'est pas important. Ce qui est important, c'est que ça me fait vachement plaisir et je vous remercie d'être là. Ça me donne de la force pour continuer mes aventures. 50% 50% explications de texte. D'ailleurs, vous pouvez me retrouver sur Instagram. Mon petit nom, c'est Podcast Musique Parole. Ouais, j'avoue, pour le titre, j'ai fait utilitaire. Dans l'épisode 12, on parlait de Ewan McCall et de sa prose militante. Pour la chanson du jour, on fait un bond de 40 ans en avant, direction l'Angleterre thatcherienne des années 80. On va se pencher sur un titre absolument iconique de cette décennie, un condensé de 80's en bouteille. Mais on n'est pas là pour niaiser. Allez DJ, fais péter un gros kick sur tous les temps, là. Génial, tu me régales là ! Ajoute des synthés. Voilà, tout en souplesse. Et maintenant, une voix froide et désincarnée.
- Speaker #1
Allez, tu mets une deuxième voix.
- Speaker #0
Et tchao ! Bon, à moins d'avoir passé les 40 dernières années seul sur une île déserte, vous connaissez forcément Sweet Dreams Are Made Of This, plus communément appelé Sweet Dreams To Court, du groupe Eurythmics, qu'on va prononcer Eurythmics parce qu'on est un podcast français après tout. Alors, commençons par le commencement. Eurythmics, j'ai entendu ce nom toute ma vie, et c'est seulement maintenant que j'apprends sa signification. Pour la définition, apprends. Proprement parlé, eurythmique est un adjectif qui qualifie ce qui possède un rythme harmonieux, une belle proportion ou un agencement équilibré.
- Speaker #2
Mais voyons Apolline, qu'est-ce que tu es en train de faire ?
- Speaker #3
Je fais un dessin de mousse au chocolat sur le mur.
- Speaker #2
Ah, tu es en pleine tempête émotionnelle. C'est bien, c'est très eurythmique ce que tu fais, très eurythmique.
- Speaker #0
En fait, c'est Annie Lennox, la chanteuse d'eurythmique, avais-je besoin de le dire, qui a été chercher ce nom dans ses souvenirs d'enfance. Elle avait suivi une méthode d'apprentissage créée par le compositeur suisse Émile Jacques d'Alcroze. Une méthode qui implique des mouvements corporels dans la danse liés à des rythmes musicaux. Une méthode encore utilisée aujourd'hui et dont Annie Lennox est marraine pour la branche anglaise sur dalkrose.org.uk. Dalkrose dont je vous passe un extrait intitulé CHMETTERLING Mais partez pas tout de suite, la musique est beaucoup plus sympa que le nom qui veut tout simplement dire papillon. Mais avant de devenir un duo mondialement connu, Annie Lennox et Dave Stewart faisaient partie d'un autre groupe, The Tourists. Malgré quelques entrées dans des classements américains, britanniques et australiens, la vie du groupe n'a franchement rien du voyage de plaisance. Après la sortie de Luminous Basement en 1980, de touristes partent en Thaïlande puis en Australie pour la promotion de leur album. arrive donc à Ouaga Ouaga. Le soir de leur arrivée, Pete Coombs, le guitariste, fait une overdose et tombe gravement malade. Il est renvoyé au Royaume-Uni pour se rétablir, pendant que le reste du groupe poursuit la promotion. Cet incident entraîne rapidement la fin du groupe. Tout le monde retourne en Angleterre, mais le moins qu'on puisse dire, c'est que la situation n'est pas au beau fixe. Ils sont encore sous contrat avec la maison de disques et il leur faudra un an pour s'en défaire. Dans ce même temps, Lennox et Stewart, qui étaient en couple, mettent fin à leur relation. Mais la blagounette, c'est que, étant littéralement fauchés, ils n'ont pas d'autre choix que de continuer à vivre ensemble, tout en poursuivant leur collaboration musicale en formant le duo Eurythmics. Travailler avec son ex, avec qui on vient juste de rompre, pas la situation rêvée, effectivement. Annie Lennox dira plus tard C'était dur,
- Speaker #4
mais on était la meilleure chance l'un de l'autre. Je ne voulais travailler avec personne d'autre. et nous voulait travailler avec personne d'autre.
- Speaker #0
Le duo enregistre un premier album intitulé In The Garden, enregistré avec Connie Plank, qui a notamment produit des albums de Kraftwerk. Kraftwerk, ça ne va peut-être pas parler à tout le monde. Si vous vous demandez quels groupes ont inspiré des gens comme Daft Punk et plus généralement les groupes de la French Touch, regardez du côté de Kraftwerk, vous aurez un début de réponse. Ce premier album est un échec, et la situation ne fait que se dégrader. Dave Stewart a de gros problèmes de santé, et Annie Lennox est en pleine dépression.
- Speaker #5
C'est la loose, mec. Oh, c'est la loose.
- Speaker #0
Ils arrivent quand même à obtenir... Il a gagné un prêt de 5000 livres pour acheter du matériel. Un soir, Dave Stewart est en train d'expérimenter avec son synthétiseur pendant qu'Annie déprime en position du fœtus sur le sol. Je veux dire, c'est pas une vanne, c'est littéralement comme ça que eux-mêmes racontent la scène dans des interviews. Il commence à jouer une petite boucle. Annie lève une oreille intéressée, elle sort de sa torpeur et court se mettre derrière l'autre clavier pour compléter. Et donc, une fois qu'on met tout ensemble, ça donne... La musique de Sweet Dreams était née, ce qui est très bien, mais nos amis de Rhythmix n'ont pas le cul sorti des ronces pour autant. La maison de disques refuse de sortir la chanson en single. Selon eux, Sweet Dreams est trop sombre et n'a pas de refrain. La chanson est tout de même... publié et un DJ de Cleveland dans l'Ohio la trouve à son goût. Il la passe plusieurs fois par jour et les auditeurs en redemandent. La suite, vous la connaissez. Numéro 1 aux Etats-Unis et au Canada, numéro 2 au Royaume-Uni, en Irlande et en Australie. top 5 en Allemagne et aux Pays-Bas et des millions d'albums vendus. A ce jour, sur Spotify, c'est 1,9 milliard de streams. Quand Be Did de Michael Jackson en compte 1,8 milliard. Bref, nos amis d'Eurythmics sortent la tête du sac pour eux maintenant c'est... Evidemment, Sweet Dreams doit son succès à sa musique implacable mais aussi à ses paroles que nous allons voir maintenant. Aujourd'hui, on va faire une petite exception, parce qu'on va parler des paroles, mais aussi du clip, qui a contribué au succès de la chanson et qui offre une bonne clé de compréhension pour comprendre le texte. On va d'abord écouter les paroles chantées par Annie Lennox en personne, après on traduit et on explique. On y va ?
- Speaker #4
Les beaux rêves sont faits de ceci. Qui suis-je pour ne pas être d'accord ? Je parcours le monde et les sept mers. Tout le monde cherche quelque chose. Certains veulent t'utiliser. Certains veulent être utilisés par toi, certains veulent abuser de toi, et certains veulent être abusés par toi.
- Speaker #0
Comme on le disait plus tôt, Sweet Dreams est singulière à plusieurs titres. Les paroles de la chanson sont courtes et il n'y a pas de refrain. En gros, c'est une sorte de refrain perpétuel. Donc, les paroles. On a de la chance parce que les membres du groupe ont accordé pas mal d'interviews pour expliquer la genèse et la signification des paroles.
- Speaker #4
Annie Lennox a notamment dit Je me sentais très vulnérable. La chanson était l'expression de ce que je ressentais. Sans espoir et nihiliste.
- Speaker #0
Autant des fois, pour comprendre les paroles, c'est un jeu de pistes, pour essayer de savoir ce que l'auteur a voulu dire. Je pense notamment à Alléluia qu'on a traité dans l'épisode 2. Autant là, c'est plutôt clair. Annie Lennox était au fond du trou, usée par des années de galère à essayer de percer dans la musique. Elle porte un regard totalement désabusé sur le monde et sur elle-même. Ok, là on a l'ambiance générale. Maintenant on va aller un peu plus loin. Et pour y voir plus clair, on va s'intéresser au clip. Annie et Dave sont dans une salle de réunion de maison de disques et au moment où elles chantent « Les beaux rêves sont faits de ceci » , elles utilisent une baguette pour montrer la planète Terre, affichée sur un écran derrière elle. Sous-entendu, les rêves peuvent être faits de tout et n'importe quoi. Ici, la Terre représente un ensemble assez flou. Flou qui est d'ailleurs tout à fait volontaire. Au moment où elle écrit ses paroles, elle est... complètement déprimée et ne croit plus à rien. Elle parle de ses rêves brisés, de manière sarcastique. Présenté comme ça, le texte permet à chacun de projeter ce qu'il veut dans ce « this » argent, pouvoir, désir, illusion. D'ailleurs, en parlant du mot « this » qu'on a traduit ici par « ceci » , beaucoup de gens pensent qu'elle dit « sweet dreams are made of these » qu'on peut traduire par « les beaux rêves sont faits de ces choses » . Et c'est vrai qu'il y a débat. Bon, ça ne change pas profondément le sens du texte, mais ça donne l'occasion de faire un crochet pour parler de l'effet Mandela. L'effet Mandela, c'est un phénomène psychologique où un groupe de personnes partage un faux souvenir, ou une vision erronée d'un événement. Par exemple, en 2009, une chercheuse a remarqué que des milliers de personnes croyaient que Nelson Mandela était mort en prison, dans les années 80. Alors qu'il a été libéré en 90 et qu'il est mort tranquillement dans son lit en 2013. Un autre exemple, dans Star Wars, Dark Vador ne dit pas « Luke, je suis ton père » , mais « Non, je suis ton père » . Oui, moi aussi j'étais choqué, mais passons. Ensuite, elle dit « Qui suis-je pour ne pas être d'accord ? » Dans le contexte nihiliste de la chanson, c'est une résignation, par rapport au fait que les aspirations humaines sont faites de rêve et d'illusion. En disant « qui suis-je pour ne pas être d'accord ? » , elle exprime un désaccord profond. C'est de l'ironie. Elle ne cherche pas vraiment une réponse. C'est plus une façon de dire « tout le monde est dans le même bateau, personne n'est en position de juger ou de changer les choses » . « Je parcours le monde et les sept mers » . Pour la petite histoire, l'expression « les sept mers » remonte à la Grèce antique. Elle désigne les eaux navigables connues à l'époque pour le commerce, à savoir la Méditerranée, la Mer Rouge, Le golfe Persique, la mer d'Arabie, la mer Caspienne, la mer Adriatique et bien entendu... C'est la mer Noire ! C'est une façon poétique de dire qu'elle a été aux quatre coins du monde et que grosso modo, elle a fait le tour de la question. Je pense qu'elle fait aussi référence à toutes les tournées qu'elle a dû faire avec les touristes, comme une façon de rappeler qu'elle a été chercher une sorte d'accomplissement et donc de bonheur à l'autre bout du monde, et ce, sans succès. En voyageant, elle observe que partout, les gens sont dans le même état. En quête de quelque chose, le voyage devient une métaphore de l'expérience humaine globale. Dans le contexte de la chanson, parcourir le monde n'est pas un parcours triomphal, c'est plutôt l'image de quelqu'un qui cherche sans trouver. Ce que confirme la ligne suivante, tout le monde cherche quelque chose. Et c'est ce quelque chose qui fait que la chanson s'adresse à tout le monde. Quelque part, elle pose la question à chacun de nous. Qu'est-ce que vous désirez vraiment ? Et plus généralement, quel est votre but dans la vie ? Pour ce qui me concerne, deux semaines de vacances et un cocktail au bord de la piscine, ce serait un bon début, mais passons. Avant d'attaquer les derniers vers, on va refaire un passage par le clip qui va nous aider à y voir plus clair. Les deux artistes sont donc dans une salle de réunion de maison de disques. Ils sont en costume cravate noir. Annie Lennox a une expression faciale sans émotion. À un certain moment, elle a un petit rictus presque sarcastique, ce qui rend sa présence plutôt inquiétante ou intimidante. Elle campe un peu la figure du patron de maison de disques ou de grandes sociétés en faisant un constat cynique sur la condition d'être humain. Nous sommes tous à la recherche de quelque chose partout dans le monde et elle est là pour nous surveiller. Mais cette recherche se fait dans un contexte de relation de force. Certains veulent utiliser les autres, d'autres veulent être utilisés ou manipulés. Dans la continuité de ce rapport de force, certains veulent abuser des autres, certains veulent être abusés. Au-delà de la critique évidente adressée à l'industrie du disque, Sweet Dream, c'est une réflexion sur la nature humaine et la relation de force qui existe entre tous les individus. Et en faisant mes recherches pour cet épisode, je suis tombé sur une source qui parlait de lecture post-structuraliste. Alors, on respire, n'ayez pas peur, c'est moins compliqué que ça en a l'air. Le post-structuralisme, c'est un courant de pensée qui dit qu'il n'y a pas de sens fixe, pas de vérité stable. Tout est construit par le langage, les rapports de force et les structures sociales. On respire, je vous donne un exemple. Disons un like sur Instagram. La lecture classique dirait... Je poste une photo de mon brunch, les gens likent, je suis content, fin. La lecture post-structuraliste dirait « Je pense contrôler ce que je publie, mais en réalité j'adapte la photo pour qu'elle vous plaise à vous. Celui qui like a le pouvoir de valider ou non. Ma proposition. » On like parce qu'on espère être liké en retour. Bref, tout est une question de rapport de force. Donc, pour faire simple, la chanson ne dit pas « Voilà ce qui est bien ou mal » . Elle expose des structures de pouvoir et de désir sans les hiérarchiser. Et ça, c'est vachement post-structuraliste. Aussi, pour mieux comprendre l'état d'esprit de la chanson, il faut préciser qu'en Angleterre, en 1983, c'était pas la teuf. Le climat social était super tendu. A cette époque, Margaret Thatcher, premier ministre depuis 1979, applique une politique d'austérité brutale. Tellement brutale que Renaud, à qui on n'avait pas forcément demandé son avis, y va de sa petite chanson pour dire tout le bien qu'il pense de Maggie Thatcher. Le chômage atteint des sommets historiques, les industries traditionnelles ferment les unes après les autres. De nombreuses émeutes éclatent sur fond de tensions raciales, de pauvreté et de brutalité policière. Bref, l'époque est sombre et le message nihiliste de Sweet Dreams fait écho à ce contexte pas très folichon, il faut bien le dire. Cela étant dit, Dave Stewart va quand même y aller de sa petite contribution au niveau des paroles.
- Speaker #6
Dis-moi Annie, les paroles de la chanson c'est vraiment chouette mais c'est quand même vachement dark. Ah bon ? Tu trouves ? Ouais quand même, je sais pas moi, viens on rajoute un truc du genre garde la tête haute, on avance, histoire que les gens aillent pas se foutre en l'air tout de suite.
- Speaker #0
Les deux vers sont ajoutés. Ils viennent ramener une petite lueur d'espoir dans la chanson, ce qui permet vraiment un contraste au niveau musical avec une jolie montée en intensité. D'ailleurs, la voix d'Annie Lennox est plus chaude à ce moment-là. Et le tout est souligné par des teintements qui ont été faits en tapant sur des bouteilles de lait. Je vous rappelle que le budget pour l'enregistrement de cet album, c'est 5000 livres à crédit et qu'on est sur la production DIY type, comme on dirait en bon français. Du coup, on vient de voir les paroles de Sweet Dreams. Elles sont relativement courtes puisqu'elles tiennent en moins de 10 lignes. Pourtant, la chanson compte à ce jour plus de 300 reprises et des traductions dans 11 langues. Elle est aussi dans le classement des 500 plus grandes chansons de tous les temps du magazine Rolling Stone, à la 354ème position entre Rock With You de Michael Jackson et It Was A Good Day d'Ice Cube. Alors, même si ce genre de classement n'a pas de grande valeur en soi, ça nous permet d'avoir quand même une petite idée de l'importance historique du morceau. Alors, revenons au clip, qui a autant marqué les esprits que la musique. Le clip de la chanson arrive en 1983. c'est-à-dire deux ans après le lancement de MTV. Vous allez me dire que... Ça m'en touche une sans bouger l'autre. Mais l'arrivée de MTV marque un changement majeur pour l'industrie musicale. Jusque-là, les clips montraient principalement les artistes en train de chanter, et c'était à peu près tout. Alors oui, il y a eu des tentatives avec des clips plus conceptuels comme ceux de Strawberry Fields Forever des Beatles en 67, ou Bohemian Rhapsody en 75. Mais globalement, on était quand même sur des propositions assez basiques. Avec l'arrivée de MTV, les artistes comprennent qu'ils ont un nouveau moyen d'expression à leur disposition. Du coup, les clips deviennent plus narratifs, plus cinématographiques et, dans certains cas, plus longs. On a un exemple parfait avec ce petit coquin de Michael Jackson, qui va exploiter l'idée dans les grandes largeurs en 83 avec Thriller, qui pèse un bon 14 minutes sur la balance. C'est exactement dans ce contexte que le clip de Sweet Dreams arrive sur les écrans. Et la proposition artistique des Eurythmics va clairement sortir des sentiers battus. Comme on a dit plus tôt, le duo y est déguisé en quatre de l'industrie musicale. Annie Lennox a les cheveux coupés très courts et orange vif, le genre d'orange qu'on arrive à voir à 50 mètres dans le noir et partant de brume. Son apparence est très masculine. Elle tient une baguette qu'elle manie un peu comme une cravache. Elle dira à ce sujet
- Speaker #4
« J'essayais d'être l'exact opposé du cliché de la chanteuse. Je voulais être aussi forte qu'un homme. » L'égal de Dave. et être perçue comme telle.
- Speaker #0
Et j'en profite pour remercier Mademoiselle Hunter qui a prêté sa voix à Annie Lennox pour le besoin de cet épisode. Alors, les cheveux courts pour une femme en 2026, ça n'a rien de choquant, certes. Mais en 1983, c'était pas la même tisane. J'en veux pour preuve un autre clip de Rhythmix paru plus tôt, Love is a Stranger. Lennox y apparaît avec une chevelure blond platine abondante. Au milieu du clip, elle enlève sa perruque et dévoile des cheveux ultra courts. Ouais, bah les cadres de MTV ça les a pas amusés, mais alors du tout. Ils ont même déprogrammé le clip en attendant de recevoir l'acte de naissance d'Annie Lennox pour confirmer que c'était bien une femme et pas un homme. Cette volonté de jouer avec les frontières des genres pour l'époque, c'était plutôt nouveau. Même si David Bowie était déjà passé par la case look androgyne, Le fait que ce soit une femme qui joue avec les codes, c'est une nouveauté, et pas forcément bien perçue. Parmi les autres trouvailles du clip, il faut aussi parler de la vache. A la moitié du clip, on change de décor pour se retrouver dans les champs, avec la présence d'une vache donc, qui va aussi se retrouver dans la salle de réunion à tourner autour de la table où sont allongés Stewart et Lennox.
- Speaker #6
Salut Dave, on fait le point sur le tournage du clip, on a les costumes, on a l'écran...
- Speaker #0
Stewart dira plus tard Le label ne comprenait pas le truc avec la vache. C'était compliqué. Parce qu'on était à Londres et la vache devait descendre dans un ascenseur pour aller au sous-sol. Le fermier qui possédait la vache était vraiment agité. Bon. Au-delà du cauchemar logistique, on retiendra surtout l'effet produit. Même si nos deux Eurythmics préférées n'ont jamais explicitement dit ce que cette vache représentait, on a quand même quelques idées. A priori, elle aurait été inspirée par le travail du cinéaste surréaliste Louis Bonoël. Le style Bonoël s'est placé un élément radicalement étranger dans un contexte codifié. Le monde des affaires, la famille, un dîner en société, sans jamais expliquer cette intrusion. Du coup, la vache suit exactement ce principe. Elle ne symbolise pas quelque chose de précis, elle dérange l'image du pouvoir et du travail, et c'est suffisant pour faire un effet. Vache. Il y a un autre angle de lecture qui dit que la vache, animal d'élevage par excellence, serait une représentation des grandes masses traitées comme du bétail. Une sorte de critique du capitalisme si vous préférez. Pour être honnête, j'adhère un peu moins à cette deuxième piste, même si je trouve qu'elle cadre bien avec le propos de la chanson et le contexte dans lequel elle paraît. Voilà, on vient de parler des paroles et de l'esthétique visuelle de Sweet Dreams. Et j'ai envie de vous dire, tout le monde est à la recherche de quelque chose. Et moi, je suis à la recherche d'une manière de conclure cet épisode. Plutôt que de faire une conclusion classique, on va s'interroger sur l'héritage laissé par une chanson qui continue de résonner en 2026. Alors forcément, je ne pouvais pas faire l'impasse sur la reprise de Marilyn Manson. Dans la version de l'étasunien, le rêve est totalement consumé. Et on patauge en plein cauchemar. On est 12 ans plus tard, et si le message de l'original, c'était « On est en 83 et ça va pas très bien » , la réponse de Manson, c'est « Bah, c'est encore pire en 1995 » . Avec des guitares et un chant torturé qui viennent vous vomir le mal de vivre dans le creux de l'oreille, on est en plein bas de trip. Et puis le clip, ah purée le clip quoi. Si vous savez, vous savez. Sinon, allez-y, mais prenez un whisky d'abord, et mouillez-vous bien la nuque. Au-delà de la patine horrifique que Manson a ajoutée au morceau, on retiendra surtout la capacité du morceau à se transposer dans des styles différents, et que le texte prend un sens différent en fonction de l'intention qu'on met dans l'interprétation. Manson a aussi ouvert la voie aux reprises métalliques de Sweet Dreams, assez souvent pour le meilleur, et parfois pour le pire, et ça c'est ce qu'on va voir en fin d'épisode. Si la version de Manson occupe la place du rejeton maléfique dans le portrait de famille des reprises de Sweet Dreams, je voulais vous parler aussi du Fils Caché, en la personne de Seven Nation Army qu'on a traité dans l'épisode 5. Pourquoi Fils Caché ? Il n'y a pas de lien de filiation formel ou reconnu entre les deux morceaux. Par contre, il y a beaucoup d'éléments en commun. Les deux morceaux ont été composés par un duo de musiciens. Ces deux musiciens ont été en couple à un moment donné. Sweet Dreams et Seven Nation Army ont une partie de batterie assez proche où la grosse caisse marque tous les temps. Les paroles des deux chansons ont été écrites par des artistes au bout du rouleau en réaction aux pressions qui s'exerçaient sur eux. L'accompagnement se constitue d'un motif entêtant qui tourne en boucle de façon hypnotique. Et, cerise sur le McDo, il n'y a pas de refrain dans les deux cas. La progression harmonique, c'est-à-dire la suite des accords, est assez proche. Allez, ça faisait longtemps, je sors la gitoune et je vous joue les deux musiques. Vous allez voir de quoi que je cause. Bref, deux époques, deux duos, deux histoires différentes, mais une formule assez similaire pour un succès colossal dans les deux cas. On arrive doucement à la conclusion de cet épisode, et c'est Annie Lennox qui va nous donner le mot de la fin. En effet, en 2000, elle sortait la chanson « Seventeen Again » , 17 ans de nouveau. Elle y retrace son parcours de vie en parlant des épreuves vécues avec le recul de la sagesse. Elle fait une première allusion à Sweet Dreams en disant « L'innocence va t'apprendre ce que ça fait d'être utilisé » . Plus loin, elle dit « Les doux rêves sont faits de n'importe quoi qui peut te mettre sur le devant de la scène » . Je me sens comme si j'avais 17 ans de nouveau. Avant de reprendre mot pour mot les paroles de Sweet Dreams, mais ce coup-ci, le ton est apaisé et plus lumineux. Elle pose un regard calme sur sa vie passée. Autant la version de 83 était tendue et oppressante, autant cette nouvelle formulation livre un sens différent, avec un sentiment d'espoir. D'ailleurs, la musique est vraiment lumineuse. La chanson se termine par « Tout le monde cherche quelque chose » et c'est peut-être là le message principal de la chanson. Vous, moi, le monde entier, sommes à la recherche de la réalisation de nos rêves. Sweet Dreams, c'est finalement un questionnement sur le sens du bonheur. Même si la chanson vient d'un endroit sombre dans l'esprit d'Annie Lennox au début, le texte fonctionne comme un mantra que chacun peut utiliser comme il le veut. Que ce soit pour se rappeler que l'humain fonctionne suivant des principes immuables de rêve et d'espoir, ou que ce soit pour se motiver et booster son mindset, comme on dit en bon français. Chacun voit son rêve à sa porte. Voilà, on vient de finir notre interprétation des rêves d'Annie Lennox et de Dave Stewart, dont je vous encourage à aller explorer les carrières solo, qui sont, à mon humble avis, plus intéressantes que leur travail au sein de Rhythmix. Je serais curieux d'avoir votre avis sur cette analyse de Sweet Dreams. Vous pouvez m'écrire à thelyricunter.gmail.com ou me retrouver sur Instagram. Si cet épisode vous a plu, n'hésitez pas à le partager autour de vous ou à laisser un like ou plein d'étoiles sur votre... plateforme de podcast préférée. Chaque partage m'aide vraiment à toucher plus de monde et ça me motive à continuer à faire d'autres épisodes. Avant de vous laisser, je vous ai préparé une petite rubrique pour finir sur une note sucrée. Le bon, la brute et le truand. Ici, je vais vous proposer trois versions de Sweet Dreams. Le bon, une version magnifiée de l'original. La brute, une revisite osée ou décalée. Le truand, ça c'est mon petit penchant pour les versions déviantes, malfagotées, feignantes ou carrément crapuleuses. Comme d'hab, on commence par le truand. Et là, mes amis, on a affaire à du grand banditisme en bande organisée. Avec la version du groupe de métal industriel Ministry. Une reprise comme ça, il y a des juges qui vous envoient 10 ans au séchoir minimum pour un truc pareil. C'est de loin le plus grand criminel qu'on ait vu passer dans la rubrique truand. C'est laid, c'est long, c'est mal fait, et ça pue la tentative opportuniste. Et le pire, c'est que ça arrive 15 ans après la version de Marilyn Manson. Pourtant Ministries c'est une figure de proue de la scène du métal industriel et que j'aime bien par ailleurs. Qu'est-ce qui s'est passé les gars ? Pour la brute je vous propose la version du groupe Krodos Tribal qui nous vient de... Je ne sais pas où, mais pas de Suède en tout cas, ça c'est sûr. Ah si, j'ai vérifié. Ils viennent du Mexique. Alors, leur version, elle fonctionne un peu comme un maxi-bazar. Vous allez y trouver un choix incroyable de trucs aléatoires, mais sans rapport les uns avec les autres. Genre, des brosses à chiens rangées à côté de cahiers de classe Spiderman. Donc, on y trouve pêle-mêle de la musique 8-bit, de la gabbeur, des percussions d'Amérique latine, des chœurs, des voix de robots, du chant à la Ricky Martin, des claviers synthwave, une section cuivre, et j'en oublie. Ça dure 2 minutes 50 et c'est n'importe quoi, mais un n'importe quoi sympathique et plutôt rafraîchissant. Pour le bon, j'avais pas mal de choix parmi les centaines de propositions disponibles. Il y avait la version d'Emily Browning qui est très recommandable ou encore la version très éthérée de Scala and Colacni Brothers. Mais j'ai jeté mon dévolu sur la version du groupe allemand Doctor Who's Rock'n'Roll Circus. Le groupe s'est fait une spécialité des reprises et a priori c'est un peu leur fond de commerce. Leur version fait de gros clins d'œil à Crazy Train d'Ozzy Osbourne ou à la fameuse progression chromatique de Hangar Hitting de Megadeth. Même si leur proposition n'apporte rien de franchement nouveau à table, leur reprise est plutôt bien rythmée et elle a cette qualité de faire une proposition qui garde l'attention de l'auditeur pendant les 3 minutes 14 que dure leur version. Ça sent bon le pantalon en spandex, le pied posé sur l'ampli et la pose de guitare héros des années 80. Merci de m'avoir écouté et je vous dis à très bientôt pour l'épisode 14. En attendant, faites de beaux rêves !
- Speaker #5
Les rêves sages sont faits de cela. Qui suis-je si je ne désagrège pas ? Je voyage dans le monde et je sable les eaux. Tout le monde cherche un selfie.