- Speaker #0
Dans chaque jeu vidéo, tu as croisé des centaines de personnages, ou pire, tu les as tués sans même te poser la moindre question. Ce podcast se pose les questions à ta place. Bonjour à tous et bienvenue dans Ma Vie de PNJ, le podcast qui donne enfin la parole à ceux qu'on a oubliés. Dans chaque épisode, je redonne une voix, une histoire et un prénom aux oubliés des jeux vidéo pour qu'ils puissent enfin prendre leur revanche. Aujourd'hui, je vais vous parler d'Abblette. Ce bruit, c'est le bruit qu'elle entendait le plus souvent. Sifflée par un homme aux cheveux blancs et aux yeux de chat, pour passer une énième journée à parcourir les routes boueuses, des forêts hantées, des champs de bataille encore fumants. Elle ne savait pas vraiment qui il était, mais quand il sifflait, elle venait. Toujours, Ablette était une jument. Une jument baie, robe brune, crinière sombre. Et elle appartenait à un homme qu'on appelait le sorceleur. Geralt, de son prénom. C'était un chasseur de monstres professionnel qui parcourait le monde pour de l'argent, tuant des goules, des noyeurs et des créatures dont le nom à eux seuls donnait des cauchemars. Il faut dire un mot du monde dans lequel vivait Ablette. C'était un monde rude. Un monde médiéval traversé par la guerre, la peste, le racisme ordinaire et la magie noire. Un monde où les routes étaient dangereuses, où les villages brûlaient régulièrement et où l'espérance de vie moyenne tournait autour de « ça va dépendre si tu croises un monstre avant midi » . Dans ce monde-là, voyager seul, c'était mourir. Voyager avec un cheval fiable, c'était survivre. Et Ablette était fiable. Terriblement fiable, peut-être un peu trop, parce qu'Ablette avait un don. Un don que ni elle, ni Gérald, ni personne sur le continent n'a jamais réussi à expliquer. Ablette était toujours là. Peu importe où allait Gérald, peu importe la distance, il pouvait la bodonner au bord d'une rivière, partir explorer une grotte à des kilomètres, escalader une montagne, traverser un lac à la nage, et quand il ressortait, quand il sifflait, Ablette était là. Derrière lui, comme si elle n'avait jamais bougé. Comme si elle avait toujours été là, apparue de nulle part. Sur une colline, sur un pont. Parfois, et c'est là que ça devenait préoccupant, sur le toit d'une maison. Il faut vous expliquer le don d'Ablette. Parce que ce don, c'était aussi une malédiction. Ablette ne se téléportait pas quand elle le voulait. Elle se téléportait quand lui le voulait. Gérald sifflait. Un petit sifflement, de rien du tout, deux doigts dans la bouche, et c'était parti. Et où qu'elle soit... Quoi qu'elle fasse, Ablette était aspirée et recrachée juste à côté de lui, instantanément. Le problème, c'est que Gérald sifflait tout le temps. Et surtout, il ne se demandait jamais ce qu'Abblette était en train de faire au moment précis où il sifflait. Et non. Un matin, Ablette broutait paisiblement un carré d'herbe grasse au bord du lac. Le paradis. Trois brins d'herbe plus loin, le bonheur absolu. Gérald siffle. Ablette apparaît en haut d'une tour de guet. Sur le toit, on équilibre sur une poutre large comme un dos d'une main. Elle regarde en bas, elle regarde Gérald, tout petit, à 100 mètres en dessous d'elle. Elle fait un bruit qui, en langage de cheval, voulait à peu près dire « Mais comment je redescends, moi, maintenant ? » Une autre fois, elle faisait la sieste. Une bonne sieste de jumeau au soleil, les paupières lourdes. Et hop ! Elle se réveille coincée entre deux maisons. Debout, verticale, encastrée dans une ruelle de Novigrad, trop étroite pour elle. Une autre fois, elle buvait tranquillement un abreuvoir. Hop ! Réapparue sur le toit d'une chaumière, les quatre fers en l'air, a glissé lentement vers le bord en regardant le ciel d'un air profondément résigné. Et le pire, c'est les positions. Parce que le sort ne se contentait pas de la déplacer, il la recrachait dans n'importe quel angle. De travers à l'envers, coincé à moitié dans une clôture, le train avant d'un côté, le train arrière de l'autre, et un fermier qui la regarde en se disant « Est-ce que je dois appeler un vétérinaire ou un prêtre ? » Et Gérald, lui, il ne comprenait rien. Il arrivait... Il levait les yeux, il voyait son cheval percher à un endroit physiquement impossible et tout ce qu'il trouvait à dire à chaque fois, c'était « Mais qu'est-ce que tu fais là-haut, toi ? » « Ce qu'elle faisait là-haut ? » « Ce qu'elle faisait là-haut ? » Comme si c'était une décision. Comme si Ablette s'était réveillée ce matin en se disant « Oh tiens, si j'allais me coincer sur un clocher aujourd'hui pour voir ! » Ablette ne disait rien. Elle encaissait. Elle se dépêterait du toit, de l'arbre, de la clôture, du puits, de l'étal du boucher. Elle redescendait comme elle pouvait. Dignement, un sabot après l'autre, elle retournait brouter. Jusqu'au prochain sifflement. Parce que c'est ça, le vrai drame d'Ablette. Elle n'est pas morte dans cette histoire. Non, elle a survécu à tout. Au toit, aux ruelles, aux clôtures, aux abreuvoirs. Son drame, il est ailleurs. Son drame, c'est qu'elle ne saura jamais qu'elle n'était pas la première. Ni la dernière. J'ai recueilli les témoignages de ceux qui ont connu Ablette. Un garçon d'écurie de Novigrad.
- Speaker #1
Ah, Ablette ! Oui, je m'en souviens. Enfin, laquelle ? Parce que le sorceleur, il en avait toujours une, d'Ablette. Mais c'était jamais la même, en fait. Celle dont vous parlez, celle qui apparaissait sur les toits, je l'ai vue une fois débarquer de nulle part dans ma cour, à l'envers, les sabots en l'air, au-dessus de ma charrette à foin. Elle s'est relevée, elle m'a regardée et l'a soupirée. Un vrai soupir. Comme si c'était pas la première fois.
- Speaker #0
Comme si c'était jamais la première fois. Une riade de la forêt.
- Speaker #2
Les humains trouvent ça drôle, le cheval qui apparaît sur les toits. Nous, on trouve ça triste. Pas parce qu'elle souffre. Elle ne souffre pas, elle est juste téléportée au mauvais endroit en permanence, non. Ce qui est triste, c'est qu'elle fait tout ça pour un homme qui ne la distingue pas des autres. Elle revient toujours. Elle est toujours fidèle. Et lui, il ne la voit que comme une fonction. Un cheval. Son cheval. Jamais ce cheval.
- Speaker #0
Jaskier, barde et ami de Géralt.
- Speaker #3
Oh Ablette, mais oui, j'ai même failli écrire une balade sur elle, intitulée... La jument qui apparaissait sur les toits. Bon, ça ne rimait pas très bien, alors j'ai laissé tomber. Mais c'était un sacré canasson. Toujours là, fidèle au poste. Même quand le poste, c'était en équilibre sur une gargouille d'église. Bon, Gérald l'engueulait en plus. Il lui disait « Mais qu'est-ce que tu fous là-haut ? » Comme si la pauvre bête avait choisi. Il ne se rend jamais compte de ce que font les autres pour lui. C'est son grand défaut à ce vieux grincheux.
- Speaker #0
Gérald de Rive, contacté spécialement pour cet épisode.
- Speaker #3
Elle s'appelait Ablette. Je les appelle toutes Ablette, tous mes chevaux, depuis toujours. Comme ça, je n'ai jamais vraiment à dire au revoir. Il y en a toujours une nouvelle, toujours une autre Ablette. Mais celle-là, ouais, celle-là je m'en souviens. Elle apparaissait toujours de traviole, sur les toits, dans les arbres, une fois à l'envers sur une meule de foin. Hum, c'était une bonne jument.
- Speaker #0
Gérald n'a rien ajouté, il est remonté sur sa nouvelle monture, qu'il a appelée Ablette. Il faut dire la vérité sur Ablette. On se souvient d'elle comme d'une blague. Le cheval qui buguait, le cheval sur les toits, le cheval coincé dans les arbres, à l'envers sur des mules de foin, encastré dans des ruelles. On en a ri. On en rit encore, et honnêtement, ben, on a raison, c'était drôle. C'était même absolument hilarant de la voir réapparaître en équilibre sur un clocher avec cet air de dire « Encore ? » Mais derrière la blague, il y a un petit détail qu'on oublie toujours. Ablette venait. À chaque sifflement. Peu importe où elle était, peu importe la tranquillité qu'on lui arrachait, que ce soit la sieste au soleil, l'herbe grasse du matin, la gorgée d'eau fraîche, elle venait. Elle était recrachée de travers, elle se dépêterait, elle se dépoussiérait, elle reprenait la route. Mais jamais, jamais, au grand jamais, elle n'a refusé. Elle ne s'est jamais enfuie non plus. Et le plus triste dans tout ça, c'est qu'il ne lui avait jamais donné un nom à elle. Pour Gérald, elle s'appelait tout à blettes. Il y avait eu des blettes avant. il y aura des ablettes après. Une longue lignée de jumeaux interchangeables portant toutes le même nom pour qu'il n'ait jamais à en pleurer aucune. Pour qu'il n'ait jamais à dire au revoir. Elle n'en était qu'une dans une série. Remplaçable. Une fonction sur quatre pattes. Transporter le héros d'un point A à un point B. Même si le point B était parfois le toit d'une grange. Mais elle, elle n'avait qu'un seul Gérald. Elle serait venue mille fois, de Traviol à l'envers, coincée dans une clôture pour jamais le faire attendre. Alors la prochaine fois que vous voyez un cheval apparaître bêtement sur un toit, ou coincé dans un arbre, ou que sais-je, riez. Riez franchement, c'est fait pour. Mais après avoir ri, demandez-vous une chose. Il était tranquille ou il broutait ? Il dormait peut-être ? Qu'est-ce qu'il faisait avant qu'on le siffle ? Et donnez-lui un nom, un vrai, un rien qu'à lui. Un qu'on ne donnera pas au suivant. Longue vie à toi, Ablette. La vraie, celle des toits, celle de Traviol. Tu n'es pas la première. Tu ne seras pas la dernière. Mais pour cet épisode, tu es la seule, tu es l'unique. Voilà, c'est fini pour Ablette. Avant de partir, un petit service s'il vous plaît. Les algorithmes de Spotify et d'Apple, c'est un peu comme Link à Cocorico. Ils n'écoutent pas s'il n'y a pas de bruit. Alors abonne-toi, mets 5 étoiles, partage l'épisode. Chaque action compte, chaque PNJ compte. Si tu connais quelqu'un qui aime les jeux vidéo et l'absurde, fais-lui découvrir le podcast, c'est le meilleur moyen de me soutenir. À dans deux semaines, et donnez un nom à votre cheval. En vrai.