Speaker #0Imagine une femme. Elle a 19 ans. Elle débarque à Paris depuis Saint-Louis, Missouri. Elle ne parle pas français. Elle n'a pas d'argent. Elle n'a personne. Six mois plus tard, elle est la star de Paris. Pas juste célèbre, légendaire. Les Parisiens font la queue pendant des heures pour la voir danser. Picasso l'a peint. Hemingway écrit sur elle. Le tout Paris est à ses pieds. Et pendant ce temps, elle transmet des messages secrets pour la résistance française. Elle cache des informations dans ses... ses partitions de musique. Elle utilise sa célébrité comme couverture parfaite. Le jour, star internationale, la nuit, agent de renseignement. Et entre les deux, elle adopte 12 enfants de 12 nationalités différentes parce qu'elle veut prouver que les humains peuvent vivre ensemble. On a dit d'elle qu'elle était excessive, incontrôlable, imprévisible, incompréhensible. Moi, j'entends autre chose. Cet épisode est sponsorisé par Saria, le premier outil de networking qui a quatre fonctions utiles. Une carte de visite, un historique de tes contacts, un trombinoscope des membres et la possibilité de géolocaliser les entrepreneurs autour de toi. Bienvenue dans Maman à Maman, au cœur du TDAH, le podcast d'Emilie Schottlin. Aujourd'hui, Joséphine Becker. Freda Joséphine MacDonald, son vrai nom, est née le 3 juin 1906 à Saint-Louis, Huissoui. Saint-Louis, 1906, Amérique ségrégationniste, quartier noir séparé des quartiers blancs. École séparée, fontaine séparée, restaurant séparé. Sa famille est pauvre, très pauvre. Son père biologique abandonne sa mère avant sa naissance. Sa mère se remarie, il y a peu d'argent, beaucoup d'enfants et une précarité constante. À 8 ans, Joséphine travaille comme domestique chez des familles blanches. Elle dort dans la cave, elle mange les restes. À 11 ans, elle est dans la rue, après un incendie qui détruit leur logement. À 13 ans, elle se marie une première fois pour survivre. Le mariage ne dure pas. Et dans tout ça, il y a quelque chose qui ne s'éteint jamais, l'énergie. Les gens qui ont connu Joséphine enfant la décrivent tous de la même façon. Elle ne tenait pas en place, elle dansait dans la rue, dans les escaliers, dans les couloirs. Elle imitait tout le monde avec un talent comique stupéfiant. Elle faisait rire, elle faisait pleurer, elle remplissait l'espace, tout l'espace. Dans Joséphine Baker's The Angry Earth, la biographie de référence écrite par Jean-Claude Baker en 1993, et Il décrit une enfant incapable de rester tranquille, avec une énergie qui dépassait ce que son entourage pouvait comprendre. Un enfant TDAH dans un monde de pauvreté et de ségrégation raciale sans aucun filet. En 1925, Joséphine Baker débarque à Paris, avec la revue Negre. Et Paris, contrairement à Saint-Louis, ne la regarde pas comme un problème à résoudre. Paris la regarde avec une fascination. Son énergie explosive sur scène, ce que les Américains trouvaient « too much » , devient à Paris quelque chose d'extraordinaire, d'unique, de magnétique. En quelques semaines, elle est la star du théâtre des Champs-Elysées, en quelques mois, la femme la plus photographiée d'Europe. Ce changement d'environnement et l'effet qu'il a sur elle me parlent profondément en tant que spécialiste TDAH. Un cerveau TDAH dans le mauvais environnement, chaos, souffrance, incompréhension. Le même cerveau dans le bon environnement, génie, créativité, magnétisme. Josephine Baker n'a pas changé entre Saint-Louis et Paris. C'est le regard sur elle qui a changé. Et ça a tout changé. Voilà ce qui me frappe dans la vie de Josephine Baker au-delà de la scène. Elle ne s'arrêtait jamais. Pas métaphoriquement, littéralement. Elle se produisait le soir. Elle gérait ses affaires la journée. Elle militait pour les droits civiques. Elle correspondait avec des dizaines de personnes. Elle voyageait en permanence. Et dans le même temps, elle collectait des animaux. Et à un moment de sa vie, son appartement parisien abritait un chimpanzé. un perroquet, des Ausha, des chiens et un léopard en laisse qui est promené sur les champs des musées. Ce besoin de remplir l'espace, d'accumuler les projets, de multiplier les stimulations, c'est de l'hyperactivité. Pas de l'hyperactivité de l'enfant qui court dans la classe, l'hyperactivité de l'adulte qui ne peut pas rester immobile mentalement, physiquement, émotionnellement. Phyllis Rose dans Just Cleopatra, Josephine Baker In Her Time, publiée en 1989. écrit que Joséphine Baker était une femme que personne ne pouvait suivre. Ses collaborateurs, ses amants, ses amis, tout le monde finissait par craquer face à son rythme. Seule Joséphine pouvait suivre Joséphine. En 1939, la Seconde Guerre mondiale éclate. Joséphine Baker a 33 ans. Elle est au sommet de sa carrière. Elle aurait pu s'habiter derrière sa célébrité, partir aux US, se mettre à l'écart. Elle ne peut pas. Ce n'est pas une décision raisonnée. Elle le dit elle-même. Elle ne peut pas voir l'injustice et ne rien faire. Son cerveau ne lui laisse pas cette option. Elle rejoint les services de renseignement français, le deuxième bureau. Son rôle ? Utiliser ses tournées internationales pour collecter des informations sur les mouvements de troupes, les installations militaires ennemies. Elle cache les informations dans ses partitions de musique. Elle écrit à l'encre, invisible, sur ses sous-métements. Elle photographie des documents secrets lors de réceptions diplomatiques. En 1941, malade, elle est hospitalisée au Maroc pendant deux ans. Les médecins pensent qu'elle va mourir. Elle s'en sort et elle repart. Cette impulsivité face à l'injustice, cette incapacité neurologique à fermer les yeux, c'est un trait TDAH. Les personnes TDAH ont souvent une sensibilité. émotionnelles exacerbées à l'injustice. Elles ne peuvent pas faire avec, elles doivent agir. Chez Josephine Baker, ça lui a valu la médaille de la résistance, la légion d'honneur et la croix de guerre. En 1954, Josephine Baker a une idée. Elle va adopter 12 enfants, de 12 nationalités différentes, de 12 religions différentes. Elle appelle ça le village du monde, ou la tribu arc-en-ciel. Elle achète un château en Dordogne, le château des Milandes. et elle y installe sa famille. L'idée ? Prouver que des enfants de toute origine peuvent vivre ensemble, heureux, dans une même famille. Est-ce que c'est une idée raisonnable ? Non. Est-ce que c'est une impulsion du cœur poussée jusqu'à l'extrême ? Oui. C'est exactement ça. Le TDAH, dans ses aspects les plus beaux et les plus difficiles, l'engagement total, l'incapacité à faire les choses à moitié, le tout ou rien. Le problème, car il y a un problème, c'est que Joséphine Becker ne gère pas l'argent. Elle dépense sans compter. Elle n'anticipe pas les conséquences financières de ses décisions. En 1968, elle est expulsée du château d'Emilion pour dette. Elle est retrouvée sur les marches du château sans rien. Ce pattern, l'impulsivité dans les grandes décisions, la difficulté à gérer les conséquences pratiques, c'est aussi du TDAH. Ce n'est pas de l'irresponsabilité, c'est un cerveau qui fonctionne dans l'instant présent et qui ne voit pas les conséquences à long terme de la même façon. En 1975, Joséphine Baker a 68 ans. Elle monte sur scène au Casino de Paris pour fêter ses 50 ans de carrière. Les critiques sont dits tyranniques. La salle est debout, c'est un triomphe. Trois jours après la première, elle est retrouvée inconsciente dans sa chambre d'hôtel. Elle a eu un accident vasculaire cérébral dans son sommeil. Elle décède le 12 avril 1975. Elle est la première femme américaine à recevoir des obsèques nationales en France. Jusqu'au bout, elle n'avait pas ralenti. Josephine Baker n'avait aucun filet de sécurité. Pas de diagnostic. pas de suivi, pas de maman qui cherchait à comprendre son cerveau. Elle a construit une vie extraordinaire et une vie difficile. Sur l'instinct, l'énergie et l'amour. Et voilà ce que je veux que tu retiennes. L'hyperactivité de ton enfant, cette énergie qui t'épuise, qui déborde dans tous les sens, c'est peut-être ça, la source de quelque chose d'extraordinaire. L'impulsivité, ce tout ou rien qui te désespère, c'est peut-être ce qui lui permettra un jour de faire des choses que les gens raisonnables ne feraient jamais. La sensibilité émotionnelle extrême, ces larmes pour un rien, cette colère qui sort de nulle part, c'est peut-être ce qui fera de lui quelqu'un qui ne peut pas voir une injustice sans agir. Le cerveau TDAH n'est pas un cerveau diminué, c'est un cerveau amplifié. Ton travail, c'est de l'aider à canaliser cette amplification, pas à l'éteindre. La semaine prochaine, le dernier épisode de cette série, une femme qui a 20 ans a rejoint la résistance, arrêtée par la Gestapo, déportée à Ravensbrück. Elle en est revenue et elle n'a jamais, jamais arrêté de se battre. Geneviève de Gaulle.