- Speaker #0
Bienvenue dans le nouveau podcast du Barreau de Bordeaux. Il donne la parole à celles et ceux qui ont fait le choix de la robe en partageant leurs souvenirs et leur parcours au service de la justice. Je suis Guéric Brouille-Laporte et vous écoutez
- Speaker #1
Mémoire de Robe.
- Speaker #0
Aujourd'hui, je m'entretiens avec M. le bâtonnier Michel Dufranc. Mais avant d'entamer cette conversation... Je rappelle à nos chers auditeurs que ne pas associer immédiatement votre patronyme à vos terres brédoises serait à n'en pas douter un crime de lèse-majesté. Issue d'une famille qui puise ses racines en Gironde depuis plusieurs générations, vous avez effectivement grandi à Labrede, patrie de Montesquieu, et après avoir été par tradition familiale conseiller municipal puis adjoint au maire, vous êtes devenue maire des Brédois depuis 1995. Côtoyant cet attachement avec votre commune de naissance, vous avez également un attachement avec Bordeaux. Un attachement d'abord et là encore politique puisque vous êtes conseiller départemental de Bordeaux-Centre. Un attachement enfin professionnel puisque c'est à Bordeaux que vous avez fait le choix de porter la robe noire en 1981. Le 17 décembre de la même année, vous serez élu par vos pères, premier secrétaire de la conférence du stage, qui vous conduit à prononcer votre discours. un discours solennel intitulé « Une audience du tribunal révolutionnaire de Bordeaux, le 29 frimaire en deux » soit pour les moldus le 19 décembre 1793. Nul doute que ce choix de sujet puise ses racines dans votre DEA d'histoire du droit et des institutions obtenu quelques années plus tôt. Après plusieurs mandats au Conseil de l'Ordre, vous devenez bâtonnier de notre barreau pour les années 2010-2011. Ancien membre du Conseil national des barreaux, Titulaire de deux mentions de spécialité, droit du crédit de la consommation ainsi que droit commercial des affaires et de la concurrence, oserais-je me risquer à clôturer ce bref portrait de vous en rappelant simplement que vous êtes un hispanophone passionné et surtout un défenseur acharné de la tauromachie ? Monsieur le bâtonnier, bonjour.
- Speaker #1
Bonjour.
- Speaker #0
Merci de nous recevoir dans votre cabinet. Vous incarnez cette longue et vive tradition des avocats ayant fait le choix de porter leur voix. également dans l'arène politique. Aussi, je ne peux croire qu'un homme d'héritage comme vous ne regorgeait pas d'anecdotes à partager au détour d'un micro. Alors la première question que je souhaite vous poser, M. le bâtonnier, c'est à quelles anecdotes pensez-vous dans votre carrière d'avocat qui sont mémorables et qui finalement nous permettent un petit peu plus de connaître notre barreau ?
- Speaker #1
Il y a beaucoup d'anecdotes qui sont susceptibles. de me revenir à l'esprit et qui ont jalonné toutes ces années de carrière. Alors il y a un souvenir qui me vient à l'esprit, c'est celui de notre confrère Robert Brie, qui était un avocat communiste, mais qui vivait son engagement comme un sacerdoce. C'est-à-dire qu'il plaidait pour les pauvres, il se faisait très peu payer, et il a mené une existence qui était à la fois d'engagement, mais également de passion. Il avait... Et je la partage toujours d'ailleurs, la passion de la tauromachie. A ce titre, nous fréquentions les mêmes cercles. Robert Brie vient à mourir, il était dans le plus grand dénuement. L'ordre assume sa confraternité, et le bâtonnier de l'époque décide de prendre en charge les obsèques de ce confrère, qui souhaitait être incinéré. On rappelle de sa crémation. La suite, le bâtonnier de la tournerie me l'a raconté, puisque c'était lui qui s'agissait, et également mon ami Vincent Bourceau-Cateau. L'ordre ayant réglé les obsèques, après la crémation, lui remet l'urne. Un an plus tard, l'ordre s'aperçoit qu'elle a toujours cette urne et que le crématorium de Mérignac demande un loyer. Le bâtonnier réunit donc ceux qui étaient susceptibles de régler le problème. D'une part, la famille, il restait un neveu dans la charande, je crois, Et puis... la communauté des aficionados, il appelle Vincent Bourg, Socaton, Réunion, bureau du bâtonnier, avec l'urne de Robert au milieu, qu'est-ce qu'on en fait ? Il y a un partage qui se fait, une partie pour la famille et l'autre pour l'aficion bordelaise. Pourquoi ? Parce que Robert, sa seule distraction était d'aller aux fêtes de Saint-Fermin à Pamplénie. Et là, il vivait ses fêtes avec ses amis et il avait dit, certainement, à la fin d'une journée longue, commencer avec l'ensirou, ... Et très arrosé, il avait dit qu'il souhaitait finir sur le ruédo de Pamplune, mais non pas comme un torero qui n'était pas, mais que c'est sombre puisqu'il jouait à Tintinère et qu'il soit dispersé. Et c'est dans ces conditions que Sokato emporte une partie de ce qui restait de l'Europe. Et ensuite, il faut assumer ce vœu. Et par conséquent, on se réunit et on décide d'abord de lui faire passer la frontière. C'était compliqué, pas de formalité dans ce monde-là. Alors on transporte les urnes en les répartissant dans les cendriers des différentes voitures du convoi. Puis, arrivé à Pamplune, on va fréquenter les lieux qui étaient les lieux dans lesquels... vivait sa semaine Robert Brick quand il était à Port-Pleu, notamment tous les cafés de la Cahiers-Staffetta. Et puis on essaie de répandre dans le cendrier, un peu par terre, etc. Ça s'est passé moyennement parce que chaque fois que quelqu'un s'apercevait que verser des cendres comme ça, ça se passait assez mal, ils étaient obligés de décamper. Mais dernière étape, ou avant-dernière étape, le déjeuner. Le déjeuner, là, on réunit tout le monde autour d'une table. Le couvert de Robert est dressé, on commande le menu qui était son menu traditionnel, le menu de ferrières, de la morue, puis ensuite une côte de bœuf, et il émet des tartes au whisky, également une tarte au bois, force libation à la santé de Robert. Ceci passé, on attend le lendemain matin près d'Ancien Haut, on va disperser le reste des cendres de Robert sur le ruédo. On voit ainsi cette connexion entre le barreau, un avocat, Et la passion qu'il exerçait au travers de ses amis a pu se réaliser. Nous sommes là vraiment dans le picaresque absolu. C'est très typique de la tauromachie, mais c'est quand même pas loin non plus de ce que les avocats peuvent faire ou accepter.
- Speaker #0
Elle est dingue cette anecdote, parce qu'on se croirait dans un roman d'Ernest Hemingway. On voit le soleil se lève aussi, avec finalement en plus cette espèce d'héritage qui est transmis aux amis. C'est une anecdote où en fait, à cette époque-là, les avocats étaient des seigneurs. Est-ce que finalement aujourd'hui dans notre barreau il y a encore ces seigneurs d'hier ?
- Speaker #1
Alors je ne sais pas, c'est vrai que nous en avons connu. Quand vous parlez de seigneurs, je ne peux pas m'empêcher de revoir le bâtonnier Rosier. Jean Rosier, je ne sais pas si on vous en a déjà parlé, personnage exceptionnel, il devait peser 140 kg, aller 130 peut-être, il mesurait pas loin de 2 mètres, il avait un château du côté de Saint-André-Cuzac, il entretenait ses vignes, il vendait son vin, un peu comme Montesquieu. Montesquieu disait... Je ne sais pas si ce sont mes livres qui font vendre mon vin ou si c'est mon vin qui fait vendre mes livres. Et Rosier, même chose, il vendait son vin en utilisant sa notoriété. C'est ainsi qu'à Paris, dans les bistrots qu'il y avait autour du palais, on vendait le vin de Rosier. Peu importe. Voilà une personnalité. Quand il arrivait à l'audience, dans sa voiture, conduite par son chauffeur, qui garait devant les marches du palais, le chauffeur attendait, vous imaginez ça aujourd'hui. Rosier fendait la foule. Il arrivait, il saluait le président. Et il prenait ses dossiers, il les passait tous, et tous naturellement, avant ceux qui étaient là depuis le début de l'audience. Il était arrivé à une heure et demie après à peu près, et tout le monde trouvait ça normal parce que c'était un seigneur.
- Speaker #0
Puisqu'on évoque un petit peu les grandes figures de ces temps, quels sont, vous, les avocats qui ont marqué votre carrière ? Quels noms aujourd'hui ressortent chez vous ?
- Speaker #1
Alors je voudrais d'abord faire mémoire du bâtonnier Henri Boerner. Le bâtonnier Henri Boerner était mon bâtonnier quand j'exerçais mon mandat de premier secrétaire de la conférence du stage. Lui aussi c'était un seigneur qui savait recevoir, je me rappelle, des dîners chez Henri Boerner en tenue de soirée où circulaient les truffes entières, ce qui pour moi était quelque chose d'assez hallucinant, arrosé de châteaux hickams. Je me rappelle du bâtonnier qui était une grande affabilité avec les jeunes. Quand nous étions en représentation à l'étranger, il se préoccupait toujours de savoir comment on était reçu. Il nous consacrait toujours un peu de temps. On pouvait le consulter, il était présent. Ce qui me frappait, c'est que c'était aussi un homme qui était d'une grande culture musicale, mais également picturale. Il avait créé une association pour mettre en valeur des artistes, des peintres locaux, etc. C'était donc un humaniste. à l'ancienne, un peu sceptique aussi, en tout cas j'ai gardé une image qui m'est très chère de ce confrère. Puis après, peut-être plus modestement, des confrères qui m'ont appris mon métier, je veux parler de Serge Vickers en particulier. Voilà quelqu'un qui était beaucoup plus discret, le père de Thierry, mais qui était aussi un homme d'une grande culture et d'une grande culture juridique. C'était un ancien avoué, moi je m'étais installé... associer le moyen chez eux, je me débrouillais avec ma clientèle, je la faisais comme je pouvais, j'apprenais mon métier sur l'OTA, on apprenait son métier sur l'OTA à l'époque, et tout ce que j'ai su de la procédure civile, même la passion, parce que c'est difficile d'aimer la procédure, et surtout la procédure civile, mais ça peut être amusant aussi. Je l'ai appris de Serge Vickers, par conséquent, c'est une figure qui me reste, je me rappelle de ce passage que j'ai fait au 18 cours de verve, à l'époque c'était le cabinet Brouillot-Vickers, Thierry était jeune collaborateur à l'époque. Je me souviens quand il rentrait du palais, il passait souvent chez Mola pour acheter des bandes dessinées. Ce n'était pas des traités de droit, mais c'était comme ça. Et puis, Tony Vital-Mareille aussi. Lui, c'était mon voisin de palier. J'avais une clientèle orientée vers les affaires. Donc, par conséquent, j'avais aussi le droit du travail. Je l'ai découvert avec Bruno Mareille. C'est lui qui m'a appris le droit du travail. Donc, voilà des confrères avec qui j'ai voisiné. J'ai partagé une confraternité de cabinet. C'était quelque chose d'extrêmement important. On n'était pas... en compétition, nous étions en cabinet de moyens, mais les anciens qui existaient déjà dans la profession, qui avaient une réputation, on frappait à leur bureau, ils vous répondaient, ils vous consacraient le temps qui était nécessaire, et ils m'ont fait entrer dans la profession. J'ai le plus grand respect pour ces confrères, Bruno Maraï est toujours parmi nous, grâce à Dieu, les autres n'y sont plus, mais je ne les ai pas oubliés. J'espère que ce fil entre les générations professionnelles continuera de se maintenir longtemps dans le barreau de Bordeaux.
- Speaker #0
Et vous aujourd'hui finalement, quand vous regardez un petit peu en arrière, quels sont les moments où vous vous dites, tiens ça quand même, dans ma carrière ça a été un grand moment, ça ça a été quelque chose, je m'en souviendrai, quels sont les points qui ressortent finalement sur ce parcours ?
- Speaker #1
Ce qui m'a peut-être touché de manière très décisive, c'est lorsque j'ai été choisi pour être premier secrétaire de la conférence du stage avec Pierre-Louis Ducor. Ce n'était pas issu d'un milieu judiciaire. J'avais collaboré avec Jacques Boissiras, mais je l'avais quitté assez vite. Avec l'autorisation du bâtonnier d'Arnaudis, ce n'était pas très à la mode à l'époque, pour créer mon propre cabinet. J'étais chez Bertrand Perret, mais on travaillait comme ça. À partir du moment où j'ai été désigné comme secrétaire de la conférence, j'ai vu des gens qui ont commencé à me regarder, notamment le bâtonnier Roussel. Et donc là, je suis entré dans la famille, vraiment à ce moment-là. Ensuite, il y a évidemment l'élection au Bâtonnac. Ça arrive un autre moment dans la carrière, c'est extrêmement important, puisque moi j'ai consacré, vous l'avez rappelé, pas mal de temps à ce barreau et à la profession d'avocat. C'est un grand moment aussi. Après, ce sont les relations que l'on développe avec des clients que l'on veut défendre. Je pense en particulier, si vous voulez me faire évoquer une affaire, j'en évoque une pour laquelle j'ai un souvenir un peu triste. J'étais très ami, lien avec la politique, avec André Goustat, qui était le président fondateur de Chasse-Fèche Nature Tradition. qui a été condamné à tort à mon avis à une sorte de dégradation civique. On l'avait accusé d'avoir détourné les fonds publics simplement parce qu'en tant que président de la Fédération des chasseurs de la Dordogne, il avait recruté ce qu'on appelait des cesses, des contrats en place de la vérité perçus à ce titre des aides publiques qui devaient être assorties d'une formation. Il avait été reproché que cette formation était insuffisante. Et pour cela, on l'a dégradé, on l'a démissionné, on l'a enlevé sa légion d'honneur. On l'a condamné à une peine certaine en prison avec sursis, mais voilà un type qui avait commencé sa carrière de manière très humble, comme ouvrier aux poudreries de Bergerac, il avait mené de manière totalement exemplaire. Moi j'ai combattu, je crois que le tribunal s'est trompé, on dit souvent ça quand on a perdu, mais je le pense vraiment, en tout cas on est allé trop loin, c'était sans doute un règlement de compte politique aussi, il ne faut pas l'oublier non plus, voilà. Alors ça c'est un de mes souvenirs, mais j'en ai d'autres bien sûr.
- Speaker #0
Et pour terminer, tout à l'heure vous évoquiez finalement ce fil. Quel conseil donneriez-vous à la jeune génération qui devient aujourd'hui avocat ?
- Speaker #1
D'être avocat, de ne pas être marchand de chansons, et non pas de se prendre non plus uniquement pour des prestataires de services. De ne pas être nubilé par la réussite économique, même s'il est nécessaire. Il faut se donner les moyens pour cela. Ça veut dire, il faut être de son temps, adopter les nouvelles techniques, se former. Former intellectuellement, se former techniquement, ne pas avoir peur d'investir, de s'associer, d'avancer, d'être moderne, mais en même temps être très attaché à ce qui fait la différence. C'est-à-dire le port de la Rome et donc ce lien que l'on a avec un honneur d'être avocat. C'est ce qu'on appelle la déontologie. C'est l'honneur d'être avocat. Un avocat, ce n'est pas un marchand de tapis.
- Speaker #0
Merci, M. le bâtonnier. Je vous propose qu'on termine sur ces mots. Merci encore de nous avoir reçus. Merci à vous.
- Speaker #1
Et merci à vous.
- Speaker #0
Merci d'avoir écouté Mémoire de Rob, le podcast du Barreau de Bordeaux. N'hésitez pas à le partager et à vous abonner. Retrouvez tous les épisodes en accès libre sur barreau-bordeaux.com et toutes les plateformes d'écoute de podcasts. À très bientôt pour de nouvelles voix et de nouveaux récits.