- Speaker #0
Bienvenue dans le nouveau podcast du Barreau de Bordeaux. Il donne la parole à celles et ceux qui ont fait le choix de la robe en partageant leurs souvenirs et leur parcours au service de la justice. Je suis Guéric Brouille-Laporte et vous écoutez
- Speaker #1
Mémoire de Robe.
- Speaker #0
Aujourd'hui, je m'entretiens avec Maître Pierre Blasi. Mais avant d'entamer cette conversation, je rappelle à nos chers auditeurs que l'on ne peut discuter avec vous sans rappeler votre amour pour votre béharne natale. Vous qui avez été élevé par vos parents instituteurs, et notamment votre père, maire d'une commune dans la passion du béharne. Et pas n'importe lequel. Le béharne est fin et spirituel, remarquablement personnifié par Henri IV. Après avoir été pigiste chez Sud-Ouest en poursuivant vos études de droit, Vous faites le choix de la robe noire et vous vous illustrez rapidement avec 7 acquittements successifs obtenus à peau. Aujourd'hui, vous culminez à un peu plus d'une centaine d'acquittements à votre actif. De quoi faire rêver les jeunes robes noires boutonneuses. Passionnés de courses hippiques, on ne dénombre plus les affaires notables passées entre vos mains, dont on se risquera à citer seulement l'affaire du tristement célèbre tueur de la pleine lune, l'affaire du terroriste Carlos, La tuerie de Belhade, le procès politique du président du conseil constitutionnel de Dakar où vous plaidez contre la peine de mort, celle de Lionel Cardon pour l'assassinat des époux Aran à Pessac, le procès de Jacques Hiver devant la cour d'assises de Genève, mais également en partie civile dans l'assassinat du docteur de Chazal au Gabon, ou encore en défense d'un trafiquant de stupéfiants à Miami accusé d'avoir importé une tonne et demie de cocaïne, sans oublier bien sûr l'affaire de l'assassinat du juge Michel. Maître Blasi, bonjour.
- Speaker #1
Bonjour.
- Speaker #0
Merci de nous recevoir dans votre bureau. Quand on égrène comme ça ces affaires qui sont là encore, je le rappelle, non exhaustives, ce sont des affaires hors normes. Est-ce que vous pouvez nous dire un petit peu comment vous êtes rentré dans ces affaires, tout simplement, le secret ?
- Speaker #1
J'allais vous dire qu'il y a eu peut-être un petit peu de chance. Lorsque je suis arrivé, lorsque j'ai prêté serment, je n'avais jamais mis les pieds. dans une maison de bordelais. Je ne connaissais personne. Donc, je n'avais aucune relation dans le milieu avocat. Et là, Decaune, qui n'avait pas besoin de collaborateurs, m'a pris dans son cabinet. Et je dois dire qu'il m'a marqué. Bon, Decaune, c'est une figure extraordinaire. C'est un plaideur remarquable. Bon, un homme... Un homme à qui je dois beaucoup. Bon, Paul Decaune m'a montré ce qu'étaient les assises. Et puis je dois vous dire que j'étais inscrit, bien sûr, pour recevoir la désignation d'office. A l'époque, la désignation d'office était gratuite. C'est-à-dire qu'il y avait peut-être beaucoup moins de vocation qu'aujourd'hui où l'aide judiciaire est payante. Mon premier billet a été très simple. Je devais défendre un nommé Bertineau qui devait comparaître devant la cour d'assises aux côtés d'un nommé François Besse qui deviendra célèbre plus tard en étant le lieutenant de Messrine. Donc je défends ce François Bertineau. Ça s'est bien passé. J'étais bien sûr tendu, mais j'étais à l'aise alors que Besse était défendu par Paul Deconne. Très bien. Ensuite, j'ai défendu encore un autre qui était un lieutenant de François Besse, Valville-Ellas. Ça s'est bien passé aussi. Donc j'ai eu dans la prison un certain, peut-être un certain renom. Et partant de là, c'est arrivé avec pas mal d'affaires d'assises, des affaires qui étaient intéressantes, d'autres qui étaient tristes. Je me souviens par exemple d'une affaire d'Avio. Quand j'ai pris cette affaire, c'était un jeune qui était accusé d'avoir tué une mamie à Bacallan. Quand j'ai regardé ce dossier, je me suis dit « mais ce n'est pas possible, ce n'est pas lui. Ce garçon doit être acquitté. » J'ai plaidé devant la cour d'assises et il a été condamné à 15 ans. J'en étais malade, malade. Et là, chance extraordinaire, le procès a été cassé. Donc nous sommes revenus vers la cour d'assises et il a été acquitté. Alors, je veux dire, j'avais pris goût d'être aux acquittements à ce moment-là. Et puis, le hasard. a voulu avec les connaissances d'autres avocats que j'avais pu avoir que des gens sont venus me défendre dans un premier temps j'ai reçu une lettre concernant une nommée dominique werner qui était dans l'affaire qui était là la fiancée, la concubine de Jacques Hiver, qui avait kidnappé Maury Laribière. Peut-être qu'on ne se rend pas très bien compte de ce que c'était à l'époque, mais Maury Laribière, vice-président du patronat français, avait été kidnappé. C'était la même époque où il y avait Aldo Moro, président du patronat italien, qui avait été kidnappé et qui avait été assassiné. Donc, Maury Laribière est kidnappé pendant... Je ne sais pas, une dizaine, une quinzaine de jours, on va rechercher partout Maury Laribière. Tous les jours sur les journaux, on en parle. On est avec quelqu'un qui vient demander une rançon. Et puis ensuite, cette personne est arrêtée. Maury Laribière est sain et sauf. Donc il y a le procès. Je défends donc Dominique Werner. Par la suite, on apprend que Jacques Hivert, pendant sa cavale, a tué le patron d'une boîte de nuit. Donc il doit repasser devant un autre procès. À ce moment-là, il me demande de le défendre avec les autres. Donc, je vais le défendre encore une autre fois. Ce qui fait que là, le procès a été cassé. On a replédé. C'était des affaires qui ont fait à l'époque quand même beaucoup de bruit et qui, bien sûr, ont participé à me faire connaître dans ce milieu. Alors est arrivé là-dessus l'affaire du tueur de la pleine lune. C'était fantastique. Un homme qui rentrait dans les maisons, qui kidnappait tous les gens. les gens de pleine lune, et qui les faisait chanter « Vive les vacances, vive les voyages » . Alors vous voyez les émotions qu'il pouvait y avoir. Bon, je passe les détails sur cette affaire. Puis arrive l'affaire Cardon. L'affaire Cardon, c'est un procès qui est assez extraordinaire, parce que nous retrouvons un chirurgien qui est mort ligoté dans sa baignoire. Sa femme, qui est un médecin également. a été kidnappée. Pendant une quinzaine de jours, on va la rechercher partout. Et il va y avoir des demandes de rançon. Il va y avoir une cellule qui va se monter dans le bureau de Maître Deconne pour recevoir et comment répondre, parce que la personne se met en rapport avec la famille d'Aline Aran. Et finalement, nous nous retrouvons avec ce cardon. On sait que c'est lui. On retrouve le cadavre d'Aline Aran. Il va être arrêté sur les Champs-Elysées, il se sauve, un gendarme le suit, un motard le suit, et il tue le motard dans le bois de Boulogne. Ensuite, il va prendre en otage une ancienne avocate qui avait été partie civile dans un procès avant, Maître Dreyfus, il va la prendre en otage, et c'est là qu'il va être arrêté. Maître Dreyfus va se mettre entre les policiers et lui, parce que si certain, si elle ne l'avait pas fait, Donc, simplement... Les policiers auraient été en légitime défense. Alors ce Cardon, bien sûr, je vais le défendre. Je vais le défendre à Paris, je vais le défendre à Bordeaux. Je vais le défendre parce qu'ensuite, dans les autres affaires jusqu'à sa libération, c'était des procès qui ont fait quand même beaucoup de bruit. Et puis parallèlement, je me suis retrouvé avec un nommé Hayé, un brave garçon, c'était un garçon, si vous voulez, sans problème, mais on ne sait pas pourquoi exactement, comment il s'est retrouvé dans une maison quand il était arrivé. pas armé du tout, pour voir sa femme, sa femme qui appelle les gendarmes, les gendarmes viennent, on retrouve là-dedans le cadavre des deux gendarmes, on retrouve la femme qui s'est sauvée, sur laquelle il a tiré, lui il a essayé de se suicider, il a été sauvé, mais ça a été quand même un procès qui a été un procès important. Bon, je ne vais pas continuer à vous faire une liste des procès extraordinaires, parce que c'est l'horreur, on voit des choses qu'on n'a pas l'impression même qu'on puisse les concevoir.
- Speaker #0
Alors,
- Speaker #1
on parlait d'un auduit aussi qui va tuer son père, sa mère, qui va tuer sa sœur, qui va tuer le bébé de sa sœur. Celui-là était en état de démence. C'est un fou, mais on l'a jugé. Bon, j'étais amené à le défendre aussi. Alors bon, la tuerie de Bélade, dont on peut parler, parce que c'était quand même une affaire aussi qui a été très importante, dans laquelle, si vous voulez, pour arriver à faire la preuve, je défendais un commanditaire. Bon, mon ami Benoît Ducossadère, lui défendait un autre, avec Philippe Decaune, défendait ensemble. Nous nous sommes retrouvés tous dans ce procès, dans lequel nous défendions les commanditaires, et nous nous sommes persuadés que c'était une erreur, que ce n'était pas possible. Mais il y avait un expert qui a établi les liens entre les tueurs et eux, et puis cet expert qui avait emporté la conviction de la cour d'assises, s'est fait arrêter quelques temps après, il s'agissait d'un escroc. Donc nous revenons de Sud, il ne fallait pas que la justice aille se contredire, ce n'était pas possible. Ça c'est une horreur, c'est encore un très très mauvais souvenir que nous pouvons avoir. Bon, mais il y avait des affaires comme celle-là. Je pourrais vous en raconter des centaines et des centaines. Mais parce que je me suis retrouvé aussi parti civil, bien sûr, dans les affaires de la Brinks. L'affaire, par exemple, du rapte de mon ami Bernard Magré, qui s'est retrouvé, lui, dans cette histoire, si vous voulez, kidnappé, qui s'est vu mort, bien évidemment. Alors ça, c'était des affaires qui sont des affaires importantes, dans lesquelles, bien sûr, j'étais parti civil. Je faisais mon travail coucou aussi. Il y a un garçon qui était un traiteur, qui va faire des repas dans un château. Et puis dans ces châteaux... nous nous retrouvons avec le gardien qui est un sion, parce que c'était un arabe, il va en poursuivre un, il va en blesser un, il va en poursuivre un autre dans sa camionnette, il va le tuer, le fusiller. Pendant ce procès, j'ai eu le plaisir, le seul on peut dire dans cette histoire, d'avoir comme adversaire mon confrère Alexandre Novion, qui avait été mon élève, et qui a remarquablement plaidé, j'allais vous dire comme d'habitude, mais enfin c'était quand même quelque chose d'assez intéressant. Alors... Bien sûr, j'ai eu, comme tout le monde, des problèmes de conscience, au départ me posant la question, est-ce que je peux défendre, moi qui viens du Béarn, c'est-à-dire avec mes cousins les Basques, les gens du Galles qui vont assassiner les Basques ? Est-ce que je peux le faire ? Non, je me suis dit non, ceux-là, je ne les défendrai pas. Et puis un beau jour, il y a un garçon, Thomasson, qui avait tué un gendarme et qui m'a dit, j'ai mon voisin de cellule qui vous demande de le défendre, est-ce que vous pourriez le défendre ? Lui, il était accusé d'avoir tué deux ou trois basques. C'était quand même l'horreur. Qu'est-ce que vous voulez faire ? Est-ce que je dois faire un choix ? Accepter de défendre Thomasson ? Refuser de défendre celui-là ? Puis là, je me suis dit, bon, là, il n'y a rien à faire. À partir du moment où on fait du pénal, on les défend tous. Tous. Et on ne fait aucun tri. Donc, j'ai dit à ce moment-là, je le défends et je défendrai tous. Ça a été quand même une affaire qui a été importante. Et puis est arrivée l'histoire. si vous voulez, de Girard, qui est un garçon qui me demande de le défendre, alors qu'il est accusé d'avoir commandité le meurtre du juge Michel. Bon, la première fois que j'arrive quand même dans la prison des Beaumettes, je vais le voir, et là, Girard me dit, « Bon, je vais vous dire la vérité. » Je réponds, « Non, non, ne me dites pas la vérité. Je vais voir le dossier, on se revoit, et je vais vous dire ce que j'en pense. » Là, effectivement, j'ai lu le dossier. J'ai lu le dossier et je me suis dit, mais ce n'est pas possible. Il va être acquitté. Bon, et puis de là, nous avons continué. Ça a été, et ça a été pour moi aussi, une expérience fantastique parce que quand même, avec ce garçon que je considère comme innocent, il y avait sa femme, que je défendais aussi, qui était accusée d'avoir passé les messages. Sa femme sera quittée. J'ai donc à cette occasion rencontré Jacques Vergès. Et là, le lien est passé. Nous sommes devenus amis. M. Béverges, qui est un garçon qui est fantastique, m'a ramené dans le député aussi en Afrique, notamment pour défendre les assassins du président du Conseil constitutionnel. Alors j'en arrive bien sûr à mes rapports que je peux avoir avec les magistrats. Vous savez, c'est très difficile parce que quand vous faites du pénal, si vous êtes en défense, vous trouvez toujours que les magistrats sont trop durs. Si vous êtes en partie civile... Vous trouvez qu'ils sont trop cléments et trop laxistes. Je vois par exemple avec une juge d'instruction qui a été exceptionnelle, qui était Mme Billot. Mme Billot, je l'ai affrontée pendant des années. Mais à tel point, si vous voulez qu'on a eu des accrochages, qu'elle m'a envoyé chez le bâtonnier pour aller m'expliquer sur des points. Et puis, maintenant, elle est devenue présidente de la cour d'assises. Il y avait un procès, c'était mon fils qui le défendait, Christian, un des tueurs, enfin celui qui était accusé. Et là, après... Sans que je demande rien, vraiment, Mme Billot m'a téléphoné. Coup de téléphone, Mme le Président, vous parlez. Et elle me dit, écoutez, vraiment, je voulais vous dire que j'ai écouté la plaidoirie de votre fils. Eh bien, j'ai eu l'impression que c'était vous qui parliez. J'ai eu l'impression que c'était vous qui parliez. Ça a été quelque chose d'absolument remarquable. Et c'est vrai que j'ai repris après. J'ai vu que les arguments qu'il avait tenus... étaient les mêmes arguments que j'aurais pu tenir moi, parce que c'était remonté que l'homme à l'origine est mauvais. On voit toutes les tueries qu'il peut y avoir, on voit la Saint-Barthélemy, on voit la prise de Troie, on voit tout ça, tous ces massacres, tout ça, tout ça qu'il y a, et qu'il y a que la culture qui peut arriver à vous sortir. Et quand vous avez quelqu'un qui peut commettre la chose la plus abominable, si vous l'aimez, vous vous dites quand même, quand vous vous expliquez pourquoi, le manque de culture. Et c'est l'État. La primaire qui revient, c'est ça qui est quand même particulièrement triste. Et notre boulot d'avocat quand nous faisons du pénal, c'est de défendre ça.
- Speaker #0
Quand vous évoquez tout ça, c'est presque 40 ans des plus belles chroniques judiciaires qui ont traversé notre pays. Aujourd'hui, la jeune génération qui prête serment, quel regard vous portez aujourd'hui ? Si vous deviez prêter serment aujourd'hui, comment vous aborderiez ce métier que vous connaissez maintenant depuis tant d'années ?
- Speaker #1
Je crois que je l'aborderais avec une certaine modestie. C'est-à-dire que je me dirais dans un premier temps, bon, l'argent... et secondaire. C'est la défense qui compte. C'est la défense. Donc on ne regarde pas. On ne regarde pas à l'importance de l'honoraire. On doit défendre pour défendre. Vous savez, quand je vois des garçons qui sont des garçons comme Gontier, fils, je parle, parce que Gontier, père, avait un énorme talent aussi. Quand je vois Ducosader, qui, après la suite de son père, qui avait aussi un talent, les deux qui sont, j'allais vous dire, quasiment... Avec Philippe Deconne, actuellement, quasiment mes frères dans ce métier. Il y avait Alain avec qui j'ai plaidé des quantités de fois, avec qui j'ai vu des choses fantastiques. Puis beaucoup d'autres. Je ne vais pas vous citer les noms. Je vous dirai tous ces gens. Ils vous diront les affaires qu'ils ont défendues. Ils ne vous parleront jamais des honoraires. Parce que les honoraires, c'est secondaire. Puis dernièrement, je voyais un de nos grands confrères maintenant, qui a succédé à Dupond-Moretti. qui est Antoine Veil, que j'aime beaucoup. Et c'est Antoine Veil qui avait été aux obsèques d'un grand avocat qui était Pelletier et qui me disait « Ben oui, Pelletier, comme les grands pénalistes, il est mort pauvre. » Ben oui, mais voilà, c'est le sort.
- Speaker #0
C'est donc ce qu'on peut se souhaiter à tous, finalement, de mourir pauvre. Comme ça, on pourra dire qu'on a été l'honneur de la défense.
- Speaker #1
Peut-être pas quand même, mais je veux dire, ce n'est pas la voie, si vous voulez, qui va enrichir. Alors ce que je pourrais dire aux jeunes, comme pour répondre à votre question, prenez le pénal si vous avez vraiment envie de défendre, mais ne pensez pas que vous allez vous enrichir.
- Speaker #0
Merci beaucoup, maître Blasi, pour toutes ces anecdotes qui font vraiment revivre les plus grandes années des chroniques judiciaires. Et merci encore de nous avoir reçus dans votre bureau.
- Speaker #1
Au revoir.
- Speaker #0
Merci d'avoir écouté Mémoire de Rob, le podcast du Barreau de Bordeaux. N'hésitez pas à le partager et à vous abonner. Retrouvez tous les épisodes en accès libre sur barreau-bordeaux.com et toutes les plateformes d'écoute de podcasts. A très bientôt pour de nouvelles voix et de nouveaux récits.