- Speaker #0
Bienvenue dans le nouveau podcast du Barreau de Bordeaux. Il donne la parole à celles et ceux qui ont fait le choix de la robe en partageant leurs souvenirs et leur parcours au service de la justice. Je suis Guéric Brouille-Laporte et vous écoutez Mémoire de Robe.
- Speaker #1
Aujourd'hui, j'ai le plaisir de m'entretenir avec Maître Sylvie Rollet. Mais avant d'entamer cette conversation... Je ne peux commencer notre échange sans indiquer à nos chers auditeurs que je partage avec vous la plus importante source de fierté, celle des origines périgourdines, et plus exactement du périgord pourpre. Vous quittez ensuite Bergerac pour suivre des études à Bordeaux qui, au départ, n'ont pas vocation à vous conduire dans les prétoires. C'est en effet à l'École supérieure de commerce de Bordeaux, plus connue aujourd'hui sous le nom de KEDGE, que vous décrochez vos diplômes d'expert comptable et de commissaire au compte. De manière assez évidente, vous vous rendez compte cependant que vous allez vous ennuyer dans ce monde de chiffres et que vous préférez celui des robes noires. Vous reprenez donc des études de droit jusqu'à prêter serment à la première chambre de la cour d'appel de Bordeaux en janvier 1981. Les lendemains chantent rapidement pour vous la musique du pénal, au point de connaître vos premières assises dès mars 81. Les affaires s'enchaînent et ne se comptent plus. Au gré desquels vous faites d'ailleurs la rencontre d'un autre ténor de notre barreau, dont vous deviendrez la compagne et l'épouse, je parle bien sûr de notre défunt confrère Jean-Charles Gontier. Même si votre épitoge a souvent fréquenté les juridictions prud'homales, au soutien notamment des salariés force ouvrière, c'est bien à la barre des prétoires pénaux que votre voix a surtout accompagné de très nombreuses générations de robes. Maître Sylvie Rollet, bonjour.
- Speaker #2
Bonjour Guéric.
- Speaker #1
Merci d'être avec nous. Alors, comme vous le savez, la raison d'être de ce podcast est de recueillir les anecdotes de ce barreau d'hier pour éclairer celui d'aujourd'hui. Et je ne peux imaginer que vous ne déteniez pas quelques histoires passionnantes accumulées au fil de vos pas perdus.
- Speaker #2
Alors, des anecdotes, il y en a beaucoup. En 45 ans de carrière, c'est une évidence. Mais si je dois me souvenir de certains moments un petit peu particuliers de ma vie, je me souviens du procès Papon, par exemple. Ce procès qui avait mobilisé Magistrat pendant plus de six mois, alors qu'il était prévu pour beaucoup moins. Et puis une presse internationale. Et donc j'avais une amie, une journaliste américaine, ravissante, charmante. qui n'avait pas obtenu d'accréditation et nous avons trouvé le moyen de la faire rentrer dans cette belle salle de la cour d'assises. Je l'ai jetée dans les bras de Michel Touzé qui était un des avocats de la partie civile et qui est un grand nom de notre barreau, Michel Touzé. Ça c'est une anecdote, une autre anecdote qui ne se pratique plus aujourd'hui. Lorsque vous étiez devant le tribunal correctionnel, eh bien, les magistrats pouvaient, à la volée, vous dire, il manque un magistrat et vous allez siéger avec nous. Ça m'est arrivé une ou deux fois. Et c'est vrai que c'est assez particulier, surtout au moment du délibéré. Parce qu'il y a des tiraillements. L'avocat, il reste avocat. Le magistrat, il reste magistrat. Heureusement, on avait quand même des magistrats qui étaient dans l'empathie. Ce qui est moins couru aujourd'hui, je trouve que les magistrats, ça c'est mon avis, mais les magistrats deviennent de plus en plus sévères. Et j'ai le souvenir d'ailleurs d'avoir dit, bien après qu'il ait quitté ses fonctions, à un président de cour d'assises de Bordeaux, je crois qu'on peut dire son nom, c'était Michel Regaldo de Saint-Blancard, il a siégé je crois une quinzaine d'années, Et puis, quelques temps après... Je lui ai dit, il était temps, Michel, que vous partiez parce que vous deveniez de plus en plus sévère. Et il a reconnu. Il m'a dit, oui, vous avez raison, Sylvie, je devenais de plus en plus sévère.
- Speaker #1
C'est dingue cette anecdote parce que ça devait quand même changer un peu les choses de participer comme ça à des délibérés. Moi, aujourd'hui, ça me semble totalement incroyable. de participer comme ça avec des magistrats côte à côte à rendre la justice, il n'y avait pas du coup des rapports différents ?
- Speaker #2
Si, des rapports un peu différents, des rapports où on était assez bien accueillis dans ce cadre, mais sinon, moi quand j'ai commencé en 81, la place de l'avocat, du jeune avocat, on était quand même assez méprisés je trouve. Il me revient à l'instant une anecdote. Aussi, je plaide à la chambre, qui n'était pas la chambre d'instruction, qui était la chambre de la question. Les mots ont un sens. Et on n'avait pas le droit. On n'avait pas le droit à la parole. Enfin, on n'avait pas voix au chapitre. C'était des observations très brèves. On se faisait clouer le bec très vite. Et un jour, j'en ai eu assez. Et j'ai déboutonné ma robe et je l'ai enlevée et je l'ai déposée sur l'estrade. Les magistrats m'ont regardée, m'ont demandé ce qui... Bon, c'est que j'avais un malaise. Non, j'ai dit, j'ai pas de malaise. Mais dans la mesure où on me muselle, eh bien, je dépose ma robe. Ça a été fini. Les autres fois, les fois suivantes, lorsque je suis venue plaider, on m'a accueillie. avec beaucoup plus de courtoisie. Et on m'a laissé plaider le temps que j'avais envie de plaider.
- Speaker #1
Ça a dû vous faire sourire quand vous avez vu ce mouvement de jeté de robe qui avait été fait par les nombreux avocats de France durant la grève.
- Speaker #2
Oui, oui, oui, mais là c'était à une audience. Ils avaient été un peu surpris quand même.
- Speaker #1
Puisqu'on reparle un petit peu de ces temps d'hier, vous aujourd'hui... Quand vous essayez de repenser un petit peu aux avocats qui ont marqué votre carrière, qui vous ont façonné, qui vous ont inspiré ou qui vous ont d'ailleurs, je dirais, même parfois patronné, quels sont les noms de ces avocats aujourd'hui qui reviennent à vous ?
- Speaker #2
Alors, je ne peux pas faire autrement que commencer par mon mentor, mon Pygmalion, c'était Jean-Charles Rontier. On a partagé notre vie privée et notre vie professionnelle pendant plus de dix ans. C'est lui qui m'a mis le pied à l'étrier et qui m'a imposé. Parce qu'il faut savoir une chose, c'est que quand j'ai prêté serment, nous étions 300 avocats. Et c'était des toutes petites promos. J'ai encore le petit papier de Sud-Ouest qui donne les noms des avocats. Je crois qu'on n'était même pas 30. quand je vois les promos aujourd'hui. Et donc, j'étais la seule femme à faire du droit pénal. Et donc, il fallait que je fasse ma place. Et il m'a beaucoup aidée quand même. Et évidemment, nous avons plaidé ensemble. Et le fait qu'il accepte qu'une petite jeune, parce qu'on avait 20 ans d'écart, que cette petite jeune vienne plaider à côté de lui, ça m'a permis de... de faire ma place aussi auprès des autres. Des grands avocats, moi j'ai eu l'honneur de plaider avec Henri Leclerc, qui était un homme charmant, qui était un homme d'une grande courtoisie et d'une grande simplicité et sobriété, ce qui n'est pas toujours le cas des avocats d'Assis. Je le dis quand même, parce qu'il y a un égo assez surdimensionné. confrères qui font du pénal. Voilà, c'est comme ça. Il y a un confrère aujourd'hui disparu qui m'a énormément marquée, avec qui j'ai plaidé plusieurs fois, c'est Pierre Haïk. Pierre Haïk, qui était un type extraordinaire, qui se mettait dans des étapes impossibles. J'ai le souvenir qu'un soir d'audience ... Aux assises, on lui propose, Pierre, on va peut-être manger un petit bout. Et lui, il dit non, je ne viens pas. Moi, je vomis à chaque fois que je plaide, avant d'aller plaider aux audiences, aux assises. Alors que c'était un type immense, immense. Il y a d'autres avocats aussi qui ont marqué, parce que pour des raisons un peu plus... Il y a d'abord Cazobon. Casobon qui était l'associé de Benoît Ducosnader, un grand avocat, une voix, une prestance, un humour, un très grand avocat. Et puis il y a aussi Denis Suter, qui était un avocat aussi redoutable, qui n'a pas continué pour des raisons sur lesquelles je ne m'étendrai pas. Et puis un autre aussi, Bordelais, Jean-Michel Bargiarelli, avec qui je crois que j'ai eu les plus grands fourris de ma vie, même au cours de choses plutôt tristes, enfin, ou des choses un peu sérieuses. Mais lui, il était capable de raconter des anecdotes, mais les unes après les autres. Et il changeait d'ailleurs d'anecdotes. selon son public. Les chutes n'étaient pas toujours les mêmes. Voilà pour les Bordelais. Bon, j'ai plaidé aussi avec Lombard. Oui, j'ai plaidé avec Lombard dans une affaire de responsabilité de notaire, dans l'affaire Canson, une vieille dame qui était... C'était un abus de faiblesse, l'héritière des papiers Canson, et donc il y avait un notaire qui était mêlé à tout ça. J'ai plaidé avec Lombard, lui qui était beaucoup moins sympathique, je trouvais. Et puis un jour, j'ai rencontré Vergès. Dans des conditions, je ne voudrais pas être trop longue non plus, mais dans des conditions assez drôles. Pierre Blasie défendait avec Vergès. un faux évêque. Et ce faux évêque était détenu à la maison d'arrêt de Gradignan. Et Pierre Blasie, très fier de présenter Vergès, me dit « Tu reconnais notre célèbre confrère ? » Et moi je lui dis « Excuse-moi Pierre, je ne suis pas du tout physionomiste. Est-ce que tu peux le présenter ? » Devant lui, devant Vergès. « Est-ce que tu peux le présenter ? Je ne sais pas du tout qui c'est. » Pierre Blasie était fou furieux que je lui réponde ça. Alors que j'aurais dû, que j'aurais parfaitement reconnu Vergès. Mais bon, je n'ai pas plaidé avec Vergès et je n'ai pas eu d'autres contacts avec Vergès que cette rencontre fortuite à la maison d'arrêt de Gratignan.
- Speaker #1
Et ces avocats, qui sont pour certains des grands noms du barreau français, que vous avez pu côtoyer en audience, est-ce qu'aujourd'hui on se dit que ces gens-là, ils pourraient plaider de la même manière ? Ou est-ce que ça a changé ? Est-ce qu'aujourd'hui l'audience a encore place pour ses personnalités ?
- Speaker #2
Alors moi j'aimerais qu'il y ait place pour ses personnalités, mais le ton a changé, beaucoup moins emphatique. Et d'ailleurs, j'avais dit à Jean-Charles Gontier qu'il y avait une voix de Saint-Or et qu'il aimait beaucoup égrener des phrases un peu atypiques. avec un vocabulaire un peu léché, je lui disais, écoute, laisse tomber, parce qu'aujourd'hui, même les magistrats ouvrent des grands yeux lorsque tu leur parles de certaines choses qu'ils ne comprennent absolument pas. Et donc il s'était adapté. Tout ça pour dire qu'aujourd'hui, on ne peut pas plaider de la même manière. Il faut d'abord que le client comprenne ce qu'on dit, que le client comprenne, et puis j'ai envie de dire que les magistrats, il faut aller...
- Speaker #1
Droite au but.
- Speaker #2
Droite au but, sans circonvolution. Et ceux qui sont trop longs, ils sont pénalisés. Enfin bon, c'est mon avis.
- Speaker #1
Et on parlait de ces moments d'audience finalement. Aujourd'hui, vous, est-ce qu'il y a des moments d'audience où vous vous souvenez en vous disant, tiens, là quand même, ça avait été fort dans ce dossier. Est-ce qu'il y a des moments d'audience qui ressortent des autres ?
- Speaker #2
C'est difficile d'extraire un moment d'audience particulier parce que... Alors, des moments d'audience, si une sortie de cour d'assises où j'avais défendu une jeune femme de 18-20 ans qui avait accouché le lundi dans les toilettes, comme ça se passe souvent. Alors que le samedi précédent, elle avait fait une compétition de natation devant les yeux de son papa qui était gendarme, qui n'avait rien vu. Et donc à la sortie de la cour d'assises, j'ai un résultat extraordinaire. Elle prend deux ans de prison. Et je suis sur mon petit nuage quand même parce que j'avais beaucoup sympathisé. Je n'ai pas honte de le dire, de sympathiser avec cette jeune femme. Et une dame qui est souriante, qui s'approche de moi, qui vient vers moi, je me disais, elle va me dire un mot gentil. Et là, lorsqu'elle arrive à bonne hauteur, elle prend un peu de recul et elle me crache dessus en me disant grosse salope. Voilà, ça c'est un souvenir douloureux quand même, difficile.
- Speaker #1
Ça doit être, oui, à vivre après bon... Peut-être que quand on a vocal, cracha est la plus belle des décorations, mais c'est vrai que ça doit être quand même quelque chose à encaisser.
- Speaker #2
Oui, quand même. Sur le coup, on est un peu atterré d'une telle réaction et on a envie de gifler. Et on reste malgré tout calme et on se recule d'un pas pour la laisser passer. Voilà, c'est tout.
- Speaker #1
C'est là où on voit que c'est quand même un métier pas comme les autres. Quel est votre regard aujourd'hui sur cette jeune génération qui prête serment ? On fait tous le même métier, mais dans des temps différents, avec des sociétés qui changent. Le barreau d'aujourd'hui n'est pas celui de demain, est différent de celui d'hier. Vous, aujourd'hui, vous reprêtez serment, là, aujourd'hui. Quel regard porterez-vous sur le métier à venir, sur les années à venir ?
- Speaker #2
Je ne sais pas si j'aurai envie de repréter serment parce qu'on est, excusez-moi, du... terme, mais bouffé par des tâches administratives et le RPVA et tout ça, c'est très chronophage. Jean-Charles Gontier, lui, il ne savait même pas, enfin, c'était une coquetterie, il ne savait pas s'aider à un téléphone. Il disait, moi, je ne fais que plaider. C'est tout. Il dictait à la secrétaire qui avait son petit calepin sur les genoux, il dictait les conclusions Voilà, c'était ça sa vie. Mais aujourd'hui, ce n'est pas ça la vie d'un jeune avocat. Alors moi, je les trouve formidables, les jeunes avocats. Quand je les vois, l'enthousiasme, l'énergie, etc., je dis, quand on a toute cette énergie, on ne peut pas faire autrement que d'arriver au but que l'on s'est donné. Donc moi je suis très... Je suis très enthousiasmée par cette nouvelle génération, mais aujourd'hui, je ne reprendrai pas une robe.
- Speaker #1
Écoutez, ça a le mérite d'être honnête et complet. Merci beaucoup, Sylvie Rollet, pour cet échange qui était passionnant. Merci à vous.
- Speaker #2
Merci beaucoup, Guéric, de m'avoir invitée à échanger.
- Speaker #0
Merci d'avoir écouté Mémoire de robe, le podcast du barreau de Bordeaux. N'hésitez pas à le partager et à vous abonner. Retrouvez tous les épisodes en accès libre sur barreau-bordeaux.com et toutes les plateformes d'écoute de podcasts. A très bientôt pour de nouvelles voix et de nouveaux récits.