- Speaker #0
Créer, c'est toujours échouer, mais en un peu pire. La création pue le cadavre. Celui des projets avortés, des brouillons jetés, des doutes maquillés, des vices refoulés. Les artistes n'accouchent pas d'une œuvre en recevant d'un trait une inspiration tombée du ciel. Avec leurs obsessions, leurs lacunes, leurs limites, ils se feraient un chemin. Ils hésitent, piétinent, trébuchent, ils s'avancent, fébrilent. Atatoum ! Comme on dit au théâtre, c'est la première. Il fallait donc commencer avec une femme de théâtre. Comédienne, metteuse en scène, sociétaire honoraire de la comédie française, Anne Kessler porte depuis ce début un même émerveillement. Jouer, mettre en scène, mais aussi peindre et dessiner. Comme une joie d'enfant, rester intacte. Le théâtre, chez elle, est un laboratoire où se trame quelque chose, comme un doux complot. Nous avons rendez-vous à Paris, à l'hôtel Jiquet, près du bar. Elle porte un chemisier noir, semé de petites fleurs rouges et blanches. Entre le tu et le vous, nous cessons d'hésiter. Ma première invitée est Anne Kessler.
- Speaker #1
Alors Anne, la dernière fois que vous avez tâtonné ? Que j'ai tâtonné ? La dernière fois, c'est quand on m'a demandé de faire une affiche. Donc de dessiner quelque chose et j'ai cherché. En même temps, comme la demande était assez précise, le tâtonnement a été pas trop long. Le tâtonnement, souvent, il vient d'une forme d'imprécision et ça peut apporter plein de choses. Parce qu'on se surprend soi-même, on cherche et on est guidé par quelque chose qu'on trouve. presque parlant et qui nous surprend. Et donc, voilà. Mais la dernière fois que j'ai tâtonné, c'est que j'ai cherché une image.
- Speaker #0
En tout cas, merci d'être la première invitée de mon podcast. Je suis d'autant plus touchée que c'est un média ou le podcast que tu connais plus qu'on ne le pense. C'est ce que tu l'as exploré dans la mise en scène de Omar Jo, son manège à lui, qui est une pièce que tu as mise en scène il y a deux ans. D'après un texte de Guy Zéberstein, d'après un roman d'André Chédid, L'enfant multiple, en quoi cette forme, qui est le podcast, qui est assez récente finalement, est un matériau fécond de la mise en scène ?
- Speaker #1
De par sa modernité, quand on voit les gens dans les transports, dans le métro, dans le RER, on est tous branchés sur des écouteurs. mais beaucoup, beaucoup, en train de se faire raconter des histoires. Et oui, c'est une nouvelle manière de raconter les histoires qui va directement dans l'oreille et après dans le cerveau, dans le cœur, dans l'esprit, et qui, à mon avis, fait énormément travailler l'imagination et qui se rapproche finalement de la radio. Et dans cette époque où l'image, pas seulement l'image photographique, picturale, mais l'image... L'image par la vidéo est tellement importante. Je trouve que le podcast, il apporte une nouvelle respiration et une nouvelle... Oui, ça oxygène le cerveau, je dirais, le podcast.
- Speaker #0
Ça oxygène le cerveau. Et ce qui est aussi intéressant, c'est que vous avez aussi exploré le format de l'interview aussi.
- Speaker #1
Ah oui.
- Speaker #0
C'était votre deuxième mise en scène, trois d'hommes dans un salon, où vous reproduisez la célèbre interview. Avec Léo Ferré, Georges Brassens et Jacques Brel, trois piliers de la chanson française. Et là encore, on voit l'interview en train de se fabriquer.
- Speaker #1
Oui, c'est ça. Une interview, par définition, elle est spontanée. Celle-là, elle était excessivement. Il y avait un très jeune journaliste qui avait 24 ans qui décide de... Je voudrais juste... J'ai un trou avec son nom.
- Speaker #0
Il faudrait que tu nous le dis. C'est Christiane. Voilà.
- Speaker #1
Merci. Christiani qui a 24 ans, pardon Christiani, qui a 24 ans et qui arrive à faire cette interview avec un Léo Ferré qui est très enthousiaste, c'est celui qui veut le plus que ces trois noms soient réunis et qui d'ailleurs pendant l'interview sera celui qui essaye de faire le lien, qui essaye de dire que ce serait bien qu'on fasse quelque chose tous les trois, etc. Oui l'interview elle est par définition spontanée. Je ne sais pas si j'ai essayé de la reproduire, mais j'ai essayé de la reconstituer en un des canaux. Et c'est la première fois que j'ai eu cette sensation d'une manière consciente. Parce que même déjà dans le premier spectacle que j'ai mis en scène, il s'agissait de Grief, il s'agissait aussi de reconstitution, puisque c'était une metteuse en scène qui cherchait à savoir ce qui se passait dans le couple, quand le Grief s'installait, quand est-ce qu'il s'installait, qu'est-ce qu'il allait produire. de délétère dans une histoire d'amour. Donc c'était une enquête. Là, effectivement, dans Trois hommes dans un salon, je me souviens, c'est la première fois que j'ai pris la parole pour expliquer aux gens ce que je voulais que ça fasse. Comme j'ai eu un peu d'émotion, je ne trouvais plus mes mots. Et je just dis à la fin, j'aimerais que vous ayez l'impression d'avoir assisté à cet interview. Et la chose qui m'a fait le plus plaisir, c'est qu'il y a eu quelques fois des jours qui, pendant le spectacle, intervenaient. Par exemple, à un moment donné, ces trois-là étaient extrêmement misogynes, mais d'une manière un peu humoristique. En tout cas, moi, j'avais envie de le voir comme ça. En tout cas, moi, ça ne me blessait pas. Moi, je suis tout de suite très sensible quand je sens que la femme est mise à mal. Et là, effectivement, ils sont misogynes, mais on a la sensation qu'ils provoquent tous les trois. Peut-être que je me trompe et que c'est ma tendresse pour eux qui me permet d'être indulgente ou le temps. Je ne sais pas, mais en tout cas... Il y a eu une femme, une fois, qui s'est insurgée en disant « Eh bien vous, qu'est-ce que vous croyez ? » Tout d'un coup, elle s'est rendue compte qu'elle était dans un spectacle, que ce n'était pas les vrais, et elle s'est reprise, et elle était gênée, et je me suis dit « Là, on a touché le doigt à quelque chose de très spontané. Il y a eu un éclat, ça c'est un spectacle, et il est fait pour donner l'impression qu'il était en train de se faire. » C'est toujours ça les beaux spectacles. Le vent devant les gens.
- Speaker #0
Oui, et c'est en vraie partie votre signature, parce que je pense tout de suite à Coupe sombre, où il y a vraiment des frictions dans le processus de création. Peut-être encore plus que dans Omar Jo, où il y a une friction entre le comédien qui résiste au texte et la réalisatrice. Mais alors dans Coupe sombre, c'est vraiment entre l'auteur et la metteuse en scène que vous interprétez, vous mettez en scène et vous interprétez également. Une pièce infiniment drôle. On voit vraiment la tension et la coupe sombre qui est le type de la pièce qui vraiment représente la manière de couper les textes à la manière d'un bûcheron, comme si on coupait les textes quand on coupait un arbre.
- Speaker #1
Oui, il y a quelque chose dans... En plus, c'est l'auteur, M. Gizé d'Orshan, qui se met en abîme, puisqu'il est très sensible aux coupes. Et puis, c'est un peu l'époque. On a besoin, on s'éternise moins sur certaines choses, on peut critiquer les descriptions de Flaubert, de toute cette littérature, et pourtant, moi je pense que c'est cette littérature qui nous rend attachants à ces moments de théâtre. Et je pense qu'au contraire, les gens ont besoin très très fortement de littérature aujourd'hui. Mais plus qu'on ne se l'imagine. Mais les coupes, elles sont parfois nécessaires pour aller au... Pour ne pas perdre le spectateur.
- Speaker #0
Oui, surtout lorsque c'est une pièce qui dure 5h30 en moyenne, avec 28 personnages.
- Speaker #1
Oui, on comprend que c'est une pièce très en, très pleuve. Mais au départ, d'ailleurs, dans la pièce, on a la sensation que c'est presque juste pour Paris. Et finalement, on va se rendre compte qu'il y a une théorie derrière cette écriture et que c'est justement une réflexion sur qui est le spectateur. Est-ce qu'il est aujourd'hui, par rapport à la représentation théâtrale ou par rapport au spectacle, est-ce qu'il est spectateur, il est voyeur ou il est témoin ? Et je crois qu'aujourd'hui, la position la plus moderne, c'est de le faire devenir témoin. Plus agissant, plus la possibilité d'intervenir s'il faut intervenir. Même si c'est une illusion. Mais tout est une illusion dans le spectacle.
- Speaker #0
C'est là où la théorie, votre doctrine, votre approche de comment faire théâtre est la plus explicite, c'est vraiment dans le groupe sombre, où le théâtre ne doit pas imiter. fidèlement ou très factuellement la réalité, mais il doit reconstituer. Ce n'est pas représenter, c'est reconstituer et quelque part opposer de manière un peu caricaturale le vrai et le juste.
- Speaker #1
Oui, c'est ça. Non, non, ce n'est pas caricatural. C'est ça, c'est-à-dire que tout peut être totalement faux, mais si c'est juste, alors on est dans la vie et on parle directement aux gens. Moi je crois qu'effectivement, la reconstitution, elle enlève la convention. C'est-à-dire qu'on n'oblige pas les gens à leur dire, regardez, je joue, je suis Jules César, je suis vraiment Jules César. Non, je suis une actrice qui joue Jules César. Et donc si on met dans l'idée que je suis une actrice qui joue Jules César, en tout cas au début, on détend celui qui vous regarde parce qu'on ne l'oblige pas. a tout de suite le transporter dans la Rome antique, on est à peu près égale. C'est-à-dire qu'il est 8h30, on commence. Il se trouve que moi, je suis du côté de ce plateau, vous êtes dans la salle, et vous venez regarder l'histoire de Jules César. Et puis petit à petit, si je viens, si je fais ce qu'il faut, si je suis juste, si je suis impliquée et engagée dans ce que je fais. On ne va plus se poser la question, ils auront Jules César en face d'eux et finalement on retrouvera la même sensation. Mais c'est un point de départ que je trouve très important. Et on fait toujours en plus, comme le peintre qui est tout près de sa toile et puis après qui est très loin, qui prend des... J'aime bien, oui, de faire faire ça au spectateur. C'est-à-dire qu'il a le droit de partir, parce qu'un détail, un mot, une phrase le fera partir ailleurs. Et donc il va prendre de la distance par rapport à ce qu'il était en train de voir, et réfléchir à autre chose, et puis revenir quand il veut, grâce à la pièce aussi. Et toute la réflexion qu'il aura eue pendant son évasion, pendant son rêve, il va l'apporter au fil de l'histoire. Mais ça va lui permettre de se reconnecter à lui-même. D'ailleurs je pense qu'un spectateur, on lui parle de lui aussi, quand il joue. Et donc, c'est une manière qu'on a de... Sans aucune démagogie. Quand on dit vous êtes les meilleurs, vous êtes les plus forts, ça je déteste parce que ça c'est de la démagogie. En revanche, le concerner, le faire travailler, ça c'est de l'art.
- Speaker #0
Et je pense à votre mise en scène l'hiver dernier de Béréniste, au théâtre de la Concorde, où là, ce n'est plus le spectateur, ce n'est plus le témoin, c'est le spect-acteur. Parce qu'il y a un dispositif scénique qui est assez inouï et assez perturbant, mais je pense que c'est dans l'inconfort aussi que vous cherchez la prise de position et l'implication du spectateur, spectacteur. C'est que vous avez inversé, les comédiens étaient dans les gradins et le public était sur scène.
- Speaker #1
Oui, c'est exactement ça. Et la vérité, c'est que m'attaquer à un texte si mythique et si ancien... Quand je suis arrivée dans le théâtre, je me suis rendue compte que les gradins me racontaient beaucoup plus le Sénat que la salle et que tout ce que j'aurais pu inventer. Et puis aussi, j'avais envie de mettre en valeur, comme il faut toujours, il me semble, le faire, le texte, mais ce n'est pas toujours en le vénérant qu'on le met en valeur. Parfois, en le sacralisant, on le démolit. tellement on en parvient ennuyeux, pompeux, etc. Or là, on a affaire à un chef-d'oeuvre. Et donc, je me disais, comment faire pour le rendre le plus vivant possible, sans affectation, et concerner les gens ? Parce que moi, quand je l'ai lu, la pièce, il m'a semblé que ça me concernait. Une histoire d'amour comme ça me concerne. Et donc, elle doit concerner tout celui. tous ceux qui regarderont le spectacle. Et voilà, ça c'était mon ambition, c'était de les concerner, de les rendre actifs, de les engager, de s'engager. Et c'était la manière la plus... J'ai même demandé à certains des spectateurs de venir dans les gradins pour jouer les confidents et les acteurs s'adressaient à eux. Et donc je me disais que ça m'intéressait que des spectateurs soient dans l'espace de jeu. Parce que déjà, je me disais, ces deux-là, ils vont écouter d'une façon différente. Et peut-être aussi, ils ont amené les spectateurs à s'identifier à ceux qui sont sur le plateau. C'est-à-dire, j'aurais aimé y être, heureusement, ou alors, heureusement, je n'y suis pas. Tiens, qu'est-ce qu'ils ressentent, etc. Et de temps en temps, aller regarder celui, le miroir, celui-là, il est plus comme moi, il est moi. Et comment j'aurais écouté, comment j'aurais... Donc voilà, c'est une manière de... Comment on force l'écoute sans forcer, sans volontarisme, aucun. J'ai cherché, je cherche de plus en plus l'absence de volontarisme. Je chasse le plus que je peux la volonté, le prémédité, la convention, encore une fois, qui se cache dans tous ces adjectifs.
- Speaker #0
Notamment le casque qui a mûr,
- Speaker #1
qui là,
- Speaker #0
forcément, saute.
- Speaker #1
Là, le quatrième mur saute. Moi, le quatrième mur, je ne sais pas ce que ça veut dire. On se sent que l'espace de jeu, c'est l'espace de jeu. Je trouve que quand on dit qu'on va vers les autres, il faut y aller sans aller les chercher. Moi, quand je suis spectatrice, je suis souvent, pas toujours, à part dans le stand-up et dans le... On s'adresse à moi, on va me chercher, machin. Mais même, je dirais que je sais que ça se fait très souvent. On prend un spectateur et on bat le... On va le chercher et puis on peut rire avec ce spectateur-là, comme ça toute la salle est concernée, etc. Moi, je suis cette spectatrice-là qui a été un peu, comment dire, qui a été cobaye. Donc, moi, je ne suis pas très contente. Et je dirais même que quand on vient trop me chercher, je dis, mais moi, je viens, je ne viens pas, je fais comme je veux. Laissez-moi être ce que je veux être. Et en même temps, j'ai besoin d'être concernée. Donc, pour moi, quatrième mur, pas quatrième mur, c'est... Ce n'est pas forcément quelque chose que je ne fais pas tomber ou que je fais tomber. Je ne me pose pas souvent cette question.
- Speaker #0
Ce parti pris du spectateur-témoin, ça a forcément un impact, on l'a vu, sur le dispositif scénique. Et c'est un peu l'espace de jeu comme un espace d'expérimentation, d'innovation, comme un laboratoire finalement.
- Speaker #1
Oui, moi j'aime bien cette idée de laboratoire et pourtant à chaque fois je me dis, je suis à l'aise. A chaque fois que je pars pour une aventure, je me mets dans tous mes états parce que justement, j'essaye de ne pas remarcher sur les mêmes pas dans lesquels j'ai marché. Donc je me mets dans une situation un petit peu périlleuse et je m'en veux. Je me dis, pourquoi je suis allée chercher, je suis allée dans ce pays que je ne connais pas, par exemple. Et en même temps, une fois que j'y suis, c'est effectivement là que je trouve ma source d'inspiration et d'inconfort. Qu'il me semble le plus vivant et le plus pour trouver de la vérité. Parce que moi ce que je cherche c'est une vérité, pas la vérité, mais la vérité de ce que je raconte avec le texte que j'ai décidé de faire entendre.
- Speaker #0
Et ce propos s'incarne parfaitement dans « Des fleurs pour Alguernon » puisque le plateau est un laboratoire en tant que tel.
- Speaker #1
Oui, là on est vraiment dans le laboratoire.
- Speaker #0
Complètement, avec les deux écrans, les lumières, criardes.
- Speaker #1
Parce qu'on parle d'une idée qui n'est pas forcément, enfin qui est impossible, c'est-à-dire on est allé, on a trafiqué, peut-être que bientôt ce sera possible, mais pour l'instant, je n'ai pas entendu que cette expérience ait eu lieu. On transforme le cerveau de quelqu'un pour le faire devenir, pour le faire devenir d'un homme assez simple, on le transforme en prix Nobel. Donc, voilà. Mais c'est un spectacle qui parle aussi, le texte, il parle de la courbe de Gaulle, c'est-à-dire de l'existence peut-être de chacun. C'est-à-dire qu'il y a un moment où on vit son moment le plus fort et puis on va redescendre pour s'éteindre et mourir.
- Speaker #0
Alors pour un élément de contexte, Des Fleurs pour Agamon, c'est tiré d'un roman de science-fiction américain de 1960, Daniel Case, qui prend comme cobaye une souris. qui s'appelle Algernon on dit Algernon et Charlie Gordon qui est un homme assez simple d'esprit où il y a une expérimentation sur son intellect, où il va passer d'un QI de
- Speaker #1
68 à 250.
- Speaker #0
Et en fait, on voit progressivement que la crème de gauze, elle est vraiment au pic comme ça. Et au début, les sommes d'esprit, il est frustré. Il arrive au pic d'une intelligence sociale à peu près acceptable. Et ensuite, c'est la solitude, l'effondrement.
- Speaker #1
Pas acceptable, il devient un génie.
- Speaker #0
Il devient un génie, voilà.
- Speaker #1
Oui,
- Speaker #0
oui.
- Speaker #1
Non, il devient un génie.
- Speaker #0
Et ensuite, on voit qu'intelligence peut créer aussi une solitude. Et c'est là où vraiment l'acteur, qui est formidablement joué par Gabriel Ganebois, qui a eu l'homolière du seul en scène en 2014 pour ce rôle. Vous avez eu le prix du meilleur spectacle privé en 2013. Et c'est vrai que là, pour le coup, presque le spectateur est voyeur et l'acteur est cobaye.
- Speaker #1
Oui, alors là, on est effectivement dans exactement ce cas de figure. Le jeu de tout ça, quand Jean-Louis Livy a proposé ce texte qu'il aime depuis des années à Grégory, et que Grégory et Jean-Louis sont venus vers moi, et qu'Aroly Ciolle a produit, je pense que là je me suis dit, si je suis spectatrice, en fait c'est toujours ça que je me pose, si je suis une spectatrice qui s'ennuie vite ou qui est assez difficile finalement. Je me suis dit, il y a un truc qui m'énerve, c'est de voir le tour de force, de voir comment il fait, les ficelles, et puis surtout qu'on se dise, waouh, quel acteur ! Bien sûr qu'à la toute fin, il faut faire incroyable, mais pendant, il ne faut pas. Et comment faire que pendant, on ne voit pas ? Donc comment faire pour qu'on se dise, mais il y a deux minutes, il était très simple, maintenant, voilà, qu'il compose, mais qu'est-ce qui s'est passé ? Ce n'est pas du tout le même personnage que je vois en face de moi, et qu'on ne voit rien. Et je crois que c'est à ça qu'on est arrivés, c'est-à-dire une transformation dont on ne puisse pas dire qu'elle est composée, qu'il n'y a aucune composition. Alors que je pense que moi, jouer et composer, le mot de composition n'est pas un mot qui me fait peur. L'acteur peut composer, je ne sais pas, le rossonnier dans Marathon Man. On pose ce nazi, le jour, je ne sais pas comment on peut dire. La composition, ce n'est pas un mot qui me fait peur. Mais c'est un mot qui me fait peur quand je peux le formuler au moment où je le vois. Là, je dis, c'est raté. Juste après, quand tout est fini, qu'on applaudit, qu'on applaudit, on se dit, c'est un acteur, etc. Mais ce n'était pas lui, ce n'était pas lui, ce nazi, ce n'était pas lui, cet homme simple. Là, je suis d'accord. Mais pendant, on ne voit pas se dire. Je suis un peu gênée quand on a trop envie d'applaudir pendant l'interprétation. On doit juste essayer de suivre. C'est qu'après qu'on a envie d'applaudir. Pendant, si on a envie d'applaudir, c'est peut-être qu'il y a un petit truc qui ne va pas. Peut-être.
- Speaker #0
Peut-être. Ou une question de rythme en tout cas.
- Speaker #1
Oui, ou une trop grande maîtrise de son art, de virtuosité, qui ne va pas... Je veux dire, plus on est fort, plus on est virtuose, plus on est capable de grande virtuosité, plus il faut avoir de la grâce et de la légèreté. Et ça, c'est difficile. Nijinsky, on disait de lui qu'il rendait à la danse la grâce que sa virtuosité pouvait sans cesse lui ennuyer, pouvait sans cesse susceptiblement lui ennuyer. Donc je pense, voilà, moi je n'aime pas sentir la virtuosité, je n'aime pas qu'on me dise pendant qu'il joue quel grand acte. directeur, quelle grande actrice. Il me semble que, pour moi, il y a un truc qui ne va pas.
- Speaker #0
Vous êtes rétive à la pesanteur ou à la lourdeur de la performance.
- Speaker #1
Oui, c'est souligné qu'on a bien écrit ça. Quand je regarde un tableau, je ne me dis pas que c'est bien peint. Si je me dis que c'est bien peint, c'est que ce tableau ne me fait pas grand-chose. Un tableau, il me fait quelque chose. Je l'écoute, je le vois, je le demande. Peut-être même, je me demande. Qui a fait ça ? Pourquoi cette main ? Pourquoi cette coulée ? Peut-être, je me pose plein de questions. Mais pas, c'est bien fait.
- Speaker #0
Sinon, c'est mal fait.
- Speaker #1
Sinon, dans le fond,
- Speaker #0
c'est mal fait.
- Speaker #1
Un dessin d'enfant, tu ne lis pas. Alors, je ne suis pas que pour le dessin d'enfant. Il y a des dessins de Frédéna qui...
- Speaker #0
Oui.
- Speaker #1
J'aime aussi ceux qui le savent le faire. Leonardo da Vinci, Picasso, des chin-ups. incroyable, ou une dessinatrice, là, je n'en ai pas en tête, et ça m'embête, parce que j'aimerais bien citer une... Ben, Brett et Chou, voilà. Claire Brett et
- Speaker #0
Chou. Je suis une fan. Ce refus de l'imitation scrupuleuse du réel, le théâtre comme un espace de pensée, d'enquête, n'y aurait-il pas une filiation ?
- Speaker #1
Naturel, naturalisme. Parce que le réel, moi je l'aime bien, c'est souvent à lui que je me réfère. C'est le côté naturel qui me... Oui,
- Speaker #0
naturel.
- Speaker #1
C'est une illusion. Enfin, c'est pas une illusion, ça sera jamais assez naturel alors.
- Speaker #0
Oui, mais il n'y a rien de pire quand quelqu'un vous dit « soyez naturel » . Il n'y a rien de pire, c'est tout ce naturel. de se commander, de dire et faire naturel. Voilà,
- Speaker #1
et puis d'être tout sauf naturel que d'aller sur un plateau pour exposer quelque chose.
- Speaker #0
Exactement.
- Speaker #1
Donc, chercher la simplicité. Une fois, je regardais un film assez conventionnel, et dans ce film conventionnel, à un moment donné, c'était un polar, l'inspecteur dit, on va reconstituer la scène. Et là, les acteurs ont refait la scène, et ils ont joué comme j'adore. Et je me suis dit, ben voilà, ça c'est de la modernité. Ils vont d'un point à l'autre, ils disent leurs phrases comme ils ont l'impression de les dire. Là c'était la preuve par neuf qu'il n'y a rien de plus vrai. C'est pas la neutralité non plus, c'est subtil. C'est la mémoire qui travaille et en même temps ils sont plus dans la vérité de leur action que dans leur vérité.
- Speaker #0
Donc, je voulais juste vous demander la question de la filiation avec Antoine Vitesse. C'est vrai que tous ces...
- Speaker #1
Tout s'est dégagé grâce à Antoine Vitesse.
- Speaker #0
Tous ces préceptes, en tout cas, que vous défendez, viennent, même si vous le repensez aussi, et vous le prolongez, et vous l'amplifiez. Et puis, il va y avoir quand même une filiation avec Antoine Vitesse, qui a été, je le rappelle, votre mentor, puisqu'il vous a formé.
- Speaker #1
Ça a été mon professeur. Je ne pourrais pas parler de mon mentor. En réalité, je lui dois tout. Donc je lui dois vraiment en tout cas beaucoup, presque tout. Parce que c'est lui qui m'a fait rentrer au français. Et parce que depuis des années et des années, alors que j'avais l'impression de l'écouter de manière un peu insolente, un peu légère, sans me rendre compte à quel point il m'impressionnait, il m'a tellement impressionnée que par moments... Il y a des phrases qu'il a dites, des cours à lui, des réflexions qu'il se faisait au début de cours ou pendant le cours. Tout à coup, on sentait qu'il n'avait pas envie de parler de la scène qu'il venait de voir, mais qu'il avait envie de parler de quelque chose qui le préoccupait lui. Donc il plaquait sa réflexion à lui sur un tout petit détail de la scène qu'il venait de voir pour pouvoir l'exposer, l'analyser, réfléchir, continuer à réfléchir avec nous. Et tout ça sont des choses très fortes qui aujourd'hui me viennent. Je crois qu'il en est vraiment infiniment l'instant de l'acteur, l'intuition de l'acteur, l'émotion de l'acteur, l'être humain qu'il avait en face de lui. Il détestait l'idée de génération par exemple. Et la première scène qu'on a travaillée, c'était une scène de Tartuffe dans laquelle il y avait Frippot, qui est un personnage muet dans la pièce. Eh bien, il n'a travaillé qu'avec l'actrice qui jouait Frippot. Les autres, quand il venait de parler, il arrêtait. Et on faisait toute une histoire avec Frippot. Il disait, tu pourrais te mettre là, etc. Et tout à coup, ça devenait le rôle principal. Et ça, c'est pour moi un enseignement. C'est-à-dire, tout humain qui est sur un plateau est à considérer et est très important. Et donc, tous les rôles sont importants. Il n'y a pas de petits rôles, et surtout dans une grande œuvre. Et donc, ce choix-là. Et puis, c'est un homme, une érudition d'une culture extraordinaire, qui a fait de la théorie, et qui est donc, qui est irremplaçable, mais heureusement, il y a des traces de ses cours, de ses réflexions, qu'on peut toujours essayer, qu'on peut toujours lire, qu'on peut toujours voir. Donc, je pense qu'on peut tous... redevenir et devenir l'élève de Antoine Vitesse si l'on a le désir.
- Speaker #0
Alors je précise pour les auditeurs, Antoine Vitesse vous a formé à l'école de Chaillot, du Théâtre National de Chaillot.
- Speaker #1
Je ne crois pas beaucoup à l'école qui forme, si je vous apportais d'une compte. Non, l'école ça crée des générations qui vont, des élèves, des jeunes acteurs, des jeunes metteurs en scène qui vont se rencontrer. former des groupes et des envies qui vont rencontrer des auteurs ensemble, etc. Mais après, c'est la vie qui vous forme, c'est les expériences. Et puis, il n'y a pas de méthode. Chacun doit comprendre qui il est et doit créer sa propre méthode. Donc, un grand professeur ne vous forme pas, il vous ouvre des portes, il vous fait rencontrer, il vous fait vous rencontrer. La première année, c'est une réflexion d'un... professeur va sonner chez quelqu'un et ne va pas sonner chez quelqu'un d'autre. Et en fait, ça, depuis que je suis jeune, je me rends compte que quand ça sonne, j'avais l'impression de savoir déjà. Je me disais, mais pourquoi tu me dis quelque chose que je sais déjà ? Et donc, il ouvre une porte qui était déjà ouverte en moi, sauf qu'il l'approfondit, il l'atteste, il me donne confiance en cette porte ouverte et il me donne envie de... De rentrer dans la pièce, vers la porte.
- Speaker #0
Et de rentrer à la comédie française. À la comédie française. En 1989. Ouais. Pensionnaire, puis sociétaire.
- Speaker #1
Ouais, je suis rentrée comme artiste à l'essai.
- Speaker #0
Artiste à l'essai.
- Speaker #1
Ouais, j'aimais bien parce qu'il y avait le mot artiste.
- Speaker #0
Je trouvais ça très beau d'être une artiste à l'essai. D'ailleurs, je trouvais ça assez pléoniste. C'est-à-dire que pour moi, on clivait à l'essai.
- Speaker #1
Oui, c'est vrai.
- Speaker #0
Mais enfin, artiste, ça aurait été un peu trop. D'ailleurs, ce mot-là, je le trouve un peu galédi. Quand on me dit que c'est une artiste, j'ai toujours l'impression qu'on me dit que je ne suis pas classable. Et quand tu n'es pas classable, tu n'es pas non plus classable. Et non, je ne trouve jamais ta place. Tu es une artiste. Ça peut être... Très ambigüe.
- Speaker #1
À double tranchant.
- Speaker #0
Oui, double tranchant, c'est mieux qu'ambigue.
- Speaker #1
Et donc, vous rentrez en tant que pensionnaire, vous jouez dans plusieurs pièces du répertoire, et ensuite, en 2006, donc il y a maintenant 20 ans, vous vous mettez en scène pour la première fois, donc, Grief, on l'a dit, un montage de textes de trois auteurs scandinaves, Ibsen, Bergman et Stringberg. Ça m'a déjà grève, je crois, laboratoire des formes, donc j'étais déjà dans le laboratoire. Et ma question c'est, qu'est-ce qui s'est déplacé en vous, de la position d'actrice à celle de metteuse en scène ? Qu'est-ce qui ne suffisait pas dans le jeu d'actrice et qu'est-ce qui a comblé dans le besoin de mise en scène ?
- Speaker #0
Alors, il n'y a rien qui ne me suffit pas comme actrice. Actrice, c'est le plus beau métier du monde, c'est ce que je préfère faire. Je ne joue pas. Et quand je me mets en scène, je joue, je joue tous les rôles. Même si je ne joue pas pour les autres et jamais je leur montrerai comment j'aurais fait ou qu'elles me demandent pour une phrase ou pour un mot, je me permettrais, mais jamais je suis comme ça. Mais pour moi, je ne suis toujours la même personne. Mais même quand je dessine, c'est une actrice qui dessine, parce que moi je me raconte des histoires. En fait, j'adore raconter des histoires, me raconter des histoires. J'aime qu'on me raconte des histoires. Je m'ennuie beaucoup dès que je ne suis pas en train d'écouter une histoire. Donc même si je suis en train d'attendre le métro, je regarde les gens et je me raconte une histoire avec les gens qui sont à côté de moi ou qui ne sont pas là. Je suis toute seule et je me raconte d'autres histoires. Donc c'est la même chose. En revanche, j'avais fait un court-métrage qui s'appelle « Le Trac, quelques cas cliniques » . Il y avait plein d'acteurs autour de moi, plein d'amis. Et je les avais mis dans la condition de 25 minutes avant de rentrer sur scène, quand le régisseur dit « Attention, dans 25 minutes, début de la représentation » . Et là, je les ai imaginés dans des choses complètement dingues, cauchemardesques, ou alors très drôles, ou alors voilà. Et je leur ai un peu demandé, soit je leur ai prêté des histoires à moi, soit ils m'ont raconté des histoires à eux. Et on a fait ce film qui est complètement barjot. Et je me suis rendu compte que j'aimais beaucoup aussi regarder. Les acteurs, et puis surtout, je me suis rendue compte que les acteurs, il y en a beaucoup que je les regarde. Et donc, je me suis dit, tiens, ça c'est tout à fait nouveau, je n'ai absolument pas anticipé. Moi, j'aime pas la volonté. Je vous le dis tout de suite, le volontarisme est une chose qui est très suspecte quand on veut faire dire, quand on veut dire trop. Et donc, je n'ai pas du tout fait exprès. Après, j'ai fait ce court-métrage qui était plutôt réussi. Et l'administrateur qui était alors Marcel Bozonnet. qui savait que je peignais et que je dessinais m'a dit viens faire un spectacle au studio, tu vas faire tout, les décors, tout et viens faire un spectacle au studio. Mais jamais j'aurais imaginé que moi j'étais capable de mettre en scène. Et c'est vrai que là pour le coup, dans cette période féministe, il y avait quelques femmes qui me mettaient en scène, mais moi, actrice, c'est un des plus beaux mots, plus beau qu'acteur. On dit tout le temps, on dit autrice, on dit... Ça, moi, je ne sais pas si je préfère pas auteur avec un E qu'autrice. En revanche, actrice, c'est pour moi le plus beau mot. C'est plus beau qu'acteur. C'est presque, on se dirait... On peut dire acteur ou il faut dire actrice sans un E. Je ne sais pas comment dire. Actrice, c'est le premier mot, quoi. Ça, c'est sûr. Donc voilà, moi, je fais tout comme une actrice. Je me mets en scène comme une actrice. Je n'oublie jamais que je suis une actrice. Je traite les autres acteurs et actrices comme j'aimerais qu'on me traite, c'est-à-dire je dessine une maison, un lieu, un espace, et j'invente des règles de jeu avec le texte, et après j'espère qu'ils vont trouver très vite leur liberté, leur inspiration. de façon à ce qu'il soit le plus heureux possible dans cet espace.
- Speaker #1
Et cet espace, on va l'explorer désormais avec ce qui... qui vous hante, qui vous traverse, ce que vous cherchez justement, ce à quoi vous enquêtez. Nous reprenons donc le questionnaire en dedans, des questions courtes, des réponses immédiates, spontanées. Le rôle ou le texte qui vous a donné envie de monter sur scène ?
- Speaker #0
C'est un poème, ça s'appelle Contre, d'Henri Michaud. C'est sur une estrane et là je décolle et j'ai 13 ans. Et je dis contre d'Henri Michaud, il y a une transformation.
- Speaker #1
Transformation.
- Speaker #0
Je suis plus pareil, les gens ne voient pas pareil.
- Speaker #1
Un classique du répertoire que vous trouvez surestimé, Anne, y a-t-il seulement un ?
- Speaker #0
Ah non, alors là, je ne me suis jamais dit ça. Non, par contre, il y en a beaucoup qui sont sous-estimés.
- Speaker #1
Ah.
- Speaker #0
Voilà,
- Speaker #1
voilà ce que je dirais. Et un desquels serait-ce ?
- Speaker #0
Tous les rôles qu'on m'a proposés, où je me disais, quand même, j'aurais bien aimé faire je ne sais pas quoi, quand je suis un peu déçue de la proposition, il me semblait que ce sont des rôles qui m'ont apporté joie et beaucoup de force et de courage.
- Speaker #1
En parlant d'un rôle, un rôle que vous n'avez jamais voulu jouer et que vous refusez encore aujourd'hui ?
- Speaker #0
Aucun.
- Speaker #1
Aucun.
- Speaker #0
Il y a beaucoup d'acteurs qui disent qu'ils veulent jouer les très méchants. Jouer par exemple une mère qui battrait un enfant ou qui torturerait une torturante. Une torturante dans n'importe quelle situation. Peut-être psychologique, c'est déjà beaucoup plus... Oui. Mais non, frapper, tout ça, ça je sais pas. Tout à coup, ça ça me caractérise pas du tout.
- Speaker #1
Et sur scène, qu'est-ce que vous traquez le plus chez vous ?
- Speaker #0
Qu'est-ce que je pourrais traquer ? Rien.
- Speaker #1
Rien ?
- Speaker #0
Rien, je ne traque rien. Peut-être que parfois, si je peux entendre une intonation qui me déplaît, un égril un peu comme ça, je dis « tiens, attends, ça va » . Ou une nervosité. La nervosité. Oui, la nervosité.
- Speaker #1
Et si vous deviez diriger la comédienne que vous étiez à vos débuts, qu'est-ce que vous lui diriez à cette jeune comédienne ?
- Speaker #0
Ah, c'est... Oui, calme, calme, t'as rien à prouver. Calme, vas-y, redis tout, texte-moi. Tout est là.
- Speaker #1
Tout est là. Le dernier ajustement de dernière minute de jeu ou de mise en scène qui a tout changé dans une représentation. Quelque chose qui s'est infiltré à dernière minute et finalement a changé quelque chose, a déverrouillé quelque chose.
- Speaker #0
J'aurais bien aimé que ça arrive, surtout quand j'étais jeune dans les rôles où je me disais avec le public je vais la trouver. Tout ce que je sais c'est que la représentation déverrouille en elle-même, la présence de l'écoute de la salle. pleine m'améliore.
- Speaker #1
Et un sens qu'on a donné à l'une de vos mises en scène et auquel vous n'aviez pas pensé ?
- Speaker #0
Tout le temps. Sur le déverrouillage, beaucoup de mes rôles, parfois les plus saillants, les plus évidents, les gens sont venus me raconter leurs histoires, les histoires de mes personnages, de ce que ma femme avait vécu, etc. qui m'ont des horizons, moi j'y avais même pas pensé. Ça c'est très amusant.
- Speaker #1
On voit qu'il y a une coproduction finalement du spectateur.
- Speaker #0
Ah bah oui, ça c'est évident.
- Speaker #1
Et alors un sens qu'on a donné à l'une de vos mises en scène ou l'un de vos rôles et que vous avez jugé à côté, est-ce que c'est déjà arrivé ?
- Speaker #0
Non. Si par exemple quelqu'un déteste ce qu'il vient de voir, Ce n'est pas tout à fait votre question, je pense.
- Speaker #1
Pas exactement.
- Speaker #0
Parce que j'imagine, mais les gens frontalement ne viennent pas vous voir en disant « je déteste ce que je viens de voir » . Enfin, moi, ça ne m'est jamais arrivé. Je n'ai jamais été voir quelqu'un en disant « je déteste ce que je viens de voir » . Ça n'a pas de sens. Pour qui je me prends pour venir ? Et pour qui la personne se prend pour venir me casser la figure ? J'ai juste proposé quelque chose, ils n'aiment pas. Donc, non. Sinon, j'adore. qu'on me dise des choses auxquelles je n'avais pas pensé. Chacun fait son monde. J'entendais, je ne sais plus quel chanteur dire, qu'on lui racontait les chansons qu'il avait écrites. Et ce n'était pas du tout ce qu'il avait écrit. C'est écrit, mais moi je comprends ça. Les gens ont le droit de se faire une histoire qu'ils veulent.
- Speaker #1
Qu'ils veulent. Alors nous avons beaucoup parlé de théâtre, mais nous avons un peu parlé d'autres cordes que vous avez à votre arc. Le cinéma et le dessin, la peinture. Commençons par le cinéma. Vous avez fait quand même de nombreuses incursions dans le champ du cinéma. Vous avez joué pour de nombreux réalisateurs et réalisatrices, je précise. Éric Ausha. Colline Serrault, Jeanne Eyrie et plus récemment Christophe Honoré et Arnaud Desplechin. Qu'est-ce que le cinéma vous permet en tant qu'actrice que le théâtre ne vous permet pas et inversement ?
- Speaker #0
Je dirais que le cinéma ne me connaît pas beaucoup et moi je ne le connais pas beaucoup, on ne s'est pas beaucoup rencontrés. Et en plus les gens dont vous parlez là, c'est beaucoup des gens que j'ai rencontrés par le théâtre. Arnaud Desplechamps, Christophe Honoré, mais même Colin Serrault qui m'a vu au théâtre. C'est plus le théâtre. J'adore le cinéma, il me fait très peur parce que je ne le connais pas bien. Il me semble très très difficile de jouer au cinéma parce que c'est tout de suite maintenant. Et parce que je trouve que ça se voit beaucoup quand c'est très jour. Moi je trouve que c'est plus difficile le cinéma. J'adore le cinéma. Je suis très spectatrice du cinéma, très cinéphile. J'adore ça. Le cinéma, il faut me mettre très en confiance. Alors qu'au théâtre, j'ai l'impression que cette confiance, je suis capable de la gagner un peu toute seule. Au cinéma, je suis complètement dépendante de la personne qui m'aide.
- Speaker #1
Ce qui est amusant, c'est que c'est un propos qui n'est pas si courant que cela, parce que beaucoup d'actrices et d'acteurs de cinéma, lorsque... Ils ou elles montent sur les planches, disent que le théâtre c'est la montagne à gravir, à côté du cinéma qu'une promenade, il y a quand même un effort plus soutenu.
- Speaker #0
Non, non, non, pour moi c'est la même chose. C'est un peu, imaginez que vous parlez à quelqu'un qui a 2 cm, vous n'allez pas parler aussi fort qu'à une personne qui est là-bas. Et puis vous n'allez peut-être même pas vous dire les mêmes choses. Une personne qui est là-bas, c'est rare qu'on lui dise « je t'aime » . Bon, au théâtre, parfois, on est très loin et on se dit « je t'aime » , mais là, c'est toujours cette histoire de naturel, de toute façon, le naturel, ça, voilà. Donc le théâtre n'est pas plus difficile que le cinéma. Pour moi, il est plus difficile que le cinéma parce que j'en ai moins fait et qu'il m'impressionne beaucoup plus. Mais le théâtre, on répète. Le théâtre, ce qui est difficile, c'est de refaire et de trouver la joie. Antoine, tu disais, le théâtre, c'est pas faire. Antoine Lutez, il disait, le théâtre, c'est pas faire, c'est refaire. Et la difficulté, elle est dans le refaire. Un jour, t'es très heureux, à mardi, t'as fait un truc super, le mercredi, faut le refaire. Il y a quelque chose de très artificiel dans... Voilà, donc c'est pour ça qu'il faut bien travailler en amont pour laisser l'encre toujours fraîche et le vivant toujours... Voilà. que les murs ne soient pas trop serrés pour que ça soit bien détendu je pense que c'est ça qui affole, c'est fatigant et en même temps il faut y aller à la représentation joyeusement en disant qu'est-ce que je vais inventer qu'est-ce qui va se refaire avec des choses qui sont totalement prévues mais c'est un peu comme quand on a rendez-vous avec une personne qu'on adore on la connait par coeur on se connait mais quand même on est surpris au moment où elle arrive et on est quand même très heureux de la retrouver Donc le théâtre, c'est retrouver une personne qu'on adore.
- Speaker #1
Vous n'avez pas fait que jouer dans des films, vous avez également réalisé deux courts-métrages. Vous parliez de le track Quelques cas cliniques, très amusant, et également Merci docteur, inspiré d'une histoire vraie, il faut le dire. Et la caméra parait peut-être une proximité au niveau des visages par rapport au plan ?
- Speaker #0
Oui, bien sûr. Le cinéma, c'est le visage. C'est beaucoup plus le visage que le corps, même si je crois qu'on est d'accord qu'un visage est porté par un corps.
- Speaker #1
Généralement ça arrive, oui.
- Speaker #0
En général, c'est plutôt le cas et en plus le corps peut transparaître dans le visage. Je pense que les grands acteurs de cinéma savent mettre toute leur sensualité et tout leur corps, même quand ils sont là, dans le visage. Je pense que ça c'est leur grande force. C'est vrai que le théâtre c'est beaucoup le corps, c'est beaucoup la lance. C'est beaucoup l'attitude, mais en même temps, les grands acteurs au cinéma ont une telle conscience de tout, effectivement, de leurs âges, de leurs traits, mais très certainement aussi de leur corps. Et c'est la même chose pour le théâtre. Il faut tout ce qu'on voit, si on savait à quel point, à quelle fois on voit un petit rectus, un petit machin, le tout fond de la salle quand il est bien pensé, quand il est bien senti. Moi vraiment je pense que c'est vraiment la même chose.
- Speaker #1
Alors au-delà du jeu et de la mise en scène dont on a beaucoup parlé, vous avez parlé en filigrane au cours de cet échange de la peinture et du dessin, qui ont une grande place pour vous. Vous avez commencé à dessiner enfant. de la cour de récréation en même temps que vous commenciez à jouer des petites scénettes.
- Speaker #0
Oui.
- Speaker #1
Donc il y a vraiment cette gémellité presque entre le jeu et le dessin. Comment les deux, le jeu et le dessin, se répondent dans votre travail ?
- Speaker #0
Ils sont liés. Mais vous savez, le dessin, le jeu, ça c'est des choses qu'on a dans les cours de récréation et puis on ne sait pas pourquoi, on abandonne le dessin, on abandonne le jeu, et puis on devient... Une personne très sérieuse. Moi, je pense que je fais partie, il y en a beaucoup, de personnes qui n'ont pas du tout quitté la cour et l'école. Enfin, l'école, oui, mais la récréation. Et donc, moi, j'ai l'impression d'être constamment en récréation. Et donc, je dessine, je joue. Que ça apporte au jeu ? Je dirais que c'est plus le jeu et la danse qui apportent au dessin, que le dessin qui apporte au... En même temps, c'est la conscience de son corps. Je sais bien me dessiner, je me suis beaucoup dessinée, donc je pense que quand je joue, je sais me tenir. Je suis un peu consciente, pas pendant que je joue, mais juste avant de ce que je propose au départ. Puis après, je suis traversée, j'ai complètement oublié. Dans les meilleurs cas, j'ai oublié. Dans les moins bons cas, je ne me suis pas quittée, je me suis autodirigée. Là, c'est l'enfer.
- Speaker #1
Mais je trouve que là où se confondent vraiment les termes de la peinture et du théâtre, c'est dans une pièce dont on n'a pas parlé, qui est pourtant centrale, c'est Les Naufragés.
- Speaker #0
Les Naufragés de Gisely Berstein.
- Speaker #1
De Gisely Berstein, exactement, bien enseigné par vos soins. On assiste dans le débat sur la place de l'art, de la société dans les dessinées humaines, parce que c'est quand même une forme très tragique, l'énophragie, c'est une tragédie. Il y a une confusion des termes finalement du théâtre et de la peinture, et je trouve que c'est assez bien confirmé à la fin, le final, où il y a une toile peinte par vos soins de l'ensemble des protagonistes de la pièce.
- Speaker #0
Exactement.
- Speaker #1
Et je trouvais que c'était un peu la patte malicieuse de l'enfant. Après, quand même, une tragédie où finalement les dessins étaient déjà, comme toute tragédie, soldés d'avance.
- Speaker #0
Oui, c'est vrai. C'est exactement ça. C'est-à-dire que le tableau était fait avant la fin de l'histoire. Ça veut dire que je connaissais la fin de l'histoire. En général, on remarque quand on montre quelque chose, on a lu la fin. Mais oui, la peinture comme résolution, puisqu'il ne s'agissait que de ça. Moi, j'aime ce que... On questionne cette pièce, c'est-à-dire entre autres à qui appartient une œuvre d'art, à l'artiste, à l'humanité, aux acheteurs et aux financiers, et au même titre on peut mettre en parallèle à qui appartiennent les enfants qu'on fait, à l'humanité, aux parents, à eux-mêmes. Ça c'est des questions qui se recoupent dans la pièce et qui n'ont pas forcément de réponse. Et oui, la peinture et puis la marchandisation de l'art est aussi l'un des sujets de la pièce.
- Speaker #1
Alors, avant de nous quitter, j'aimerais maintenant inverser les rôles. Anne, inverser les rôles, je vous propose le questionnaire, cette fois-ci à l'envers. Attention, je ne pose plus les questions, c'est à vous de trouver vos questions. Alors, si vous pouviez trouver d'abord une question que vous redoutez, que l'on vous pose.
- Speaker #0
Combien de temps t'es restée à la comédie française ?
- Speaker #1
Nous ne dirons pas la réponse. Une question, si vous ferez le plus sourire ?
- Speaker #0
Tu veux qu'il me fasse le plus sourire ? Ça m'a été posé à la fin d'une représentation. Une actrice a dit, c'était qui la grande rose qui meurt à un moment donné avec des macarons sur la tête ? Donc j'ai pas su lui répondre. Et puis, après quelque temps, j'ai compris que cette grande rousse...
- Speaker #1
Et quelle est la question que vous aimeriez poser à votre public ? À l'inverse.
- Speaker #0
À la fin d'une représentation ?
- Speaker #1
Par exemple. Je crois que vraiment,
- Speaker #0
ce ne sera pas à la fin d'une représentation.
- Speaker #1
Pendant, j'imagine.
- Speaker #0
Pas pendant, pendant si, c'est que des questions, mais des questions pas formulées. Ah si, il y a des moments où... Si, si, une fois, je jouais et vraiment désespérée à l'intérieur de moi-même, j'aurais adoré dire je continue ou j'arrête.
- Speaker #1
Une question que vous aimeriez me poser.
- Speaker #0
Est-ce que vous avez été étonné par certaines réponses ?
- Speaker #1
La réponse est oui, assurément. Une question que vous aimeriez qu'on vous pose et qu'on ne vous pose jamais ?
- Speaker #0
Je n'aime pas les questions. Je suis content de vous avoir reçu.
- Speaker #1
Non,
- Speaker #0
c'est difficile les questions. C'est tellement une surprise, c'est comme si je disais on m'a jamais fait cette surprise. Une question est une surprise et j'attends encore beaucoup beaucoup de surprises. C'est plutôt ça que je devrais répondre. C'est la prochaine, la prochaine question.
- Speaker #1
C'est la prochaine question qui a l'air bonne. Et enfin la dernière question avant de nous quitter, chère Anne, une œuvre qui pour toi évoque le mieux le processus de création ?
- Speaker #0
Todes Kadem de Aki Kurosawa. Voilà.
- Speaker #1
Pour aller au cinéma ?
- Speaker #0
Oui. la peinture. Et puis de toute façon, je pourrais répondre, tous les chefs-d'oeuvre parlent de la création. Parce que comme ils inventent, un chef-d'oeuvre il l'a inventé, il a été sur un chemin qui n'a jamais été vraiment des pas, c'est nouveau, donc il est obligé d'avoir une part de théorie et donc de réflexion sur la création. Tous les chefs-d'oeuvre. Mais je dirais Kurosawa parce qu'on voit la peinture du maître. Se mettre en action parce que ça c'est... J'ai dit ça, j'ai dit tout à l'heure.
- Speaker #1
C'est très bien, tous les chefs d'oeuvre sont donc réflexifs.
- Speaker #0
Tous, tous, toutes les belles oeuvres d'art ont mille perspectives et mille lectures et ont aussi cette lecture du peintre ou de l'auteur ou de l'artiste qui se pose la question sur la création.
- Speaker #1
Qui cherche.
- Speaker #0
Qui cherche.
- Speaker #1
Qui tâtonne.
- Speaker #0
Toutes qui tâtonnent. Toutes. Il n'y a aucune exception à ça.
- Speaker #1
Merci Anne Kessler. Merci.
- Speaker #0
Merci beaucoup.
- Speaker #1
Merci d'avoir marché à Tatton avec moi. Si cette traversée vous habite, abonnez-vous à Michel à Tatton et partagez l'épisode. D'autres artistes viendront chercher avec nous, dans le noir, encore.