- Speaker #0
Créer, c'est toujours échouer, mais en un peu pire. La création pue le cadavre. Celui des projets abortés, des brouillons jetés, des doutes maquillés, des vices refoulés. Les artistes n'accouchent pas d'une œuvre en recevant d'un trait une inspiration tombée du ciel. Avec leurs obsessions, leurs lacunes, leurs limites, ils se feraient un chemin. Ils hésitent, piétinent, trébuchent. Ils s'avancent, fébriles. A tâton ! Nous nous sommes rencontrés en janvier dernier, une nuit de la lecture à Ajaccio. J'animais l'événement, il avait déboulé sur scène, une bouteille de vin à la main, fidèle à sa malice. A deux doigts de sortir mes clopes. A 22 ans, Atik Raimi quitte l'Afghanistan, à pied. Depuis, il ne cesse d'enjamber les frontières, celles des pays, des langues, des arts. Entre littérature et cinéma, prix Goncourt d'un côté, Laurier Canois de l'autre, et le dessin, en embuscade. Nous sommes à Paris, à l'hôtel, chapeau noir façon Clint Eastwood, lunettes ovales, écharpe bleue ardoise. Mon quatrième invité est Atik Raimi. Atik Raimi, la première question, la dernière fois que vous avez tâtonné.
- Speaker #1
Enfin, c'est très facile, c'était hier.
- Speaker #0
Hier ?
- Speaker #1
Hier. Même parce que j'avais perdu un fichier sur mon ordinateur, donc alors j'ai failli casser mon ordinateur, j'ai failli casser tout. Ah oui, je suis un peu connu pour ça même. Sur le tournage, on me prive d'avoir le talkie-walkie à la main, etc. Parce que je tâtonne, je casse.
- Speaker #0
Et c'est un fichier d'un... D'un récit ?
- Speaker #1
D'un scénario que je suis en train de décrire. Je l'avais perdu. Je n'ai pas bien compris pourquoi. L'ordinateur disait parce que l'espace de stockage est complètement saturé. Donc, voilà. Je crois qu'aujourd'hui, on ne tâtonne que sur du sujet comme ça. Oui, qu'on arrive à... Parce que c'est... En dehors de notre volonté, en dehors de notre attention, en effet, le fait qu'une machine décide de faire disparaître un fichier, quand même, ça fait...
- Speaker #0
Ça embête. Ça embête. Oui, il y a un peu la tyrannie arbitraire de la machine. Absolument.
- Speaker #1
Et oui, d'autant plus parce que là, voilà, parce qu'on voit d'un seul coup qu'on est prisonnier. d'un système sur lequel on n'a plus de maîtrise, on n'a plus rien, ça nous échappe. Et je crois que c'est toujours comme ça. Même les enfants, quand ils tâtonnent, c'est parce qu'il y a quelque chose qui leur échappe. Ils ne comprennent pas la logique des grands. Nous aussi, face à ces objets-là, on ne comprend pas grand-chose. pourquoi le fichier disparaît. Et ça, je crois qu'il y aura une génération qui tâtonne tout le temps, chaque instant, parce que ça leur échappe. Et comme les choses vont tellement vite dans ces appareils, on n'arrive plus. Donc, voilà. Ça nous rend enfants.
- Speaker #0
Enfants. il est aussi question d'enfants dans votre dernier ouvrage Kabouliwala c'est moi qui raconte l'histoire d'un cinéaste franco-afghan suivez mon regard peut-être ou peut-être pas qui est frappé d'une lassitude existentielle il est meurtri par le projet d'un film avorté d'un scénario on parlait de scénario euh... avorté, il est au bord du précipice, même au sens propre, au bord du vide, sur un pont. Là, il y a quand même l'idée qui est créée, c'est déjà se suicider.
- Speaker #1
Oui, c'est la l'arbre de l'écriture, c'est une forme de suicide. Pour moi, à chaque fois quand je tape, je vois sur l'écran, sur la feuille blanche qui sort de l'un seul, je dis souvent que les mots sont les cadavres de nos pensées, de nos idées. L'émotion. Et c'est vrai, parce qu'on les fige. On les fige, d'une certaine manière. Et de l'autre côté, heureusement, s'ils ne sont pas figés, ils seraient disparus aussi. Donc, il y a un paradoxe dedans. Je raconte toujours... Ce conte écrit au XIIIe siècle, les oiseaux voyagent pour atteindre leur roi, Simorg. Et pour y arriver, ils doivent traverser sept vallées. Chaque vallée est une expérience d'une certaine manière. La première vallée, c'est la vallée de la recherche. La deuxième, c'est la vallée de l'amour. Troisième, la vallée de la connaissance. celui de la vallée d'Odé. détachement, puis la vallée de l'union, ensuite la vallée de l'émerveillement, et à la fin, c'est la vallée du néant. Là, pour moi, cette vallée expose aussi très bien les sept étapes de la création. Et à la fin, quand on arrive, quand l'œuvre est là, quand on fait un avec son œuvre, évidemment, L'auteur mort. L'auteur est dans le nid. Donc oui, l'écriture, c'est la mort de l'auteur. Ce n'est pas moi qui le dis, c'est déjà pour moi, le grand Blanchot, dans l'espace littéraire, justement, il dit la mort de l'auteur. Et c'est vrai que quand on crée ensuite... C'est l'écriture, c'est une sorte d'abîme. On se jette dedans.
- Speaker #0
Jusqu'à la fin, jusqu'à la vallée du néant, et que ce soit parce que vous dessinez, vous écrivez, vous filmez, et que ce soit sur vos dessins, dans vos films, dans vos livres, il y a toujours cet inachèvement.
- Speaker #1
Ah !
- Speaker #0
qui se retrouvent finalement avec des fins souvent ambiguës, souvent ouvertes. Alors, est-ce qu'une œuvre vraiment terminée, qui se solderait par votre propre mort, vous inquiète ?
- Speaker #1
Forcément, forcément. Oui, cette part qu'on a tous face à la mort, c'est peut-être ça. En effet, une œuvre inachevée, c'est une œuvre qui... qui vit le plus longtemps qu'une œuvre fermée. Pour moi, tous les livres, toutes les histoires sont ouvertes. C'est d'emblée. Et la question de l'inachevement dans les œuvres, c'est peut-être... Je suis né dans une culture dans laquelle tout est dans l'inachevement. Par exemple, même quand... Regardez, par exemple, l'Émile une nuit.
- Speaker #0
Chez Razad.
- Speaker #1
Chez Razad. À la fin de chaque histoire, l'histoire est suspendue. Donc pour gagner du temps.
- Speaker #0
Du temps et pour ne pas mourir justement.
- Speaker #1
Exactement. Pour ne pas mourir. Ils ont. La pensée de la réincarnation, où tout se transforme, si je me permets d'utiliser le verbe inachevé comme un verbe transitif, qui n'existe pas dans la langue française.
- Speaker #0
Mais que vous avez d'ailleurs utilisé, vous vous dites, je n'écris pas un roman, j'inachève un roman.
- Speaker #1
Exactement, en effet, et ça c'est un processus. C'est un processus pour moi, de l'écriture, de la création, c'est inachevé quelque chose. Le maître d'inachevement, c'est entre autres Kafka. Kafka ? Ah bah oui, toutes ses œuvres sont inachevées, presque.
- Speaker #0
Et même la fin des œuvres, c'est l'objet de vos travaux de recherche pendant vos études. La fin des œuvres, si je ne me trompe pas, est-ce que finalement on termine une œuvre... Pas parce qu'on clôt une histoire, mais parce qu'on l'abandonne. Un peu par dépit, à un moment donné, il faut s'arrêter. À un moment, arrêtons-nous et puis abandonnons l'œuvre au lecteur, au spectateur.
- Speaker #1
Absolument, absolument. C'est pour laisser une œuvre, une histoire, un personnage dans les mains de l'autre, pour que l'autre continue à vivre avec. Et nous, bien sûr, d'un seul coup, on essaye de raconter autre chose, de ce qu'on n'a pas su raconter dans l'œuvre précédente. Peut-être, parce qu'on a mille choses à dire sur le monde, sur nous-mêmes, sur ce qu'on a vécu. Et on ne peut pas tout raconter en une seule œuvre. Donc à chaque fois, on est en permanence dans cet inachèvement. Parce que pour. avoir cet espoir de continuer et d'achever dans l'œuvre suivante. Et dans l'œuvre suivante, ça sera pareil. Dès qu'on arrive à la fin, on n'a plus envie de s'arrêter.
- Speaker #0
Et à quel moment vous prenez conscience qu'il faut s'arrêter, qu'il faut terminer, qu'il faut mettre le point final ou le plan final ?
- Speaker #1
Valéry disait, il n'y a que la mort qui donne fin à une histoire. Et la mort de l'auteur.
- Speaker #0
Ah, l'auteur, je vais demander la mort de qui ?
- Speaker #1
Oui, ce moment-là, c'est très arbitraire pour moi. La fin, autant le début est quelque chose de justifié, on peut commencer n'importe où, une œuvre, mais la fin est très codée. La fin est très codée, en effet, aussi bien dans le cinéma que dans la littérature, et dans la poésie aussi. Par exemple, dans la poésie persanophone, la fin, vous savez tout de suite, parce que le poète, il signe avec son nom. Un poème, donc toujours, souvent. Donc, tout de suite, on sait que c'est la fin. Sinon, on pourrait croire que ça pourrait continuer à l'infini, évidemment. Comment, par exemple, un peintre dit « Ah, mon tableau est fini » . Ça, c'est un mystère. Ça, c'est un mystère, et heureusement. C'est comme la mort qui est notre fin, mais on ne sait pas ce qui se passe.
- Speaker #0
Et pour revenir à Kaboliwala, c'est moi, là aussi, on ne sait pas vraiment où est la fin, parce que c'est tiré de votre expérience personnelle, il y a près de 20 ans, vous essayez avec un scénariste qui s'appelle Jean-Claude Carrière, d'adapter une nouvelle très courte, je crois qu'elle fait 6 ou 7 pages, de Tahor, un écrivain indien de la fin du XIIe siècle. Ce projet, finalement, est avorté pour des raisons... économique et climatique, mais finalement vous avez réussi à ressusciter cette œuvre, non pas sous la forme d'un film, mais sous la forme de cet ouvrage, 20 ans plus tard, Kaboul et Wallah, c'est moi.
- Speaker #1
Oui, ça aussi c'est une procédure assez particulière, parce que d'habitude j'adapte les romans au cinéma. Mais cette fois-ci, j'adapte un film avorté en littérature.
- Speaker #0
Parce que chez vous, on a le sentiment qu'un livre commence là où un film échoue, ou inversement.
- Speaker #1
Absolument, absolument. C'est-à-dire là où je laisse inachevé, inistovable un personnage dans son destin, j'essaie de le récupérer au cinéma pour lui donner... Un destin et une fin, en fin de compte. Dans le livre, le personnage dans le livre réincarne... le personnage qui devait être filmé, qui est la réincarnation du personnage que Rabindranath Tagore avait créé. Rama. Voilà. Donc, vous voyez, c'est... C'est toutes les procédures, c'est une sorte de mise en abîme.
- Speaker #0
Oui, c'est les poupées gigognes, un peu.
- Speaker #1
Absolument. Cette obsession de rien achever.
- Speaker #0
Alors... C'est vrai que derrière cette agilité, cette maîtrise entre plusieurs arts, l'écriture, la réalisation, le dessin, on a le sentiment chez vous d'un tâtonnement entre plusieurs arts. Comme si vous tâtonniez d'une forme à l'autre, comme si finalement c'était l'histoire, le sujet qui vous hantait, qui choisissait sa forme et pas vous.
- Speaker #1
Bien vu, bien vu, en effet. Et ensuite, je ne lâche pas, parce qu'ensuite je me dis, mais pourquoi cette histoire, ce personnage, cette figure a essayé de s'imposer en moi, et pourquoi sous cette forme-là ? Et si je le racontais dans une autre forme, dans un autre médium, dans un autre support, ça pourrait donner quoi ? Ça aussi, il y a quelque chose que, oui, je t'aime. Chaque art révèle une dimension particulière d'un événement, d'une histoire, d'un personnage, d'un objet, que l'autre art n'arrive pas. C'est dans leur nature, c'est dans leur essence, ce que raconte le théâtre. La manière dont elle raconte, la manière dont elle révèle une dimension d'une histoire, la littérature ne peut pas. Et inversement, de la même manière entre le cinéma et la littérature. Donc, ça m'intrigue toujours de voir quel art révèle quelle dimension de cette histoire.
- Speaker #0
Alors, quand on parle de... de cinéma-littérature, on pense forcément à l'adaptation de votre roman Singé-Sabour, Pierre de Patience, où c'est Jean-Claude Carrière, qui est un de vos collaborateurs récurrents, qui a été à l'origine du déclic. Il vous appelle et justement il voit dans Singé-Sabour, non pas dans une deuxième vie de l'histoire de Singé-Sabour, non pas Une pièce de théâtre, ce que beaucoup à l'époque envisageaient, puisque c'est un huis clos conjugal. Alors voilà, Singhe Sabour, c'est l'histoire d'une femme afghane qui veille sur son mari plongé dans le coma. Elle est enfermée dans leur chambre pendant que la guerre fait rage autour et elle va commencer à lui confier tout ce qu'elle n'a jamais pu dire, ses secrets, ses désirs interdits, ses blessures, ses humiliations. C'est vrai que vous avez même dit, mais comment je peux réaliser un film, adapter cette histoire en film, parce que c'est une femme qui ne fait que parler, elle est enfermée avec son mari, elle ne fait que parler, donc comment filmer la parole ? Et c'est vrai que c'est un peu une surprise le fait que Sing et Sabour aient été adaptés en film en 2012-2013,
- Speaker #1
il me semble. Oui, ça a été une grande question quand Jean-Claude Carrière m'avait juste dit, et puis aussi, L'autre personne assez importante, Jeanne Moreau.
- Speaker #0
Jeanne Moreau ?
- Speaker #1
Exactement. Je me rappelle, l'été 2008, je recevais un email signé Jeanne Moreau. Il dit, votre éditeur m'a envoyé votre livre, j'ai adoré. Et puis voilà, des adjectifs magnifiques. Et à la fin il disait, ça pourrait donner un bon film. D'accord. J'ai appelé mon éditeur, j'ai dit j'ai reçu un email d'une certaine Jeanne Moreau. C'est Jeanne Moreau, Jeanne Moreau ou c'est... Ils disent non c'est Jeanne Moreau, Jeanne Moreau en effet. Et c'est vrai que... Après, même Jean-Claude Carrière avait organisé chez lui une soirée en honneur de ce prix. Une soirée autour de ça. Il avait invité aussi Jean Moreau. Il avait invité qui était là. Et on a discuté tellement. Et quand on a commencé, du coup, j'ai décidé que j'en ferais un film. La première question, c'était ça. Comment pourrait-il révéler cette dimension que je n'avais pas explorée dans mon roman, dans mon livre ? Et c'était ça, un peu, au début, on a cherché ça. Et à un moment donné, j'ai appelé Jean-Claude, j'ai dit, écoute, ça sera un film, pas sur les femmes, mais sur la parole. En effet, le film, c'est plus sur la parole. Le livre est sur la femme, mais le film, c'est sur la parole.
- Speaker #0
Ce qui montre aussi le fait qu'il n'y ait pas la même fin dans le roman et dans le film.
- Speaker #1
Dans le film aussi. Et si vous avez remarqué, souvent, que la caméra bouge rarement avec les mouvements de personnages.
- Speaker #0
Très peu.
- Speaker #1
Très peu. Elle bouge avec les mots des personnages. Donc, il y a toujours ça que j'ai gardé, parce que je voulais justement que l'image incarne d'une manière la parole. Ça, c'était un défi, en effet. Évidemment, les films de Bergman, oui, il y a beaucoup de films aussi, mais simplement, comment... explorer ce huis clos comme un espace cinématographique, mais pas théâtral. En effet, et c'était ça, comment utiliser ou poser la caméra. Déjà, on avait décidé que la caméra ne dépasse jamais, jamais la hauteur du personnage. Ça, c'était un problème, sauf d'un moment dans le film. Deux moments, il y a un moment où la femme quitte pour la première fois, on voit avec ses enfants sorti dans la rue et la caméra monte pour voir comme si c'est le regard de cet homme qui se lève et dit où va ma femme, où va mes enfants. Et puis là... Deuxième fois, c'est quand elle décide de laisser le mec crever. Elle lui enlève le tuyau. Et là, c'est la première fois qu'il y a la caméra en haut, en plongée, pardon. En plongée. sur cette scène. Donc voilà, c'est deux moments précis où je voulais qu'un autre regard s'apprenne à ce moment-là. Dans la première, c'est le regard de l'homme, dans la deuxième, c'est le regard de la société, le regard d'en haut, le sentiment de culpabilité qui est créé chez la femme. C'est pourquoi, le lendemain, elle revient pour sauver son homme. Autre moment aussi assez important, qui révèle aussi un peu la différence par rapport au roman. Et là, je dois à Jean-Claude Carrière, quand on a discuté, à un moment donné, je lui ai demandé justement quel... Il dit quel côté de ce personnage, de cette femme, est mystérieux et qu'on aimerait bien voir dans le film, que ça n'existe pas dans le roman. Jean-Claude me dit une chose très très juste et formidable, il dit imagine que cette femme aurait aimé. Cet homme.
- Speaker #0
Oui, dans le livre, ce n'est pas si évident que cela. Absolument. Vu ce qu'elle lui confie. Ah ben oui.
- Speaker #1
Dans le film, en effet, elle regrette aussi, donc, qu'elle n'a pas pu... aimer cet homme et que cet homme n'était pas à la hauteur de ses désirs. Il y a cette ambiguïté dans sa relation amoureuse avec ce mari atroce d'une certaine manière.
- Speaker #0
Oui.
- Speaker #1
À beaucoup d'égards d'ailleurs. Et là encore, pour révéler cette dimension-là, il y a encore un passage cinématographique ni roman ni... Le théâtre, vous pourriez le faire. C'est le moment, il y a un moment très précis où même Golshivte, elle est venue, mais cette scène, comment je dois jouer ? Parce que c'est...
- Speaker #0
Golshivte Farhani qui est l'actrice iranienne qui a tenu le rôle de la femme, parce qu'il n'y a pas de nom. Non, non,
- Speaker #1
il n'y a pas de nom, c'est elle, la femme. C'est le moment où, dans le livre, Elle est très en colère, elle dit comme ça, cache, elle dit « pourvu qu'une balle perdue t'achève » . Et elle part. Et ça c'est évidemment très violent. Dans le film, c'est pas la même chose. Quand Golshiev me le demandait, il me dit « bah écoute, faisons dans le même geste, dans le même regard, dans le même mot » . Tout ce regret, tout cet amour et toute cette haine.
- Speaker #0
En même temps.
- Speaker #1
En même temps. Et ça, pour moi, c'est le cinéma qui arrive à faire ça. Et ça, c'est le moment où elle caresse son homme, le regard traverse la fenêtre, et avec amour, il dit, pourvu qu'une balle t'achève. Et ça, c'est par une sorte de fatigue pour qu'elle en finisse. Et pour que l'homme aussi en finisse avec sa douleur, avec son coma. Ces moments-là, pour moi, qui sont magiques dans le cinéma, c'est-à-dire d'un seul coup, plusieurs choses qui se créent, et puis qui créent, qui révèlent le personnage. qui révèle la situation, qui révèle quelque chose de tellement invisible, tu vois, pour nous. Donc voilà, il y a des moments comme ça que j'ai beaucoup aimé filmer.
- Speaker #0
Et pour revenir au roman, donc, Singesabour, Pierre de Patience. Alors, pour préciser, la Pierre de Patience, c'est issu d'une légende persane et soufie, une pierre magique auprès de laquelle on se confie, on se livre, on révèle nos souffrances, nos secrets, nos désirs et la pierre emmagasine toutes ces confidences jusqu'à ce qu'un jour, elle éclate. Et le roman occupe une place singulière dans votre parcours puisque c'est votre premier roman directement écrit. en français. C'est-à-dire que vous oscillez entre différentes formes d'expression, différents médiums, mais aussi entre différentes langues. La langue persane d'Ari, votre langue maternelle, et la langue d'adoption, la langue française.
- Speaker #1
Oui, alors là, sur le plan d'eschizophrénie, je suis le roi. En effet. Pour moi aussi, c'était une sorte d'éclatement. En effet. Pourquoi ? Parce que jusqu'à ce livre, je racontais l'Afghanistan en personne.
- Speaker #0
Oui, avec Thérésandre notamment.
- Speaker #1
Thérésandre, Les mille maisons de rêve de la terreur, et puis Le retour imaginaire. Cet Afghanistan était un Afghanistan très nostalgique dans les trois livres. Un Afghanistan imaginaire, d'où même le titre, le retour imaginaire, etc. Et quand je suis retourné, et quand j'ai vu justement ce qui s'était passé pendant la guerre civile, ensuite durant les premières périodes des talibans, évidemment, tout remit en question. Ma culture, la société afghane, ce système phallocrate, etc. Donc, en effet, j'ai éclaté. Comme cette pierre. Tous les artistes sont d'une certaine manière cette pierre de patience. Ils vont de droite à gauche, ils l'écoutent, ils voient, ils emmagasinent, vous dites, ils absorbent tout. Et un beau jour, ça éclate et on crée. Donc d'une certaine manière. D'une certaine manière, j'étais cet homme qui écoute tout et à un moment donné, il éclate, il explose.
- Speaker #0
Vous parlez d'éclatement, mais ce qui est significatif, ce qui est notable dans votre oeuvre, c'est aussi l'écriture qui est très éclatée, assez fragmentée. Alors, vous parlez de la guerre en Afghanistan, puisque vous êtes exilé d'Afghanistan en 1984, quand la guerre faisait rage. Il y a eu plusieurs guerres en Afghanistan qui s'en sont suivies, et le thème de la guerre est honte. mais aussi façonne votre œuvre, puisqu'on a le sentiment que le thème de la guerre, chez vous, vous impose une écriture fragmentée, chaotique. Il ne peut pas y avoir un récit linéaire, uni. C'est forcément comme une bombe qui vient fragmenter finalement vos mots.
- Speaker #1
Vous avez un sacré lecteur. C'est exactement ça. C'est la guerre. Parce que je suis entré dans la société quand la guerre a commencé avec l'attitude en Afghanistan. Et dans cette guerre, c'est cette guerre qui m'a imposé de prendre le chemin de l'exil, c'est cette guerre qui a pris mon frère, qui a été tué au début de la guerre civile. Donc, oui, et ensuite, cette même guerre qui a chassé mes parents de leur terre natale, cette blessure que laisse cette guerre, c'est énorme. Ensuite, en dehors de cette tragédie humaine, c'est que la guerre a une dramaturgie que d'autres situations n'ont pas.
- Speaker #0
C'est la guerre tout simplement parce qu'elle nous met face à la mort. Donc, en ce moment, la grande tragédie humaine, c'est la mort. On revient à ça. Et dans ça, évidemment, tous les ingrédients, les éléments de la bonne tragédie, c'est dans la guerre, en effet. Et ce n'est pas pour rien qu'on regarde dans le monde entier Dans toutes les cultures, dans toutes les civilisations, la littérature a commencé avec. des récits de guerre. La littérature japonaise, l'art de la guerre. La littérature indienne a commencé avec Mahabharata, qui est tout le temps la guerre. Des millions de gens qui mordent dans cette oeuvre. Et puis...
- Speaker #1
Iliade.
- Speaker #0
Iliade, en effet. Et puis, le livre de roi de la littérature perse, un persanophone, qui est le premier à l'oeuvre, qui est la livre des rois, les conquêtes et puis les massacres, etc. La dramaturgie de la littérature, de la narration, est fondée sur la dramaturgie de la guerre. Pourquoi ? Parce que, évidemment, d'abord, ça nous met face à la mort. Deuxième chose, c'est que tout de suite, la guerre révèle les personnages, les personnes, le méchant. Les gentils, les victimes, les bourreaux, les traîtres, il y a tout qui crée des histoires. Donc oui, c'est peut-être ça aussi. Mais pour moi, oui, la guerre, ça peut être un phénomène, un catalyseur. Un catalyseur.
- Speaker #1
Alors maintenant, pour se rapprocher encore plus de ce qui vous influence, de ce qui vous traverse, je vous propose le questionnaire « En dedans » . Donc c'est des questions courtes et des réponses immédiates, mais toujours à tâton. Alors, première question à Tic Raimi, le livre qui vous a donné envie d'écrire ?
- Speaker #0
« Les Misérables » de Victor Hugo.
- Speaker #1
Un roman français, donc. Le film qui vous a donné envie de filmer ?
- Speaker #0
Hiroshima, mon amour, d'Alain René, écrit par Marguerite Duras.
- Speaker #1
Duras a eu une véritable influence aussi...
- Speaker #0
Ah bah oui ! Le premier livre que j'ai acheté en France, c'était L'amant de Marguerite Duras.
- Speaker #1
Le classique de littérature ou de cinéma qui vous a laissé de marbre ?
- Speaker #0
Oula, Sade.
- Speaker #1
Sade ?
- Speaker #0
Oui.
- Speaker #1
Ça c'est surprenant, parce qu'on pourrait penser que justement Sade...
- Speaker #0
Oui, je ne sais pas. J'ai un rapport avec cette oeuvre. Nombre de fois que j'ai ouvert, j'ai lu. Des choses, ça m'est... Oui.
- Speaker #1
Le cliché sur l'Afghanistan qui vous irrite le plus ?
- Speaker #0
définir les abords comme des guerriers invincibles. Voilà.
- Speaker #1
La langue dans laquelle vous montez le mieux ?
- Speaker #0
Dans toutes les langues.
- Speaker #1
Et la langue dans laquelle vous êtes le plus vulnérable ?
- Speaker #0
Le français.
- Speaker #1
Le français ? Encore aujourd'hui ? Le tic qui revient malgré vous dans votre création, lorsque vous créez ?
- Speaker #0
L'inachevement.
- Speaker #1
On y revient. Votre meilleur choix artistique pris faute de mieux ?
- Speaker #0
Pierre de Patience. Parce que, justement... Quand le film que je devais faire en Inde, je n'ai pas pu.
- Speaker #1
Sur Kaboulio Wallah ?
- Speaker #0
Voilà, Kaboulio Wallah. et que je suis entré en catastrophe en France, je me suis enfermé et j'ai écrit Pierre de Patience.
- Speaker #1
Oui, parce que finalement, on a l'impression que vous créez par empêchement souvent.
- Speaker #0
Toujours.
- Speaker #1
Toujours, vous créez toujours par empêchement.
- Speaker #0
Oui.
- Speaker #1
Et si vous deviez reprendre l'écriture ou le tournage de votre premier roman et de votre premier long-métrage, Terre et Cendres, qu'est-ce que vous changeriez ?
- Speaker #0
Déjà dans le roman, je crois que j'ai... Comme j'avais travaillé pour presque quatre ans sur tout petit roman... Je crois que je ne changerais rien. Mais au film, si, il y a beaucoup de... De temps en temps, il y a des langures pas nécessaires. C'est une sorte de maniérisme que j'essayais d'exploiter pour son premier film. Voilà, c'est peut-être ça.
- Speaker #1
Qu'est-ce que vous appelez maniérisme ici ?
- Speaker #0
C'est trop esthétique. Tout le cadrage et tout devait être tellement précis, etc. Trop coqué,
- Speaker #1
presque ?
- Speaker #0
Trop intentionnel, je crois.
- Speaker #1
Vous préférez quand la volonté se sent mais ne se montre pas, peut-être ?
- Speaker #0
Voilà, et puis je devais me laisser aussi un peu surprendre par la réalité de pays, pas la réalité de mon imaginaire. Je l'avais, cette histoire, tellement dans mon imaginaire que je voulais absolument l'amener à mon imaginaire au lieu de l'amener vers la réalité de pays.
- Speaker #1
Alors, pour nos auditeurs et auditrices, Nous sommes en pleine guerre civile en Afghanistan et un vieil homme part avec son petit-fils.
- Speaker #0
C'était pendant la guerre afghano-soviétique.
- Speaker #1
Afghano-soviétique, à la fin, c'est ça, la guerre afghano-soviétique ?
- Speaker #0
Oui, c'est tout.
- Speaker #1
Ou avec son petit-fils Yassin, qui est devenu d'ailleurs sourd. Et on le voit aussi dans le film, comment la surdité est bien retranscrite. Et donc, ce grand-père et ce petit-fils vont à la mine dans laquelle travaille Mourad, le père de Yassine, pour annoncer l'indicible. Toute la famille a été tuée dans un bombardement. Et il y a déjà ici, chez vous, une langue très épurée. Là aussi, on est un peu à cheval entre la littérature et le cinéma, parce que c'est quand même des phrases très brèves, très sèches, des rythmes qui sont saccadés, très visuels aussi. Donc il y avait déjà un petit peu un terrain cinématographique à ce premier roman.
- Speaker #0
C'est qu'avec deux amis, on avait décidé de faire une trilogie sur l'Afghanistan. Et moi, voilà cette histoire qui m'est venue et que je voulais raconter. On n'a pas pu faire le film et puis voilà, à l'époque personne ne nous donnait de l'argent pour faire de la fiction. Mais un jour, même une jeune lectrice fait une remarque assez maligne, très juste aussi je crois, elle disait que oui, on sent derrière l'écriture de ce livre un réalisateur qui est dans des ordres... à ses acteurs. L'Ovtea, viens ici, mange ça, etc. Et ça m'a plu, cette interprétation. En effet, ça, c'est peut-être ce qui donne aussi un aspect cinématographique.
- Speaker #1
Mais même dans Les Porteurs d'eau, donc roman que vous publiez en 2019, là, il y a l'écriture, mais il y a aussi la structure du livre, puisque c'est vraiment une structure alternée. On a l'impression vraiment que c'est un montage. Alterner entre deux trajectoires de personnages, Youssef qui est porteur d'eau à Kaboul et Tom qui est un exilé afghan assimilé français entre Paris et Amsterdam. Et on a vraiment l'impression que vous hésitez, vous tâtonnez, vous vacillez un peu entre la forme cinématographique et la forme littéraire au sein même du roman.
- Speaker #0
Oui parce que là j'étais conscient. À ce moment-là, je n'arriverais jamais à écrire en français. La littérature française, pour moi, était inaccessible. Donc, ce que je cherchais, c'était justement trouver un autre langage accessible. Pour moi, c'était le cinéma, l'image.
- Speaker #1
Le cinéma faute de mieux aussi, donc,
- Speaker #0
pas empêchement. Et j'ai fait des études en ce qui est cinématographique. Donc forcément, ça m'a beaucoup influencé mon écriture très visuelle. Alors en dehors de ça, j'étais un fan, et je suis toujours un fan, de nouveaux romans. Donc ça aussi, que ce soit Alain Robbe-Guerrier, Marguerite Duras, que ce soit même Michel Butor, les romans post-modernes français sont très très proches du cinéma. En dehors de ça, oui, l'écriture de Maupassant m'a impressionné, parce que je trouvais très très visuel. aussi. Mopassant.
- Speaker #1
Avant le cinéma, Mopassant.
- Speaker #0
Oui, bien sûr. Ce langage, c'est la photo qui prenait justement une place importante dans le monde visuel et dans le monde d'art. Donc il y avait visualisation des récits qui est forcément influencée. Mais c'est pas pour rien que Mopassant c'est l'un des auteurs les plus adaptés au cinéma et à la télé. parce que c'est vraiment quand on lit on a l'impression que c'est le synopsis ces nouvelles sont vraiment une sorte de synopsis pour moi c'est tellement visuel donc ça ça aussi toute cette littérature qui a influencé et cette influence du monde du cinéma aussi en littérature française et puis par ce moyen aussi, ça a influencé mon écriture.
- Speaker #1
Et inversement, n'y a-t-il pas une empreinte littéraire dans vos films ? Alors, je citerai peut-être Notre-Dame du Nil. Vous avez adapté le roman Pré-Renaudo 2012 de Scholastique Mukasanga. Une histoire assez intéressante puisque ça se passe au Rwanda dans les années 70. où on suit des jeunes filles qui sont dans un pensionnat catholique pour l'élite culturelle et politique du pays, et sourdes. En filigrane, le conflit entre Utu et Tutsi, qui accouchera du génocide 20 ans plus tard. Et dans ce film, lorsqu'on le regarde, il y a une structure en 4 chapitres apparents. Comme pour un livre, il y a l'innocence, le sacré, le sacrilège et le sacrifice. Et vous aviez décidé de laisser ces chapitres apparents. Comme si c'était aussi un peu un livre.
- Speaker #0
Oui, d'abord c'était l'adaptation. Ensuite, c'est ça, je crois que c'est marrant. Parce que tout à l'heure vous m'avez posé des questions sur mon écriture très cinématographique et maintenant sur mes films très littéraires. Et c'est le propre encore des schizophrènes. En effet, quand je filme, je me sens écrivain. Et quand j'écris, je me sens cinéaste. De la même manière, quand je suis en Afghanistan, je me sens français. Quand je suis en France, je me sens afghan.
- Speaker #1
C'est l'exil. C'est l'errance.
- Speaker #0
C'est le propre de l'errance.
- Speaker #1
De l'errance. C'est l'exil et je rebondis sur cette errance, cet exil, puisque l'exil, vous dites, ça a libéré aussi une forme d'écriture chez vous, ça a constitué... Votre oeuvre, l'exil, l'errance entre plusieurs formes, entre plusieurs langues, entre plusieurs cultures. Je pense que c'est la balade du calame qui vraiment cristallise cette dimension de l'exil. Puisque là aussi, c'est un récit un peu, on va dire, un récit iconoclaste, je dirais, qui est inclassable, qui n'est pas une autobiographie, qui n'est pas un roman. Alors on se demande si ce n'est pas un récit intime, une réflexion sur la création et l'exil, mais aussi sur un carnet de calligraphie. On ne sait pas vraiment, et c'est une manière, à la fois l'exil façonne votre œuvre, à la fois vous n'arrivez pas à dire, vous dites, l'exil ne s'écrit pas, il se vit.
- Speaker #0
Oui, oui, parce qu'un des sujets, dès qu'on parle de l'exil, on s'opère. Donc d'un seul coup, ça nous amène à nos blessures, à cette errance, etc., etc., qui est une différure assez profonde. Une rupture assez violente, mais au fond, quand on réfléchit, l'humanité... C'est fondé grâce à l'exil. Sans l'exil, on ne serait pas ici.
- Speaker #1
Oui, parce que vous dites que l'exil, c'est le propre de l'homme, c'est ce qui matérialise la condition humaine, puisqu'on s'exile d'abord du ventre de notre mère. C'est un premier exil, c'est une venue au monde.
- Speaker #0
Voilà, c'est un exil tellement humain, tellement universel, que tout le monde a eu. Justement cette expérience-là, d'une certaine manière. Et puis, quand on regarde aussi tous les mythes de la création, ça commence toujours. toujours avec l'exil.
- Speaker #1
Dans la balade du Calame, vous citez cette cette formule de David, le fait que l'exil c'est l'arrachement à son propre corps, comme si le corps restait dans son lieu d'origine.
- Speaker #0
Oui, ça c'est la phrase d'David, il dit l'exil c'est laisser son corps derrière soi. Oui, c'est comme le papillon. Le papillon, il est dans sa chenille, et puis à un moment donné, il laisse sa chenille, et puis il devient autre chose. L'exil, c'est pareil.
- Speaker #1
On a parlé des calligraphies qui représentent aussi une grande partie de votre oeuvre. Vous avez accompli votre première exposition personnelle en 2014 à la Galerie Cinéma. Et cette exposition s'appelait « Callimorphie » . Alors est-ce que vous pouviez nous préciser ce qu'est la callimorphie ?
- Speaker #0
La callimorphie c'est... Déjà, il y a un papillon magnifique, justement, qu'ils appellent Calimorphe. Il y a ça. Et deuxième chose, c'est que la Calimorphe, oui, c'est entre la calligraphie et le dessin. C'est-à-dire que je prends... C'est entre la littérature, et encore, entre la littérature, entre la langue écrite et le dessin et l'art visuel. Parce que je... Par exemple, je prends un état du corps, soit dans l'acte d'amour, soit dans l'acte d'accouchement, dans l'acte d'attente, peu importe, une position. Et j'essaie ensuite de trouver l'homo qui évoque cet état d'un être. Et ensuite... Je trouve en personne, dans ma langue maternelle, parce que comme je veux calligrapher, donc je cherche une forme donnée à ces lettres. Donc voilà, et c'est les lettres qui d'un seul coup se transforment comme les traits d'un corps, etc. Donc c'est un vin-vient entre le corps humain et les lettres. ou bien le lettre avec apostrophe et les lettres.
- Speaker #1
Toujours les rangs, c'est l'entre-deux finalement. Toujours,
- Speaker #0
on en revient.
- Speaker #1
On en revient à ça. Et vous parliez des corps, et c'est vrai que c'est un motif récurrent de vos livres, de vos films, de vos dessins. Et je pense à l'épigraphe de Shingé Sabour, la formule d'Antonin Artaud, donc dramaturge, grand homme de théâtre. Je vais essayer de le dire dans l'ordre, du corps, par le corps, avec le corps, depuis le corps, jusqu'au corps. Je crois que c'est ça.
- Speaker #0
Absolument, et ça c'est incroyable. Juste cette phrase-là, quand on entre dedans, c'est évidemment le corps. qui est d'abord une sorte d'étendue, c'est-à-dire un espace dans lequel l'esprit se forme, se structure, naît. Ensuite, ça devient le temps, le corps, avec le mot « depuis » . Et Antonin Artaud, évidemment, donne une dimension temporelle au temps. C'est-à-dire depuis le corps jusqu'au corps. Donc, ce n'est pas que les trois premiers corps sont des corps de l'espace. Le deuxième, c'est le corps dans le temps. Et c'est une formule, pour moi, c'est une phrase magique dans ce sens-là.
- Speaker #1
Bien sûr, ça me fait penser à votre récente exposition, État du corps. À la galerie Virginie Lesage à Paris en mars 2026, état du corps où il y a vraiment ces corps empêchés, inachevés, suspendus, qui sont travaillés par le temps, par la matière.
- Speaker #0
Absolument, absolument. Pour moi, c'était toujours la question de l'espace-temps. Ça m'a beaucoup préoccupé. D'abord, le temps qui existe ici en Occident, ce n'est pas la même chose que le temps en France. le temps qui existe en Afghanistan. On dit qu'en Afghanistan, il n'y a pas de temps. Voilà. Tout simplement parce qu'on ne vit pas dans le temps. On vit le temps, complètement. Vous traversez une plaine et vous voyez un mec... Il est assis, pourquoi il est là ? Qu'est-ce qui l'attend ? Comment il passe le temps ? Etc. Et c'est magique, oui. Et pareil en Inde, les Indiens, ils ne croient pas du tout au temps que nous connaissons. Est-ce que c'est dans notre conscience, le temps ? Ou non ? La question est ouverte, comme dans mes romans. Exactement,
- Speaker #1
inachevé.
- Speaker #0
Inachevé.
- Speaker #1
Et vous dites, lorsque je n'arrive ni à écrire ni à filmer, je dessine. Alors, lorsque vous n'arrivez ni à écrire, ni à filmer, ni à dessiner... Vous faites quoi ?
- Speaker #0
J'écoute de la musique.
- Speaker #1
Vous écoutez de la musique ?
- Speaker #0
Oui, j'adore. Ou bien je marche, ou bien je bricole, je fabrique des lampes.
- Speaker #1
Vous créez d'une manière, vous créez quelque chose ?
- Speaker #0
Oui, ça c'est... Je lis énormément aussi. Je lis, oui.
- Speaker #1
Alors, avant... La fin, j'aimerais maintenant inverser les rôles. Je vous propose cette fois-ci un questionnaire à l'envers. Je ne pose plus les questions, c'est à vous de les trouver.
- Speaker #0
Oh !
- Speaker #1
Voilà. Comme ça, je me repose. Alors, d'abord, une question à laquelle vous ne savez toujours pas répondre.
- Speaker #0
Pourquoi j'écris ?
- Speaker #1
Une question qui heurterait votre pudeur.
- Speaker #0
Qu'est-ce que j'ai en tête ?
- Speaker #1
Qu'est-ce que j'ai en tête ? Une question qui vous ferait le plus sourire. Ah, vous l'avez, non ?
- Speaker #0
On a tellement... On a tellement...
- Speaker #1
Où est-ce qu'il trouve toute cette énergie ? On a la référence en tout cas. Pas de problème. Une question qu'un régime autoritaire poserait à votre œuvre ?
- Speaker #0
Où est Dieu ?
- Speaker #1
Où est Dieu ? Une question que vous aimeriez me poser.
- Speaker #0
Pourquoi vous faites cette interview ?
- Speaker #1
Ah ! Bonne question. Très bonne question. Une question que vous aimeriez qu'on vous pose et qu'on ne vous pose jamais. Ou qu'on vous pose rarement peut-être. Il peut ne pas y en avoir.
- Speaker #0
Oui, je sais, il y en a. On peut en avoir un autre. Parce qu'on m'a toujours posé des questions sur...
- Speaker #1
Sur la musique par exemple, peut-être ?
- Speaker #0
Non, parce qu'on m'a posé pourquoi je n'ai pas fait de la musique. Parce que comme...
- Speaker #1
Vous avez écrit des livrets d'opéra, donc on est sur le chemin. Oui,
- Speaker #0
voilà. Mais... Pourquoi tu vis ? Pourquoi je vis ? Tout simplement. Pourquoi je vis ?
- Speaker #1
Et la dernière question qui clôturera avant de nous quitter, cher Atik, notre entretien. Une œuvre qui évoque le mieux pour vous le processus de création ?
- Speaker #0
Jonas ou l'artiste au travail de Camus.
- Speaker #1
Magnifique. Solitaire ou solidaire ?
- Speaker #0
Exactement.
- Speaker #1
Merci Atik Raimi.
- Speaker #0
Merci.
- Speaker #1
Merci d'avoir marché à Taton avec moi. Si cette traversée vous habite, abonnez-vous à Michel à Taton et partagez l'épisode. D'autres artistes viendront chercher avec nous, dans le noir, encore.