- Speaker #0
Créer, c'est toujours échouer, mais en un peu pire. La création pue le cadavre. Celui des projets avortés, des brouillons jetés, des doutes maquillés, des vices refoulés. Les artistes n'accouchent pas d'une œuvre en recevant d'un trait une inspiration tombée du ciel. Avec leurs obsessions, leurs lacunes, leurs limites, ils se feraient un chemin. Ils hésitent, piétinent, trébuchent. Ils s'avancent, fébriles. A tâton ! Non, nous ne faisons pas partie de la même famille. Et pourtant, une fine particule nous sépare de l'homonymie. Thierry de Peretti, émetteur en scène de théâtre, aujourd'hui cinéaste. Il s'imaginait Louis de Funès à 20 ans. Il réalise aujourd'hui des films tendus, politiques, habités. C'est la Corse, dont il est natif, qui l'a poussé à attraper la caméra. Façon, guérilla. Rendez-vous pris à Paris, à l'hôtel J.K., salle Picasso, chevelure argentée, trinche demi-saison, basket blanche, minimaliste. Nos tasses de thé refroidissent sur la table du petit-déjeuner. Mon deuxième invité est Thierry de Peretti. Thierry de Peretti, la dernière fois que vous avez tâtonné ? Oh, tout le temps, ce matin. tout le temps, quelles que soient les étapes dans le processus, que ce soit l'écriture, que ce soit le tournage, que ce soit après la post-production, tout le temps. Et ça fait partie des choses que je préfère, d'ailleurs. Alors, vous dites tâte hautement, j'ai l'impression d'être en... C'est un rapport à la recherche, en fait. Et à la... Et à l'envie que les choses, elles se... Non pas qu'elles se trouvent, d'ailleurs. parce que tâtonnement ça veut dire qu'on cherche en vue de trouver quelque chose et ce qui est très bien, mais c'est plutôt un rapport au plaisir, c'est-à-dire que le tâtonnement permet que quelque chose se renouvelle, quoi, en cherchant que ce soit en écrivant, que ce soit en cherchant un dispositif de narration de réalisation on s'approche de plus en plus de quelque chose qui... qui me paraît juste, évident, qui me donne du plaisir. Donc le tâtonnement, il est là quasiment tout le temps. Ce qui est paradoxal avec l'idée de faire des films, parce que quand on fait des films, à un moment donné, on est obligé de s'arrêter, de monter, et donc il faut montrer. Mais si je pouvais, je continuerais, je les referais, les films, vraiment. Ça paraît un peu une coquetterie de dire ça, mais si je pouvais, je ferais ça. Une fois que les films sont montrés, je les reprendrais. Et voilà, ça ne veut pas dire que je les reprendrai indéfiniment, mais j'ai toujours l'impression qu'au moment où je les montre, je suis en mesure de comprendre à peine là où j'aurais dû aller.
- Speaker #1
Vous avez du mal à poser le palalcoat.
- Speaker #0
C'est vrai. Quelquefois, non. Quelquefois, je me dis bon, c'est là, il y a une évidence, mais c'est quand même très rare. Le chemin, le process, la discussion avec toutes les personnes qui m'entourent et avec lesquelles je travaille m'intéresse. plus, m'excite plus que la chose terminée. Parce que la chose terminée est importante, mais elle ne dit pas tout le voyage qui a été fait. Qui est au moins aussi important, fort que la chose finie. Après, c'est les films. Les films, une fois qu'ils sont terminés, ils sont aussi portés par ce qu'on appelle le hors-champ. Ils ne sont pas que le film fini. Moi, j'aime bien Imaginez, c'est les films que j'aime le plus. C'est les films qui, à la fois, me renseignent sur le processus de fabrication et il y a des films qui le laissent voir. On parlait de Hong-Song Su et des films qu'il a faits en France, par exemple. Les films de La caméra de Claire ou le film qu'il a fait, dont je ne me rappelle plus le nom, qu'il a fait à Paris dans le 14e. C'est des films qui, quand on est spectateur, on arrive à entrevoir comment ils se sont fabriqués. Donc moi, j'aime beaucoup ça. Et voilà, qui laisse avoir le... le chemin et justement les tâtonnements, les films ou les œuvres, quelles que soient, même si ce ne sont pas des films de cinéma, qui laissent voir ça, qui laissent voir les tâtonnements par lesquels, pas simplement le cinéaste, mais l'équipe qui a fabriqué les choses, les tâtonnements par lesquels ils sont passés.
- Speaker #1
Alors ce tâtonnement, il se laisse avoir aussi dans vos œuvres,
- Speaker #0
certes, mais aussi dans votre parcours, puisque vous vous poussez la porte de la classe libre du cours Florent. à 17 ans. Oui, enfin, je n'ai pas eu la classe libre à 17 ans.
- Speaker #1
J'ai plus que poussé. J'ai vraiment, à l'usure, je l'ai eu. Donc, ouais.
- Speaker #0
et vous souhaitiez devenir un acteur commis. Ouais. Alors, à 17 ans, ou en tout cas à la vingtaine, vouloir être le nouveau Louis Funès, et aujourd'hui réaliser des films, quand même, qu'on peut dire d'une gravité presque opposée, du moins peut-être en apparence, si ça, c'est pas du tâtonnement. C'est vrai, mais c'est pas... Souvent, je dis ça, et ça paraît aussi, pareil, que c'est comme un espèce de coquetterie, mais je le maintiens. Mes films sont drôles. Ils ne sont pas que drôles, mais... Enfin, ils sont drôles. En tout cas, moi, ils me font rire. Il y a beaucoup de choses qui me font rire dans les films. Y compris dans les films les plus sombres, les plus violents, les plus tragiques. Évidemment, ils ne sont pas que drôles. Et ça vient beaucoup des acteuristes qui jouent dedans, qui sont eux qui ont une nature souvent commune, et c'est souvent les actrices, les acteurs qui me touchent le plus. C'est évidemment les plus drôles, ceux qui ont le plus d'esprit. Et donc, ça imprime le choix d'actrices, d'acteurs qui ont un rapport au rythme et à la comédie ou au burlesque, imprime au film quelque chose de particulier. En tout cas, il imprime des mouvements contraires. J'aime bien l'idée que les films soient effectivement une dimension politique, historique, tragique, mais qu'il y ait une trivialité aussi et beaucoup d'esprit, beaucoup de mauvaise foi, beaucoup d'exagération. Le but funest n'est pas si loin. Je pense à votre premier long-métrage, en 2013, Les Apaches. Alors, pour nos auditeurs et auditrices, c'est inspiré d'un fait divers. Nous sommes à Porto Vec, cinq adolescents locaux squattent une villa de luxe détenue par des continentaux et commencent à voler des objets, dont deux fusils. Ouais. Le collection est sans suite à un engrenage jusqu'à la mise à mort de l'un de ces jeunes, Asie, et tripoussive. Parce que le fusil a du mal à se déverrouiller. Et si le centage, on rit presque Jorin, c'est craissant. Il y a quand même quelque chose de décalé par rapport à la tragédie qui se produit. Drôle, effectivement. C'est difficile, mais il y a quelque chose de drôle si cette scène-là, qui est une scène un peu traumatique et traumatisante, qui est une scène de mise à main, effectivement, est extrêmement crue, extrêmement violente. Mais si on la... désactive ou détache de sa dimension tragique, ce qui est impossible, mais bon, admettons, on voit des bras cassés. C'est vraiment calamiteux, c'est laborieux et donc c'est à la fois burlesque, à cause de ça, parce que c'est physique et en même temps c'est politique parce que ce ne sont pas des tueurs expérimentés. Et c'est là où le projet des Apaches se cristallise dans cette scène. C'est-à-dire que, comment Comme vous l'avez dit, c'est des faits réels, ça s'est réellement passé. Je ne suis pas là pour faire le juge d'instruction, ni même le journaliste, pour dire « je vais vous dire comment les choses se sont passées » . Certainement pas. Ni même pour tuer les gens une deuxième fois, comme dans cette scène. En revanche, comment faire pour montrer cette scène, en gros, pour ne pas enlever la dimension de préméditation ? Puisqu'on voit trois jeunes gens qui... quand même il y a un guet-apens il y a une pensée du déduit de choses donc voilà, la préméditation on sait très bien ce que ça coûte en matière judiciaire, c'est à la fois préméditer et improviser, et c'était vraiment l'enjeu de cette scène là, comment faire une scène qui est tragique, puisque c'est un meurtre qui soit à la fois pensée préméditée comme des jeunes assassins chevronnés, et en même temps au moment où elle se déroule, moment après moment on voit bien qu'elle est totalement laborieuse, bricolée et qu'elle aurait pu ne pas... ne pas se passer ou ne pas aller jusqu'à son terme le plus funeste et le plus tragique. Et c'est vrai que si on la regarde justement d'un point de vue purement de jeu, si on regarde ce que fait Hamza, Mezzani par exemple, François-Joseph Couliol et Joseph Ebrard, si on l'examine vraiment du point de vue du jeu, ils sont très drôles. Ils sont hébétés par ce qu'ils sont en train de faire. Et ça, c'est la grande force de leur proposition, de ce qu'ils font dans la scène. Ce qui fait que la scène n'est pas complètement glauque. Et qu'elle est vivante, quoi, malgré la crudité de la scène. Il est difficile de ne pas aborder la Corse dans votre filmographie. Et vous dites que sans la Corse, vous n'auriez jamais fait de cinéma. Vous étiez acteur et metteur en scène de théâtre. Comment a-t-il pu vous hanter à un tel point qui vous... pousse à créer à un certain moment ? D'abord, évidemment, d'un point de vue politique. Je m'étais dit, si je fais des films au moment où j'ai fait mon premier court-métrage, j'ai un besoin que ce que je vais me montrer soit vraiment très important pour moi. Je ne peux pas juste raconter tout ce qui va bien, tout ce qui est joli. Je pourrais, on pourrait. Ce n'est pas mal de faire ça comme ça. Mais moi, je ne pouvais pas. J'avais besoin qu'il y ait une certaine nécessité. Et cette nécessité, elle passait par, non pas raconter telle ou telle chose, mais parce qu'encore une fois, faire un film, ce n'est pas dire, j'ai l'idée d'un film, voilà le film. Non, c'est tout un process et c'est très long. En tout cas, moi, je mets beaucoup de temps avant de faire les films. Je démuris, je me renseigne, j'enquête, je me questionne. Donc c'est tout la promesse d'un film. Quand on a l'idée d'un film, ce n'est pas simplement le film terminé. C'est aussi, pour moi, la promesse de tout ce que ça va impliquer pour mettre en chantier ce film-là. D'un point de vue intime, d'un point de vue de travail, d'écriture, de labeur, de fabrication, et d'un point de vue aussi de découverte. parce qu'on sait jamais ce qu'on va découvrir on a une intuition de dire j'ai envie de raconter ça de filmer ça mais je sais pas où est-ce que ça va m'amener et c'est cette question là où est-ce que ça va m'amener qui fait qu'on décide d'y aller ou pas en tout cas en ce qui me concerne donc il fallait que ce soit un peu brûlant les questions politiques elles sont pour moi importantes c'est à dire parler de choses qui sont qui sont problématiques, brûlantes ou ou qui me bouleverse, ou me révolte, ou m'engage. Voilà, c'est cette première question. Ensuite, la question esthétique, elle est essentielle aussi pour moi, parce que j'avais l'impression, à tort ou à raison, mais que la puissance plastique, que la puissance contemporaine de la Corse, je ne l'avais pas vue, en tout cas pas au cinéma, en tout cas pas dans le cinéma contemporain. Alors je ne dis pas que c'est moi tout seul qui allais le faire, mais en tout cas... J'avais envie de me dire, j'ai envie de mettre ma caméra là où je trouve que la caméra n'est jamais allée, là où c'est beau filmer des personnes qu'on n'a pas filmées en Corse. Là où je la trouve, la Corse la plus, pas simplement belle, mais contemporaine, intéressante, inédite. Donc ça, c'était très important. Et il y a eu, au moment où moi j'ai commencé à faire des films, en tout cas, il y avait peu de films de fiction. Ça ne veut pas dire qu'il n'y en avait pas eu avant, mais très peu. et en tout cas très peu qui sortaient en salle de cinéma, quasiment très très très très peu.
- Speaker #1
Silence d'Orso, Miré,
- Speaker #0
il y avait le silence, ouais, exactement, il y a le silence, puis il y a plein d'autres films, mais pas mal de films documentaires en fait, on manque au cinéma de Dominique Maestrat, par exemple de Marie-Jeanne Thomas, de Ange Cast, il y a des gens qui ont vraiment fait des choses importantes, mais chaque fois dans le champ plus du documentaire que de la fiction pure, donc il y avait à mon sens quelque chose à... à investiguer et à investir dans la fiction contemporaine encore. Donc cette question esthétique, poétique, un peu inédite, pour moi elle était importante pour que je m'y engage et que je me dise « Ok, je vais faire des films en Corse » . Et ensuite la dimension intime, parce qu'à la fois je fais des films qui ne sont pas autobiographiques, mais l'autobiographie elle passe dans mes films, je crois, elle passe ailleurs. Elle passe par le choix des actrices qui jouent dedans. des gens qui sont importants dans ma vie, des histoires, des lieux que je connais très bien. Je pense au dernier film qui a son image, que je signe à la fois dans mon propre village, il y a des gens de ma famille dans le film. À Ajaccio, je filme dans les endroits où je vis, où je passe du temps, où je traîne. Donc la dimension autobiographique, elle passe non pas de manière directe, mais de manière indirecte. Donc s'il n'y avait pas tout ça, non, je ne ferais pas de film. Peut-être que j'en ferai maintenant, je ne dis pas, mais je crois que c'était important en tout cas que ces trois pôles soient réunis et que, en tout cas, je ne sais pas si aujourd'hui je formulerais la question comme ça. Comme vous l'avez dit, je ne ferais pas de film si il n'y avait pas la Corse, mais en tout cas, j'ai appris à faire des films en Corse, c'est sûr. Je ne sais pas si j'ai trouvé comment faire des films, mais en tout cas, les questions de cinéma, je me suis posé par la Corse. par la question de qu'est-ce qu'on filme et comment je le filme. Parce que nous l'avons évoqué, vous étiez acteur, plumeur en scène de théâtre, vous avez monté de nombreux textes du répertoire, à peu près une quinzaine. Vous dites que vous n'arriviez plus vraiment à être aux prises avec le réel, à l'attraper, c'est bien vos mots. Quelle porte le cinéma a-t-elle ouverte sur la fiction que le théâtre vous vous laissait fermer ? Alors, je n'ai pas monté tant de textes de répertoire que ça. C'était vraiment aussi... Ça m'est arrivé deux fois, simplement. Et je n'ai monté pratiquement que des textes contemporains. Que ce soit Bernard-Marie Coltès, Don DeLillo, Grégory Moton.
- Speaker #1
Après le répertoire, mais peut-être ensuite.
- Speaker #0
Effectivement, peut-être que maintenant, mais ils ne sont pas, quand on dit répertoire, c'est la référence à la comédie française qui fait rentrer ou pas au répertoire. Mais donc voilà. J'avais une impression, on était, quand on faisait du théâtre, c'était de dire, je monte des textes, justement des textes d'hier, possiblement, en se disant, le spectateur va comprendre l'allégorie, la métaphore, et ça va résonner avec aujourd'hui. Et ça, à un moment donné, ça ne me satisfaisait plus. J'avais l'impression que pour parler d'aujourd'hui, il fallait parler d'aujourd'hui. Il fallait raconter des gens d'aujourd'hui, des personnages d'aujourd'hui, des lieux d'aujourd'hui et pas les amours de Lisette et Ralequin. Même si je n'ai pas monté les amours de Lisette et Ralequin, mais en tout cas, j'avais l'impression que cette chose-là ne me convenait plus. Et j'avais l'impression que le cinéma allait répondre, et ça a été le cas, à une envie de B.L. de filmer des lieux tels qu'ils étaient, les personnages, des nouveaux récits. Donc c'est passé. à la fois par ce passage du théâtre au cinéma et aussi c'est passé par la Corse qui était pour moi un endroit, encore une fois, intime puisque je suis né, j'ai grandi comme vous. Ça m'offrait un poste d'observation que je trouvais fou, exceptionnel. Mais c'était un mauvais procès fait au théâtre parce que j'aurais tout à fait pu dire « Ok, maintenant j'arrête de monter des textes, je les écris moi-même avec une troupe d'acteurs. » je vais les faire en Corse et j'écris des histoires qui se passent aujourd'hui. Ma soif de réel aurait pu être étanchée par le théâtre aussi. Mais j'ai mis longtemps avant de comprendre ça. Si je refaisais du théâtre, je pense que je ferais quelque chose comme ça. Je ferais quelque chose de très ancré avec ce qui se passe en Corse aujourd'hui. Je ne raconterais pas, je ne montrerais pas des textes en imaginant que ça va quand même parler aux spectateurs. Parce que ça, ce n'est pas vrai. En tout cas... C'est peut-être le cas de certains critiques qui font à chaque fois des connexions entre eux. Mais le spectateur, très, très rarement, à moins de tordre tellement la pièce pour lui faire dire aujourd'hui, mais alors voilà, ça peut devenir en tout cas très lourvingue. Je crois que les spectateurs font rarement l'analogie présent-passé. Ou alors, ça alourdit les notes d'intention. On va au théâtre, on lit les notes d'intention qui disent « Oui, on est en train de monter Henri VI et ça parle vraiment d'aujourd'hui. » Le spectateur le lit et dit « Ah oui, c'est vrai. » En tout cas, ce n'était pas suffisant pour moi, ce rapport-là. Je comprends. On vous parlait de documentaires où il y a eu justement une œuvre documentaire assez riche sur la Corse qui vise à précéder. Et on parle souvent de cinéma comme un cinéma. empreintes documentaires, on parle de vos plans séquences souvent larges ou moyens. Donc, plan séquence, c'est un plan sans coupe, d'une lumière naturelle. Dans les Apaches dont on parlait, les acteurs ont gardé leur nom. Et en même temps, vous dites que la frontière entre la fiction et le documentaire a été finalement abolie ou dépassée. Alors, si c'est le cas, qu'est-ce qu'un film de fiction apporte en plus ? Ça aussi, ce serait une très bonne question, mais il faudrait passer une semaine. Après, quand je dis que la frontière entre la fiction et le documentaire a été abolie, c'est un peu une phrase qui vaut ce qu'elle vaut. En tout cas, j'ai l'impression que dans le cinéma contemporain, ces questions-là, elles ne sont plus opérantes, que c'est des questions de financement, c'est des questions de guichet. Est-ce qu'on va déposer un scénario, un projet de film à un guichet documentaire ou à un guichet fiction ? La frontière, la démarcation, elle est bien nette. Or, dans le marché aujourd'hui, on vous reproche beaucoup, quand on fait de la fiction, on vous reproche beaucoup le documentaire. Sous-entendu, une précision et une complexité, la fiction aujourd'hui dans le cinéma de marché rechète complètement. puisqu'on veut simplifier à l'extrême, puisqu'on veut que toutes les histoires et que tous les récits au cinéma soient les mêmes, se ressemblent et manufacturer les choses. C'est beaucoup plus simple, évidemment. à l'intérieur de la fiction. Il amène à la fois de la complexité, de la profondeur, de la réalité, mais c'est surtout qu'il entre en tension avec quelque chose qui serait plus de l'imaginaire de la fiction. Moi, je trouve que la tension entre la pure fiction et quelque chose qui serait documentaire, j'en sais rien, mais qui serait de plus réel, à la fois, il permet aux spectateurs peut-être de passer un pacte. plus honnête, je trouve, avec le spectateur, en disant, ce que vous êtes en train de regarder, voilà comment il se fabrique. C'est de la fiction. Et la fiction se dénonce à partir du moment où la dimension documentaire rentre. dans la fiction. Et ça, aujourd'hui, on est abreuvé de fiction, de narrative, de storytelling, de choses comme ça, que ce soit sur les réseaux, que ce soit... Je pense que la fiction, en tout cas au cinéma, elle a cette obligation d'aller chercher d'autres récits, d'autres façons de raconter et de faire rentrer le documentaire d'une façon ou d'une autre. Parce que le documentaire, c'est pas simplement avoir un plan qui s'identifie complètement au documentaire. C'est aussi... dans la façon dont on fabrique les films, dans la façon dont on les pente, dont on les tourne, les actrices avec lesquelles on s'entoure pour tourner. Comment les films, c'est écrit, avec qui, c'est tout ça. C'est toute la... C'est, voilà, la question, est-ce qu'on fait du cinéma politique ou est-ce qu'on fait politiquement du cinéma ? Et c'est la même chose sur la question du documentaire. Peut-être que la question du documentaire, elle est la... Le documentaire, il est la meilleure part de la fiction. Et... Bon, voilà. Après, on peut en parler des heures. Il faudrait regarder chaque film et dire, voilà, est-ce que ça, on n'est plus du côté du documentaire ou de la fiction ? Et finalement, la dimension documentaire dans les cinémas n'est pas forcément là où on croit qu'elle va se trouver, mais inversement. Et la fiction aujourd'hui, pour répondre à votre question, je pense qu'elle est obligée de se renouveler, puisque le politique, quand je dis le politique, c'est-à-dire ceux qui font la politique, les responsables politiques. Les journalistes, je fais des généralités évidemment, mais le journalisme, la sociologie a pris les pas de la fiction. Se sert de la fiction, se sert des narratives pour dire des choses. Et je trouve que c'est un dévoiement. Le journalisme, c'est le journalisme. Il ne doit pas nous raconter la belle histoire de tel personnage pour nous faire mieux comprendre telle chose. Ça peut être un pan du journalisme, mais aujourd'hui, je trouve que c'est très douteux et très dangereux de passer par... la narration pour nous faire comprendre des réalités sociologiques, politiques, philosophiques, militaires, complexes. Donc, si le journalisme s'est emparé de la fiction, il faut que la fiction redéfinisse son cadre. Et elle peut redéfinir son cadre si, par exemple, elle prend des appuis dramaturgiques autrement et qu'elle refuse les injonctions de la trajectoire des personnages, où est l'émotion. où est le parcours, qu'elle refuse à la fois la psychologie, qu'elle refuse l'injonction de le début, le milieu, la fin, qu'elle peut tenter de raconter autrement et de s'amuser un peu plus avec la temporalité, les durées, les actrices, les acteurs, etc. Vous parlez de la méthode de fabrication, justement le fait qu'il n'y ait pas de début, de milieu, de fin déterminé. Vous avez une méthode de mise en scène qui est assez particulière. Puisqu'il n'y a pas vraiment une séparation nette entre le moment où il y a l'action et le coupé. Et le fait que parfois vous rentrez dans le champ de la scène pour éventuellement proposer des choses aux acteurs, aux actrices, échanger avec eux, voir leur téléphoner. J'ai eu ça, leur téléphoner directement. Et la scène qui pour moi est assez emblématique de cette méthode de travail, c'est la scène du mariage dans Une vie violente, qui est aussi inspirée. d'un personnage réel qui est rendu fictif qui s'appelle Stéphane dans votre histoire qui passe d'un étudiant bourgeois cultivé à la radicalité politique et à la plandestinité dans la galaxie nationaliste en Corse. Et c'est le mariage, c'était un vrai mariage, qu'il n'y avait pas du hors-champ qui est vraiment quelque chose qui circule, non ? Oui, oui, exactement. Oui, oui, tout à fait. Vous parliez de tâtonnement tout à l'heure et le tâtonnement, il passe pour moi par faire des petites expériences. Donc des expériences de mise en scène et que je trouve ça plus drôle d'essayer de faire un vrai mariage pour en avoir un faux que tout de suite rendre tout faux. Et je trouve ça plus marrant. Mais ça vient aussi de mon expérience d'acteur. Comme je suis acteur d'abord, je sais qu'est-ce qui stimule mon imagination, qu'est-ce qui en tant qu'acteur me met au travail. et donc je me dis si une certaine forme de réalité me met en mouvement, met mon imagination en mouvement comme acteur, ça sera certainement le cas pour les acteurs et les actrices qui travaillent avec moi. Donc c'est un pari. Est-ce que c'est vrai ? Est-ce que c'est ça ? C'est réellement effectif ? Je ne sais pas, il faudrait leur poser la question, mais en tout cas pour moi c'est ça. Je ne sais pas s'il s'agit d'une méthode ou d'un... C'est plus pareil, il y a une question de désir, il y a une question de faire des petites expériences sur chaque scène. C'est important pour moi que chaque scène soit l'objet de faire une expérience. Et l'expérience, évidemment, les paramètres de cette expérience, ils se définissent avec la directrice de la photo. Que ce soit pour une vie violente, Claire Maton, ou José Léaidant à son image, Julia Lyon qui fait tout le casting de mes films. Toute l'équipe, on réfléchit à comment le faire. Le mariage d'une vie violente, ça s'est fait beaucoup avec Thomas Baccheni, qui est le chef décorateur, de dire comment on s'y prend pour que... Justement, c'est aussi la question du documentaire, pour que créer les contours de ce mariage, pour que nous, avec la caméra, on puisse... librement se balader à l'intérieur comme si c'était un documentaire. Mais le mariage, lui, ne s'arrête pas pour nous. Jamais. Enfin, le mariage, la fête de mariage, on la lance. Il y a quelque chose d'un peu performatif, peut-être que ça rejoint le théâtre, mais c'est-à-dire que à partir du moment où la fête de mariage est embarquée dans ce restaurant-là, elle commence, elle ne s'arrête pas. Je n'arrête pas en disant « Bon, super, on va reprendre. » Non, s'il y a un moment qui a été loupé, il a été loupé. et donc ça définit beaucoup de choses mais par contre ça demande énormément de préparation ça demande pas de la répétition parce qu'on peut pas répéter tout à fait les choses mais ça demande beaucoup de discussion beaucoup de préparation et beaucoup de... je confie énormément de choses aux actrices et aux acteurs qui sont là en leur disant tu vas t'occuper de ci tu vas t'occuper de ça le père de la mariée est censé s'occuper de faire rentrer les invités à des moments dans le mariage de les faire passer de la plage à l'intérieur C'est lui qui dit à tel, à un tel, fais ton discours. Voilà, donc on a défini les rôles de chacun. Je trouve ça plus ludique et ça permet d'avoir des scènes qui sont plus libres, plus vivantes, à mon sens. Mais aussi, ça a des implications qui est qu'il y a des choses qu'on loupe. Il y a des choses qu'on ne peut pas avoir avec cette façon de faire. Il y a des choses qu'on ne peut pas avoir. On ne sait jamais ce qui va se passer. Des fois, ça se passe bien. Des fois, c'est moins... le résultat est moins heureux. Voilà. Alors, on parle du mariage, mais il y a un motif qui revient dans tous vos films, c'est les moments de célébration. Des fêtes, comme les mariages dans une vie violente, le bal pour votre premier court-métrage, vous voyez, oui, qui est un bal de village. Oui. Des fêtes, des soirées, des anniversaires. Et quelque part, on dirait que c'est des points de cristallisation un peu de votre intrigue. Qu'est-ce qui se joue dans ces scènes de célébration ? Je crois qu'il y a beaucoup... beaucoup de choses dans les... Bon, déjà, c'est très... Les scènes de fête, c'est des rituels. C'est peut-être des rituels païens, que ce soit les anniversaires, des mariages. Enfin, les mariages, c'est ainsi païen que ça. Mais disons que ça permet de résigner... Moi, j'aime beaucoup filmer les groupes aussi, les collectifs, qu'ils soient dans les collectifs, qu'on les retrouve dans des moments de célébration ou des moments vraiment plus... Comment dire ? Plus directement politiques, on va dire. Mais j'aime beaucoup ça, filmer le monde. J'aime beaucoup filmer... Je suis moins à l'aise avec les scènes à deux, par exemple, ou les scènes à trois, des scènes... Qu'est-ce que ça dit de moi ? J'en sais rien. Mais en tout cas, c'est ce que j'aime et c'est ce que j'aime essayer de penser. Peut-être que ça a à voir avec la musique aussi, parce que dans les moments de célébration, c'est les moments où il y a de la musique possible et que... J'aime bien l'idée que les films, ils soient des moments où on écoute du son, on écoute de la musique. À la fois, on regarde des personnages, on entend des choses, on voit ce qui se passe. Et puis, ça permet, il y a quelque chose d'assez grisant dans les fêtes ou dans les célébrations et assez dansé, en fait. Filmer les groupes, filmer les collectifs permet de voir beaucoup de monde bouger en même temps. Et il y a quelque chose de très chorégraphique. et qui, moi, en tant que spectateur, me grise assez et me transporte. Donc, c'est vrai que les scènes de fête permettent d'avoir de la musique, de la danse, de la dramaturgie, parce qu'il y a les personnages qui continuent à vivre leur vie de personnages, etc. Et une dimension plastique très forte. C'est souvent assez joyeux à faire et à tourner ces moments-là. Alors, vous parlez de ce qui est grisant, de ce qui vous grise. maintenant je voudrais qu'on se rapproche de ce qui, certes, vous habite, vous traverse, vous hante, avec un petit questionnaire, si vous voulez bien, qui s'appelle « En dedans » , des questions courtes et des réponses immédiates. Alors déjà, le film qui va donner envie de réaliser. C'est vrai qu'au début, au moment où j'ai commencé à faire des films, ça a été beaucoup, j'en ai parlé, le nouveau cinéma taïwanais, qui a été un cinéma qui a été inventé par un groupe de cinéastes. La Saocienne, Tamil Young, Edouard Young, parce qu'ils filmaient leur île, ils filmaient leur île de manière très... Ils me montrent Taïwan qui est une île, comme la Corse. La Corse est une île aussi. Et je me suis dit, ah, ça, c'est quelque chose qui me plaît. J'ai envie de faire la même chose. Alors, le signe que vous prétendez avoir vu et que vous n'avez... J'avais regardé à l'inverse. Je crois. pas que je fasse ce genre de choses. Je ne dis pas qu'il ne faut pas le faire et que ce n'est pas drôle de dire j'ai vu tel film. Je n'ai pas de truc moral par rapport à ça, mais il faudrait que j'essaye. Comme ça, et non pas que je sois plus transparent, mais je ne crois pas avoir dit j'ai vu tel film et ne pas l'avoir vu. Je ne crois pas. Mais c'est sans doute le cas, mais je ne m'en souviens plus. Et le classique de cinéma qui vous a laissé de marbre. Il y a des auteurs qui sont des auteurs très importants de l'histoire du cinéma qui nous... où je suis moins sensible. Par exemple, Bergman. En revanche, des auteurs qui ont été influencés par Bergman peuvent vraiment avoir fait des films qui me touchent. Mais Bergman en tant que tel, évidemment, c'est un immense cinéaste, il n'y a pas de débat.
- Speaker #1
Le plan que vous avez gardé au montage, alors qu'il n'aurait pas dû rester ?
- Speaker #0
C'est tellement une... Comment dire ? Chaque plan est tellement questionné. il part, il revient, machin, que quand il est là, il est là. Je peux questionner la totalité du film. Maintenant, je suis prêt, non pas à le remonter, mais je suis prêt à le retourner. C'est comme si les films étaient pour moi des maquettes. Une fois qu'ils sont terminés, c'est presque comme si ils étaient des maquettes de films que je pourrais, que je comprends et que je pourrais faire maintenant. En revanche, des plans qui ont failli passer à la trappe, oui, parce qu'on ne fait pas des films seuls. et que souvent les films, on les fait avec le regard des distributeurs, d'un producteur. Donc c'est des discussions. Et quelquefois, c'est des petits bras de fer, c'est des batailles. Et souvent, je suis content de les avoir remportés parce que j'ai des rapports affectifs au plan. J'ai des regrets sur des assemblages, sur des choses plus grosses que sur un plan ou ne serait-ce qu'une séquence, mais pas plus que ça.
- Speaker #1
Votre meilleur choix pris par fatigue lors d'un tournage ? qui finalement a été le meilleur.
- Speaker #0
Malheureusement, c'est plutôt l'inverse, en fait. C'est plutôt des choses auxquelles j'ai cru sur le tournage et qui s'avèrent ou ne pas marcher ou alors qui n'ont plus la place dans le film. Ça, oui, ça, j'ai des regrets, des crèves-cœurs, vraiment des deuils, des crèves-cœurs profonds. Souvent, c'est des scènes, des séquences que j'ai toujours en tête d'en faire quelque chose. Non pas pour en faire un bonus, un DVD ou quoi que ce soit, mais de l'avoir en tête en disant que ces plans-là vont réapparaître à un moment donné. C'est des images un peu des plans fantômes qui vont à un moment donné ou à un autre ressurgir. Donc je fais des petites listes des choses qui ne sont plus là, qui sont parties, que le corps du film a un peu rejeté et qui vont revenir.
- Speaker #1
Il y a quelque chose de l'assemblage.
- Speaker #0
Oui. Ils disent que dans vos films, lorsque vous les réalisez, vous ne voulez pas rentrer. dans vos films tout un tas de choses, je vous cite, qui ne sont pas directement liées à l'histoire. Alors je me suis dit, est-ce que réaliser un film, c'est un peu comme jouer à Tetris ? Oui, oui, c'est vrai. Après, ça rejoint la question du documentaire et la question, ce que je disais, c'est comme je ne fais pas des films qui sont directement autobiographiques. Et je me suis posé la question, je me suis dit, mais pourquoi raconter des choses aussi à des moments non pas loin de moi, mais d'autres histoires que les miennes ? Et ça pose des réels... question morale et politique d'ailleurs, de faire ça, les éléments autobiographiques, ils rentrent autrement. Encore une fois, par le choix des actrices, des acteurs, par le choix de la musique, par le choix des lieux, ça rentre d'une autre façon, donc de façon indirecte. Ils sont autobiographiques de manière très forte pour moi, il n'y a que moi qui le vois, mais voilà, d'autres façons. Il y a certaines phrases qui sont prononcées par certains personnages. J'essaye que les personnages et que les acteurs soient un peu, c'est un peu théorique de dire ça, mais bon, qu'ils soient un peu indépendants de moi, qu'ils disent des choses que je ne dirais pas forcément. Et les personnages pensent des choses dans mes films que je ne pense pas, que je ne partage pas ou avec lesquelles je peux me trouver en désaccord. et de temps en temps, certains personnages disent des choses auxquelles je souscris que je pense. Alors vous me direz, ben oui, tu les as écrits, donc il vaut mieux. pas forcément ce que raconte le film. Il faut, pour le déterminer, faire l'addition de tout ce qui a été prononcé par plein de personnages. Et souvent, ce qui a été prononcé ne dessine pas une seule vie, mais encore une fois, se contredit. Mais vous parlez donc d'une sorte de polyphonie de vos films. Donc, il y a plusieurs discours qui sont portés, énoncés par les positions et les situations des personnages qui sont différentes. Et quand je parle de ça, je parle notamment de « à son image » , où vraiment, on a le sentiment qu'il y a même presque trois points de vue dans le film. Ce « Y égale vôtre » qui adapte le roman des géants de Ferrari à son image, du même nom, qui raconte le parcours d'Antonia, qui est une jeune photographe insulaire qui va se reprouver happée dans les méandres du nationalisme et la violence du nationalisme corse, aussi happée par son amour fou pour un militant qui s'appelle Pascal. Donc à la fois, il y a Thierry Desperette qui a sa vision des choses. Il y a aussi le point de vue de Antoine qui a son appareil photo et qui a aussi un code éthique par rapport à sa photographie. Et également, finalement, le narrateur qui est un peu le soupirant, j'irais, amant de Antoine, c'est moi qui est en voix off, qui est une art d'histoire. Donc il y a vraiment ces trois lignes. Oui, bien sûr. Moi, j'aime beaucoup que les films se racontent de plein de façons différentes. Il y a tous ces chemins que vous indiquez. Il y a aussi la musique qui est importante. C'est-à-dire la musique, elle permet aussi l'assemblage, comme vous disiez, de certains titres, permet de raconter le film autrement. Il y a effectivement le film tel qu'il est, l'assemblage des images, il est raconté en images. C'est comme un livre d'images ou un livre de photographies. Le film parle de ça, du rapport à la photo, à l'image, etc. Il y a effectivement Antonia qui raconte le film ou qui le tait à des moments de sa façon. Et là, en l'occurrence, Antonia qui est jouée par Clara Marie Laredo et qui épouse aussi certains des points de vue de Clara Marie et qui rencontre ceux d'Antonia qui est le personnage de littérature créé par Jérôme Ferrar. Le personnage d'Antonia, il est à la fois le personnage de Jérôme, à la fois le personnage qu'on a pu, avec Jeanna Teckman, qui a écrit le scénario avec moi, écrire, et le point de vue très fort et très affirmé de Clara Marie Laredo qui le joue. Donc il y a ces trois choses qui coexistent. Et il y a effectivement la voix off, qui est à la fois prélevée au roman, mais qui appartient au personnage de Simon, qui est à la fois amoureux du... d'Antoine, qui participe pleinement à toute cette aventure politique, activiste et qui a son propre point de vue sur les choses c'est vrai qu'il y a une dimension polyphonique, ou en tout cas il y a une multiplicité de regards sur tout ça, et c'est cet assemblage de points de vue qui m'intéresse et qui encore une fois ouvre des possibilités et que c'est aussi du côté du tâtonnement Cette histoire, elle est ça, mais elle est aussi ça, et elle est aussi ça, et elle est aussi ça. Et j'aime bien, j'aime beaucoup ça, parce que non pas uniquement pour des raisons musicales, polyphoniques, moi j'aime bien que mon point de vue dans ma vie de tous les jours et mon point de vue spectateur soit remis à jour. Et j'aime beaucoup avoir cette sensation de remise à jour de mes représentations en cours, au fur et à mesure. J'aime bien regarder un film et au fur et à mesure du film, me dire « Ah d'accord, j'avais pas vu des choses comme ça » . Alors je ne me le dis pas de manière aussi consciente quand je regarde le film, ça va plus vite parce que le film fait que… Mais j'adore avoir cette sensation-là d'être parti avec quelqu'un, un personnage sur lequel j'avais des idées, des préjugés, une idée et me rendre compte en cours que je me suis complètement trompé. C'est des sensations que j'aime avoir dans ma vie. et c'est des sensations que j'aime avoir au cinéma et ça, ça rejoint sans doute des enjeux politiques sur la Corse qui est un endroit qui est saturé de réjugés, de folklore de tout ce qu'on veut et donc il me tient particulièrement à coeur de montrer des films où le spectateur va se dire ah d'accord, ah ok, j'avais pas vu ça comme ça ou voilà quoi, à la fin du film c'est pas le personnage qui a évolué mais c'est moi en tant que spectateur, c'est mon regard en tant que spectateur qui a évolué sur la situation, sur le personnage, etc. Ça, pour moi, c'est une grande ratification en tant que spectateur. Et de la même façon que, dans la vie, je peux me rendre compte que je me suis totalement trompé sur telle situation, tel personnage, telle chose que je pensais. J'aime bien non pas avoir l'impression de m'être trompé, mais en tout cas d'avoir une nouvelle... un nouveau regard sur les choses et d'avoir une vision plus claire.
- Speaker #1
Alors, bien sûr, lorsque vous...
- Speaker #0
On parlait justement du fait d'ajuster sa perception ou de l'enrichir de points de vue différents et vraiment de ne pas avoir un rapport à la vérité aussi immédiat. Forcément, on pense à Enquête sur un scandale d'État, où véritablement, c'est l'enrichi d'un scandale politique lié à un trafic de stupéfiants qui serait orchestré par l'office chargé de lutter contre ce même trafic de stupéfiants. Et c'est issu d'une relation entre Hubert Avoine, un ancien infiltré de cet office, transformé en Hubert Antoine, anagramme présent. Et Emmanuel Fransten, de Libération, qui va recueillir son témoignage et qui va y croire, qui va porter jusqu'au bout. Et Stéphane Gillens, en personnage de fiction. Ce film traduit énormément ce que vous dites. mais aussi le trop kiffé, exception ou non, vous allez me dire, dans votre parcours. À double titre, déjà, c'est un film hors de la Corse. Il y a peut-être une étrangeté. Et aussi, ça finit avec de nombreux acteurs et actrices vedettes, ce qui n'est pas forcément habituel dans votre cinéma. Il y a Pio Marmai, il y a Vincent Lindon, Raleigh Abdeloumigdes, Roger Zane. Comment on avance autrement lorsqu'on sort un peu de la matrice habituelle ? Alors, de la même façon, parce qu'encore une fois, les films, ils sont de la même façon. Pas tout à fait de la même façon, mais en tout cas, les questions que je me pose avec toutes les personnes qui travaillent avec moi sur les films sont à peu près, sont à chaque fois pas tout à fait les mêmes, mais un petit peu. C'est vrai que cette affaire, ce scandale d'État dont vous parliez, Il a été d'abord une commande, c'était un producteur de séries qui me l'a proposé et a priori, je disais, mon territoire de cinéma, il n'est pas là, ce n'est pas mes questions, ça ne m'intéresse. J'ai décidé que mon projet de cinéma, il était associé à un territoire particulier qui était la Corse. Mais bon, je veux bien réfléchir un peu et c'est vrai que ça m'a passionné à la fois parce que d'abord, j'ai rencontré Emmanuel Fonsten et Hubert Avoine en vrai. Et donc tous les deux m'ont passionné, eux, et leur recherche aussi, leur champ de travail qui était la dérive, une certaine dérive, de la lutte contre le trafic de drogue aujourd'hui. Déjà parce que ça remettait à jour ma représentation sur le sujet. Et je me suis dit aussi qu'il y avait dans cette histoire-là, au-delà, parce que ce qui compte le plus important pour moi, ce sont les personnes. Donc les personnes qui vont permettre d'écrire des personnages. de fiction. C'est eux qui m'intéressent. Mais c'était aussi un bon prétexte, cette histoire, pour questionner les rapports fiction-non-fiction, fiction-documentaire, réalité-narrative. Je trouvais que c'était au cœur de ce récit-là, s'agitaient, rentraient en tension des problématiques ultra contemporaines sur ces sujets-là. Notamment la question de la représentation. Comment on représente telle ou telle chose ? Et puis, il y avait un rapport au présent, je crois, qui m'intéressait. C'était que l'histoire n'était pas finie. L'affaire n'était pas finie. Ce n'est pas comme si on me proposait un film sur une histoire qui avait lieu il y a dix ans et dont on avait déjà le recul nécessaire pour pouvoir la raconter correctement. Là, on était en cours. Il y avait des procès qui arrivaient. Et je me disais, c'est quand même super d'être connecté à tout ça au moment où c'est brûlant. Comment on fait ? et c'est toujours des questions de cinéma aussi qui sont les plus importantes pour moi, comment on fait pour faire un film de fiction, en plus avec des vedettes, avec la lourdeur que ça implique, l'écriture, le financement, le tournage, comment on fait pour que cette lourdeur-là, que le dispositif narratif et de mise en scène soit suffisamment ouvert pour laisser entrer au fur et à mesure des choses qui se passeraient pendant qu'on tourne ? pendant qu'on écrit. Ça, c'était... Je ne savais pas comment le faire, mais en tout cas, cette question-là, ça m'intéressait. Et c'est d'ailleurs ce qui s'est passé puisque, en plein tournage, il y a eu une échéance de procès. C'était le procès qu'attentait François Thierry contre Libération, procès en diffamation, qu'on a réussi à intégrer dans le film. Donc, ça, ça m'intéressait beaucoup dans un... Voilà, de pouvoir être ultra réactif, peut-être dans un rapport documentaire, dans un cinéma euh c'est de fiction avec tout ce que ça implique de lourdeur, d'organisation, de plan de travail, d'équipe, de financement, etc. Et évidemment, ça ne peut pas se faire sans l'appui d'un producteur. Là, c'était Frédéric Jouve qui produisait, donc qui est suffisamment ouvert pour dire « Bon, le film, on est en train de tourner et il se passe ça, on l'intègre dans le film alors que ce n'est pas écrit et que... » Alors, quand on fait des films avec des configurations très réduites comme là, on pourrait, à 4, on peut intégrer plus facilement des choses qui se passent. Quand c'est un film plus... C'est plus compliqué, mais c'est des questions qui m'intéressaient de me poser et d'essayer de résoudre. Parce que ça rejoint les questions de cinéma que je me pose et que le récit-là, cette affaire-là, elle permettait ça. Alors, avant la fin, on va voir les questions. J'aimerais maintenant inverser les rôles. Je vous pose un questionnaire à l'envers. je ne pose plus les questions, vous essayez de trouver vos questions. Alors déjà, on commence une question qui vous agace. puisqu'on part, on est dans le champ du cinéma et de l'accord, c'est souvent quand on pose la question, mais pourquoi raconter toujours ce qu'il y a de plus violent, de plus tragique ? Pourquoi on ne voudrait pas raconter ce qui va mieux, ce qui va bien chez nous ? Voilà, ça c'est une question qui m'agate. Je développe, et c'est une façon de regarder les films, déjà, poser cette question, c'est par le petit bout de la lorniette, parce que les films ne sont pas qu'une seule chose, ils ne sont pas qu'un message ou je ne sais pas quoi. J'essaie de regarder les choses là où elles sont les plus compliquées, quoi, et de faire ce travail-là, encore une fois, qui me paraît nécessaire, c'est-à-dire de raconter, montrer, filmer ce qui me paraît le plus complexe, m'interroger là-dessus en tout cas. Et une question qui vous ferait mentir ? Je pourrais mentir, puisqu'on parle de cinéma, je pourrais mentir sur mes sources. Je parle comme un journaliste, mais je pourrais mentir sur mes sources. Ne pas dévoiler mes sources, puisque c'est le propre d'un journaliste d'investigation. pas... Voilà. Une question que vous préférez laisser sans réponse ? Enfin, c'est toujours quand on me pose la question, pourquoi tu as voulu faire tel film ?
- Speaker #1
Ah oui.
- Speaker #0
Voilà. C'est une question que je préférais ne pas avoir réponse. C'est toujours la première question. Alors, mais pourquoi ce film ? Et là, on fait, ah bon, il faut que je raconte. Voilà, il faut que je raconte. C'est tellement... Il n'y a pas eu une réponse. Enfin, il faudrait peut-être que... Mais moi, je ne sais pas répondre, comme ça.
- Speaker #1
Je ne voulais pas en y aller.
- Speaker #0
Mais j'apprécie, franchement. Non, mais voilà, quand on me dit « Mais pourquoi t'as fait ce film ? » Je l'ai fait parce que ça. Je ne saurais pas répondre à ça. Voilà, donc je préfère ne pas répondre. Une question qui pourrait faire commencer un prochain film. Des questions de cinéma. Comment tu ferais pour raconter telle chose ? Comment tu ferais pour raconter ça et ça en même temps ? Des choses qui n'ont rien à voir. Comment tu ferais pour raconter tel personnage, mais avec tel... Là, ça pourrait... C'est des choses qui me font démarrer. Une question que vous aimeriez me poser. J'aimerais savoir comment vous allez faire pour faire des prochains podcasts vidéo et de réunir la jeune scène corse contemporaine. Comment vous allez faire ça ? C'est une très bonne question. Très bonne question. Il faudrait que je me la pose. Une question que vous aimeriez qu'on vous pose et qu'on ne vous pose jamais. Alors, ce n'est pas une question qu'on me pose jamais, mais c'est des questions qu'on me pose rarement. C'est des questions sur la musique, sur la fabrication du son et de la musique dans les films. On me la pose de temps en temps, mais rarement. Et c'est des questions qui me passionnent et auxquelles j'aime bien tenter de répondre.
- Speaker #1
Notamment, je trouve là où il y a une signature, en tout cas, j'ai vu pour la première fois, c'est le beau de Musique Cheveux. Oui.
- Speaker #0
qui a vraiment rythmé les Apaches. Même si la musique n'était pas si fréquente que ça, lorsqu'elle y était, il y avait vraiment un véritable effet. Oui, c'est vrai que c'était une chanson. Souvent, il y a une chanson qui est associée pour moi au film, c'est-à-dire au début de l'écriture du film. Et souvent, cette chanson, elle ne se retrouve pas dans le film. Et pour les Apaches et Cheveux, c'était « C'est ça l'amour » ou « Ça, c'est l'amour » , « C'est ça l'amour » , qui était vraiment, pour moi... une chanson du film où je me suis dit c'est ça qui m'a donné envie de faire leur connaissance et de leur proposer de venir collaborer même si au départ leur participation devait être beaucoup plus soundtrack ils devaient vraiment faire le son et puis finalement c'est plus minimal mais je trouve très fort et c'était à cause de cette chanson là qui était pour moi la chanson de la toute fin du film bon finalement c'est pas cette chanson là c'est une chanson de Merci. de Molly Nilsson, mais voilà, c'était une chanson très... ouais, irriguée un peu la pensée du film. Et la dernière question avant de me quitter, Thierry de Pérez, une oeuvre qui évoque le mieux pour vous le processus de création ? Je dirais... Je dirais, parce qu'on en a parlé au début, ça pourrait être autre chose, mais je dirais cela, beaucoup des films de Hong Song-su qui mettent en scène des poètes, des cinéastes, des écrivains... et les affres dans lesquelles ils se retrouvent, des affres de travail mais aussi des affres de la vie, je trouve que les films de Hong Song Su que je recommande vraiment chaleureusement mais tous sont ceux pour moi qui parlent le mieux de création. Merci Thierry Becquerel Merci Michel de cette invitation.
- Speaker #1
Merci d'avoir marché à Taton avec moi.
- Speaker #0
Si cette traversée vous habite, abonnez-vous à Michel à Taton et partagez l'épisode. D'autres artistes viendront chercher avec nous, dans le noir, encore.