- Speaker #0
Tôt ou tard, nos chemins devaient se croiser. Elle a fait du tâtonnement un programme de vie et raffole des textes qui bégayent brillamment. Blandine Rinkle est écrivaine, mais pas que. Avec son groupe, forcément nommé Catastrophe, elle revendique le système D, le bricolage, le frisson de l'amateur, tout en aiguisant son art. Cet après-midi, rendez-vous à l'Âge d'or, à Paris. À l'étage, un décor très 70's. Et deux fauteuils en sky, dans l'un d'eux, elle me fait face, chemise rose rayée, jean gris, dog martins noir, Blondine Rinkle est ma huitième invitée. Créer, c'est toujours échouer, mais en un peu pire. La création pue le cadavre. Celui des projets avortés, des brouillons jetés, des doutes maquillés, des vices refoulés. Les artistes n'accouchent pas d'une œuvre en recevant d'un trait une inspiration tombée du ciel. Avec leurs obsessions, leurs lacunes, leurs limites, ils se feraient un chemin. Ils hésitent, piétinent, trébuchent, ils s'avancent, fébriles, à tâtons. Alors, Blandine, la dernière fois que tu as tâtonné ?
- Speaker #1
La dernière fois que j'ai tâtonné, ce matin, avec mon manuscrit, non mais très concrètement. Là, je suis sur l'écriture d'un roman et je suis non pas au prémice où on imagine des scènes ou des idées. Là, je suis à un moment où j'ai un texte, mais il n'est fait que de... C'est encore un peu de la bouillie. Et donc, je reformule, je rentre dans chaque phrase, je mets des espèces de couleurs pour voir ce que je retravaille. Donc, je pourrais dire que c'est très concret.
- Speaker #0
C'est un peu les mains dans un cambouis, en fait.
- Speaker #1
Exactement. Là, j'ai tout à fait les mains dans le cambouis et j'ai quitté. Là, je ne suis plus dans mes carnets. Pour moi, il y a plusieurs étapes. Il y a d'abord l'étape carnet où c'est des espèces de grandes lignes et tout ça. Et là, je suis sur mon fichier. Et je tâtonne vraiment dans la forme. En fait, je ne cherche pas des idées de fond. C'est la forme que j'essaie, j'avance, je recule. Je cherche la forme, je cherche la bonne forme.
- Speaker #0
En effet, en préparant cette interview, je me suis rendu compte que le tâtonnement était un terme qui pouvait vraiment nous réunir et qui pouvait aussi nous faire réussir, peut-être. Qu'est-ce que le tâtonnement permet ?
- Speaker #1
C'est tout le sens de ma vie, tâtonner. Mais je le pense profondément, quoi. Vraiment profondément. Déjà, moi, quand j'entends « à tâton » , je vois tout de suite l'image de quelqu'un qui est dans le noir, qui se cogne un peu. C'est-à-dire qu'il se trompe un peu, et qu'il cherche son chemin. Il y a quelque chose qui commence dans le noir, et ça me fait penser au film d'Alice Rohrwacher, je ne sais pas si tu vois cette réalisatrice, Alice Rohrwacher, réalisatrice que j'aime beaucoup, qui dit que tous ces films, ça commence dans le noir, on ne distingue pas bien ce qu'on voit, mais il y a une petite lumière quelque part. Et ensuite, la lumière va croître, et une scène va s'installer, qu'on va voir. Mais en faisant ça, elle oblige le spectateur à ajuster son regard et à lui-même faire l'effort d'aller vers son film. Et ce que je trouve intéressant par rapport au tapement, c'est que c'est comme si elle assumait que faire un film, c'est d'abord tâtonner. C'est-à-dire qu'on commence dans le noir. Et on cherche, on tâtonne et on va chercher la bonne scène. Si on le transpose à l'écriture, ce serait le bon mot, la bonne phrase, la bonne note. On va chercher, on est foutu, on est dans le noir. et on cherche une espèce de sortie. Et j'aime bien l'idée qu'elle, elle commence aussi ses œuvres en disant j'espère ou j'exige du spectateur qu'il fasse aussi cette démarche. En assumant la faire moi-même, j'espère que lui la fasse aussi. Mais je trouve que c'est vrai que c'est une image forte de ce qu'est la création. C'est-à-dire commencer vraiment, on ne sait pas en fait. On ne sait pas sur quelle forme on va se cogner, on va tomber. taper et on essaye. Et on part un peu, oui, on part à l'aventure.
- Speaker #0
Tu parles beaucoup de tâtonnement dans ton récit La Faille. Tu écris d'ailleurs « Je tâtonne encore longtemps pour définir les contours de ma géographie intime loin de celles imposées par mes parents. » On a le sentiment que le premier tâtonnement fondateur pour toi, c'est l'émancipation.
- Speaker #1
Oui. mais c'était pas seulement l'émancipation d'une maison c'est pas, enfin il y a ça mais c'est pas seulement ça c'est aussi s'émanciper d'un récit qui a été prépensé, d'une langue aussi en fait qui n'était pas qui ne me convenait pas d'une manière de voir les choses mais qui allait avec un récit un récit familial et une langue dont je sentais confusément que ça allait me faire plus souffrir que m'amplifier, pour le dire un peu. Et je dirais que oui, en fait, à partir du moment où j'ai appris à lire, où j'ai su lire, j'étais déjà en quête. C'était inconscient, bien sûr. Mais ce qui m'a tant plu dans la lecture et ce qui fait que je suis devenue vraiment boulimique de livres, c'est que je sentais confusément... que par les mots des autres, j'allais pouvoir peut-être fortifier un langage qui me serait propre et qui me permettrait de m'émanciper d'un récit qui m'était imposé, d'un langage qui m'était imposé, trouver une langue qui me fasse tenir et qui me permette de supporter l'existence.
- Speaker #0
L'existence ? Et pour t'attonner, il faut accepter de se tromper ? Et dans l'ouvrage qui a un entretien entre Jean-Marie Durand et toi-même, qui s'appelle « Tout tremble » , aux éditions PUF, tu cites le philosophe Alain qui, qu'on pense, commence toujours par se tromper, comme si l'erreur était toujours le préquel de la vérité.
- Speaker #1
Ça fait très longtemps que je n'ai pas relu Alain, donc je n'ai plus trop Alain en tête. Par contre... Ce qui me semble évident, c'est qu'on commence toujours par avoir des idées reçues en tête. Pas parce qu'on serait bête et qu'on penserait par des clichés, mais parce que les idées, on les reçoit de l'extérieur avant de les faire siennes. On ne peut pas avoir pensé avant de penser. C'est quelque chose d'un peu banal que je dis là. Mais je pense qu'il ne faut pas s'en vouloir de sentir qu'on a des éléments de langage en tête, des idées reçues, etc. Par contre, quand... Quand on sent qu'en effet, une idée comme ça qui sort, c'est Barthes qui parlait du langage trouvé par terre. La plupart des interactions qu'on a les uns avec les autres, on use de ça, de mots qu'on a ramassés par terre, d'idées reçues de l'extérieur. On parle comme ça, comme on peut. Et donc, oui, je pense que ce qui est long, c'est de penser, de se rapprocher de ce qu'on... de donner forme à la manière dont le monde nous traverse. Qu'est-ce que c'est une rencontre entre sa subjectivité, sa présence et le chaos du monde ? Soudain, ça dessine un langage qui est long de trouver. Et donc oui, je pense qu'on commence par l'erreur que des idées reçues. Je pense que c'est long et que ce n'est pas grave que ce soit long. Ce n'est pas grave de se tromper en ce sens. C'est-à-dire que ce n'est pas grave de dire des choses qu'on ne pense pas tout à fait. parler en avant de soi. Ce qui est grave, c'est de ne pas vouloir s'en rendre compte. Pour moi, tel que j'envisage ma vie, c'est une quête de plus de lucidité et de justesse, mais elle est sans cesse reconduite. Et là même, en parlant, là, alors que je suis en train de te parler, j'entends les moments où c'est vraiment les mots que je veux dire et parfois le langage qui dévale. Je dis quelque chose parce que je finis ma phrase et je dis un peu n'importe quoi pour la finir. Et voilà, c'est ça qui me semble long, c'est d'ajuster ce qu'on veut dire, d'être au plus près et de soi et du monde.
- Speaker #0
Non, mais c'est intéressant parce qu'il y a un peu ce curseur entre le langage trouvé par terre dont tu parlais et fonder son propre langage. Il faut bien commencer quelque part. Et au-delà des erreurs, c'est Alain, justement, en prolongeant la citation, c'est Alain qui dit que toutes les vérités ont été avant des erreurs. redressé. Donc ça revient parfaitement à ce que tu dis là. Et au-delà de l'erreur, il y a aussi l'échec. Et il faut dire que l'échec aussi semble avoir un rapport fécond à l'échec.
- Speaker #1
Moi, je semble avoir un rapport fécond avec l'échec.
- Speaker #0
Je trouve, en tout cas. Et j'aime beaucoup lorsque tu dis, à défaut de pouvoir réussir, on peut mieux rater. Et c'est ce que tu dis, c'est que c'est une quête sans cesse renouvelée. On veut s'ajuster, d'arriver au plus précis, au plus vrai, au plus juste. Mais c'est... Merci. Presque un horizon à la mesure où c'est difficile de vraiment l'atteindre.
- Speaker #1
Oui, c'est complètement ça, un horizon régulateur. Mais oui, c'est pas tout à fait... Enfin, l'idée, je dirais pas qu'elle est de moi, mais la première fois que j'ai trouvé cette idée, pas par terre, mais dans un livre, non, mais c'était béquette, c'était raté encore, raté mieux. Bon, mais c'est une idée, je pense que... Moi, il se trouve que je suis tombée assez tôt dessus. Enfin, c'est un hasard, c'est un hasard de rencontre avec cette phrase qui est soudain... La phrase était là et je l'ai reçue. Je pense qu'on peut mettre un temps dingue à comprendre ce que veut dire cette phrase. Que c'est que... qu'on fait des choses, on en fait d'autres, on redresse un peu, on dit mieux ce qu'on avait cru bien dire, mais il y avait toujours un point aveugle. Et c'est juste rester en mouvement, c'est rester vivant que de ne pas avoir peur de ça, de tomber, de se relever. Il y a très concrètement, parce que là, on dirait que je suis abstraite dans le grand ciel des idées, mais très concrètement, on dit que l'état de la jeunesse ou de la vitalité du corps, on peut la jauger à combien c'est dur de se lever sans céder des mains. quand on est assis par terre.
- Speaker #0
En gainant, en fait.
- Speaker #1
Oui, en gainant. Et c'est quelque chose de très concret. Moi, je fais souvent le test sur les plages et tout. Je me dis, allez, vas-y, essaye. Et je me rends compte parfois quand même que j'ai déjà, déjà à 35 ans, j'ai des petites difficultés quand même de redressement. Mais je trouve que cette métaphore, en fait, elle est juste. C'est-à-dire que là où la pensée vieillit, où se sclérose, où se mortifie, c'est quand on n'arrive plus à se relever après cette plantée. tu vois le lien que je fais je pense que tomber, se planter, être en échec c'est presque la condition d'être humain la question c'est est-ce qu'on arrive encore à se relever quand on est sur la plage sans céder de ses mains faites le test non mais il faudrait que j'essaye l'été prochain tu verras, tu feras peut-être pas le malin moi j'ai cru que c'était tout de suite en parlant de faire le malin,
- Speaker #0
dans tes lectures aussi tu aimes bien la fragilité, le tâtonnement dans les phrases que tu lis en tant que lectrice. Et d'ailleurs, tu dis souvent que tu aimes beaucoup lire les textes qui bégayent brillamment.
- Speaker #1
En fait, ce que j'aime bien dans le bégayement, c'est que quelque chose cherche quand même à être dit. C'est-à-dire que je distingue ça d'une sorte d'avis où je n'aurais pas d'avis sur rien, une sorte de relativisme de tout, ça, ça ne m'intéresse pas. Par contre, ce qui m'intéresse, c'est de sentir que quelqu'un cherche à dire quelque chose et à... Il se reprend, il essaye. Il y a un truc qui essaye de sortir, mais justement, c'est peut-être tellement singulier qu'il n'y a pas de phrase toute faite. Donc, ça va être long de trouver la bonne phrase. C'est ça que j'aime, par exemple, dans l'écriture de Neige Sino, je pourrais prendre. Il y a une évidente énergie, en fait. Il y a une force qui essaye d'aller quelque part. Il y a même une forme d'agressivité, finalement, dans ce qui... Voilà. Il y a quelque chose qui essaye d'avancer, quoi. Mais... Pour, justement, avancer, il faut faire une sorte de pirouette, de retomber sur un mur. Il y a un truc en mouvement, mais qui va, qui avance.
- Speaker #0
Qui avance.
- Speaker #1
Je le distingue parce que je vois aussi comment certaines personnes peuvent se dire quand il y a du doute. En fait, c'est mou, ça retombe. Alors que moi, je ne crois pas. Ce qui m'intéresse, c'est presque plus le scrupule que le doute. C'est-à-dire le fait de se dire... Là, je sens que si je dis telle phrase un peu vite, eh bien, il y a tel angle mort, que je n'ai pas abordé. Donc, je veux être plus exigeant et tous les prendre en compte. Donc, ça demande des circonvolutions, mais qui ne sont pas des manières de vouloir échapper à ce qu'on veut dire, qui sont au contraire des manières d'accéder à ce qu'on veut dire très précisément.
- Speaker #0
Tu prends Neshe Sido, et le fait qu'elle ait peut-être une vulnérabilité ou des circonvolutions dans son écriture, montre aussi ton attachement aux auteurs qui ne sont pas au-dessus du texte. Aux autrices qui ne sont pas au-dessus du texte. Qui ne veulent pas montrer absolument...
- Speaker #1
Oui, qui ne font pas des démonstrations. C'est vrai que je ne suis pas friande des projets qui sont trop strictement volontaires. C'est-à-dire où la personne déjà sait... Là, tu me fais un donneur. Pardon,
- Speaker #0
pardon.
- Speaker #1
Mais en même temps, j'aime bien. Un truc qui s'exprime. J'aime bien le... Non, je n'aime pas. Je n'aime pas trop les projets dont je sens le programme trop évidemment. Oui, on a envie de rire. Parfois, c'est vrai que je commence un livre et je vois exactement ce que l'auteur a voulu faire. Je vois qu'il l'avait décidé avant même de commencer la première phrase et qu'il ne s'est peut-être pas laissé surprendre. C'est-à-dire que le texte est quand même un peu figé, c'est un programme, c'est une IA. c'est l'IA voilà non mais il y a un truc un peu oui ça me je crois que ça m'attriche je pourrais dire ça parce que ce que je cherche dans la littérature comme d'ailleurs dans la musique c'est soudain un rappel à la vie quoi c'est soudain de me rappeler que les choses sont en fait moins tendues moins figées que ce dans quoi je m'étais laissée embarquer, je veux dire, dans la vie de tous les jours, on n'a pas tout le temps le temps d'être vivant. Non, mais je veux dire, on fait plein de choses de manière très automatique. On se lève, on consulte ses messages, on prend une douche, on va aller, je sais pas, à la salle de sport pour les uns, on ouvre ses mails, enfin, je veux dire, tout ça est complètement automatisé, et je pense que ce serait insoutenable, d'une certaine manière, d'être absolument vivant et présent à soi à chaque instant, donc je pense qu'on a besoin de cette mécanique, d'une certaine manière, bien huilée. Mais ce que j'espère, ce que j'attends de l'art, la phrase paraît un peu grosse comme ça, mais je crois que je me pense, ce que j'espère de l'art, c'est justement sentir que la vie reprend, sentir là où je m'étais sclérosée, sentir que quelque chose se réveille, que soudain, c'est un truc d'exactitude et de sensibilité qui me réveille. Dustin Hoffman, je crois, qui disait que pour lui, incarner un rôle, c'était... Pardon, je vais reprendre, je crois. Dustin Hoffman qui disait que pour lui, le jeu, il s'agissait dans le jeu de réveiller les cadavres, de parvenir... Et donc, c'est aussi de parvenir à réveiller... Donc, lui, dans le jeu, moi, je ne le joue pas, mais je veux dire, dans le jeu de comédien, a incarné tellement une phrase que soudain, la phrase qui paraissait morte, qui était sur le papier, qui était finie, qui était... Voilà. Se réveille, quoi. Le cadavre, voilà. Et c'est vrai que je pense qu'on emploie plein de phrases mortes pour se parler et que la tentative de la littérature et de la musique, c'est de réveiller les formes mortes.
- Speaker #0
Ce que tu essaies de faire dans tes livres ? Réveiller les formes mortes ? Oui,
- Speaker #1
oui. J'essaye. Un tâton. Non, non. Oui, oui, oui. Et il en reste toujours plein. Enfin... Là, justement, l'étape à laquelle je suis dans le roman que je travaille, c'est justement, j'ai des espèces de grandes directions, mais en fait, il y a plein d'idées reçues, de petits clichés ou de formules qui me sont venues trop facilement, d'une certaine manière, qui sont là. Et j'essaye de me dire, bon, mais en fait, est-ce que là, est-ce que c'est toi qui écris ? Est-ce que c'est toi qui parles ? Ou en fait, est-ce que c'est la société, le on, qui parle à travers toi ? Et c'est ça qui est un peu... difficile parce que c'est pas dur de parler c'est pas facile, l'inverse je tâtonne en parlant c'est pas facile de parler de sentir qu'on dit vraiment quelque chose à quelqu'un ça demande énormément de temps, de scrupules d'attention, de patience c'est vraiment pas facile, surtout au temps de l'IA si je puis me permettre de relancer un petit pic un petit pic
- Speaker #0
Tu parlais de Beckett, mais c'est lui qui disait que le plus dur, ce n'était pas d'écrire bien, parce qu'écrire bien correctement, sujet d'un complément, ça s'apprend. Mais le plus dur, c'est d'écrire mal, justement. Mal dans le sens où c'est écrire à la différence d'une écriture commune ou ordinaire. Ça avait pensé à ça lorsque tu disais ça.
- Speaker #1
Oui, et je pense qu'on est imprégné, par exemple, de politesse. Et pour la vie sociale, je pense que c'est précieux. Je ne sais pas du tout. Mais quand on écrit, je pense que, par exemple, la politesse n'est pas très intéressante. Éventuellement, l'éthique peut être intéressante, mais être poli, pas trop. Et en fait, ça vient spontanément. Il y a plein d'espèces de couches sociales qui viennent spontanément quand on parle et quand on écrit. Et ce qui est dur, je trouve, c'est de décaper, c'est de se dire, non, mais qu'est-ce qu'il y a derrière tout ça ?
- Speaker #0
Tu dis qu'il faut un peu retirer les couches. Alors tu parles des couches de politesse, même des couches de complexe parfois, parce que ça peut faire réveiller des choses en nous. Et il y a l'idée d'un écrémage ou le fait de réécrire systématiquement. Et j'aime bien l'image que tu prends en inspiration à Annie Ernaux et France Kafka du couteau. Parce que finalement, c'est un peu le couteau qu'on râpe, on décape avec un couteau. Je ne sais pas si c'est suffisamment clair, mais il y a un côté avec le couteau un peu tranchant. où on tranche et on sépare le bon grain de livret, finalement.
- Speaker #1
Il y a ça, mais il y a aussi une idée que j'aime beaucoup associée au couteau. C'est mon éditrice qui m'en avait parlé. Je crois que c'est de Kafka aussi. Et c'est l'idée qu'en fait, il faudrait vérifier que c'est de Kafka, mais il me semble, qu'écrire avec un couteau, enfin, prendre un couteau, disons, pour écrire, c'est à la fois être celui qui attaque et celui qui défend. Et donc dire, en fait... Par l'écriture, à la fois, je défends ceux et ceux qui me tiennent à cœur, ceux qui m'importent, des valeurs, des amitiés, des phrases, des mots, des formes. Je les défends, je les défends farouchement. Et en même temps, j'ai ce couteau et j'attaque. Et je trouve que ce double mouvement est important dans l'écriture.
- Speaker #0
Et comment tu sais qu'une phrase est terminée ? Est-ce qu'on le sait ou on le sent, justement ?
- Speaker #1
C'est une bonne question. On va dire l'ordre des mots et tout ça, il y a quand même quelque chose de rationnel. À un moment, c'est le bon mot. C'est évident que c'est le bon mot. J'ai pu envisager plusieurs manières de tourner la phrase, plusieurs synonymes. Et souvent, je me dis que c'est bon, c'est juste. Mais il y a quelque chose que je sens, qui est plus de l'ordre de l'intuition et qui est plus musical, en fait. Mais qui est plus le rythme, qui est la ponctuation. Par exemple, récemment, j'écrivais un texte à deux mains avec quelqu'un. Ce qui est toujours un peu difficile parce que je pense que quand on a un tempérament pour l'écriture, en fait, on a besoin que la phrase soit celle qu'on a en tête. Et on n'était pas d'accord sur vraiment où est-ce qu'on met un point. Et c'est pas... En fait, moi, j'étais sûre qu'il fallait faire tata, poum, deux mots et un point. Ça avait plus de force. Et lui voulait les deux mots, virgule et la suite de la phrase. Et c'est rien. Mais je sentais qu'à ça tenait, pour le coup, quelque chose de presque plus physique, d'une intuition à laquelle je tenais. Je me disais, en fait, la musique me plaît, me ressemble. Je n'ai pas envie de lâcher cette musique. Donc, ce n'est pas tout à fait la même chose. Il y a deux. Disons qu'il y a, je pense qu'il y a une manière plus rationnelle d'envisager ce qu'on dit, ce qu'on veut signifier. Est-ce que là, on est en train de faire passer le message de la manière la plus juste ? Mais il y a quelque chose en plus, ou en même temps, sans doute que les deux se confondent d'ailleurs, mais... qui est la question de la musique ou de la grâce, qui passe juste par la forme, par la ponctuation, par le rythme.
- Speaker #0
C'est votre éditrice qui disait qu'elle voulait accompagner les autrices et les auteurs, donc forcément vous, le plus vers leur musique intime. L'image peut-être que j'ai en te lisant et peut-être même en écoutant des chansons que tu réécrites. C'est peut-être l'image qui me vient de ton rythme, de ta musique. C'est l'eau. Tu écris en bord de mer, tu atteignes les bains et l'écriture. Tes sources d'inspiration, c'est les vagues du Vigéval-Wouf qui écrivent un peu comme un ressac. Ces phrases, il y a quand même quelque chose autour de... C'est aquatique.
- Speaker #1
Oui, oui. Après, j'ai l'impression que l'été de m'en dit que ça devient un peu un folklore, donc j'ai peur d'être mon propre cliché. Mais je... Oui, je pense que l'élément haut, on va dire, je me sens proche de ça parce qu'il y a une forme d'abandon, en fait, qu'à titre personnel, je ne trouve quasiment que dans l'eau. Donc, c'est vraiment très concrètement, juste moi qui vais me baigner. Il y a une forme d'abandon et de manière de se laver que je trouve dans rien autant que dans ça. Je pourrais dire que la musique me fait un peu ça aussi parce qu'il y a un... Pour moi, faire de la musique avec des gens, c'est aussi s'abandonner, mais c'est s'abandonner aux autres. Alors que là, il y a un espèce de... Je ne sais pas, j'ai presque foi, enfin, j'ai presque un truc de l'ordre de la foi quand je vois l'océan. J'ai l'impression que c'est... Enfin, c'est un peu mystique, mais je le vois un peu comme ça, quoi. C'est une sorte d'infini, et je m'abandonne. Donc ça, j'aime vraiment. Et c'est vrai que dans l'écriture, quand j'arrive à retrouver cette espèce de... Ce sentiment océanique, c'est pareil, c'est un peu un cliché de... C'est Romain Roland qui parlait de ça, du sentiment océanique, mais c'est vrai que c'est... finalement, quand je me mets à écrire, souvent, j'écris des... Je t'attends beaucoup, mais j'écris tout un tas de phrases que finalement, je ne garderai pas jusqu'à soudain sentir que je rejoins le bon lieu, le bon endroit. Et je dirais qu'en effet, ce bon lieu, ce bon endroit, j'ai le sentiment que c'est un truc sous la surface. C'est comme ça que je l'envisage de manière imaginaire.
- Speaker #0
Au-delà de la question de la phrase, il y a aussi la question de la forme du livre. Et la question de la forme se pose pour toi avec une grosse acuité par rapport à la question de la forme du roman. Le roman est une forme qui te pose question puisque tu dis que tu as eu longtemps des difficultés avant ton troisième roman, la violence. Tu as eu une difficulté à vraiment trouver quelque chose qui sonnait juste dans le romanesque, je te cite. Comme si le roman te résistait, alors que finalement, la non-fiction te paraissait plus proche. Donc tu pouvais écrire dans tes deux premiers romans.
- Speaker #1
Oui, alors ce n'était pas tout à fait de la non-fiction non plus, mais de premier. C'est quand même justement... Oui, c'est quand même fictionalisé. C'était quand même des romans, mais c'est vrai que j'avais du mal, je crois, à faire complètement confiance à la fiction. Je me disais, pour que ça sonne juste, c'était la question, pour que ça sonne juste. Il faut que j'assume que le jeu de la narration est très proche du mien. Et dès lors que j'essayais plus d'avoir des personnages, j'avais l'impression d'une forme de gratuité, que ça pouvait être n'importe quel personnage. Je n'arrivais pas à retrouver l'urgence que j'avais quand j'écrivais le jeu. Mais en fait, je pense que c'était un... J'en parle au passé, déjà. Parce que là, c'est vraiment un roman que je travaille. et... Et je pense que c'est mon texte à ce stade, c'est le texte le plus... où je vais le plus profondément, où je creuse le plus profondément dans des choses qui m'obsèdent, qui m'importent, alors que c'est le plus romanesque. Donc ce que je veux dire, c'est que je pense que j'avais une sorte d'a priori... Je n'arrivais pas à faire assez confiance à... à ce que peut la fiction. Et je pense que la fiction ne s'oppose pas du tout. La fiction, c'est juste une manière, c'est une forme, mais qui permet de traiter le réel et de travailler ce qui nous travaille, etc. Mais je pense que j'avais une forme d'a priori ou peut-être tout simplement que je n'avais pas lu avec assez de profondeur, de sérieux et de patience des romans qui entraient assez en moi, je ne sais pas. En tous les cas, depuis, j'ai vraiment l'impression d'avoir fait un chemin. Et je tient vraiment à défendre la fiction. Mais surtout, je pense qu'on est vraiment tous faits de récits qui sont en fait des formes de fiction. Une amitié, c'est aussi une fiction sur laquelle on table à deux, à trois, à quatre. Moi, ça a été un peu long de rejoindre, d'être bien à l'aise avec le genre du roman. Mais là, je crois que ça a pris... L'apprivoisement. L'apprivoisage. L'apprivoisement. Le fait d'apprivoiser. Le fait d'apprivoiser.
- Speaker #0
On contourne. Alors, tu me parles de ce manuscrit. Est-ce que ce manuscrit, peut-être que c'est un peu trop tôt pour répondre à la question, mais dans ton processus de création, tu dis souvent qu'il y a... Bon, tu ne sais pas exactement ce que tu cherches au début. Bon, ça, c'est un peu... quelque chose d'assez commun. Mais d'abord, tu empruntes une première voix pour ensuite la laisser tomber et en prendre une nouvelle sur les ruines de la première voix, une deuxième voix, qui serait finalement le livre final. Alors, la question que j'ai, c'est tu as besoin de commencer par écrire le mauvais livre pour ensuite trouver le bon ?
- Speaker #1
Je préférerais que non. Je ne sais pas. Je ne trouve pas ça...
- Speaker #0
Ce n'est pas une revendication. Non,
- Speaker #1
ce n'est pas une revendication, moins info. Mais là, il se trouve qu'empiriquement, oui, c'est... quasiment toujours ça qui s'est passé. Et là, c'est ça qui est en train de se passer. Mais là, je suis à l'étape d'après. Donc là, je suis bien. Enfin, je suis bien. C'est quand même toujours des casse-têtes pas possibles. Mais je suis un peu plus solide sur mes appuis dans ce que je travaille. Mais ça a commencé, oui. Je pense que c'est des ruses un peu de l'inconscient. J'en sais rien. J'ai l'impression que finalement, je trouve une première forme, mais qui est une manière de me protéger. Parce que j'ose... pas aborder frontalement ce que je dois vraiment aborder. Mais c'est ça qui est précieux. Je pense que ce temps-là, il est incompréhensible. Ce n'est pas grave du tout. C'est la partie des processus. Oui, complètement. Le livre que j'ai écrit, je l'avais commencé avant de publier La Faille, le dernier livre paru que j'ai écrit en 2025, mais je l'avais commencé à la sortie de Vers la violence, donc en 2022. Et je pense que je ne le publierai pas avant 2028, donc on peut dire six ans. C'est quand même... C'est long, quoi, pour écrire un roman. Et en même temps, j'avais absolument besoin de ce temps. Je sens que si je veux, justement, puisqu'on parlait de la métaphore du fruit mûr qui tombe de l'arbre, je sens que c'est un compréhensible, que je pourrais bâcler, je pourrais finir, je pourrais me dire... Et peut-être qu'il y a plein de lecteurs qui ne sont pas si exigeants ou qui n'attendent peut-être pas... une présence qui irait à son terme, qui serait très contente d'un truc plus court et fini avant. Mais moi, je le sens. C'est une boussole presque à l'intérieur qui me renseigne là-dessus. Je sens que ce n'est pas mieux. Je sens qu'il faut encore que ce n'est pas bon, que les voies empruntées ne sont pas les bonnes, qu'il faut se retourner, qu'il faut retravailler.
- Speaker #0
Ça avait pensé, alors, par rapport à ce processus, malgré toi, je dirais ? Et la question un peu de l'acte manqué, ou la question d'un ordinateur et d'un tonne bague, et de la pluie, non ? Il n'y a pas des choses comme ça ?
- Speaker #1
Tout à fait. Pour mon deuxième roman, oui.
- Speaker #0
Pour le non-secret des choses,
- Speaker #1
c'est ça ? Oui. J'avais perdu un manuscrit, mais bon. En fait, c'est drôle parce qu'à l'époque, j'avais moins écrit. À l'époque, ça me paraissait quand même, j'avais l'impression d'avoir vraiment perdu un manuscrit. Aujourd'hui, je dirais non, j'avais perdu un manuscrit, j'avais perdu... 100 000 signes, mais c'est rien 100 000 signes. En fait, aujourd'hui, je pense que je vois plus du tout la quantité de textes de la même manière. Et je me dis, en fait, ce que j'avais perdu n'était pas si... C'était pas un drame non plus, parce que c'était pas si abouti que ça. Et à la fois, je l'ai vécu quand même un peu durement, parce que je pense que j'avais plus de mal à écrire vraiment chaque jour. C'était plus douloureux, je pense, à l'époque. J'écrivais sur mon carnet des choses, mais...
- Speaker #0
Aujourd'hui, ça me semble vraiment normal de produire beaucoup et de supprimer énormément. Et je ne le vois pas du tout comme un effort qui ne serait pas récompensé. Ça me semble être maintenant la base. Mais je pense qu'en 2019, c'était même en 2018, je pense que je travaillais dessus et j'ai perdu ce texte.
- Speaker #1
Donc, c'est ce ordinateur qui a planté à cause de la pluie.
- Speaker #0
Et je n'avais pas fait de sauvegarde et je ne me l'étais pas envoyé par mail. Donc, il avait disparu. Mais à l'époque, ça me paraissait être un petit drame. Et aujourd'hui, je le vivrais vraiment comme un drame. Si, par exemple, là, ce que je travaille, que je travaille depuis 4 ans, je le perdais, je le vivrais comme un drame, mais pas l'équivalent de ce que j'avais perdu à l'époque. Donc voilà. Donc comme quoi, aussi, avec le temps... En fait, il y a aussi une forme d'endurance. Et ça, c'est quand même rassurant. Parce que autant, je trouve que c'est... Enfin, ouais, il y a toujours un casse-tête reconduit. Je pense qu'écrire, c'est toujours rentrer dans un labyrinthe. Donc ça, j'ai pas l'impression que ça cessera un jour. Et même, je ne souhaite pas que ça cesse. Ça fait partie de mon plaisir, quoi, de rentrer dans ce labyrinthe. Mais quand même, on peut se rassurer en se disant que, certes, on a l'impression que c'est toujours repartir à zéro et se poser des nouveaux problèmes, etc. Mais avec quand même plus de technique, avec quand même plus d'endurance, avec plus de joie. Enfin, je pense que ce qui a vraiment changé depuis dix ans que j'écris et que je fais de la musique, c'est que Il y a dix ans, quand je ne parvenais pas à faire quelque chose, j'étais vraiment très, très, très inquiète et je me disais je vais peut-être tout arrêter. Je veux dire, ça me traversait. J'avais vraiment de l'angoisse à l'idée de rencontrer des difficultés. Aujourd'hui, je rencontre des difficultés et je me dis, je sais absolument que ça fait partie du processus, que c'est incompressible, que c'est à la fois grave et que ça ne l'est pas. Et qu'en fait, ces difficultés sont tout le temps des indices et sont une chance pour faire quelque chose de mieux. Donc il y a une forme de... tranquillité quand même. Je me dis, je sais que si je m'y mets, si j'y travaille, si j'y travaille chaque jour, soit ça se résoudra, soit en fait, ce n'était pas la bonne question et il faut en poser une autre. J'ai confiance en ça. J'ai plus confiance en... Autant, en fait.
- Speaker #1
Au-delà du temps, tu disais que le fruit mûr tombe de l'arbre. Tu dis qu'à un moment donné, ton manuscrit, lorsque tu as enlevé ce qu'il y avait à enlever et ajouté ce qu'il y avait à ajouter, qu'il n'y a plus rien à ajouter ou plus rien à enlever, que de toute façon, si on... Si on touche quelque chose, ça ne peut que le déséquilibrer ou l'altérer. Merci. Moi aussi, je t'attends.
- Speaker #0
J'espère bien, Michel.
- Speaker #1
Oui, ça a plus que deux raisons. Mais on a l'impression qu'après avoir donné tout ton temps, toute ton énergie, tu estimais un peu que le manuscrit, finalement, pas il te répugnait, mais finalement, tu en étais détaché. Et finalement, pour toi, il était un peu mort.
- Speaker #0
Oui, non, non, mais répugner correspond quand même à un sentiment. Je pense que ce dégoût... il est lié à deux choses, il est lié d'une part au fait d'avoir trop macéré avec les mêmes mots c'est à dire que je pense qu'il y a un temps pendant lequel les mots sont quand même frais, sont neufs, on peut les énergiser et à un moment ça macère non mais c'est vrai ça pue du coup ? ça macère quoi, je sais pas comment dire c'est comme un évier pendant un temps où tu découpes tes légumes et au bout d'un moment en fait il y a de l'eau il y a des boules de légumes il y a des... Ouais, le sentiment que je ne peux plus... Il y a un truc qui m'asserre. Et quand j'éprouve ça, si je me dis que là, il faut s'en détacher. Donc, il y a d'une part ça et il y a d'autre part, mais c'est peut-être la même chose que je veux dire, c'est le fait de voir qu'à la fois c'est fini et à la fois je vois qu'il y a des imperfections que je ne pourrais pas résoudre là-dedans et qu'il faudra résoudre plus tard. Ça, je l'ai beaucoup éprouvé, par exemple, avec La Faille, parce que c'est un projet qui s'est fait très vite et dont je vois plein de... Je sais vraiment l'imperfection presque structurelle. Je dis au début du livre que c'est un droit de passage, que je vais justement y aller à tâton, que je vais essayer des choses et tout ça, ce qui est vrai. Mais parfois, je me dis que je me suis un peu réfugiée aussi derrière ça pour, d'une certaine manière, ne pas trouver la bonne forme, le petit livre comme ça. C'est vrai que c'est aussi une sorte d'évidence peu rationnelle. C'est des questions qui devaient être résolues par un texte. Je pense que c'est des questions que me pose la vie, je veux dire. Je pense que tous les écrivains, quand même, écrivent, que ce soit de la science-fiction, des récits, autobiographies, tout ce qu'on veut, mais à partir de questions que nous pose le monde. Si ce n'est pas ça, écrire un livre, je ne sais pas ce que c'est. Il y a quand même, on cherche à trouver, je ne sais pas, une histoire ou un bon marais, une voix qui sonne juste, ou je ne sais pas quoi, pour essayer de prendre le temps de mettre en forme des questions que nous pose le monde. Et en fait, à un moment aussi, ces questions, peut-être... Parce qu'elles se sont résolues dans le texte, peut-être parce qu'elles se sont résolues en dehors du texte, j'en sais rien, mais ces questions se désactivent un peu. Et il y en a d'autres, en fait, plus urgentes, qui arrivent soudain et qu'il s'agit d'aller résoudre aussi. C'est aussi ça. Et c'est aussi qu'on... qu'on vieillit en travaillant sur une oeuvre. Qu'on n'est pas la même personne que la personne qui l'avait commencé. Et que ça se fait dans le temps. Donc il y a un moment aussi où on a passé déjà assez de temps.
- Speaker #1
Et ça se fait dans le temps, ça se fait aussi dans le noir, non ? Puisqu'il me semble que la nuit, là aussi...
- Speaker #0
Difficilement, quand même !
- Speaker #1
Peut-être pas au sens concret, parce que vous avez une limite physique de l'organisme que vous ne pouvez pas forcément voir et écrire. Il y a quand même la nuit qui est très très présent dans toute ton oeuvre. La faille commence comme ça. Ça commence à la nuit.
- Speaker #0
C'est vrai.
- Speaker #1
Et puis, je voudrais aussi parler d'un projet qui s'appelle Intérieur Nuit.
- Speaker #0
Oui, c'est vrai.
- Speaker #1
Qui est un espace d'écriture et de lecture.
- Speaker #0
Et Catastrophe aussi, la nuit est très présente. La nuit est le premier album.
- Speaker #1
La nuit n'est encore jeune.
- Speaker #0
C'est vrai. Et même notre dernier disque, La proie et l'ombre, la couverture, elle est nocturne. On est dans le noir. C'est vrai. Pourquoi ? D'une part, je pense que ce que j'aime dans la nuit, c'est le fait que justement, on n'est pas bien sûr qu'on voit ce qu'on voit. J'aime bien aussi que les règles sociales, les lois sociales, le langage et tout ça soient infléchis, soient assouplis. Il y a une forme quand même d'anarchie. d'anarchie nocturne. Même des personnes qui ne sont pas du tout anarchistes. Mais la nuit, même, on se réveille, on fait une insomnie. Soudain, on est animé par des pensées bizarres. Peut-être qu'il y a une forme de liberté que j'associe à l'espace nocturne. Mais bon, on peut trouver des nuits en plein jour. Dans l'écriture, c'est souvent ce que je cherche. Trouver cette espèce d'état nocturne. mais à des heures où je travaille. Voilà, c'est pas forcément... Tu écris la nuit,
- Speaker #1
temps en temps ? Ou juste tard le soir ?
- Speaker #0
C'est surtout, non, quand je me réveille tôt ou quand je me couche très tard, pour plein de raisons, mais voilà, quand j'ai pas envie de dormir. Non, souvent, c'est les lectures. Et c'est vrai que je pense que mes lectures les plus hantées, je les ai faites soit dans des insomnies, parce que je m'étais réveillée, soit parce que j'arrivais pas à... des insomnies. J'aime bien ça. J'ai un souvenir précis de ces lectures-là. Je ne suis pas la même lectrice non plus la nuit que le jour. Après, je ne veux pas non plus... Je sais que c'est un peu aussi un cliché de romantiser la nuit. Je pense que le jour, on peut tout à fait atteindre ses parts anarchisantes de soi. Mais c'est vrai qu'intérieur nuit plutôt qu'intérieur jour.
- Speaker #1
Même si intérieur jour, c'est aussi une série de tes podcasts. ou de cet entretien avec des auditeurs et des auteurs.
- Speaker #0
C'est parce qu'Intérieur Nuit était déjà pris du coup.
- Speaker #1
Oui, de fait. Si je prends ce premier album que vous avez fondé avec votre groupe principalement de musique, Catastrophe, La nuit est encore jeune, cette nuit devient vraiment une traversée où il y a 15 morceaux qui s'égrenent au fur et à mesure du disque, qui vont du crépuscule au matin. toute la nuit. Et ce qui est intéressant, c'est que même dans cet aspect nocturne, on a toujours l'idée qu'on peut se tromper, qu'on a droit à l'erreur. Moi, j'aime beaucoup la chanson Bebop Records. Droits d'être laborieux, droits de se tromper, droits de ne plus savoir.
- Speaker #0
J'avais plus tôt en tête, ça avait 10 ans.
- Speaker #1
Il y a quand même un manifeste déjà, et même dans votre deuxième album, Kong. Il y a toujours l'idée de ne pas savoir où on va. Si je prends le premier vers de « Maintenant ou jamais » , qui est l'un de vos tubes, c'est « Je ne sais pas où je vais » . Ça commence directement comme ça, quand même.
- Speaker #0
Oui, parce que je pense qu'on sentait aussi... On sentait qu'on était vert, au sens de la verdeur, qu'on était très jeune. Quand on a commencé à faire de la musique, à faire ce projet, on avait envie de faire des choses, mais on sentait bien que même des décisions artistiques qu'on a prises étaient des décisions... provisoire n'allait pas forcément nous indiquer un... En même temps, ça a indiqué un chemin quand même. Parce que c'est vrai que c'est au... Parce que même dans ce que j'ai écrit, en effet, il y a ce goût des déviations, des chemins de traverse. Donc finalement, ça a indiqué un chemin. Mais moi, je sentais très clairement aussi quand j'ai commencé à écrire, que j'étais pas encore en possession de mes moyens, en fait. Donc je préférais l'assumer. C'est-à-dire que, encore une fois, je pense qu'on ne peut pas aller plus vite que la musique, là c'est le cas de le dire, mais qu'on ne peut pas être en possession de ses moyens avant de l'être. Et donc, je sentais bien que c'était imparfait, je sentais bien que c'était... qu'on pouvait... Je voyais bien que cette imperfection pouvait nous être reprochée. J'en avais la pression. Et en même temps, j'avais quand même envie de commencer quelque part. Parce qu'on peut aussi se dire, mais justement, attendons que ce soit mûr pour publier quelque chose. Mais à force de ça, finalement, on finit rien. Je connais tellement de gens. C'est très concret. J'ai mis du temps à retomber sur mes pattes. Il y a tellement de gens que j'ai rencontrés à 20 ans, à 25 ans, qui justement se foutaient un peu de nous, qui essayions de faire des choses et ces choses n'étaient pas achevées. Et qui avaient une position presque un peu de surplomb, en disant, nous, on est dans une forme de maturité. Et en fait, elles n'ont jamais achevé ce qu'elles avaient commencé. Et moi, je pense que ce n'est pas grave d'assumer qu'on a été... qu'on n'a pas fait du premier coup exactement ce qu'on aurait voulu faire, que la vision n'était pas tout à fait aboutie, que la langue n'était pas tout à fait tenue. C'est un processus, quoi. C'est un processus et il faut bien commencer quelque part.
- Speaker #1
Et on parlait tout à l'heure beaucoup de tâtonnements sur le plan individuel, mais qu'est-ce que ça fait de nous tâtonner à plusieurs ? Parce que là, dans un groupe, la taille, l'effectif a varié au fil du temps, de 6 au deuxième album, à 4 au troisième. Comment on tâtonne à... à plusieurs ? Quel est le... Est-ce qu'il y a vraiment un mode d'emploi ?
- Speaker #0
Non, c'est long. Ça réclame beaucoup de confiance. C'est ça qui est finalement le plus long à instaurer, je trouve. C'est-à-dire que je crois que maintenant, on est plus précis dans ce qu'on fait. Justement, on est moins dans des espèces de profusion d'énergie et on fonctionne plus en entonnoir. Plein d'idées, plein d'envie. Et en fait, tous les quatre, on se dit, OK, on va essayer de trier là-dedans jusqu'à ce qu'il y ait quelque chose de plus cohérent qui en sorte pour composer nos morceaux, faire des choix d'arrangements, de couleurs de son, de manière de traiter la voix, de tout ce qu'on veut, de paroles. Et je crois que cet entonnoir, il est permis par la confiance. C'est-à-dire qu'avant, je crois que chacun donnait un peu des idées et puis c'était une sorte de pot pourri. je dirais ça. Maintenant, en fait, chacun donne des idées et ensuite, on se dit bon, maintenant, sur quelle vision on pourrait se mettre d'accord tous les quatre sans que personne ne se sente vexé parce qu'il y a assez de confiance pour qu'on sente que c'est pas l'ego de machin. Enfin, on n'est plus là-dedans, en fait. Tous les quatre, on veut aller vers le meilleur truc. Enfin, on veut essayer de faire quelque chose qu'on a en tête, quoi. Et le meilleur truc possible. Voilà. Maintenant qu'on a évacué les questions d'ego, les questions aussi économiques, par exemple, on se partage à 25% tout. Enfin, 25-25-25-25. Donc ça, c'est pareil, on évacue. C'est-à-dire que la question ne va pas être... Quelqu'un ne va pas essayer de faire rentrer son idée pour avoir, par exemple, les droits d'auteur. Voilà, ça, on évacue. Parce qu'en fait, il faut, je pense, avoir une pensée aussi un peu matérialiste. Ça rentre, on compte dans l'art. Les questions, c'est vrai, économiques, d'égo, de signature. Et ça, ça a mis presque dix ans, en fait, à acquérir cette qualité de confiance à quatre. Et c'est une amitié, en fait. C'est aussi que je pense que le groupe se serait arrêté si on n'avait pas travaillé en même temps que la création de notre amitié. C'est aussi ça qu'on a... C'est aussi ça où on a tâtonné. Pour ajuster une amitié qui nous permette d'inventer des choses à quatre, réellement à quatre. pas 1 plus 3, de rien imposer donc c'est long d'être en confiance si on fait des choses de musique ou autre chose, ou de danse à plusieurs, je suis très contente une fois que j'ai eu mes
- Speaker #1
70-80% de temps solitaire et peut-être la joie aussi sur scène c'était aussi la joie du corps, on parlait un peu d'une écriture qui pouvait se savoir mais aussi se sentir Parfois, apparemment, tu te sens un peu... Parfois, tu as besoin de libérer un peu ton corps sur la scène par rapport à peut-être un milieu littéraire qui peut-être ne fait pas grand calme du corps de l'écrivain. Finalement, c'est le corps de l'écrivain, c'est un peu un impensé. On le voit...
- Speaker #0
Oui, même si ces dernières années, on le dit beaucoup, donc c'est de moins en moins impensé.
- Speaker #1
C'est de moins en moins impensé, oui, c'est vrai.
- Speaker #0
De manière générale, le sport est quand même très présent, surtout dans les milieux urbains. Ça, je veux dire, c'est aussi... Ces dernières années, c'est neuf. Les gens vont en salle de sport. Moi, j'ai plein d'amis écrivains qui ont des abonnements. Moi, j'en ai eu aussi, d'ailleurs. J'ai aussi un abonnement. On va à la salle, quoi. C'est marrant. Je suis pas sûre que c'était le cas il y a 10-20 ans, en fait. Je me disais que c'était si évident que ça. Bref, mais... Oui, ce qui est sûr, c'est que moi, quand je suis très exigeante vis-à-vis de ce que j'écris, ça me tend, mais vraiment musculairement. Ce n'est pas une vue de l'esprit de dire ça, c'est que vraiment, ça me met en stress. Autrement, ça me tend. Et c'est vrai que cette tension, j'ai besoin de l'évacuer dans le meilleur des cas, quand il y a de l'eau en me baignant et dans l'eau froide en particulier. Je ne sais pas pourquoi, mais c'est vraiment l'espèce d'abandon. Ça libère, je pense, des endorphines. ça serait expliqué je pense un scientifique nous expliquerait très précisément pourquoi ça fait ça mais sinon à défaut de ça oui aller courir aller à la salle faire quelque chose mais sans ça en fait c'est trop je me sens trop tendue pour ensuite refaire une une session je pense qu'il y aurait une trop grosse fatigue vis-à-vis des mots mais ça c'est la quête de précision c'est pas juste le fait de lire ou d'écrire je pense que c'est le fait de se concentrer beaucoup Oui. et d'être à la traque de ses propres réflexes, de ses propres clichés, de ne pas pouvoir s'abandonner. D'être dans un langage toujours hyper exigeant qui est un peu l'inverse du langage qui peut nous détendre, qu'on peut avoir dans un café. Et je pense qu'on en a besoin. On a besoin de plusieurs régimes de langage. Il n'y en a pas un qui annulerait l'autre.
- Speaker #1
C'est un bel équilibre assez délicat à trouver. Et pour finir l'interview, parce que malheureusement, c'est le moment de la clôture, les deux questionnaires dynamiques. Le premier questionnaire, c'est à dire, c'est rapprocher vraiment de ce qui te hante, de ce qui te travaille dans ta création. C'est le questionnaire en dedans, donc des questions courtes et immédiates. Et je commence immédiat. La chanson qui t'a donné envie de chanter.
- Speaker #0
Allez, donne-moi le temps de Jennifer.
- Speaker #1
Donne-moi le temps de Jennifer. D'accord, très bien. C'est pas un message crypté pour moi, pour qu'on ralentisse le questionnaire. L'écrivaine...
- Speaker #0
Je te regarde avec insistance.
- Speaker #1
Ça peut être crypté. L'écrivaine ou l'écrivain que t'aimes jusqu'au ridicule ?
- Speaker #0
Ça va paraître un peu poseuse de dire ça, mais je pense qu'il peut y avoir un ridicule quand même. Je dirais quand même ouf. Oui, parce que je la défends corps et âme, y compris quand je sens que ça devient un cliché. C'est-à-dire, je sais bien aussi que ces dernières années, ça a été une autrice très... Solicité,
- Speaker #1
oui.
- Speaker #0
Oui, c'est-à-dire que quand on se dit, il manque une femme, hop là, à Ouduras. Donc, ça paraît être une réponse un peu bateau que je fais, mais en fait, vraiment, je la défendrais. Je la défends. Non, mais c'est sincère. Je pense que c'est ma première rencontre aussi forte avec un... Un écrivain, donc même dans des contextes où ça pourrait paraître un peu, disons, pas ridicule, mais éculé de la cité encore, je crois que je la ferai, j'ai envie de l'assumer.
- Speaker #1
Très bien. Une œuvre que tu aurais aimé découvrir à 20 ans plutôt qu'aujourd'hui ?
- Speaker #0
Je pense que je dirais Écarlate de Christine Palowska, qui est un petit livre qui est reparu aux éditions du Sous-Sol l'année dernière ou l'année d'avant, dont j'ai signé la préface et qui est un livre qui, au départ, avait été paru en 73, donc j'aurais pu le découvrir quand j'étais jeune. Et c'est un texte hyper... qui va vite, qui est ardent, et je trouve que c'est... J'aurais adoré avoir 18 ans et le lire.
- Speaker #1
Le grand classique de littérature qui te laisse de marbre.
- Speaker #0
Belle du Seigneur.
- Speaker #1
Belle du Seigneur. Le livre que tu prétends avoir lu, alors que pas du tout.
- Speaker #0
Je n'ai pas beaucoup lu Pérec. Voilà. Non mais j'ai lu un peu des boues il y a longtemps et je prétends pas plus que ça mais disons que je vais hocher la tête, j'ai lu W le souvenir d'enfance mais j'ai pas lu espèce d'espace, j'ai pas lu plein de un peu de classiques qui sont facilement cités et souvent j'opine du chef et je voilà, alors que non,
- Speaker #1
je connais pas trop euh Une chanson que tout le monde aime et que tu ne supportes pas ?
- Speaker #0
Je fais une réponse de petite maline, mais ça me permet quand même de dire quelque chose que j'ai envie de dire. Shania Monnet, qui est une artiste qui a été très suivie récemment et qui est une artiste IA.
- Speaker #1
Ah,
- Speaker #0
je ne la connais pas. Bravo à toi. Mais en tous les cas, elle a, de manière générale, tous les artistes IA qui arrivent sur Spotify, je n'aimerais pas, quoi qu'il advienne.
- Speaker #1
Quoi, Pilateville ? Le tic qui revient le plus dans tes livres ?
- Speaker #0
Il y en a pas mal. Il y a un ami qui me dit que je dis tout le temps justement le mot « scrupule » , donc je sais que je l'ai déjà beaucoup dit là. Scrupule, farouche. Je sais que j'ai des mots comme ça que j'emploie facilement. Une joie inquiète, ça je vais beaucoup parler de joie inquiète. La vitalité, c'est aussi un mot qui revient beaucoup. Non, mais les « je crois » , les « je crois » , les « peut-être » , les « sans doute » , et ça, je crois que c'est quand même un tic qui est souvent féminin. Bon, aujourd'hui, je suis quand même plus... J'ai gagné en confiance. Mais au départ, vraiment, il y avait des circonvolutions, des précautions oratoires à n'en plus finir, y compris quand je parlais, qui me sont un peu pénibles. À un moment, vas-y, dis ce que tu as à dire. Je vais m'infuminer 9 contre Romaine.
- Speaker #1
Ah non, après ce passage en dedans, j'aimerais inverser les rôles. Ça, je me repose. Ce deuxième questionnaire, à l'envers, je ne pose plus les questions, c'est à toi de les trouver. Alors, une question sur tes livres qu'on te pose trop souvent.
- Speaker #0
Est-ce que c'est autobiographique ? Et est-ce que ça a été thérapeutique ? Je pense que les personnes qui posent la question la posent aussi... Sincèrement. Ouais, c'est ça. Mais bon, ça ne me permet pas de dire les trucs les plus intéressants.
- Speaker #1
Une question sur ton groupe Catastrophe qui t'agace ?
- Speaker #0
Peut-être un... Je ne sais pas si c'est vraiment une question, mais un truc... Vous êtes touche à tout. C'est que... Enfin, l'écriture touche à tout. Je ne l'aime vraiment pas. Je la trouve dégueulasse. Je veux dire, elle me dégoûte, quoi. Je ne sais pas en question de gâchis, mais c'est... Oui. Tu es un amateur.
- Speaker #1
Toi, tu cultives le frisson de l'amateur. J'ai vu ça.
- Speaker #0
Oui. J'aime beaucoup. En tous les cas, dans Catastrophe, c'est vraiment présent. Ça l'est un peu moins dans l'écriture, parce que c'est vrai que... un moment quand même, c'est mon métier presque au sens artisanal du terme, c'est-à-dire que vraiment tous les jours. Par contre, dans Catastrophe, il y a toujours un moment où on touche à quelque chose. Par exemple, quelqu'un à la batterie qui va essayer de danser. Je crois qu'on aime bien se mettre un peu en difficulté sur scène. Donc, il y a un frisson de l'amateur qu'on essaie de garder vivant.
- Speaker #1
Ça reste frais. Il y a une fraîcheur qui reste. Une question qui te ferait mentir ?
- Speaker #0
Des questions sur ma vie sexuelle ou amoureuse. Je ne mentirai pas aux missions. Je n'y répondrai pas trop, je crois.
- Speaker #1
Une question qui heurterait ta pudeur, ce serait ça aussi ?
- Speaker #0
Oui, sans doute. Et aussi, je crois, parce qu'on m'en a beaucoup posé des questions sur mon père. Et en fait, j'ai toujours fait des déviations parce qu'il y a une forme de... Moi, j'ai l'impression d'avoir écrit ce que je voulais écrire, ce que je pouvais écrire. Il paraissait intéressant d'écrire en transposant. Dans la violence. Voilà, en transposant. Enfin voilà, j'ai transposé dans la fiction justement. Donc moi, j'ai assez travaillé pour savoir ce qui... J'ai trouvé la forme. Mais quand on me pose des questions directes là-dessus, à chaque fois, je trouve ça impudique et déplacé. Voilà.
- Speaker #1
C'est là où la fiction joue son rôle aussi.
- Speaker #0
Oui, complètement.
- Speaker #1
Une question parfaitement inutile que tu adores te poser.
- Speaker #0
Non, j'aurais plus envie de répondre avec une question... Les questions dérisoires, quoi. Moi, j'adore savoir... qui paraissent dérisoires, mais elles ne le sont pas. Mais j'adore savoir ce que mangent les gens le matin, avant de se mettre au travail, très précisément. Café avec ou sans sucre. J'adore vraiment... J'ai une limite des détails, surtout des gens qui écrivent, ou qui créent, ou qui composent, et que j'admire. Par exemple, est-ce qu'ils font leur lit quand ils se lèvent ? Est-ce que c'est couette ou couverture grattante ? Tout ça me semble extrêmement signifiant. Tout à fait. Ça, ça me paraît délirant. Coupon, ça me paraît délirant.
- Speaker #1
Ah bon ?
- Speaker #0
Ah ouais, ça me paraît... Ah moi, je suis qui ? Coupon, le... Je ne comprends même pas, en fait. Je ne sais même pas ce qu'est un coupon. Mais voilà, tu vois, ça en dit long.
- Speaker #1
Une question que tu aimerais me poser.
- Speaker #0
Tu penses que tu vas te sentir longtemps à l'aise si je ne réponds pas ?
- Speaker #1
C'est pas grave, ça me déstime. Voilà. Excellent. Excellent. Une question... que tu aimerais qu'on te pose et qu'on ne te pose jamais ?
- Speaker #0
Non, la question vraiment très concrète. Par exemple, j'ai une trousse. J'adorerais parler de cette trousse, de tout ce qui se trouve dedans. Je pense que tout le monde s'en fout. J'en comprends les raisons. Mais je trouve que c'est vraiment intéressant. En réalité, pas juste la trousse, mais vraiment le truc très matériel de comment on écrit. Et des questions vraiment de pure forme. Je trouve qu'elles sont... Finalement, souvent, c'est des questions thématiques qui sont posées ou des questions justement liées à la vie, etc. Alors que... Dans l'écriture, je trouve que des questions des formes... Mais non, tu vois, je trouve qu'on s'est posé un peu ces questions. J'ai essayé. Mais souvent, je trouve qu'elles manquent. L'impression d'un malentendu, c'est-à-dire que ce qui est long, c'est vraiment de trouver la bonne forme. Et ensuite, quand le livre paraît, on passe des heures à répondre à des questions sur juste le thème. Sur le sujet. Qui est souvent un prétexte, finalement,
- Speaker #1
plus que...
- Speaker #0
Le sujet, visiblement, ne suffit pas. Il a fallu trouver une forme, sinon on en parlerait juste comme ça. C'est ça. Oui, le travail de la forme.
- Speaker #1
Très bien. Et la dernière question qui clôt cet entretien, l'œuvre qui évoque le mieux pour toi le processus de création ?
- Speaker #0
Ce qui me vient un peu spontanément, c'est « En lisant, en écrivant » de Julien Gracq, parce que j'avais adoré le livre quand je l'ai lu et que j'aime bien le titre qui veut bien dire ce qu'il veut dire. Non, mais c'est que c'est jamais fini aussi et que je pense qu'il n'y a pas d'écriture qui se fait sans une lecture tout aussi assidue, que c'est presque plus important. Donc, pour l'écriture, en tous les cas, je dirais ça.
- Speaker #1
Il y a des liens.
- Speaker #0
Oui.
- Speaker #1
et du coup ce livre merci beaucoup Myandine merci d'avoir marché à Tatton avec moi si cette traversée vous habite abonnez-vous à Michel à Tatton et partagez l'épisode d'autres artistes viendront chercher avec nous dans le noir encore