Speaker #0Dans le dernier épisode, nous avons retracé la naissance des études sur le terrorisme et montré comment cette discipline s'est progressivement construite au fil des décennies grâce à des travaux de nombreux chercheurs. Mais une question fondamentale demeure, sur quoi repose réellement leur travail ? Car contrairement à une idée largement répandue, les chercheurs ne construisent pas leur analyse à partir de simples opinions ou de faits rapportés dans les médias. Toute recherche sérieuse commence par un travail méthodique de collecte, de vérification et de comparaison des informations. Avant même d'interpréter un phénomène, il faut d'abord établir les faits avec le plus de précision possible. En étude sur le terrorisme, cette étape est particulièrement importante. Le terrorisme est un phénomène mouvant souvent clandestins, où les informations sont parfois incomplètes, contradictoires ou volontairement manipulées. Une attaque peut être revendiquée par plusieurs organisations, un même groupe peut changer de nom, se diviser, fusionner avec un autre ou disparaître avant de réapparaître quelques années plus tard. Les chiffres eux-mêmes peuvent varier selon les méthodes de comptage utilisées par les différentes institutions. C'est pourquoi les spécialistes du domaine s'appuient sur des instruments de travail spécialement conçus pour organiser cette masse d'informations. Bases de données internationales, chronologies historiques, listes d'organisations terroristes, rapports gouvernementaux et publications scientifiques constituent les fondements de toute recherche rigoureuse. Ces outils permettent non seulement de vérifier les informations, mais aussi d'identifier des tendances, de comparer les situations dans le temps et de comprendre l'évolution des organisations terroristes. Autrement dit, avant de pouvoir expliquer le terrorisme, il faut savoir où chercher l'information, comment l'évaluer et quelles sources privilégier. C'est cette méthode qui distingue une analyse scientifique d'un simple commentaire d'actualité. Toutes les bases de données ne recensent pas les mêmes événements. Cette différence ne provient pas d'erreurs, mais de choix méthodologiques effectués par les concepteurs. Chaque base de données repose sur une définition du terrorisme. Or, comme nous l'avons vu dans l'épisode précédent, il n'existe toujours pas de définition universellement acceptée. Les chercheurs, les institutions internationales et les gouvernements ne s'accordent pas toujours sur ce qui constitue précisément un acte terroriste. Autrement dit, Avant d'ajouter un attentat dans une base de données, les chercheurs doivent d'abord répondre à une question fondamentale. Cet événement est-il réellement un acte terroriste ? La réponse n'est pas toujours évidente. Prenons un exemple. Une organisation attaque une caserne militaire en pleine guerre civile. Certains chercheurs considéreront qu'il s'agit d'une opération militaire menée dans le cadre d'un conflit armé. D'autres... estimeront qu'il s'agit d'un acte terroriste si l'objectif est avant tout de provoquer la peur et d'exercer une pression politique. Selon la définition retenue, le même événement pourra donc être intégré dans une base de données ou en être exclu. Le même raisonnement s'applique aux organisations. Certains groupes sont considérés comme terroristes par un État, tandis que d'autres... pays les qualifie de mouvements de résistance, d'insurrection ou de mouvements de libération nationale. Là encore, la manière dont les chercheurs définissent le terrorisme influence directement la composition de leur base de données. Nous retrouvons ainsi ce que nous avons appelé dans l'épisode précédent la strata polémique du terrorisme. Avant même de compter les attentats ou d'étudier les organisations. Il faut décider de ce qu'on appelle le terrorisme. Et cette décision n'est jamais totalement neutre. Elle repose sur des choix théoriques, juridiques et parfois politiques. C'est ce que l'on appelle une difficulté circulaire. Pour construire une base de données, il faut d'abord définir le terrorisme. Mais cette définition détermine ensuite quels événements seront enregistrés et lesquels seront écartés. Les résultats obtenus dépendront donc en partie du point de départ choisi par les chercheurs. Cette question méthodologique a été particulièrement bien mise en évidence par le chercheur Neil G. Bowie dans le chapitre « Database on Terrorism » publié avec Alex Schmid dans le « Routledge and Book of Terrorism Research » . Bowie montre que les bases de données ne sont pas de simples listes d'attentats. Elles sont le résultat de nombreux choix concernant les sources utilisées, les critères de sélection, les définitions retenues et les méthodes de codage des événements. Il approfondit cette réflexion en 2017 avec son étude Terrorism Events Data, An Aventury of Database and Dataset. Dans ce travail, il recense 60 bases de données, jeux de données et chronologies consacrées au terrorisme qu'il classe en trois grandes catégories. La première, ce sont les bases académiques. et les centres de recherche. La deuxième, les bases commerciales. Et pour finir, la troisième, les bases gouvernementales. Son inventaire montre qu'il n'existe pas une seule base de référence, mais une multitude d'outils, chacun répondant à des objectifs de recherche différents et reposant sur des choix méthodologiques propres. C'est pourquoi... Il est essentiel, lorsque l'on utilise une base de données sur le terrorisme, de ne pas regarder uniquement les chiffres. Il faut également s'intéresser à la méthode employée pour les produire. Comprendre comment une base de données est construite est souvent aussi important que les données qu'elle contient. Parmi les travaux les plus importants consacrés aux bases de données figure le projet Dynamic of Terrorism and Counterterrorism. dirigé par les chercheurs Gary Laffrey et Laura Dugan, entre le 1er janvier 2025 et le 1er juin 2009. L'objectif de ce projet n'était pas uniquement de recenser les attentats, mais de mieux comprendre la manière dont les organisations terroristes évoluent au fil du temps, choisissent leurs cibles et adaptent leurs stratégies face aux politiques de lutte contre le terrorisme. Pour atteindre cet objectif, Les chercheurs s'appuient sur la global terrorisme database, aujourd'hui considérée comme l'une des bases de données les plus complètes au monde sur les actes terroristes. La méthodologie retenue repose d'abord sur trois critères obligatoires. Le premier est que l'acte doit être intentionnel. Un accident, une catastrophe naturelle ou un événement involontaire ne peut évidemment pas être considéré comme un acte terroriste. Le deuxième critère impose que l'événement comporte l'utilisation ou la menace d'une violence. Cette violence peut viser directement des personnes ou concerner la destruction de biens matériels. Enfin, le troisième critère exige que l'auteur soit un acteur non étatique. Cela signifie que les actes commis directement par un gouvernement ou par les forces armées d'un pays ne sont pas... intégrée dans la base de données. Ce choix méthodologique distingue la GTD de certaines autres bases de données qui prennent également en compte le terrorisme d'État. Une fois ces trois conditions réunies, les chercheurs examinent trois autres critères. L'événement doit en satisfaire au moins deux. Le premier consiste à déterminer si l'acte poursuit un objectif politique, religieux idéologique ou sociale. Autrement dit, la violence doit servir une cause qui dépasse les intérêts personnels de son auteur. Le deuxième critère cherche à savoir si l'action vise à produire un effet sur le public plus large que les victimes immédiates. En effet, dans les études sur le terrorisme, un attentat est généralement considéré comme une forme de communication. Les victimes directes ne sont pas les seules visées. L'objectif est également d'influencer une population, de faire pression sur un gouvernement ou d'attirer l'attention des médias. Enfin, le troisième critère consiste à vérifier que l'acte s'inscrit en dehors des règles habituellement admises dans un conflit armé. Cette distinction permet d'éviter de confondre un attentat terroriste avec une opération militaire classique menée par des forces régulières. Cette méthode montre à quel point La construction d'une base de données est un véritable travail scientifique. Les chercheurs ne se contentent pas d'ajouter chaque acte de violence dans une liste. Ils analysent chaque événement selon une méthode précise afin de garantir la cohérence de la base de données. En 2021, les chercheurs Joey Eierman, Richard Donohue, Nathan Chandler et Tucker Rees de la Rund Corporation publient un rapport intitulé, et pardon de mon accent, « A Review of Public Data About Terrorism and Targeted Violence to Meet US Department of Homeland Security Mission Needs » . Les auteurs partent d'un constat simple. La diversité des bases de données constitue une richesse pour la recherche, mais elle soulève également une difficulté majeure. Deux bases de données peuvent produire des résultats différents sans qu'aucune ne soit scientifiquement erronée. Elles ne mesurent tout simplement pas exactement le même phénomène. Contrairement à la GTD, ce travail n'a pas pour objectif de construire une nouvelle base de données. Son ambition est différente. Ils cherchent avant tout à évaluer les principales bases de données publiques existantes afin de déterminer si les outils que nous utilisons pour étudier le terrorisme sont suffisamment fiables, transparents et adaptés aux besoins actuels de la recherche et des politiques publiques. Pour réaliser cette évaluation, les chercheurs ne sélectionnent pas les attentats un par un, comme le fait la GTD. Ils sélectionnent plutôt les bases de données elles-mêmes. Pour être retenu dans leurs études, une base doit être publique, suffisamment documentée, régulièrement utilisée par les chercheurs ou les institutions globales, et contenir des informations exploitables pour l'analyse du terrorisme et des violences ciblées. Ils examinent ensuite chaque base selon plusieurs critères. La qualité de la documentation, la transparence de la méthode de collecte, les procédures de contrôle de qualité, les variables disponibles, la couverture géographique, la période étudiée et la capacité de répondre aux besoins opérationnels du département de la sécurité intérieure. Cette approche est très différente de celle de Gary Laffrey et de Laura Dugan. Ces derniers cherchent avant tout à répondre à une question. Cet événement est-il un acte terroriste ? Leur travail consiste donc à définir des critères permettant d'inclure ou d'exclure chaque événement dans la GTD. Le rapport de la RAND Corporation pose une autre question. Parmi toutes les bases de données existantes, lesquelles sont les plus adaptées pour répondre aux besoins des chercheurs et des décideurs publics ? Les auteurs ne discutent donc pas principalement de la qualification juridique ou politique d'un attentat. Ils évaluent plutôt la qualité scientifique des outils disponibles. Une autre différence importante concerne l'objet étudié. La Free et Tugan se concentrent uniquement sur le terrorisme. Le rapport de la RAND Corporation adopte une vision encore plus large, en intégrant directement également les violences ciblées, c'est-à-dire des actes violents qui ne répondent pas toujours à la définition. classique du terrorisme, mais qui représente néanmoins une menace importante pour la sécurité publique. Cette approche reflète l'évolution des préoccupations des services de sécurité, qui ne s'intéressent plus uniquement aux organisations terroristes traditionnelles, mais aussi aux auteurs isolés, aux violences idéologiques, aux attaques contre des écoles, à des lieux de culte ou à des infrastructures critiques. Les auteurs arrivent finalement à une conclusion importante. Ils estiment que les principales bases de données disponibles sont globalement fiables et répondent à une grande partie des besoins des chercheurs et des autorités publiques. En revanche, ils soulignent plusieurs limites. Les méthodes de contrôle de qualité ne sont pas toujours appliquées de manière uniforme. Certaines menaces émergentes, comme les cyberattaques ou l'utilisation de nouvelles technologies, sont encore assez mal couvertes, et les définitions employées devront probablement évoluer pour s'adapter aux nouvelles formes de violence. Ce rapport marque ainsi une nouvelle étape dans l'évolution des études sur le terrorisme. Alors que les premiers chercheurs cherchaient principalement à définir le terrorisme et à construire des bases de données fiables, les chercheurs de la RAND Corporation s'interrogent désormais sur la qualité, la complémentarité et l'adéquation de ces outils aux besoins des chercheurs, des services de renseignement et des décideurs politiques. Daniel Dory, consultant et conférencier sur les questions de terrorisme, affirme que, je cite, « C'est avec la plus grande vigilance que les données concernant le terrorisme doivent être intégrées dans tout processus de recherche ayant recours aux médias et à la presse, demeurant indispensables. » Cette remarque met en évidence l'un des principes méthodologiques fondamentaux des études sur le terrorisme. les médias constituent une source essentielle d'informations, mais ils ne peuvent jamais être considérés comme une source scientifique en eux-mêmes. Dans la grande majorité des cas, les premiers éléments relatifs à un attentat proviennent de la presse. Les journalistes sont souvent les premiers à rapporter les faits, à recueillir des témoignages, à diffuser des déclarations officielles et à documenter le déroulement de l'événement. En l'absence de ces informations, il serait extrêmement difficile de constituer des bases de données, d'établir des chronologies ou de comparer les différentes formes de violences politiques à travers le monde. La presse représente donc une source incontournable pour les chercheurs. Toutefois, l'objectif du journaliste est différent de celui du chercheur. Le premier cherche à informer rapidement un public, tandis que le second cherche à produire une connaissance fiable. et vérifiable. Cette différence de finalité explique pourquoi les informations médiatiques doivent être utilisées avec prudence. Les premières heures qui suivent un attentat sont généralement marquées par une forte incertitude. Le nombre de victimes évolue, les auteurs sont parfois mal identifiés, les revendications peuvent être contradictoires et les motivations restent souvent hypothétiques. Une information publiée à chaud ne constitue donc pas nécessairement une donnée scientifique. A cette difficulté s'ajoute une autre caractéristique propre au terrorisme. L'information fait partie intégrante de la stratégie des acteurs. Les organisations terroristes cherchent à obtenir une visibilité médiatique, à diffuser un message politique et à produire un effet psychologique dépassant largement les victimes directes. De leur côté, les gouvernements communiquent également avec plusieurs objectifs précis. Rassurer la population, conserver leur crédibilité, légitimer leurs décisions ou influencer la perception de la menace. Les médias deviennent ainsi un espace où s'affrontent plusieurs récits concurrents de l'événement. La réflexion de Daniel Dory Je rappelle enfin que les sources ne sont jamais neutres. Chaque média possède sa propre ligne éditoriale, ses contraintes professionnelles, ses sources d'informations et son contexte national. Ces événements peuvent influencer la manière dont un événement est présenté, qualifié ou interprété. Pour cette raison, le chercheur doit développer une véritable critique des sources, c'est-à-dire une capacité à identifier les biais éventuels, à distinguer les faits des interprétations et à replacer chaque information dans son contexte de production. En définitif, la recherche sur le terrorisme ne consiste pas seulement à accumuler des informations. Elle consiste avant tout à sélectionner, vérifier, comparer et contextualiser ces informations afin de produire une analyse rigoureuse que possible. La phrase de Daniel Dory rappelle ainsi une règle essentielle de toute recherche scientifique. La valeur d'une analyse dépend directement de la qualité des sources sur lesquelles elle est construite. Nous arrivons maintenant au terme de cet épisode consacré aux sources et aux instruments de travail utilisés dans les études sur le terrorisme. Nous avons vu qu'une recherche sérieuse ne commence jamais par une opinion, mais par une méthode. derrière chaque chiffre. Chaque statistique et chaque base de données se cachent des choix méthodologiques, des critères de sélection et un important travail de vérification des informations. Comprendre le terrorisme ne consiste donc pas seulement à accumuler des données, mais aussi à comprendre comment ces données sont produites, quelles sont leurs limites et dans quelles conditions elles peuvent être utilisées. Une autre question mérite désormais d'être posée. Une fois les sources identifiées et les données recueillies, comment les chercheurs écrivent-ils l'histoire du terrorisme ? Comment les interprétations ont-elles évolué au fil des décennies ? Pourquoi certaines théories ont-elles dominé à une époque avant d'être remises en cause par de nouvelles approches ? Autrement dit, il ne s'agit plus seulement d'étudier le terrorisme, mais d'étudier la manière dont le terrorisme a lui-même été étudié. C'est précisément l'objet de notre prochain épisode. consacré à l'historiographie du terrorisme. Nous verrons comment les travaux des historiens, des politistes, des sociologues, des juristes et des spécialistes des études stratégiques ont progressivement construit notre compréhension du phénomène et comment les grands événements historiques ont influencé les questions que les chercheurs se sont posées. Merci d'avoir suivi cet épisode. Si vous souhaitez soutenir le développement de Naritas, n'hésitez pas à partager ce podcast et à nous suivre sur Instagram et Facebook. Vos partages permettent à ces travaux de toucher un public toujours plus large. Je vous souhaite une excellente journée et je vous donne rendez-vous très bientôt pour un nouvel épisode de Naritas.