Speaker #0Bonjour à tous, chers élèves et chers amis du site aufonddelaclasse.com ! Dans cet épisode, nous allons voir que le discours de la servitude volontaire de la Boétie, sous ses apparences de spontanéité, est un discours très construit. Et oui, dans les épisodes précédents, on a vu la violence et l'efficacité rhétorique du discours. Et cette violence, elle peut laisser croire une chose, que la violence est de l'emportement, de la colère spontanée de ce jeune homme de 18 ans ou un petit peu plus, qui écrit ce qui lui passe un petit peu par la tête, dans l'ordre où ça vient. Eh bien, à première lecture, on peut effectivement avoir cette impression, puisque le discours ressemble parfois à un flux oratoire emporté, presque improvisé. une longue tirade indignée qui avance par élan, par digression. Et la Boétie lui-même entretient cette impression en semant ça et là des formules du type « mais pour revenir à mon sujet que j'avais quasi perdu de vue, etc. etc. » Voilà, quelqu'un qui semble bien s'excuser de s'être égaré, qui fait semblant de se reprendre. Et c'est une posture rhétorique qui est bien connue, feindre la digression, le naturel, pour paraître spontané. Et ça fonctionne très bien parce que ça donne au texte un air de conversation vivante, presque improvisé. Mais derrière cette apparence de spontanéité, le discours de la Boétie obéit en réalité à un plan qui est très précis et qui est hérité de la tradition, de l'éloquence, de la rhétorique gréco-romaine. Et ce plan, c'est ce qu'on va voir et qu'on va essayer de reconstituer un petit peu dans cet épisode. Alors, la rhétorique latine, c'est-à-dire celle de Cicéron, celle de Quintilien, codifie très précisément la structure d'un discours. Les parties principales sont l'exhorde, qui est l'ouverture et qui capte l'attention, la narration, qui expose le sujet, la confirmation, qui apporte la démonstration, et enfin la péroraison, c'est-à-dire la conclusion. Et le discours de la Boétie suit exactement ce plan-là. L'exhorde est très bref, on va y revenir dans un instant, et ce qui suit... La description du scandale de la servitude, l'apostrophe au peuple, constitue une longue narration avec une amplification émouvante qui représente à elle seule à peu près un sixième de l'œuvre entière, ce qui est énorme. Et puis vient la confirmation, la démonstration proprement dite, et enfin la péroraison, autrement dit la conclusion. Ce qu'il faut retenir de cette structure, c'est un principe fondamental que la Boétie applique à la lettre. le pathos, l'émotion, précède le logos, c'est-à-dire le raisonnement. La Boétie veut d'abord frapper, émouvoir, avant de démontrer. Mais ça, ça n'est pas de l'improvisation, c'est un choix délibéré. Alors commençons par le début, l'exhorte. L'exhorte, c'est donc l'ouverture, ce qu'on appelle aujourd'hui l'introduction. Et celle du discours de la servitude volontaire est un morceau de rhétorique assez extraordinaire, parce que le texte s'ouvre sur deux vers de l'Iliade d'Homère. traduit en français, prononcé par Ulysse. Il n'est pas bon d'avoir plusieurs maîtres, n'en ayant qu'un seul. Qu'un seul soit le maître, qu'un seul soit le roi. Première réaction, voilà une belle citation d'autorité. Homer, Ulysse, on ne fait pas plus classique. Qui a plus d'autorité, après tout, que le grand poète des temps immémoriaux de la Grèce antique ? La Boétie fait quelque chose qui est très surprenant a priori, c'est qu'il retourne aussitôt cette citation d'autorité contre elle-même. Parce que si Ulysse a raison selon lui de dire qu'il ne faut pas plusieurs maîtres, il a complètement tort de conclure qu'il en faut donc un seul. Car, dit la Boétie, la puissance d'un seul, dès qu'il prend ce titre de maître, est dure et déraisonnable. La référence qui semblait apporter une autorité, une caution, devient en fait... un contre-exemple. Et la Boétie ajoute, avec une pointe d'ironie, qu'Ulysse adaptait plutôt son discours aux circonstances qu'à la vérité. Et Ulysse était d'ailleurs lui-même roi et il avait ses raisons de prêcher en faveur du pouvoir d'un seul. Alors, ce geste-là, c'est ce qu'on appelle en rhétorique une insinuation, c'est-à-dire une ouverture qui déstabilise l'auditoire en contredisant une autorité qu'on croyait à première vue intouchable. Et... Ça dit d'ailleurs immédiatement quelque chose d'essentiel sur la posture intellectuelle de la Boétie. Même les plus grandes autorités ne sont pas à l'abri de la critique. C'est une façon de dire au lecteur dès la première page, ici, on ne respecte pas les autorités pour elles-mêmes, on examine les arguments. Après cet exorde très bref vient la longue section émotionnelle, ce qu'en rhétorique on pourrait appeler une amplification, dont on a déjà un petit peu parlé dans l'épisode précédent pour les procédés qu'il utilisait. C'est le cœur émotionnel du texte. Il précède la démonstration et la Boétie accumule ici les grandes figures rhétoriques puissantes. D'abord les questions rhétoriques qui mettent le lecteur en position d'accusé. On peut en citer une. Quel est ce vice horrible ? De voir un nombre infini d'hommes non seulement obéir, mais servir, non pas être gouvernés, mais être tyrannisés. Regardez la répétition à l'intérieur de cette question rhétorique de l'antithèse, non pas, mais, qui souligne par contraste les degrés de la dégradation, on peut le dire comme ça. Obéir, à la limite, ça serait encore concevable, c'est ce que font les citoyens d'un État ordinaire, mais servir, c'est-à-dire être esclave, être un serviteur. littéralement, c'est la soumission totale. Donc être gouverné, autrement dit, c'est normal, mais être tyrannisé, ça, c'est l'horreur. Donc la double antithèse, ici, elle fait sentir qu'il y a une transgression, un franchissement, un passage d'un État à un autre qui est infiniment plus grave. Et cette section culmine dans la grande apostrophe du peuple, qui est bien connue, ce discours de reproche adressé directement à un auditoire qui est vraiment pris à partie. On peut citer... par exemple, « pauvre gens misérables, peuples insensés, nations, opiniâtres à votre mal et aveugles à votre bien » . La deuxième personne, ici, du pluriel, interpelle directement le lecteur, les lecteurs, qui se trouvent inclus soudainement dans ce peuple qui est accusé par le discours. Donc ça n'est plus une observation sur les hommes en général, mais une mise en cause personnelle qui nous est adressée et qui nous invite donc à ne plus rester spectateurs. Après cette longue mise en condition émotionnelle, le texte change de registre et adopte un ton plus méthodique. C'est ce qu'on appelle dans la rhétorique la confirmation, c'est-à-dire la démonstration proprement dite. Et cette démonstration, elle est organisée en trois séries de causes qui correspondent aux trois grandes parties du développement du discours, la nature, la coutume, l'habitude et le savoir. Cette tripartition, elle n'est pas arbitraire, elle suit la logique de la philosophie morale antique. selon laquelle toute disposition humaine doit résulter de ces trois facteurs, la nature, la coutume, le savoir. Et la Boétie montre successivement que la servitude trahit la nature, que l'homme n'est pas naturellement dans une situation de servitude, que la coutume, l'habitude l'installent durablement, et que seul le savoir permet d'y résister. On aura l'occasion de revenir sur chacune de ces trois parties. dans les prochains épisodes. Et le discours termine donc par la péro-raison, c'est-à-dire la conclusion. Et là, nouvelle surprise, après des développements très étoffés, très argumentés, la Boétie conclut, en quelques lignes seulement, sur la certitude d'un châtiment divin réservé aux tyrans. Puisque rien n'est plus contraire à un dieu bon et libéral que la tyrannie qu'il réserve là-bas tout exprès pour les tyrans et leurs complices, quelques peines. particulière. Une fin délibérément abrupte et délibérément ouverte. Pas de conclusion rassurante, pas de programme d'action concret, mais plutôt une menace qui laisse au lecteur le soin de tirer lui-même les conséquences de ce qu'il vient de lire. La litote, quelques peines particulières, est presque plus menaçante qu'une condamnation explicite et elle laisse l'imagination du lecteur compléter ce que les mots ne nomment pas. Ce plan, d'une façon globale, révèle quelque chose qui est essentiel sur la manière dont la Boétie défend la liberté. Non pas par l'improvisation, non pas par la colère, l'emportement, mais par une architecture rhétorique parfaitement intentionnelle. Ça veut dire d'ailleurs qu'il n'y a pas de la colère, qu'il n'y a pas de l'indignation réelle, mais en tout cas, c'est bien une architecture parfaitement maîtrisée et construite à laquelle on a affaire. Et c'est un enseignement en lui-même. pour notre parcours, entretenir la liberté, ce verbe qui désigne la patience, un travail qu'on a analysé rapidement dans le premier épisode, qui demande précisément cet art-là de la patience, du temps, l'art de l'argumentation, de la construction, de la persuasion. La liberté ne se défend pas seulement avec des armes, elle se défend aussi avec des mots bien ordonnés, avec une pensée qui est bien, qu'on a pris le temps de bien travailler. Voilà en tout cas ce que je souhaitais partager avec vous sur la structure du discours de la servitude volontaire. Vous pouvez retrouver un grand nombre de choses sur le site internet aufonddelaclasse.com. Je vous dis merci beaucoup de m'avoir écouté et à très bientôt. Ciao, ciao !