Speaker #0Bonjour à tous, chers élèves et chers amis du site aufonddelaclasse.com ! Dans cet épisode, nous allons voir le premier argument de la Boétie dans son discours « La nature de l'homme a été trahie » . Dans le discours de la servitude volontaire de la Boétie, après la longue apostrophe véhémente au peuple dont on a déjà parlé dans les épisodes précédents, la Boétie marque une pause. Le ton change et il va maintenant démontrer. Et cette transition est signalée par une formule qui est elle-même assez révélatrice. Cherchons donc à comprendre, si c'est possible, comment cette opiniâtre volonté de servir s'est enracinée si profond. L'image qui est proposée ici pour cette transition est médicale. C'est une maladie que l'homme a en lui, qui a été enracinée et dont il faut chercher les causes. Et dans la phrase, il faut quand même bien préciser que le verbe « servir » , qu'on emploie extrêmement souvent dans ce discours, qu'on trouve partout, presque à chaque page, eh bien, c'est bien le verbe qui est de la même famille que « servitude » . Et « servir » , ça veut bien dire « être esclave » . Et donc quand on dit Cherchons donc à comprendre, si c'est possible, comment cette opiniâtre volonté de servir s'est enracinée si profond. Il s'agit bien de la volonté d'être un esclave, la volonté de se soumettre soi-même, de vivre dans la servitude. Et c'est ça qui est une maladie dont il faut chercher les causes. Et ce n'est pas un hasard. Rappelons que la Boétie sera reçue au Parlement de Bordeaux à 23 ans, un petit peu après avoir écrit ce discours. mais qu'il a aussi une formation humaniste qui est très large, qui inclut la philosophie antique, et la philosophie antique, en particulier la morale, procède exactement de ça. C'est-à-dire, on identifie un mal, on en cherche les causes, et on cherche un remède, un peu sur le modèle de la médecine. Et la Boétie se place ici dans la posture du philosophe autant que du médecin. C'est un changement de registre qui est très net par rapport à l'emportement des pages précédentes. Ici, c'est un savant. qui cherchent à comprendre les causes et à trouver les bons remèdes. La démonstration, puisque c'est bien une démonstration qu'on a ici, commence par un postulat philosophique central que la Boétie formule avec une très grande clarté. Je vous lis le passage parce qu'il faut vraiment l'entendre dans sa construction. « Ce qu'il y a de clair et d'évident, que personne ne peut ignorer, c'est que la nature, ministre de Dieu, gouvernante des hommes, nous a tous créés. Dans cette citation-là, la formule « ministre de Dieu » , « gouvernante des hommes » est, on peut dire, une double personnification de la nature. La nature, ici, ce n'est pas un simple concept abstrait, philosophique. Non, la nature ici est élevée au rang d'instances supérieures, d'autorités qui surpassent toute autorité humaine. Et en la qualifiant de gouvernante des hommes, la Boétie lui donne une légitimité proprement politique. C'est elle, la nature, qui fixe les règles, ou en tout cas qui doit fixer les règles de la vie en société. Et ces règles, elles excluent la servitude. En tout cas, la nature ne l'a pas prévue comme ça. La métaphore du même moule dans cette phrase-là dit effectivement l'égalité originelle de tous les hommes. Et de cette égalité, la Boétie tire un raisonnement. Si tous les hommes sont égaux, alors aucun n'a de droit naturel à dominer les autres. Et donc, la servitude est contre-nature. Et ce raisonnement, il le développe dans une longue phrase, une de ses longues périodes, dont la Boétie est assez friand, dont la structure syntaxique mime elle-même le raisonnement, comme on l'avait déjà vu pour un autre cas dans un autre épisode. Puisque ce sont des propositions subordonnées de causes qui sont introduites par « puisque » , puisque ça introduit une cause qui est réputée, partagée par tout le monde, enfin en tout cas qu'on croit tous vraies. Et donc ces subordonnées de causes introduites par « puisque » s'accumulent et aboutissent à une conclusion qui est donc posée comme une évidence. Je vous la cite, c'est sous la forme d'une question rhétorique. « Comment douter alors que nous ne soyons tous naturellement libres, puisque nous sommes tous égaux ? » Vous voyez, cette question rhétorique, elle est très habile, parce que ce n'est plus une démonstration, c'est une certitude partagée. Et la Boétie ne dit pas « nous sommes tous naturellement libres » , comme une thèse qui serait la sienne et qu'il faudrait encore défendre. Non, il dit « comment pourrait-on en douter ? » . En fait, il transforme la conclusion de son raisonnement en quelque chose d'aussi évident que deux et deux font quatre. On peut le dire comme ça. Et c'est intéressant, puisque vous, vous devez étudier aussi les subordonnées, et notamment les subordonnées circonstancielles, d'évoquer, enfin, ce que je vous disais avant, c'est que puisque, par rapport aux autres mots subordonnants de cause, comme parce que ou d'autres, puisque indique une cause sur laquelle tout le monde s'accorde. Et ça conduit, en fait, naturellement... à cette conclusion finale qui est annoncée comme quelque chose de naturellement vrai, pour le dire ainsi, pour tout le monde. Et là-bas ici, va encore plus loin en faisant de la liberté, non pas seulement un état naturel, mais une passion naturelle. Avec cette phrase, nous ne sommes pas seulement nés avec elle, mais aussi avec la passion de la défendre. Ce déplacement, vous voyez, de... la liberté comme un état naturel à une passion naturelle est très important, parce que la liberté, ce n'est pas une idée abstraite, ce n'est pas un principe philosophique froid, c'est un désir qui est inscrit dans le corps de l'homme et dans son âme. Et priver l'homme de cette liberté est donc une violence qui est faite à sa nature profonde. Et ça change tout, parce que si la liberté est une passion naturelle, Alors, la servitude... Ça n'est pas seulement une injustice politique, c'est une véritable mutilation de ce que l'homme est à l'état naturel. Et pour illustrer ce désir de liberté, la Boétie a recours à une figure rhétorique qui est assez audacieuse, qui s'appelle la prosopopée, c'est-à-dire le fait de prêter une voix, un discours, à des êtres, des objets qui normalement ne parlent pas. Et ici sont les animaux eux-mêmes que la Boétie convoque comme témoins. de la liberté naturelle. Je vous en cite un passage. « Les bêtes, Dieu me soit en aide, si les hommes veulent bien les entendre, leur cri, vive la liberté ! » Point d'exclamation. L'effet, vous voyez là, est délibérément provocateur, parce que les animaux devraient être inférieurs à l'homme dans la hiérarchie naturelle. Et ici, ce sont les animaux qui donnent une leçon à l'humanité. Et cette inversion, elle produit des effets, des effets rhétoriques, on pourrait le dire comme ça. D'abord, elle souligne l'absurdité de la condition des hommes soumis. Ils sont dans un état qui est encore plus bestial que celui des bêtes elles-mêmes. Et par ailleurs, elle fonctionne aussi comme ce qu'on appelle un argument a fortiori, c'est-à-dire un argument par le plus fort. Si même les animaux refusent la servitude, alors l'homme encore plus a fortiori, comme on dit. à plus forte raison, lui qui est doué de la capacité de réfléchir, eh bien, devrait la refuser. Et la Boétie développe cette idée par une série d'exemples qui forment une véritable galerie, une animalerie, en quelque sorte, de résistance. Le poisson qui perd la vie sitôt qu'il est tiré de l'eau, il préfère mourir que survivre hors de son élément naturel. Les bêtes qui, je cite, « résistent si fort des ongles, des cornes, du bec et du pied » Quand on les prend, les bêtes, elles ne se laissent pas accrocher, elles ne se laissent pas attraper, elles se défendent. Et l'éléphant qui enfonce ses mâchoires et casse ses dents contre les arbres plutôt que d'être capturé. La Boétie voit même là une forme de négociation. L'éléphant, en fait, offre son ivoire comme une forme de rançon pour sa liberté, comme s'il comprenait, en fait, qu'il pouvait marchander. Et puis, enfin, il y a le cheval qui mord son frein. rue sous les pronds, signe pour la boétie qu'il, s'il sert, ça n'est pas de son gré, mais par notre contrainte. Et donc, le cheval, qui est un animal si obéissant pour l'homme, ne le fait pas de bon gré, il le fait par notre contrainte. Donc, chacun de ces animaux illustre une forme différente de résistance. La mort volontaire, parfois, pour le poisson, la lutte physique, la ruse, la protestation, et... la gradation, c'est assez clair, elle va des animaux les plus petits, les plus insignifiants, aux plus grands, des plus simples, aux plus intelligents. Et c'est une construction qui est très soignée et qui aboutit à une question finale qui est, une fois de plus, retournée contre l'homme. Quelle malchance a pu dénaturer l'homme, seul vraiment né pour vivre libre, au point de lui faire perdre la souvenance de son premier état et le désir de le reprendre ? Le mot qui est le pivot de tout l'argument ici, c'est le verbe « dénaturer » . La servitude, elle n'est pas dans la nature de l'homme. Elle est le résultat d'une dénaturation, d'une corruption de ce qu'il est profondément. C'est un mot qui est très fort parce qu'il dit que l'homme soumis n'est plus tout à fait lui-même. Il a perdu quelque chose d'essentiel, la souvenance de son premier état, c'est-à-dire le souvenir de ce qu'il était avant. d'être corrompue. Et c'est précisément parce que cette corruption n'est pas naturelle qu'on peut espérer y remédier et donc trouver une solution. Et si la servitude était dans la nature de l'homme, il n'y aurait rien à faire. Mais puisqu'elle est contre nature, puisqu'elle est une déviation, il est possible de revenir à l'état d'origine. Et on peut dire que c'est le fondement de tout l'espoir du discours de la Boétie. Voilà en tout cas ce que je souhaitais partager avec vous sur cette première cause de la servitude dans le discours de la Boétie. Vous pouvez retrouver un grand nombre de choses sur le site internet au fonddelaclasse.com. Je vous dis merci beaucoup de m'avoir écouté et à très bientôt. Ciao ciao !