- Salomé
Bonjour Raphaël, alors avant de plonger dans le cœur de notre conversation, je te propose une séquence express de 10 questions pour apprendre à te connaître. Le principe, c'est que tu répondes rapidement, sans trop réfléchir, ok ?
- Raphaël
D'accord, je respire.
- Salomé
Tu es ingénieur architecte, qu'est-ce que tu aurais fait si tu n'avais pas fait ce métier ?
- Raphaël
Chercheur.
- Salomé
Un mot pour résumer ta vision du mobilier du futur ?
- Raphaël
Moins.
- Salomé
Un conseil que tu aurais aimé recevoir à 25 ans ?
- Raphaël
"Regarde plus le vivant et la question de la biodiversité."
- Salomé
Le projet dont tu es le plus fier ?
- Raphaël
La maisonnette que j'ai réhabilité avec ma femme.
- Salomé
Le plus grand malentendu sur l'architecture post-carbone ?
- Raphaël
De penser que parce qu'il y a des panneaux photovoltaïques, qu'il y a du bois et que j'ai planté des arbres, que c'est bon.
- Salomé
Ta plus grande source d'optimisme ?
- Raphaël
C'est difficile en ce moment. Je navigue avec un petit fardeau d'éco-anxiété, surtout l'année 2025 qui n'est quand même pas super forte en termes d'optimisme. Non, alors à l'heure où je te parle, il y a eu, j'ai trouvé un réveil collectif sur la pétition vis-à-vis de la Loi Duplomb. Et de voir, voilà, cette sorte d'accélération de nombre de signatures de pétition fait que ça met un petit peu en joie. Donc peut-être que de nouvelles dynamiques s'engagent.
- Salomé
Un réflexe à effacer des projets immobiliers ?
- Raphaël
Ne compter qu'en euros.
- Salomé
Un livre, un film, quelque chose, une série, une expo que tu recommanderais ?
- Raphaël
Voilà, plein. Ça dépend, c'est quel type de...
- Salomé
Ce qui t'inspire professionnellement, personnellement ?
- Raphaël
Bon, j'ai terminé récemment "Les ingénieurs du chaos*" de Giuliano Da Empoli. Donc ça, ça n'aide pas à l'optimisme et c'est un bon état des lieux, voilà. Non, je dirais peut-être qu'il y a des livres aussi, moi, qui m'ont fait aussi, qui m'ont aidé. à rentrer sur la question environnementale et écologique. Il y a un livre d'un historien américain de l'environnement qui s'appelle John R. McNeill, et qui est maintenant traduit en français, qui s'appelle "Du Nouveau Sous le Soleil", qui est un peu l'histoire environnementale des deux derniers siècles. Alors, ce n'est pas un livre très facile, parce que, je ne sais pas s'il se lit bien, et il est très bien traduit, mais c'est assez dur comme constat, en fait. Voilà. les désordres qu'on a faits dans cette période qu'on appelle l'ère thermo-industrielle, l'anthropocène, en deux siècles, comment les océans, les terres, l'atmosphère ont été très largement modifiés, pollués, etc. Mais c'est un livre important. Dans un autre, dans un registre plus fictionnel, qui est aussi un livre, un bouquin qui s'appelle "Cabane", qui est une fiction, qui re-raconte en fait l'histoire des Meadows. Meadows, c'est les fameux auteurs du rapport Meadows. Et donc, c'est une fiction autour des quatre auteurs et ce qu'ils deviennent, etc. C'est hyper bien écrit et c'est vraiment un bouquin génial. Donc ça, il s'appelle "Cabane". Voilà, c'est pas mal. Je ne voulais pas aussi que je te file un film, non ?
- Salomé
Si tu veux.
- Raphaël
Alors s'il y en a un aussi, mais en fait, il est très déprimé. Non, mais... En fait, c'est un film qui est maintenant quasiment 20 ans. Je crois d'ailleurs figure parmi le... Récemment, je crois que c'est le New York Times qui a fait le top 100 des plus grands films. Je crois qu'il est dedans. Bon, après, c'est un top 100, qui vaut, ce qu'il vaut. Mais qui est le film de Alfonso Cuaron qui s'appelle "Les fils de l'homme".
- Salomé
D'accord.
- Raphaël
Qui est un film de 2006, qui est une sorte de dystopie. C'est un peu un Black Mirror avant que la série Black Mirror existe. C'est un récit d'émancipation sur... Londres, l'Angleterre, en 2026, 2027. C'était en 2006, c'était 20 ans avant. Et du coup, c'est pas mal parce que, en fait, ce qui est montré dans le film, on a vu quand même que notre rapport au temps, il avait été quand même pas mal chahuté ces dernières années.
- Salomé
Oui, parce que 20 ans, on avait l'impression que c'était dans très très longtemps.
- Raphaël
Et puis là, on s'est tapé une pandémie mondiale et soudain, on a été confinés. Jamais. Un récit prospectif, on a imaginé ça. Les guerres et la crise géopolitique, on n'imaginait pas que ça pouvait twister aussi vite et que l'ordre mondial soit aussi fortement déstabilisé. On n'imaginait pas une irruption aussi rapide de l'IA dans nos vies. Tu vois ce que je veux dire ? Ce truc, je trouve, dans le rapport au futur et dans le rapport au temps, "Les fils de l'homme", je trouvais très décoiffant. Je veux dire, en fait, demain, c'est quand même un truc qui n'est pas complètement sûr, en fait. Et ça, ça fait un peu du bien, je trouve, dans les certitudes qu'on peut avoir en mode tout va bien et les certitudes surtout qu'on a eues. depuis des décennies dans un récit très voilà de dire que la technique c'est super et que le progrès c'est super qu'il faut croire à tête et c'est bon très beau film aussi où il ya deux plans séquences absolument dingue que grand film. Voilà, donc ça c'était pour la partie filmographique.
- Salomé
Qu'est-ce que tu as appris de plus contre-intuitif ces dernières années ?
- Raphaël
Plein de trucs contre-intuitifs. On est pétris de choses contre-intuitives. C'est pour ça aussi que c'est super de progresser dans la vie, de vieillir, etc. Bon, il y a une sorte de contre-intuition, plutôt de mise en tension qui m'intéresse beaucoup. C'est cette question, d'ailleurs, on en parle souvent aussi avec Philippe (Bihouix) qui est ce nouveau régime en termes d'énergie, en termes de ressources. Et voilà, c'est-à-dire en fait, si on veut se débarrasser des énergies fossiles, bon ben en fait, au moment où il faut faire des nouvelles infrastructures, il faut faire peut-être plus d'éoliennes, plus de batteries, ah mais zut, ça pèse en ressources, et ben zut, dans quel sens il faut que je tire le manche ? Et tous les sujets en fait sont comme ça. Les mécanismes contre-intuitifs, ils sont tout le temps là en fait, parce que comme on est dans une rareté totale, rareté économique, rareté écologique, rareté de temps à consacrer aux choses, il y a beaucoup de choses qui sont très contre-intuitives. Bon, après, je vais dire un truc très contre-intuitif, c'est qu'ici, il faut extrêmement faire confiance à son instinct, moi aussi. Voilà. Je vais dire quelque chose, je vais être très paradoxal. Il y a des moments, à un moment, on fait un choix de projet et on sent que le truc est comme ça. Et il faut aussi l'accepter comme tel et suivre son instinct.
- Salomé
Et la dernière question, une ville ou un pays que tu trouves inspirant et pourquoi ?
- Raphaël
J'adore voyager, j'ai pas mal voyagé. Il n'y a pas de pays ou d'endroits ou de villes que je déteste. C'est très difficile cette question. Alors, s'il y a un continent que je connais très mal, c'est l'Afrique. Et je trouve que c'est vrai qu'on a... Voilà, donc ça, c'est complètement contre-intuitif. Non, je pense qu'on a aussi beaucoup à apprendre des pays du Sud.
- Salomé
En termes d'adaptation ?
- Raphaël
Alors exactement, sur les questions d'adaptation, sur les questions d'intensité d'usage, qu'elles soient de faire tourner un objet à plusieurs et de se le partager, ou qu'elles soient d'intensité d'usage, résidentielle et tout ce que tu veux. C'est-à-dire que dans un monde de rareté, les pays pauvres ou les pays en développement, que ça puisse être... Alors je suis allé quelques fois en Inde, et donc tu vois, c'est l'idée. Des mots de vie, tu fais « ah là là, c'est dur » , mais en même temps, qu'est-ce que j'apprends aussi comme façon différente peut-être aussi de voir de le monde ? Et d'ailleurs, peut-être aussi avec davantage justement de prise de recul, de spiritualité, de contact aux choses qui nous entourent, naturelles, physiques. Donc c'est vrai que c'est par moments bien, d'apprendre aussi à se détacher de nos environnements européens, occidentaux, et d'aller voir aussi vraiment d'autres cultures.
- Salomé
Ok, je te remercie beaucoup.
- Raphaël
Merci à toi.
- Salomé
Allez, je vous retrouve mercredi prochain pour ma conversation complète avec Raphaël Ménard.