- Speaker #0
Bonjour et bienvenue dans Parenthèses au barreau, le podcast qui explore les coulisses humaines du métier d'avocat et des dossiers judiciaires. Je suis Barbara Parra, psychologue spécialisée en expertise psychologique. Dans ce podcast... Je reçois des professionnels du droit pour parler de leur métier, des situations humaines qu'ils rencontrent et de ce qui se joue parfois de manière invisible derrière les procédures et les conflits judiciaires. Ensemble, nous croisons les regards du droit et de la psychologie pour mieux comprendre les réalités humaines qui traversent la justice. Aujourd'hui, j'ai le plaisir de recevoir Maître Tiffaine-Marie. Elle est avocate, elle intervient notamment en droit des successions et des majeurs protégés. Elle est également engagée au sein du Conseil de l'Ordre autour des questions de santé des avocats. Nous allons parler avec elle de vulnérabilité, de conflits familiaux, de protection, mais aussi de la charge émotionnelle portée par les professionnels du droit. Parce que derrière les dossiers de majeur protégé ou de succession, il y a souvent des familles qui se déchirent, des situations de dépendance, des questions de maladie, de perte d'autonomie, parfois même de fin de vie. et des tensions émotionnelles extrêmement fortes. Et bien sûr, ces situations ont aussi un impact sur les avocats qui les accompagnent. La question est donc, comment protéger ceux qui passent leur vie à protéger les autres ? Nous allons justement demander à Tiffaine Marie comment elle rencontre ces réalités dans sa pratique quotidienne du droit des successions et des majeurs protégés. Bonjour Tiffaine, merci d'avoir accepté de prendre la parole au micro de Parenthèses au Barreau.
- Speaker #1
Bonjour, merci pour l'invitation.
- Speaker #0
Avec plaisir, est-ce que vous pouvez vous présenter en quelques mots ?
- Speaker #1
Oui, bien sûr. Je m'appelle Tiffaine Marie, je suis avocate au Barreau de Paris depuis novembre 2015, donc ça va bientôt faire 11 ans, et j'ai été élue au Conseil de l'Ordre il y a un peu plus d'un an et demi maintenant. Et donc, je suis en fonction au Conseil de l'Ordre. Je suis avocate en droit de la famille et je m'occupe aussi beaucoup de succession et de majeurs protégés.
- Speaker #0
Et justement, qu'est-ce qui vous a amené vers ces domaines ?
- Speaker #1
Alors, le droit de la famille, ça a toujours été un sujet qui m'intéressait beaucoup. Après, c'est vrai que pendant mes études, je n'ai pas eu beaucoup de contact avec le droit des majeurs protégés pour la simple et bonne raison que ce n'est pas une matière qui est vraiment développée à l'université. Donc, je l'ai surtout rencontré dans ma pratique personnelle. Et comme je faisais des successions, il y a un lien quand même assez étroit entre les deux. Il est arrivé qu'on me demande d'intervenir pour des personnes qui étaient en difficulté, notamment parce qu'elles étaient âgées et qu'elles avaient des problèmes de santé, des problèmes cognitifs. Mais en général, j'interviens plutôt pour les enfants, pour les frères et sœurs. frère et sœur a des problèmes qui font qu'il n'est plus capable de prendre des décisions seul. C'est plutôt à ce moment-là que moi, j'interviens. Et donc, c'est un peu ma pratique professionnelle qui a fait que je me suis intéressée à ce sujet. Et une fois que j'ai eu un dossier, je me suis dit que c'était quelque chose qui m'intéressait beaucoup. Il y a un côté très humain qui est encore plus poignant qu'en droit de la famille, même si le droit de la famille, de toute façon, est fondamentalement humain. Et donc, c'est ça qui fait que j'aime beaucoup cette matière.
- Speaker #0
Et qu'est-ce qui vous touche particulièrement dans votre pratique, justement ?
- Speaker #1
Ce qui me touche, c'est souvent les situations de stress. On a face à nous des enfants, des frères, des sœurs qui souvent ne savent pas trop quoi faire par rapport à un proche qui est en difficulté, qui n'est plus capable de prendre les décisions pour lui-même. Et parfois, il y a aussi la question des hospitalisations d'office qui n'est pas totalement liée. à la question du juge des contentieux, de la protection des majeurs, mais qui parfois peut intervenir. Et c'est vrai qu'il y a beaucoup de détresse. Il y a aussi la détresse des personnes qu'on place sous mesure de protection, qui ne veulent pas être placées sous mesure de protection, qui ne comprennent pas pourquoi ça leur arrive. Souvent, il y a des personnes âgées pour qui c'est très important de garder le contrôle sur leur argent. Et même s'ils ne sont plus capables de le faire, quand on a un long... on leur enlève ça, c'est quelque chose qui peut être extrêmement mal vécu. Donc l'idée, c'est toujours d'essayer de trouver un équilibre entre est-ce que la personne a vraiment besoin ? d'une aide ? Est-ce qu'elle n'est vraiment plus en capacité de gérer son patrimoine ? Moi, parfois, mes clients, il m'arrive quand ils veulent placer un proche sous mesure et que le dossier me dit que ce n'est pas nécessaire, de leur dire que ce n'est pas nécessaire. Après, ils vont au bout de leur cheminement. Mais mon but à moi, c'est vraiment de trouver une solution. pour ces familles et pour protéger les majeurs en question, mais aussi quand ce n'est pas nécessaire, pour faire en sorte qu'on ne leur impose pas des contraintes à leur liberté. C'est un enjeu qui est quand même très complexe.
- Speaker #0
On va parler un petit peu des successions. On imagine souvent les successions comme des dossiers essentiellement patrimoniaux ou techniques. Mais qu'est-ce qu'ils révèlent en réalité sur les familles ?
- Speaker #1
En réalité... Ce n'est pas forcément l'étendue du patrimoine qui va faire qu'une succession va être extrêmement conflictuelle. On peut avoir des toutes petites successions, ou alors on peut avoir des successions qui sont extrêmement égalitaires, où il n'y en a pas un qui est lésé, mais où il y a un infect tellement important, où il y a des rancunes entre frères et sœurs, par exemple. Un des frères et sœurs va se sentir... moins aimer des parents. Et à ce moment-là, une fois que les parents ne sont plus là, c'est un peu un règlement de compte de elle t'a toujours plus aimé, et puis quand elle était vivante, elle t'a aidé, vous êtes partis en vacances, et moi je ne suis pas parti en vacances avec elle. Et donc pourquoi tu aurais autant d'argent que moi alors qu'en réalité, toute la vie, ils t'ont aimé plus que moi ? Et ça peut être des enjeux minimes, et ça va être plus une question de principe, et pas tellement d'argent. C'est vraiment ce que je vois dans mes dossiers. Parfois, il y a des successions qui sont gigantesques. Il y a beaucoup d'argent, il y a beaucoup d'enjeux, et pourtant, ça se passe très simplement. Donc, ce n'est pas l'argent. C'est vraiment, je pense… Évidemment, s'il n'y a absolument rien dans la succession, il n'y a pas de succession. Mais pour des enjeux de 20 000, 30 000, qui peuvent paraître plutôt relatifs… on peut avoir des dossiers qui durent parfois une dizaine d'années.
- Speaker #0
Et donc, ce qui reviendrait le plus souvent dans ces conflits, vous en avez déjà un petit peu parlé, mais est-ce que ça peut être des rivalités anciennes, un sentiment d'injustice, la place dans la famille ou des dépendances affectives ou financières ? Vous avez ce genre de sujets qui ressortent ?
- Speaker #1
Oui, c'est exactement ça. Ça va être... Des histoires de nos parents t'aimaient plus que moi. Ou alors de familles recomposées, tout simplement. D'enfants qui n'ont pas été élevés par un parent et qui se retrouvent en succession avec son nouveau conjoint et les nouveaux enfants de son parent. Et ça, c'est super douloureux pour eux. Et donc, on va avoir des tensions qui peuvent être assez fortes aussi à ce moment-là. Et il y a aussi des... Parfois, des sujets qui peuvent paraître débiles, mais certaines personnes, elles veulent juste récupérer certains objets en particulier, ce qui paraît anecdotique, mais elles fixent leur douleur et vraiment tout l'enjeu de la succession. Par exemple, je voudrais récupérer telle montre parce que je n'ai rien qui me rappelle mon père ou ma mère et c'est ça que j'aimerais avoir. Et donc, c'est vrai que... C'est difficile parfois de faire entendre raison quand c'est sur des points comme ça. Et en même temps, on le comprend parce que c'est vraiment tellement humain de s'attacher à certaines choses et de vouloir récupérer certains souvenirs de ses parents ou de ses frères et sœurs parce que ça arrive aussi dans les successions de frères et sœurs ou de tantes. Et donc, parfois, il faut aussi apprendre à lâcher parce que... On ne peut pas toujours avoir gain de cause sur des objets. Et ça, c'est difficile.
- Speaker #0
Est-ce que vous avez vu dans votre pratique certains conflits qui explosaient finalement à l'occasion d'une succession alors qu'ils existaient depuis des années ?
- Speaker #1
Souvent, c'est le cas. En fait, souvent, c'est sous-jacent. C'est-à-dire que quand les parents sont là, les frères et soeurs ne se parlent pas trop, il n'y a pas trop de difficultés, mais il y a quand même des tensions. Parce que s'il n'y a pas de tension du vivant, des parents, et que tout se passe bien, en général, il n'y a pas de problématique. Mais bon, après, on a toujours des exceptions. Mais souvent, c'est sous-jacent. Et dès que l'un des parents décède, ça explose. Et souvent, c'est plutôt dès que le dernier parent décède. Parce que quand il reste encore un des parents, il va récupérer une bonne partie de la succession quand ils sont mariés, même la grande, grande majorité. Donc, le sujet est différé.
- Speaker #0
On va aller sur le sujet des majeurs protégés et de la vulnérabilité. Dans ces dossiers-là, quelle vulnérabilité psychologique ou relationnelle rencontrez-vous le plus souvent ?
- Speaker #1
Ça dépend. Parfois, c'est des personnes très âgées et donc on va avoir des débuts de troubles cognitifs. Et ça, c'est dur à gérer parce que moi, je ne suis pas médecin, je suis avocat. Je sais bien faire la distinction. Il y a ce que me disent mes clients, ce qu'ils ont l'impression de constater. Mais ils ne sont pas médecins souvent non plus, à part quelques clients qui sont médecins. Et donc, en l'occurrence, eux ont peut-être une vision un peu plus professionnelle. Il faut toujours faire intervenir un médecin. De toute façon, c'est indispensable. Quand on veut faire placer quelqu'un sous mesure de protection, c'est une des conditions d'irrecevabilité. Donc, il faut un certificat médical d'un expert. Souvent, c'est des troubles cognitifs. Et puis, ça peut être aussi des handicaps innés. C'est-à-dire que moi, j'ai beaucoup de majeurs protégés qui sont juste autistes depuis toujours. Ou alors... Des accidentés de la vie, un accident de voiture, un traumatisme crânien. Voilà, c'est le genre de choses qui peuvent mener à la mise en place d'une mesure de protection. Puis il y a aussi tous les troubles psychiatriques. Une décompensation, quelqu'un qui devient schizophrène, la bipolarité parfois. Voilà, tout ça, c'est à peu près ce que je constate dans ma pratique.
- Speaker #0
Est-ce que vous avez constaté que certaines situations deviennent particulièrement complexes lorsque les capacités psychiques ou le discernement sont altérées ?
- Speaker #1
C'est difficile. C'est difficile à gérer pour les clients quand je suis côté enfant parce qu'ils ont l'impression de ne pas pouvoir échanger avec la personne et la personne se sent persécutée. C'est difficile de lui faire entendre que c'est pour la protéger. Et puis parfois, j'ai des clients qui viennent me voir, qui sont les majeurs protégés. Et dans un premier temps, moi, je vais avoir l'impression que la personne est totalement saine d'esprit. En fait, au fur et à mesure, je me rends compte que non. Et là, se pose la question de est-ce que je peux être saisie de quelqu'un qui n'est pas capable de discernement ? Et donc, en général, là, je vais prendre un pas de recul et je vais me dire peut-être qu'il faudrait un avocat commis d'office ou quelqu'un de... Je ne suis pas sûre qu'ils puissent encore me donner mandat. Ça, c'est une vraie question. Est-ce que la personne peut me donner mandat ? Et donc, ça peut rendre les choses difficiles. Oui.
- Speaker #0
Et justement, dans ces dossiers, à quel moment la compréhension psychologique devient-elle essentielle ?
- Speaker #1
Je ne sais pas si elle est essentielle. Je pense que de toute façon, s'il y a une mesure qui est mise en place, concrètement, c'est qu'elle est... Après, il y a une gradation des mesures, mais si on a une tutelle, une curatelle, c'est que déjà, il n'y a plus tellement cette compréhension. Donc, aller la rechercher, c'est l'effort qu'on doit faire, c'est l'effort que le juge doit faire aussi, pour faire comprendre à la personne que c'est essentiel qu'il y ait cette mesure. Mais malheureusement, on ne peut pas faire plus que ça. La réalité aussi, c'est qu'on est avocat, on est juge, on n'est ni psychologue, ni psychiatre. ni professionnels du soin. Donc, quand on explique ces mesures à ces personnes qui sont souvent en grande détresse, on l'explique comme des juristes. Et peut-être que c'est là aussi où le bas blesse. On essaye de le faire avec humanité, avec empathie, et on n'a pas toujours de compréhension en face. Enfin, ça, c'est sûr.
- Speaker #0
Est-ce que, dans votre pratique, ça vous est arrivé de solliciter une expertise psychologique qui pouvait peut-être... apporter une lecture différente de la situation familiale ?
- Speaker #1
Dans le cas des successions ou dans le cas des contentieux des majeurs protégés ?
- Speaker #0
Les deux.
- Speaker #1
Pour les successions, non. Après, moi, je suis assez transparente. Quand je vois qu'un de mes clients ne va pas très bien, je lui conseille d'aller voir quelqu'un. De but en blanc, je lui dis que ce serait peut-être bien de mettre en place un suivi pour lui, pas pour la procédure, en fait. Parce que c'est difficile et que... Moi, je suis à psychologue, je peux être là, je peux être empathique, je peux être au téléphone avec eux, mais je ne vais pas leur apporter grand-chose de plus que ça. Et pour ce qui est des majeurs protégés, de toute façon, on est dans l'obligation de faire faire un certificat par un psychiatre inscrit sur la liste du tribunal judiciaire. Donc, il y a toujours un professionnel qui intervient à un moment donné. dans ces affaires-là.
- Speaker #0
C'est sûr que vous êtes amené à travailler sur des dossiers assez lourds psychologiquement, parce qu'ils traitent souvent de la maladie, de la dépendance, des conflits familiaux, de la souffrance et parfois de la mort, souvent de la mort quand c'est dans le cas d'une succession. Quel impact cela peut avoir sur les avocats qui les traitent ? Est-ce qu'il existe une fatigue émotionnelle particulière, par exemple ?
- Speaker #1
Oui, de toute façon, comme dans tous les métiers où on est en contact direct avec l'humain et avec des gens qui sont vraiment en difficulté, parfois à bout, on a aussi un peu cette responsabilité, ce poids sur les épaules. Et je sais que pour moi, il y a des moments où c'est particulièrement difficile. C'est notamment quand je mets en place des procédures, que je pense que j'arrive au terme de ces procédures et qu'en réalité, Merci. La personne décède avant que l'affaire soit jugée, c'est toujours hyper difficile, hyper frustrant. Par exemple, quand on a des gens en EHPAD et qu'on a un enfant qui vient nous voir parce qu'il souhaite que son père ou sa mère ne finissent pas ses jours en EHPAD et qu'on se bat pendant un an, deux ans, et qu'au moment où on va avoir la décision qu'on attend, la personne décède, c'est dur. Franchement, c'est dur. Il y a un sentiment aussi dans le puissance. Et puis, il y a aussi le poids de gérer ces contentieux qui prennent beaucoup de temps, où il y a beaucoup d'appels, beaucoup de messages des clients, parfois tard, parfois le week-end. C'est difficile. Forcément, ça prend beaucoup de place dans la vie personnelle. C'est juste apprendre à mettre aussi des barrières et c'est difficile.
- Speaker #0
Est-ce que vous trouvez qu'on parle suffisamment aujourd'hui de l'impact psychique de certains dossiers sur les professionnels du droit ?
- Speaker #1
On commence un peu à en parler, notamment depuis l'année dernière, plus particulièrement depuis l'année dernière, j'ai l'impression. Après, il y a toujours ce côté un peu… Moi, je me souviens, quand je suis rentrée dans la profession, on me disait souvent à un avocat, il faut qu'il ait l'air toujours fort, que rien ne l'affecte, que les clients se disent que… Finalement, ça n'a pas d'impact sur lui, telle décision ou telle révélation. Parce qu'on a des dossiers parfois qui sont très durs. Et je me souviens qu'on disait toujours qu'il fallait être de marbre. Et ça, c'est difficile, être de marbre face à certaines situations. Je repense à un dossier en particulier où j'étais, je crois que c'était dans une assistance éducative où on a annoncé le placement à un enfant qui devait avoir 10-11 ans. Et elle s'est mise à pleurer et je me souviens que j'ai essayé de lui expliquer à quel point c'était dans son intérêt. Et à ce moment-là, nous, on doit garder cette espèce de neutralité. Parce que si on se met à pleurer avec elle, on ne lui apporte rien. Et à côté de ça, c'est super dur. Elle est très dure. Donc voilà, je ne sais pas si ça répond à la question ou si j'ai débordé un peu de la question en elle-même.
- Speaker #0
Non, on sait que votre métier est difficile de ce côté-là aussi.
- Speaker #1
Je crois qu'il y a une prise de conscience plus importante là depuis quelques temps.
- Speaker #0
Oui. Vous êtes effectivement maintenant engagée aussi au sein de la commission santé du Conseil de l'Ordre. Pourquoi est-ce que cet engagement vous semble aujourd'hui essentiel ?
- Speaker #1
J'ai vu beaucoup de confrères qui allaient très mal. Malheureusement, il y a des confrères aussi qui ont mis fin à leur jour et c'est quelque chose qui me touche toujours beaucoup. À côté de la commission santé, moi je suis aussi secrétaire de la formation administrative. Et c'est vrai que dans le cadre de la formation administrative, qui traite un peu des difficultés financières des confrères, je suis amenée à voir des confrères qui sont vraiment en difficulté. Et ça me touche. Et c'est vrai que j'aimerais qu'on puisse... Un ordre, c'est censé être une famille, c'est une confraternité, on est censé être frères et sœurs. Et donc on est censé s'entraider. Pour moi, cette commission, son but, c'est d'éviter qu'on ait d'autres drames, d'offrir la possibilité aux confrères de trouver des mains tendues quand ils ont l'impression qu'il n'y en a pas, et d'éviter aussi... que les jeunes qui veulent rentrer dans la profession en soient dégoûtés avant même d'y avoir mis les pieds et qu'elles perdent son attrait, alors que c'est une très belle profession, juste que c'est une profession difficile, et ça, c'est vrai.
- Speaker #0
Il y a eu le rapport du CNB sur la qualité de vie et des conditions de travail des avocats qui a révélé des chiffres particulièrement préoccupants récemment. Est-ce que vraiment ça correspond à ce que vous observez sur le terrain ?
- Speaker #1
Oui, totalement. Et je pense même qu'on est en dessous de ce qu'on se dit. constate en fait. Parce que les gens ne vont pas jusqu'au bout. Il y a encore une certaine pudeur des avocats à dire que ça ne va pas, ou que c'est difficile, ou que leur cabinet ne marche pas, ou ce genre de choses. Et donc je pense même qu'on est au-delà de l'étude du CNB, mais qu'il y a encore cette pudeur.
- Speaker #0
Pudeur, vous diriez qu'elle vient de quoi ? C'est effectivement la formation, il faut tenir, il faut montrer qu'on est fort. Qu'est-ce que vous voyez là-dessus ?
- Speaker #1
Je pense que c'est un peu l'idée de... On ne peut pas voir que je ne vais pas bien parce que si on voit que je ne vais pas bien, on ne va pas m'envoyer de dossier. Les clients ne vont pas venir me voir et mon activité va en souffrir. Et ça rejoint un peu ce que je disais tout à l'heure sur le fait que moi, au début, quand je suis entrée dans la profession, on m'avait dit vraiment, il ne faut pas qu'on voit. Si ça ne va pas, ça ne va pas, mais tu n'en parles pas. Parce qu'au début, moi, je dessine et je dessinais parfois sur ça. Et on m'avait dit, est-ce que si tu étais client, tu aurais envie d'avoir un avocat qui dessine sur ça ? Non. Donc, ne le dessine pas ou alors garde-le pour toi. Sinon, ça risque de porter atteinte à ta carrière. C'est un peu ça l'esprit, je pense.
- Speaker #0
Et vous êtes d'accord avec ça aujourd'hui ? Avec cette posture ? Non,
- Speaker #1
j'ai un regard un peu plus... Ce que je dirais, c'est qu'effectivement, quand on rencontre des périodes difficiles, on ne le dit pas toujours. Moi, je vais être assez transparente, je n'en parle pas souvent parce que ce n'est pas un sujet dont j'ai voulu faire la publicité, précisément parce que j'avais encore cette crainte. Je pensais que j'étais passée au-delà de cette crainte, mais en fait... Je pense qu'on ne passe jamais au-delà de cette crainte. J'ai eu un cancer en septembre. Dieu merci, je suis en rémission depuis un mois. Mais pendant toute cette période, jamais je n'ai arrêté de travailler et jamais je n'ai dit que j'avais un cancer, sauf à quelques proches ou aux conseils de l'ordre, mais jamais je ne l'ai affiché. Précisément parce que je ne voulais pas qu'on pense que je ne pouvais pas travailler. Parce que je ne voulais pas qu'on arrête de m'envoyer des dossiers, parce que je ne voulais pas que mes clients arrêtent de me faire confiance. qui pensent que j'avais travaillé moins. Et donc, finalement, je pensais être passée au-delà de cette façade et je pense qu'on ne passe jamais au-delà de cette façade. Maintenant, j'en parle parce que je pense que c'est important aussi qu'il y a peut-être des confrères qui ont des cancers et qui pensent que c'est compliqué. Donc, non, moi, je ne suis pas passée. Je pense que je peux encore passer au-dessus. Après, maintenant, je dis que j'ai eu un cancer, ce qui est quand même déjà un... Un pas en avant, je pense.
- Speaker #0
C'est fantastique d'oser. On l'a évoqué, effectivement, dans la prévention du suicide, on a quelques chiffres, et notamment un jeune confrère qui s'est suicidé il y a quelques semaines. On ne va pas rentrer dans les détails, mais est-ce que cet événement, vous pensez qu'il a agi comme un électrochoc dans votre profession ?
- Speaker #1
Je pense que chacun de ces suicides constitue toujours un électrochoc. pour notre profession. J'en avais eu un l'année dernière aussi, d'un autre jeune confrère à la suite d'un procès pénal. Et voilà, ça avait vraiment marqué la profession. Et je pense que ça avait accéléré certains travaux sur la santé mentale. Et évidemment que ça nous touche, évidemment que ça nous donne envie d'aller plus vite sur les choses qu'on est en train de mettre en place ou sur lesquelles on travaille à l'ordre. Évidemment que c'est... Toujours un électrochoc. Mais je pense que malheureusement, il n'y a pas eu qu'un suicide. Il y en a eu plusieurs depuis le début de l'année. Il y en a eu d'autres l'année dernière. À chaque fois, c'est difficile. À chaque fois, c'est dur. On essaye de faire évoluer les choses. Et j'espère qu'on arrivera à faire en sorte que ça arrive le moins souvent possible.
- Speaker #0
Et selon vous, qu'est-ce qui semblerait prioritaire aujourd'hui pour prévenir effectivement ce... Ce mal-être, cette souffrance psychologique extrême qui peut conduire au suicide, est-ce que c'est plutôt des actions de prévention, la détection de signaux faibles, la création d'espaces de parole ou un accompagnement psychologique, ou faire évoluer la culture professionnelle ? Qu'est-ce qui seraient peut-être les leviers que vous verriez comme prioritaires ?
- Speaker #1
Je pense que c'est un mélange de tout. D'abord, il faudrait... Et je pense que la nouvelle génération, parce que moi, maintenant, je dis la nouvelle génération parce que ça fait dix ans que je suis avocat, mais la nouvelle génération est beaucoup plus au fait de tout ce qui est santé mentale. Donc, ils sont bien meilleurs que nous là-dessus. Et ils sont déjà un peu plus actifs à ce sujet-là et réceptifs, surtout. Parce que quand on parle de santé mentale à des avocats... 40, 50, 60 ans, ce n'est pas encore dans leur ADN, ce n'est pas un truc vers lequel ils vont aller spontanément. Mais là, on a une nouvelle génération qui est vraiment ouverte à ça. L'idée, c'est de mettre en place des choses pour prévenir, évidemment. Peut-être aussi former les confrères à détecter quand un des leurs ne va pas bien. Parce qu'en fait, souvent, on voit des signes, mais on ne fait pas grand-chose. Et je pense que pour la personne qui passe à côté, c'est difficile aussi. Donc il y a la prévention, mais il y a aussi l'idée de mettre en place des choses pour que les confrères sachent qu'ils ne sont jamais réellement seuls, qu'il y a toujours quelqu'un qui peut leur tendre la main. Et nous, vraiment, l'idée au niveau de l'Ordre, c'est de mettre en place des outils concrets où ils puissent venir voir un psychiatre, voir un psychologue, avoir une assistance tout de suite. qui soient adaptés par rapport au fait qu'ils sont avocats, parce que c'est quand même une profession qui est particulière. On ne va pas le cacher. Toutes les professions sont différentes, mais c'est vrai que les avocats, ils ont tous un petit peu ce truc en commun. C'est une profession qui est particulière. Et donc, avoir des outils qui soient vraiment adaptés, je pense que c'est important. Donc, c'est un mélange de tout.
- Speaker #0
Oui, je suis d'accord. Comment est-ce que vous voyez évoluer la prise en compte de cette santé mentale dans la profession d'avocat dans les prochaines années ?
- Speaker #1
Je pense que cette nouvelle génération qui arrive et qui est déjà bien au fait de ça va nous aider parce que progressivement, ils vont intégrer nos institutions. On va avoir du renouveau aussi à ce sujet-là. Mais je pense aussi que là, actuellement, on a déjà pris conscience du problème. On est en train de travailler dessus. Et dans les prochaines années, j'espère que tout ce qu'on fait au Conseil de l'Ordre, au Conseil national des barreaux, portera ses fruits et qu'on arrivera à mettre en place des choses pérennes. Parce que la problématique aussi, c'est que c'est des mandats qui durent trois ans. Le CNB, c'est trois ans. Le Conseil de l'Ordre, les élus au Conseil de l'Ordre, c'est trois ans. Le BATONA, c'est deux ans. Et donc, on met en place des choses et puis en fait, on change. de bâtonnier, ou alors on change d'élu, ou alors on change de président du Conseil national des barreaux. Et puis finalement, on abandonne les projets en cours. Et donc l'idée, ce serait plutôt de mettre en place des trucs qui restent pérennes et qui a un vrai suivi. Et ça, je pense que c'est vraiment peut-être l'enjeu principal des années à venir.
- Speaker #0
Si vous deviez adresser un message aujourd'hui aux avocats qui traversent une période difficile, qu'est-ce que vous leur diriez ?
- Speaker #1
Je leur dirais qu'on traverse tous des périodes difficiles, qu'on peut être malade, qu'on peut avoir des problèmes de couple, qu'on peut perdre un parent, perdre un enfant. On aura tous, à un moment de notre profession, une période difficile. C'est impossible de vivre cette profession de manière fluide, sans jamais rencontrer la moindre difficulté. Mais il y a toujours un après, les périodes difficiles. Elles sont toujours suivies d'autres choses. Il faut juste savoir se faire accompagner, savoir demander de l'aide. Quand on ne va pas bien, c'est peut-être ça le plus difficile. Parce que quand on est dans une période difficile, on pense que personne ne pourra nous aider, que personne n'a envie de nous aider. Et en réalité, moi, ce que je dirais au confrère, c'est que dans nos institutions, quand on est là, quand on s'investit bénévolement autant qu'on le fait, C'est qu'on a envie d'être là pour les confrères. Et donc, si dans leur entourage proche, il n'y a pas quelqu'un qui est là pour eux, dans les institutions, il y aura toujours quelqu'un.
- Speaker #0
Stéphane, est-ce que vous voulez bien nous parler de votre actualité ?
- Speaker #1
Alors, mon actualité, d'abord, c'est que je suis élue au Conseil de l'Ordre et que ça me prend beaucoup de temps. Mais sinon, en termes de dessin, je travaille sur une deuxième BD avec Christiane Ferrachoux, toujours. Donc ça, c'est une de mes actualités.
- Speaker #0
Et voilà, je n'ai pas tellement d'autres actualités, mais c'est déjà pas mal.
- Speaker #1
C'est déjà bien. On pourra peut-être mettre le lien de vos BD en description de l'épisode. Et si on voulait vous contacter ou suivre votre travail, c'est quoi les meilleurs dispositifs pour vous suivre ?
- Speaker #0
Alors, LinkedIn, je réponds beaucoup aux messages qu'on m'envoie. Je suis souvent sur LinkedIn. Je suis pas mal sur X, mais beaucoup moins que quand c'était Twitter. Quand c'était Twitter, j'étais très active sur Twitter. Je suis aussi sur Instagram. Donc, on peut me contacter sur tous ces réseaux. LinkedIn est peut-être le plus facile parce que je crois que c'est celui qui est le plus utilisé par les professionnels. Après, on peut aussi me contacter en qualité de référente ou de demande du conseil de l'ordre. Il suffit d'aller regarder l'organigramme du barreau de Paris et on trouve tout le monde... tous mes contacts.
- Speaker #1
Merci beaucoup, Tiffaine, pour nous avoir partagé tout ce que vous pensez sur ce sujet-là. C'était un plaisir de vous avoir aujourd'hui à notre micro.
- Speaker #0
De rien. J'espère que ça aidera certains confrères. Et si j'avais un seul mot à dire pour terminer, c'est qu'on n'est jamais vraiment seul quand on porte la robe noire. Il faut juste savoir demander de l'aide.
- Speaker #1
Beau mot de la fin. Merci. Au revoir.
- Speaker #0
Au revoir.
- Speaker #1
Les dossiers de succession ou de majeur protégé sont souvent perçus comme des dossiers patrimoniaux ou juridiques. Pourtant, lorsqu'on les observe de plus près, ils racontent souvent bien davantage qu'une simple question d'argent ou de protection. En psychologie familiale, on sait que les événements de vulnérabilité, maladie, perte d'autonomie, vieillissement, décès, ont souvent un effet de révélateur. Ils ne créent pas toujours les conflits. Ils mettent parfois en lumière des tensions qui existaient déjà depuis longtemps. C'est ce qui rend ces dossiers particulièrement complexes. Car derrière, les questions juridiques se jouent aussi des histoires familiales, des émotions, des attentes, et parfois des souffrances anciennes qui ressurgissent au moment où la famille doit prendre des décisions importantes. Si vous souhaitez aller plus loin, sur ces sujets, vous pouvez retrouver dans la description de cet épisode des ressources, guides et formations autour de l'expertise psychologique, de la santé mentale au travail et des réalités humaines des professions juridiques. Si cet épisode vous a intéressé, pensez à vous abonner au podcast, parenthèse au barreau, à laisser une note ou un commentaire. C'est ce qui permet au podcast de se faire connaître et de continuer à donner la parole à celles et ceux qui éclairent les coulisses humaines de la justice. Et je vous dis... A très bientôt pour une nouvelle parenthèse au barreau.